‹ D'une guerre à l'autreChapitre 10 sur 56 · LA FRANCE DE · texte numérisé non relu

LA FRANCE DE

très nobles finissaient pas rejoindre les désespérés sans courage qu'ils entendaient cependant combattre. En murmurant lâchement finis Galliac ou en proposant des lâches immenses, les uns et les autres risquaient de modeler des âmes de vaincus.

L'état des esprits est un des éléments importants de l'état intérieur d'un pays. Mais le désir irraisonné de revanche et l'oppression, parfois raisonnée de la défaite que nous venons de constater à ce titre pouvaient influer, — et, en réalité, devaient influer grandement, — sur la politique extérieure, si bien que nous nous trouvons conduits à la situation, vis à-vis de l'étranger, dont il reste à dire quelques mots.

Pour la comprendre, un fait est à retenir avant tout : en 1871, il n'y a plus d'Europe, au sens diplomatique du terme. Après la chute du premier empire napoléonien, un effort avait été fait pour constituer vraiment le corps européen. La tentative n'avait pas réussi : bientôt les puissances dirigeantes, décidément incapables d'accorder leurs vues, avaient renoncé à tenir les assises périodiques où elles délibéraient sur les grands événements. Mais la disparition de l'organisme extérieur n'avait pas aboli la notion dont il procédait et qui subsista, de façon plus ou moins nette, dans les esprits des politiques jusqu'au temps du second Empire français. Les grandes puissances sentaient qu'elles étaient solidaires et qu'en dehors des accords particuliers qu'elles pouvaient conclure entre elles, un lien tacite, mais certain, les unissait. Toutes, dans le fond, étaient d'accord pour maintenir en Europe un état de choses donné, comme pour conserver «ntre elles un équilibre de forces. Quand des événements tendaient à rompre cet équilibre, toutes estimaient avoir leur mot à dire.

De ces dispositions, les événements récents viennent de prouver qu'il ne reste plus trace. La guerre franco-allemande avait amené un remaniement des territoires. Mais à considérer les choses d'un peu haut et non pas seulement du point de vue français, on peut dire que ce remaniement de territoires, que le déplacement de deux provinces, n'était, somme toute, que

I accessoire. I n fait dominait : la guerre de 1870 était, au point de vue général, la conséquence logique de lu crise allemandede ï£ lie avait complété l'œuvre commencée par la Prusse

dans sa lutte contre l'Autriche/ Elle a déterminé une rupture d'équilibre en opérant le déplacement de forces le plus formidable qu'on eut constaté depuis les temps napoléoniens. Or en présence de ce déplacement de forces, en présence de l'ascension dominatrice d'une Prusse, démesurément agrandie, personne n'a dit mot. Les puissances ont assisté, indifférentes, au conflit, puis, trait plus caractéristique encore, à son règlement. Et non point simplement par sympathie pour la Prusse ou jalousie de la France. Pour s'abstraire comme elles ont fait, il fallait qu'elles eussent perdu la notion essentielle qui les avait guidées si longtemps. L'Europe diplomatique d'autrefois n'est plus et sur ses ruines on n'aperçoit que des Etats individuels, systématiquement séparés les uns des autres, chacun ne voulant voir dans chaque affaire que son seul intérêt immédiat et direct. Ces divers Etats ont tous reconnu le gouvernement deThiers, c'est-à-dire qu'ils entretiennent avec lui des rapports corrects, lui envoient des ambassadeurs et reçoivent les siens. Mais cette attitude simplement polie ne tire pas à conséquences. Les monarchies conservent de fortes préventions à l'égard de la forme républicaine et, dans le cas présent par surcroit, le caractère officiellement provisoire du régime français ne leur permettrait pas d'entrer avec lui dans des combinaisons à longue échéance, La France n'est, d'autre part, rattachée aux divers pays étrangers que par les conventions d'établissement ou de commerce, d'où un traitement à peu près pareil pour tous. Elle n'a, avec personne, de liens spécialement étroits, ni surtout de liens politiques. Enfin les négociations diverses qu'avait engagées Napoléon III ont toutes été rompues par la guerre, si bien qu'aucune conversation n'est plus pendante qui pourrait conduire à un accord quelconque. Ne causant avec personne, n'étant alliée à personne, ne pouvant se considérer comme membre d'une collectivité européenne qui a cessé d'exister /la France se

LA FRANCE DE 1871 lt

trouve donc complètement isolée en face de l'Allemagne \ictotorieuse qui détient une partie de son territoire et avec laquelle des arrangements restent à prendre pour le paiement de la

rançon^

En présence de cette situation intérieure et extérieure, la tâche qui s'impose est évidente. Tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il faut refaire les forces du pays et réparer les maux delà guerre ; il faut, de toutes façons et dans tous les domaines, effacer ou atténuer les conséquences de la défaite. Mais, il ne suffit pas, en pareilles matières, de poser ainsi des formules générales qui permettent diverses interprétations. La réalité doit être serrée de plus près et pour y parvenir sans peine, le mieux est, je crois, de chercher dans le passé des éléments de comparaison.

En i8i5 après la chute de Napoléon et l'avènement de la Restauration, la France venait de subir aussi de très graves défaites qui entraînaient également des pertes territoriales douloureuses, car la Belgique et la rive gauche du Rhin, incorporées depuis plus de vingt ans, étaient considérées, même, par leurs habitants, comme définitivement françaises. Une indemnité de guerre était aussi promise, formidable pour l'époque et garantie par une occupation militaire. Le gouvernement français était, en outre, mis officiellement en tutelle par les vainqueurs. Le pays, enfin, se trouvait profondément épuisé par tant d'années de guerre : l'armée était disloquée et les finances aux abois.

Mis en présence de ces désastres, plus grands encore que ceux de 1871, les hommes delà Restauration entendirent lés réparer sans délais, intégralement. Ils estimèrent que la défaite serait complètement effacée seulement le jour où la France aurait repris dans le monde le rang auquel elle n'avait cessé d'avoir droit. Pour le lui rendre au plus tôt, le meilleur moyen parut être de la mêler incontinent à toutes les affaires qui se pouvaient agiter dans le monde. Et c'est pourquoi, non contents de

reconstituer l'armée cl de rétablir les finances, Je payer le tribut imposé et de libérer le territoire, les ministres d'alors adoptèrent immédiatement une politique extérieure très active.

Diverses circonstances leur facilitaient la chose. Et d'abord ils affirmaient n'avoir pas à se considérer comme amoindris puisqu'ils se désolidarisaient d'avec l'Empire et, par l'effort d'une volonté obstinée, arrivaient à se persuader presque qu'ils n'étaient pas des vaincus. Ils parlaient aussi au nom d'un régime fermement installé, à une Europe ayant conscience d'elle-même et à laquelle ils pouvaient donner des gages en acceptant sincèrement l'état de choses qu'elle avait établi. En effet, s'ils ne se résignaient point aux conséquences morales de la défaite, leur désaveu des ambitions révolutionnaires leur permettait de souscrire sans arrière pensée aux pertes territoriales.

Rien de pareil en 187 ivj-e pays tenait l'abandon de l' Alsace- Lorraine pour simplement momentané et il espérait la revanche. Or, si le Gouvernement ne pouvait se faire le champion de celle-ci, car c'eut été déchaîner immédiatement le vainqueur, il ne pouvait pas non plus en répudier l'idée, car c'eût été perdre la confiance de ses mandants. Incertain, nous l'avons vu, de sa propre durée, ne trouvant pas en face de lui une Europe consciente de ses intérêts collectifs, il ne pouvait pas non plus se lancer dans des combinaisons étendues et d'autant moins que l'état d'esprit des dirigeants ne les portait pas à les concevoir. Ne réagissant point comme leurs prédécesseurs de 181 5, beaucoup se sentaient humiliés d'avoir à parler au nom d'une République ; ils avouaient hautement la défaite, l'exagéraient même à l'occasion, et se repaissant de son amertume se jugeaient trop déchus pour oser maintenir la France à côté des autres puissances, sur un pied de parfaite égalité.

De ces raisons, les unes, qui constataient des faits patents, étaient irréfutables, les autres, d'ordre moral, valaient sans doute moins. Mais quoi qu'il en soit de ce point, la simple énumération des unes et des autres et le rappel de l'attitude adoptée

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