CHAPITRE III
Extrait des registres du Conseil d'Etat de la Ville et République de Genève, séance du mardi 8 juin 1766.
« Le Conseil s'étant assemblé dans la salle basse, M. le premier syndic a dit que Noble Galife, seigneur lieutenant, étant décédé cette nuit à dix heures, il a fait assembler le Conseil dans cette salle. M. le premier a ensuite rendu la justice due aux services de No. Galiffe, à son zèle pour le service de la République et à ses talents distingués. Sur quoi il a été arrêté que Noble Zullin, seigneur secrétaire d'Etat, ira faire compliment à la Dame Galiffe et à sa famille de la part du Conseil, et qu'au retour du dit No. Lullin, le Conseil ira faire visite à la dite Dame veuve en habits de cérémonie.»
Même jour. — & No. Lullin, secrétaire d'Etat, a rapporté qu'il s’étoit rendu, en conformité des ordres du Conseil, chez feu No. Galiffe, et qu’il y avoit fait le compliment dont il étoit chargé à la Dame veuve Galiffe et à sa famille ; que la dite Dame veuve et sa famille avoient témoigné être très-sensibles à cette attention du Conseil et se recommandoient à sa bienveillance et à sa protection. — La séance a été levée et le Conseil a été en corps faire visite à la dite Dame veuve Galiffe et à sa famille, »
consistant essentiellement dans l'admiration des beautés naturelles du pays, et dans les rapports intimes avec une nation dont le commerce ne peut que développer avantageusement tout jeune homme.» L'auteur termine ces considérations par le récit touchant des adieux d’une grande famille de la pairie anglaise (celle du comte Stanhope) à la population genevoise, au milieu de laquelle elle venait de passer plusieurs années pour l'éducation d’un fils, le jeune vicomte lord Mahon, qui, on le sait, fit honneur à cette éducation. Sa fille, lady Esther Stanhope, nièce de Pitt, est la même qui jouit ensuite d’un prestige presque royal chez les Bédouins de la Syrie. — On peut voir dans la correspondance imprimée de G.-L. Lesage que le duc de La Rochefoucault professait les mêmes opinions à l'endroit de Genève, où il envoya ses neveux en 1778.
L’éloge du magistrat défunt fut prononcé le 6 juin suivant, au Magnifique Conseil des CO, par M. le premier syndic François-Jean Turrettini. Son éloge imprimé parut peu de temps après. Il est à remarquer que son fils unique était absent du pays lors de cette mort inattendue.
Le Conseil d'Etat avait coutume de présenter ses compliments de condoléance aux familles des conseillers décédés, à plus forte raison à un ancien syndic mort en charge de lieutenant de la justice. Mais on ne trouverait guère de cas dans lesquels cette formalité ait revêtu des allures aussi solennelles. Le fait est que Genève traversait alors l’une des phases les plus critiques de ses troubles civils du XVIII siècle, à savoir la lutte provoquée entre la magistrature patricienne et la bourgeoisie démocratique, par les rigueurs du Gouvernement à l'égard de Jean-Jacques Rousseau et de ses derniers écrits, l’'Emile et le Contrat social, lacérés et brûlés par la main du bourreau comme le premier venait de l’être à Paris; lutte dont les incidents ne furent pas sans retentissement en Europe, et dans laquelle sont à noter : la renonciation de Rousseau à la bourgeoisie genevoise dans sa lettre si digne, si éloquente en sa simplicité, au premier syndic Favre; la longue polémique connue par les Lettres de la Campagne du procureur général J.-R. Tronchin; la Réponse aux dites; les Lettres de la Montagne, de Rousseau; les Lettres populaires, divers pamphlets satiriques de Voltaire, puis les vaines tentatives de médiation de la France et des Etats de Berne et de Zurich; l’émigration de plusieurs des principaux magistrats, les mesures rigoureuses de Louis XV contre les démocrates genevois établis en France, etc., ete. De fait, cette lutte, commencée en 1762, ne se termina qu’au bout de six ans, non par la nouvelle tentative de médiation qui eut lieu alors, — car les représentants de l'opposition avaient déclaré qu’ils brûleraient la cervelle à quiconque oserait en publier le résultat, — mais par