‹ D'un siecle à l'autreChapitre 95 sur 253 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De Madame Roza, née Lagisse, à la même (Madame la conseillère G., née N.), chez M. Naville-Aubert, à St-Léger, à Genève, — de Céligny, le 19 décembre 1781.

« Madame,

Daignez agréer les témoignages de ma reconnoissance pour l'intérêt que votre belle ame vous fait prendre à mon sort ; j'ose espérer qu’il sera suivi du succès le plus heureux. Vous méritez, Madame, à tous égards qu'une mère et deux malheureux enfants vous doivent le bonheur dont ils jouissent, s’il est possible que mes modiques revenus puissent m'être payés régulièrement.

Rendrez-vous, Madame, assez de justice à mon cœur pour être persuadée que votre zèle pour mes intérêts ne trouvera jamais en moi une ame ingrate ? Les malheureux sont sûrs de trouver en vous, Madame, une protectrice, et c’est à ce titre que j'ose les réclamer. Ma position est affreuse; point de nouvelles de mon mari et point d’argent; voici le second retard que j'éprouve, deux quartiers de six mois en arrière. . . .

Que ne vous devrai-je point, Madame, si je sors de l’état d'incertitude où je vis depuis si longtemps, — heureuse cependant, puisque c’est à l’époque de mes malheurs que je dois les bontés de toute votre respectable famille ; — les vôtres en particulier, Madame, me pénètrent ; j’en sens tout le prix, jamais je ne les oublierai. Que de droits vous vous êtes acquis sur mes sentiments; puissent-ils vous être agréables !

Monsieur Naville me charge, Madame, de vous offrir ses tendres compliments. Il m'a fait la grâce de me lire l’article de votre lettre qui me regarde. Il me prouve avec quelle chaleur vous avez eu la complaisance d'écrire à M. Æennin, et par conséquent les obligations de mon cœur. C’est avec les

150 DEUXIÈME Date

sentiments de la plus vive et de la plus respectueuse reconnoissance que j'ai l’honneur d’être, Madame, Votre très-humble et très-obéissante servante

ROZA, née LAGISSE.

Ma tante et M Appia vous présentent leurs civilités. Isabelle ose aussi vous supplier d’agréer ses respectueux hommages. Madame Naville et Mademoiselle votre fille jouissent d’une bonne santé. »

Cette famille Roza, établie alors à Céligny, à ce qu’il paraît, mais en tout cas plus tard à Versoix, paraîtra souvent encore dans ces lettres. Le mari, d’une origine quelque peu mystérieuse, au moins dans les souvenirs de ses voisins, était un homme d’esprit et d'instruction; il possédait les habitudes d’un certain monde, et n’avait probablement pas passé dans l’inaction les années d’absence qui lui sont reprochées dans cette lettre. Onze ans plus tard, il occupait un poste de confiance auprès de la duchesse de Za Rochefoucauld-Liancourt, qui vécut à Versoix pendant un temps de la Révolution française. Plus tard il remplissait dans cette localité des fonctions publiques qui lui permirent de témoigner aux familles Gr. et N. quelque reconnaissance pour les services rendus jadis à la sienne, M. Hennin, résident de France à Genève de 1765 à 1779, y avait épousé une demoiselle Mallet-de Tudert, amie et parente de Madame G., qui eut souvent recours à cette relation pour les services qu’elle aimait à rendre. — Quant à Madame Æoza, née Lagisse, elle appartenait à la branche protestante et genevoise, mais appauvrie des Lagezza, comtes de Bevilacqua, de Vérone. De ses deux filles, Zsabelle ( dite Isaline ) et Eugénie, la première épousa en secondes noces un M. Brown, Anglais, après avoir obtenu son divorce d’un premier mari ; la seconde fut femme d’un M. Quinette, commissaire aux vivres, et qu'il ne faut pas confondre avec l’homo-

Page 1