CHAPITRE III. ES
faut bien avouer que si les plaintes des mécontents étaient assez généralement fondées, le parti démocrate n’en était pas moins incapable de créer un gouvernement solide et durable, et que, l’eût-il été, les trois puissances voisines ne l’auraient pas souffert, surtout la France et la Sardaigne qui voyaient de si mauvais œil l’émancipation religieuse de la petite République. Il est vrai que peu de temps avant la Révolution, ces mêmes puissances, dont les rigueurs avaient jadis peuplé notre ville de leurs sujets fugitifs, imaginèrent d’exploiter nos troubles en sens inverse, à leur profit, en faisant de Ferney, Versoix, Carouge, ete., autant d’asiles industriels pour les Grenevois proscrits ou mécontents. Mais elles risquaient peu, du moins dans le moment, à ce tardif libéralisme, circonserit à quelques villages frontières, et qui d’ailleurs ne les empêchait nullement d'intervenir de haute main chez nous, en faveur du principe opposé. Quoiqu'il en soit, on peut croire que le gouvernement aristocratique était, à Genève comme ailleurs, celui qui convenait le mieux aux hommes et aux choses de ces temps-là.
C’est avant tout à la prudence et à la sagesse de son patriciat que notre pays est redevable de la conservation et de la restauration de l’indépendance conquise au XV I" siècle. Ce qui est non moins certain, c’est qu’en dehors de ses dissensions politiques, le peuple genevois était aussi heureux que pos-
quels qu’ils fussent, et qu’elle se plaisait souvent à donner pour collègues à ses magistrats choisis dans la meilleure noblesse féodale, de simples artisans qu’il fallait nourrir et chauffer aux dépens du public. Ajoutons que cette tendance hiérarchique, développée jusqu’au dernier échelon de l’échelle sociale, est aussi celle qui résiste le plus longtemps à l’action des idées modernes.
1 Les auteurs sérieux qui ont écrit le plus fortement contre les abus de l'aristocratie genevoise, sont, abstraction faite des pamphlétaires, le « représentant» François (ensuite sir Francis) D’Ivernois et l'historien «natif » Bérenger, syndic après la Révolution; mais leurs reproches, bien que fondés en principe, sont contredits par les aveux qui leur échappent sur l'intégrité parfaite des magistrats, aussi bien que sur le degré de culture etla douceur de mœurs
sible ; les écrivains contraires au gouvernement de l’époque le reconnaissent eux-mêmes. — Cela dit, nous quitterons le monde officiel genevois pour la société genevoise du siècle passé.
Quelque peu nombreuse que fût la classe consulaire relativement aux classes échelonnées au-dessous, elle contenait cependant plusieurs groupes distincts, formés soit par des parentés rapprochées, soit par les liens, tout aussi forts et plus intimes noués dès l’enfance et pour la vie par l’institution nationale des Sociétés du Dimanche. C’étaient des réunions périodiques en manière de cercles, que tenaient chez leurs parents, mais sans eux, des jeunes demoiselles de même âge, et dont les frères, les époux, et un certain nombre de jeunes gens désignés par elles étaient appelés à faire partie dès le premier mariage contracté dans la Société ; ces réunions se renouvelaient entre les enfants contemporains et ainsi de suite. La Société du Dimanche du groupe qui va nous occuper plus particulièrement se composait de Mesdames : la comtesse Diodati- Tronchin, Sarasin-Arthaud, de Saussure-Boissier, T'ronchin-Boissier, Turrettini-Boissier, Galife-Naville, Jolivet-de Waldkirch, Favre- Cayla, Senebier-de Morsier, Plantamour-Jalabert, Falquet- Sales, Claparède- Gallatin, Mademoiselle Anne de Gallatin, et sauf erreur aussi Mesdames Æilliet-Plantamour, Claparède- Cayla, et Mesdemoiselles de Morsier et Lemaire.1C’étaient simdu peuple genevois. D’ailleurs, pour juger sainement de la portée de leurs écrits démocratiques, il faut voir ceux, fort différents, dont ils les ont fait suivre, le premier, pendant la Terreur genevoise, le second, après l'escamotage de Genève par la France révolutionnaire. Ajoutons que les plaintes et les rébellions de la bourgeoisie genevoise, au XVIIIe siècle, seraient beaucoup plus intéressantes si cette classe n'avait pas montré à l'égard des Habitants et des Natifs une dureté et un égoïsme pires encore que tout ce qu’elle avait à reprocher au gouvernement patricien, dont les fautes reposaient au moins sur des erreurs sincères et respectables.
| L'usage suisse et surtout genevois d’ajouter ainsi les noms de femme (épouse ou mère), n'avait dans l’origine d'autre but que de distinguer entre eux
CE