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CHAPITRE III

ponde à la personne qui m’a témoigné le plus d’empressement et qui, par conséquent, m'a fait le plus de plaisir. Je me trouve bien éloignée de tous ceux que j'aime. Je pense souvent à toi, chère sœur, à ton mari et à tes enfants.

Le 11, à dix heures du matin, de mon lit.

Comment te peindre, chère sœur, l’état affreux où je suis ? Mon mari vient de partir pour Strasbourg. Seule et isolée dans ces montagnes, environnée de gens que je ne connois ni n’entends, il me semble que le monde est un désert et que ceux que j'aime sont si loin qu’ils me paroissent aux antipodes. Je voudrois pouvoir te donner une idée de la vie que je mène ici; mais, grand Dieu, qu’elle va être différente! Mon mari ne me verra plus ; tous mes pas, toutes mes actions n’avoient que lui pour but. Je vais traîner une vie languissante, quoique active. Je dis mal en disant la vie ; il n’en est point pour moi, éloignée de tous ceux que j'aime. — Je me baignerai, parce que je suis venue ici pour cela. L’idée même pour laquelle je le fais est actuellement bien foible dans mon esprit en comparaison de ce que je sens. . . .

Je me lève à cinq heures et demie ; je m’habille et me déshabille quatorze fois dans la journée, et me couche à neuf heures. Pour te rendre un compte plus détaillé, voici ma journée :

Quand je suis levée, 1° je vais aux bains, qui sont éloignés de la maison comme la longueur de ton avenue d’arbres fruitiers ; 2° là je me déshabille et reste deux heures au bain; 3° puis je me r’habille, 4° pour venir me redéshabiller et me mettre au lit ; 5° une demi-heure après je m'’habille et j'écris alors jusqu’à onze heures, 6° que je me déshabille pour me coëffer ; 7° ensuite je me mets sur mon beau, car à midi et demi sonne la cloche du dîner, et l’on se rend dans la salle à

manger. Nous sommes vingt-neuf à table, et il y a outre cela cinq ou six dîners particuliers. On sert tout à la fois, et de fort bonnes choses. Après dîner on passe dans le salon pour boire le café; on baragouine bien de l’allemand; je fais deux parties de tric-trac avec M. le colonel Æartenberg, homme aimable âgé de plus de quarante ans, jouant supérieurement de la harpe et chantant médiocrement ; 8° puis je monte chez moi me débeller et me r’habiller, après quoi 9° je vais au bain me déshabiller et y rester deux heures; 10° je me r’habille pour, 11° me déshabiller aussitôt et me mettre au lit; 12° puis je me relève, je soupe à table d’hôtes, où il n’y a que les maîtres de la maison, le colonel et un M. Schmidt, ou bien je soupe dans ma chambre ; enfin 13° je me couche bien ennuyée de ma journée.

Tu vois, chère sœur, que mon voyage ne fournit pas plus à écrire que ta campagne. Ecrivons-nous et prenons dans notre cœur tout ce que nous nous dirons. Ecris-moi souvent, rendsmoi le service de me distraire. Ne montre cette lettre à personne; quoique tout le monde sache pourquoi je suis ici, je ne veux pas paroître l’avouer, pour qu’on ne m'en parle pas, et pour que ceux qui ne le savent que trop ne voient pas combien je suis noire. 1

Toute à toi. »

1 On voit que nos dames du siècle passé allaient demander aux nymphes de l’'Argovie le même genre de service que celles du nôtre; dans ce cas spécial ce fut aussi avec peu de succès. Il est vrai que les ménages sans enfants étaient alors plus rares et par conséquent plus remarqués que de nos jours. On à expliqué cette disette d’héritiers directs dans la société genevoise par la fréquence des mariages entre proches parents, et l'explication peut être plausible, bien que la quantité de ménages stériles entrecousins germains ne soit pas plus considérable que le nombre de ceux, de même catégorie, qui ont relativement beaucoup d'enfants. Mais nous pensons que la cause tient d'une manière plus générale à ce que, dans cette même société, les alliances ont eu lieu depuis plusieurs siècles dans le cercle, naturellement toujours plus restreint, d’un petit nombre de familles, et que c’est pour cela que le même phénomène est encore plus visible chez les aborigènes de notre ancien territoire, si longtemps isolés

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