CHAPITRE III
nous montroit ses regrets de vous quitter; je faisois chorus avec elle. À notre arrivée ma tante partagea notre sensibilité. Cette dernière vous dit mille choses tendres. M Appia n’est pas de retour de Nyon. Mon Eugénie est transportée de votre charmante lettre et du bon gâteau dont elle s’est bien régalée. Son zèle a bien redoublé, elle travaille pour vous, Madame, avec bien du plaisir; elle me charge de vous baiser les mains. Isabelle fait de la tapisserie. Si son ardeur se soutient, le tabouret pour vos pieds sera bientôt fait. Vous êtes, Madame, le mobile de leur obligation, et votre satisfaction sera leur récompense, et mon bonheur est attaché à la continuation de votre amitié. Faites-moi la faveur d’offrir mes respects à Mesdames Naville. J'espère que la santé de Madame votre mère est bien remise. Daïignez la remercier pour moi de son excellent chocolat, des gants qu’elle a bien voulu donner à mon Isabelle, ainsi que du panier avec tout ce qu'il renferme. Que d'obligations je vous ai, Mesdames, à toutes les trois! Jamais je ne cesserai de vous aimer, heureuse si je puis vous convaincre qu'il est des cœurs reconnoissants. J’ai l'honneur d’être, Madame, avec les sentiments les plus tendres, Votre très-humble et très-obéissante servante
ROZA, née LAGISSE.
Mes civilités les plus empressées à Monsieur G.; j’embrasse Messieurs vos fils. »
De Madame Souky Beaumont, née Sartoris, à la même, à Genève, — de Paris, vendredi 1er août 1783.
« Que de joie, que de plaisir, chère maman, chère petite maman, n’ai-je pas eu à recevoir votre bonne lettre ! je m'y attendois si peu, il est vrai, que malgré tout mon plaisir je ne pouvois encore en croire mes yeux; mais est-ce elle, est-ce « maman G., » qui veut bien se rappeler de sa fille Souky ?
Ne m'accusez point, chère Madame, d’avoir oublié ma troisième maman; jy ai pensé très-souvent et en ai souvent parlé à mon mari, et toujours avec un grand plaisir. Vous écrire n’est (cependant) pas chose si facile : en vérité je n’écris pas même à mes parents; vous ne savez pas ce que c’est que ce maudit Paris. Je vais vous dire un peu comme je passe ici ma vie :
Le matin se passe à écrire pour M. B., qui a toujours extrêmement à faire. Si entre deux j’ai un petit moment, c’est celui que je prends pour mes petites correspondances, comme à mes deux mères, à mes sœurs, frères, amies Sarasin et Trembley, puis bien d’autres petites correspondances comme MS Zemaire, Trembley, Colladon, ete., etc. Cela dure jusqu’à midi; vient alors un maudit coëffeur qui vous tient une bonne heure et demie; il faut ensuite s’habiller, dîner en ville, aller au spectacle, souper en ville, se retirer tard, et voilà comme la vie se passe tous les jours; quelquefois elle m'amuse, d’autres fois je regrette infiniment la vie de Genève. A tout prendre la vie de Paris est agréable, mais on n’y trouve pas facilement des parents et bons amis comme à Genève. Madame Rilliet- Huber est une des femmes que je vois assez souvent; elle est aimable et douce, quoique, entre nous, elle fait bien la délicieuse et la femme d'esprit; enfin elle me fait mille amitiés et je lui en sais grand gré.l J’ai vu quelquefois Madame Æennin, mais ce Ver-
1 Cette appréciation, éminemment genevoise, s'applique à la plus ancienne et meilleure amie d'enfance de Mme de Staël, à Mile J.-C. Huber- Talon, qui, devenue la compagne inséparable de Me Anne-L.-Germaine Necker, alors âgée de onze ans, l’accompagna trois ans plus tard dans sa retraite champêtre de Saint-Ouen, recommandée par le fameux docteur Tronchin, et où «les deux jeunes filles, vêtues en nymphes ou en muses, déclamaient des vers, composaient des poëmes, des drames de toute espèce, qu’elles représentaient aussitôt, » C'est de cette même amie, devenue Me Rlliet-Huber, que Mme Necker-de Saussure tenait les détails qu’elle a donnés sur l'enfance de son illustre cousine, dans la biographie placée en tête de l'édition des œuvres complètes de celle-ci, publiée en 1820 parle baron Auguste de Staël-Holstein,