CHAPITRE III
une vive escarmouche, la moitié des fourgons fut emmenée par les assaillants, tandis que l’autre restoit aux mains de ceux à qui elle sembloïit avoir été destinée.
Un pont en bois fut attaqué vigoureusement et défendu de même, jusqu’à ce qu'il fut effondré et mis en pièces sous les pas des deux armées; car dans la fureur du combat, les combattants ne surent se rappeler si ce pauvre pont étoit censé ami ou ennemi. Je ne pus jamais m'expliquer par quelles raisons il s’étoit trouvé là au plus fort de la bataille, puisque dans toute la plaine il n’y avoit ni rivière, ni ruisseau, ni la moindre pièce d’eau.
Des deux côtés la cavalerie fit des prodiges de valeur. — Impossible de s'assurer lequel des deux généraux se distinguoït le plus. Ils étoient l’un et l’autre surchargés de galons, car les lois somptuaires avoient ce jour-là été suspendues, pour que le combat fût aussi splendide que possible.
Comme aucun de ces valeureux chefs ne vouloit consentir à s’avouer vaincu, le révérend auteur de la bataille ne réussit pas à rendre la catastrophe aussi décisive et aussi émouvante qu’il l’auroit voulu.
Cependant, tandis que la victoire planoit encore d’an vol indécis au-dessus des deux armées, un messager de la Maison de Ville accourut avec la nouvelle que le dîner étoit servi. Cette nouvelle, répandue rapidement parmi les combattants, eut un effet semblable à celui produit par les Sabines lorsqu’elles se jetèrent entre leurs ravisseurs et leurs parents. Les guerriers genevois s’arrêtèrent à l’instant, et les deux armées oublièrent leur animosité dans la contemplation de ce qui leur étoit le plus cher. Elles mirent bas les armes, se serrèrent les mains et devinrent amies. — Aïnsi finit la bataille. . . ..
La même compagnie qui avoit suivi le Roï au champ d’honueur, le conduisit de là, dans le même ordre, à la Maison de
Ville où un banquet somptueux avoit été préparé.
Ce festin, servi dans l'Hôtel de Ville et au beau milieu des rues adjacentes, étoit donc l’opposé d’une fête champêtre; des tables avoient été dressées dans ces rues pour plusieurs centaines d'officiers et de soldats.
Le Roi, les syndics, la plupart des membres du Conseil d'Etat et tous les étrangers diînoient dans la salle principale; les autres pièces et la cour étoient également remplies de convives.
On fit à table un carnage beaucoup plus considérable encore que sur le champ de bataille, et cette partie de la fête ne fut pas, à d’autres égards, moins guerrière que la précédente.
Des timbales placées au milieu de la cour étoient frappées martialement à chaque toast, signal auquel répondoient immédiatement les tambours et les clairons du dehors, et les canons des remparts.
La prospérité de la République est iei un toast favori ; lorsqu'il fut annoncé par le premier syndic, tous les assistants se levèrent, leur glaive nu dans une main, leur verre rempli de vin dans l’autre.
Ayant bu ce toast, ils entrechoquèrent leurs glaives, cérémonie usitée dans tous les dîners publics, des cercles ou autres lieux, en l’honneur de ce toast par excellence. C’est une vieille coutume qui signifie que tout Grenevois est prêt à combattre pour la défense de la République.
Nous étions à table depuis deux heures, lorsqu’eut lieu une nouvelle cérémonie à laquelle je ne m'attendois nullement. Cent grenadiers, sabre en main, s’avancèrent avec une gravité solennelle jusqu’au milieu de la salle, dans l’espace vide formé par les tables disposées en fer à cheval.
Ils demandèrent la permission de porter un toast; ce qui leur ayant été accordé, chaque grenadier, par un mouvement prompt et réglé comme un temps d’exercice, sortit de sa poche un grand verre à boire, lequel ayant été rempli de vin, l’un des