‹ D'une Classe de Délinquants Irresponsables Intermédiaires Aux Aliénés et Aux Criminels (Clinique, Assistance, Médecine Légale)Chapitre 28 sur 33 · ASSISTANCE ET LÉGISLATION · texte numérisé non relu

ASSISTANCE ET LÉGISLATION

La clinique nous a montré : 1° Qu'il y a des individus à antécédents héréditaires plus ou moins chargés à déviations morales, volontaires ou intellectuelles plus ou moins accusées qu'il faut faire rentrer dans la catégorie des fous moraux. Leur existence n’est qu’une suite d’actes délictueux les amenant, suivant le médecin légiste chargé de les examiner, à l'asile ou à la prison. |

2 Que ces individus tiennent à la fois de l’aliéné et du criminel ; ce sont donc des malades. Comment la société doit-elle se comporter avec ces malades? En premier lieu elle doit s’efforcer de se défendre contre eux puisque, nous l'avons vu, ces malades sont un péril continuel pour la société. Quels moyens possède-t-elle pour arriver à ce but ?

Nous ne parlerons des hôpitaux et des hospices que pour les éliminer aussitôt. Nos malades, en effet, demandent, nous. le savons, une surveillance effective, sont souvent l’objet de mesures légales et ne sont évidemment pas justiciables de ce mode d'assistance. Il ne reste donc, pour les recevoir en l’état actuel, que les prisons ou bien les asiles. Chacun de ces établissements a ses défenseurs et l'assistance qu’on a fourni à ces individus a varié nécessairement avec l'idée qu'on s’est faite de leur responsabilité.

Autrefois les aliénés étaient mélés aux criminels dans les maisons de force. Dès 1817, Esquirol, consulté par le ministre de l’intérieur sur un programme des réformes les plus urgentes

concernant le régime des aliénés, s’exprimait ainsi : « Les aliénés, en France, sont placés presque tous dans des établissements publics, tantôt dans des maisons spéciales, tantôt dans les hôpitaux et dans les hospices, tantôt dans les dépôts de mendicité, tantôt dans des maisons de force ou de correction. Dans ces maisons, on admet des épileptiques qui sont confondus avec les aliénés, et quelquefois des mauvais sujets, des libertins mis en correction (lisez dégénérés vicieux et pervertis instinctifs). » De 1820 à 1838, les ivrognes et les vicieux, en temps que n'étant pas en état de démence, sont, en cas de délits, enfermés ailleurs que dans des asiles d’aliénés. Aujourd'hui, ce sont les criminels qui viennent prendre place pärmi les aliénés. C'est dire que suivant qu'on considère nos malades comme irresponsables avec Lombroso, ou comme de simples vicieux avec M. Charpentier et d’autres aliénistes écœurés de leurs méfaits, on les mettra en prison ou dans un asile. :

Mais l'expérience de tous les jours montre qu'ils ne sont pas plus à leur place dans l’un ou dans l’autre de cesétablissements.

Elle n'est pas à la prison « parce que les individus que nous visons ne peuvent être confondus avec le criminel vulgaire, marqués qu'ils sont du sceau pathologique. En les condamnant à des peines afflictives et infamanles, on leur imprime une tache dont ils devraient être exonérés ; sans protéger cependant la société d’une façon suffisante, puisqu’à l'expiration de leur peine ils reprennent dans son sein une place qu'ils sont incapables d'y tenir. » (*) La clinique nous a montré, en effet, qu'il y a chez ces individus un côté morbide susceptible peut-être d'amélioration, mais en tout cas entraïinant une part de cette commisération qu'on doit à tout malade.

(1) Bazzer : Médecine moderne (1895).

2 QÙ =

Même lorsque leurs délits sont commis en état d'ivresse, nous avons vu que l'alcool n’agissait que d'une façon tout à fait indirecte et qu'avant tout il agissait sur un caractère irrégulier et déséquilibré. D'ailleurs, leur maintien en prison est chose impossible. « Au point de vue mental, il suffit d’avoir tous les jours, d’un côté des prisonniers, de l’autre des fous moraux, pour saisir la différence profonde qui les sépare. Il y à plus, une prison est un établissement où le travail est de règle, où la moindre interruption de ce travail entraine une perte pécuniaire sérieuse, où, par conséquent, la présence dans un atelier d'un de ces déséquilibrés apporte le trouble et rend toute discipline impossible, sans parler des dangers qui résultent de leurs impulsions violentes et de leurs mauvais instincts » (!).

Leur place n’est pas à l'asile d’aliénés, tel qu’il est organisé actuellement en France : tous les médecins traitants le constatent dans leurs certificats. À propos de l’obs. (mn), le docteur Garnier s'exprime ainsi : « C’est un de ces sujets incorrigibles, débiles et pervers, amenés à tout instant à l’Infirmerie, dont on ne sait quoi faire, attendu qu’en l’état actuel des choses ils ne sont nulle part à leur place. » Ils ne délirent pas, à part quelques bouffées dues à l'alcool; tout au plus pourrait-on dire qu'ils ont du délire des acles, si ce terme répondait à quelque chose et s’ils n'étaient partiellement conscients de la nature répréhensible de leurs actes.

De plus, ces malades sont toujours une cause de troubles à l'asile ; ce sont des indisciplinés au premier chef. « On les voit se rechercher toujours entre eux et se grouper, d'où les complots et émeutes ; ils ont des mouvements subits d'irascibilité, se traduisant par des menaces insolentes ou des bruta-

(@) Cozin et Vicouroux. Congrès de Toulouse, 1897. P. 674.

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lités exercées sur des infirmiers ou sur d’inoffensifs malades ; ils commettent des vols aux dépens des malades confiants ; ils sont volontaires et fantasques, capricieux ou très obséquieux ; ils sont toujours mécontents de leur salaire quand ils travaillent, ils écrivent à certains de leurs parents des lettres de menaces, aux fonctionnaires des accusations calomnieuses, au directeur de l'établissement des démandes pour être employés aux écritures, au médecin des lettres dans lesquelles ils manifestent le désir de s’expatrier ou de recommencer loin de France une vie honnête, tout comme leurs pendants de l’autre sexe rêvent toujours de se faire une nouvelle virginité. » (1)

D'’aillèurs les aliénés ordinaires les jugent très sévèrement, les considèrent comme des coupables, éprouvent à leur égard la même répulsion que le vulgaire au contact de véritables délinquants. En dehors des malades, « leurs familles considèrent comme honteux et dégradant de vivre en contact perpéluel avec des violents ou des immoraux qui ne présentent guère de différence avec les habitués des prisons. » (?)

L'intrusion de ces malades dans les asiles est également déplorable, par suite du défaut d'organisation actuelle des asiles d’aliénés pour les assister par le travail; ils restent en effet inoccupés, coûtant fort cher pour la surveillance qu'ils demandent et ne rapportant rien. Dans ces conditions, livrés à l'oisiveté, inutilisés parce qu’ils sont dangereux, ils gênent les autres malades et empêchent leur traitement. L’asile, en effet, est ou devrait être un lieu de traitement pour les malades susceptibles d'en recevoir. Nuisibles aux aigus dont ils paralysent la thérapeutique, ils le sont non moins aux chroniques

(1) CHARPENTIER : Gaxette des Hôpitaux, 1894. (2) J. FazRET : Loc. cit.

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qu'ils éloignent de leurs familles et de leurs relations en usurpant leurs places et en obligeant à faire des transferts. S1 on ne peut les maintenir avec les malades tranquilles, et il est rare que leur conduite le permette, on les passe aux quarliers d’agités où ils prennent l'habitude de la paresse.

Il y a donc des inconvénients d’ordre moral, social et administratif, à laisser ces malades aller alternativement de la prison à l'asile ; les raisons scientifiques sont aussi légitimes : « Est-ce donc trop demander à la société actuelle de mettre son régime répressif en accord avec les incontestables acquisitions de la science, en promulguant qu'entre le crime qu’elle a le droit de punir et la maladie dont elle a le droit de poursuivre la cure, il y a une situation exigeant de sa part une simple neutralité armée ? » (1)

La conclusion est celle-ci : à des malades intermédiaires aux aliénés et aux criminels il faut une assistance intermédiaire à ceux-ci, par conséquent ni l'asile, ni la prison. I ya longtemps que ce régime a été proposé. Georget, en 1828, eut le premier l'idée de placer à part les malades ayant commis des actes graves, et il fit des vœux pour la création d'un quartier spécial. Brierre de Boismont s'exprime ainsi : « Je crois que les aliénés vagabonds et criminels doivent être placés dans une division ou dans un établissement spécial. » (?)

Depuis cette époque, cette question a subi bien des variations, évidemment en rapport avec les idées que se sont faites sur nos malades les médecins ou jurisconsultes qui l'ont traitée. En 1890, J. Falret écrivait : « Pour ma part, je ne crois pas à l'utilité de cette création. En effet, ces malades

(1) Semaz : Loc. cit.

(2) Brierne De Boismonr : Annales d'Hygiène, 1846.

sont-ils réellèment des aliénés? Si oui, peu importe qu'ils aient comparu devant la justice. Les asiles d’aliénés doivent être organisés de telle sorte qu'ils contiennent des quartiers offrant toutes les garanties désirables pour préserver contre les accidents de tous genres les aliénés dangereux. Si au contraire ils appartiennent à cet état mental mixte, intermédiaire entre la raison et la folie, qu’ils continuent à être envoyés dans les prisons. » (!)

Nouvelle discussion au Congrès international d’ahiénistes criminalistes de Bruxelles (1893) ; au Congrès pénitentiaire de Paris (1895). En 1896, au Congrès de Nancy, le docteur Charpentier, que nous avons vu si virulent dans ses paroles envers nos malades, s'élevait avec non moins de force contre la création d’un asile spécial. « Si, disait-il, vous placez ces malades dans un asile spécial, il faudra les faire travailler, sans quoi ce serait un asile d’aliénés sans précédent. S'ils ne veulent pas travailler, vous serez obligés de les y forcer ou de les punir, dans ce cas, vous punissez des aliénés : première contradiction. Si vous leur infligez des punitions dans. votre asile spécial, ce ne sont donc pas des aliénés : deuxième contradiction. »

Aujourd'hui, à part quelques irréductibles, tout le monde est d'accord sur la question. « Pour tous ceux-là, dit Toulouse, il faut un asile spécial où la discipline soit plus ferme, où le travail soit imposé à tous et d’où les pensionnaires reconnus dangereux pour leurs concitoyens ne puissent sortir avec la même facilité qu'aujourd'hui. » (?) |

Au Congrès de Toulouse (1897), Colin et Vigouroux élevérent la voix dans le même sens : « On voit qu’en l’état actuel

(1) J. Facner : Loc. cit.

(2) Tououse : Les causes de la folie (1896).

des choses, la société n’est pas suffisamment défendue contre les aliénés criminels. » (*‘) Enfin le D’ Garnier, dont la compétence en la matière est reconnue de tous, écrit : « La raison crie bien haut : au-dessus du respect de la liberté d’un être reconnu dangereux, il y a le principe de la sécurité sociale ; l'asile de sûreté s'impose. » (2)

C'est à cet avis autorisé que nous nous rangeons en y ajoutant seulement cette restriction que nous expliquons plus loin, à savoir qu'il s’agira là d’un asile spécial, mais basé sur le grand principe de l'assistance par le travail. Cette conception nous rapproche singulièrement de ce qui se fait actuellement à l'asile d’aliénés criminels de Gaillon, dirigé par le D' Colin, avec, en moins, le caractère infamant et pénal qui s'attache à ce dernier établissement.

On sait en effet que l'asile de Gaillon est réservé aux seuls détenus devenus aliénés qui y terminent leur peine et sont renvoyés ensuite dans les asiles ordinaires. On y trouve des convulsivants en proie à des manifestations délirantes variées, des sujets atteints de folie plus ou moins systématisée et transitoire, eic.; tous malades placés sous la surveillance immédiate de gardiens de prison, faisant l'office d’infirmiers improvisés.

C’est précisément ce côté pénitentiaire que nous voudrions voir éviter dans l’asile spécial que nous désirons. Qu'il n’y ait ni dans les appellations usitées envers les malades qui l'habiteront, ni envers les divisions ou quartiers qui leur seraient destinés, rien qui rappelle le crime ou la prison, c’est ce que la philanthropie la moins éclairée commande à tous égards. Mais pour arriver à ce résultat dans de bonnes condi-

(1) Cou et Vicouroux : Congrès de Toulouse (1897). (2) Garnier : Internement des Aliénés. P. 198.

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