CHAPITRE III
clergé avec la société étaient-elles alors remarquablement dignes et cordiales. Il n’est que juste d'ajouter que l'attitude des pasteurs pendant la phase révolutionnaire fut généralement au-dessus de tout éloge ; aussi le culte ne fut-il jamais complétement interrompu à Genève. Pour tout dire, nous ne connaissons pas d'époque où il y ait eu autant d'unité, de sagesse et de simplicité dans la foi comme dans les principes, que précisément vers la fin du dernier siècle. Nous n’en connaissons que trop qui ne sauraient lui être comparées pour la fermeté et l'élévation des sentiments.
Cet aperçu de la vie politique et sociale de Genève au sièele dernier serait incomplet si l'imagination oubliait d’y ajouter l’une de ces circonstances caractéristiques dont on a le plus de peine à se rendre compte aujourd’hui. Malgré ses agitations et ses crises politiques incessantes, Genève était alors, de toutes les villes connues, celle qui, relativement au nombre de ses habitants, comptait dans ses murs le plus grand nombre d'étrangers de distinction de tout pays. Il n’est point ici question de cette population flottante, sans cesse renouvelée, de touristes désæuvrés qui n’emportent de leurs voyages que des souvenirs d'hôtel ou de pension bourgeoise. Il s’agit du séjour prolongé, souvent pendant plusieurs années, de quantité de princes allemands, scandinaves, anglais, russes, polonais même, etc. et d’un nombre naturellement plus considérable encore de grands seigneurs de tous pays, établis à Genève et
opinions spéculatives, Si le pape en personne se retirait à Genève, ce serait sa propre faute s’il ne s’y trouvait pas aussi en sûreté qu'au Vatican. — Le clergé genevois se compose en général d'hommes de sens, d’érudition et modérés, qui exposent à leurs auditeurs les vérités du christianisme avec tous les charmes de l’éloquence de la chaire, et qui savent illustrer l'efficacité de ses doctrines par l'exemple de leur propre conduite. — Les gens de toute classe fréquentent la prédication et le service publics avec une ponctualité remarquable. Le dimanche est honoré avec le decorum le plus respectueux pendant les heures consacrées au service divin. Celui-ci terminé, on vaque aux récréations usuelles. »
dans ses environs immédiats, sur le pied qui convenait à leur haute position.1 Sans doute les beautés du pays, la renommée de l’Académie genevoise, les ressources et le caractère protestant de nos institutions, etc., entraient pour quelque chose dans ces préférences. Mais il n’y a aucun doute que l’élément social ne l’emportât sur toute autre considération, et cela surtout en vue de l’éducation des jeunes gens. On estimait que Genève était non-seulement la meilleure école pour l’instruction de la jeunesse des classes les plus élevées, mais encore le milieu social éducatif le mieux qualifié pour former celle-ci au ton et aux manières qui convenaient au rang qu’elle devait un jour occuper? L’habitude était si bien prise, qu’interrompue un moment par la Révolution, elle reprit déjà pendant notre incorporation à la France, pour durer encore bien au delà de la Restauration. Aujourd’hui même, quoique bien ralentie, on
ne saurait la considérer comme entièrement périmée.
1 On sait que bon nombre de ces seigneurs et de princes souverains ne voulurent pour leurs enfants d’autres parrains ou marraines que le Conseil et la République de Genève, représentés par leurs syndics. Aux cadeaux que ceuxci faisaient à leurs illustres filleuls, ils joignaient ordinairement la bourgeoisie honorifique de Genève.
2 C'était aussi l'opinion du voyageur anglais cité plus haut. Consulté par un pair de la Grande-Bretagne sur la convenance de faire élever ses fils à Genève, il y déclare d’abord franchement que, pour un Anglais, destiné à occuper une certaine position dans son pays, rien ne saurait remplacer l'éducation anglaise. Mais il ajoute aussitôt : «que si quelque circonstance rendait la chose impossible, Genève devrait alors être préférée à toute autre ville, et que c’est encore là aussi qu’un jeune homme négligé ou retardé dans ses études, aurait le plus de chance de rattraper le temps perdu; qu'il trouvera là, pour l'aider dans ses progrès, dans toutes les branches des lettres, un choix d'hommes éminents, dont plusieurs sont des hommes de génie, et aussi affables dans leurs manières que distingués dans leurs professions respectives ; qu’il y aura constamment l’occasion de se trouver dans la société de gens très-distingués, dont les pensées et la conversation se tournent volontiers vers les sujets littéraires ; qu’en pareille société, un jeune homme sentira la nécessité d'acquérir un certain degré d'instruction, et que le goût de l'étude qu’il prendra ainsi graduellement, l’accompagnera dans toute sa vie.» Enfin il fait remarquer «qu’au nombre des avantages présentés par Genève, il faut compter l’absence des occasions de dissipation, les plaisirs qu'on y goûte