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III. — L'ordre moral

Thiers renversé, l'Assemblée élut immédiatement à sa place le maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta. Il n'avait jamais joué de rôle politique, mais passait pour royaliste et avec raison, semble-t-il. Cette circonstance explique le choix que la majorité faisait de lui ; elle explique en outre les conditions dans lesquelles le pouvoir lui fut confié. Il recueillit l'exacte succession de son prédécesseur, sans voir préciser les attributions ni fixer la durée du mandat. On entendait donc gagner encore du temps et préparer les voies, sans être gêné désormais par les préférences personnelles du chef de l'Etat.

Mais on sait qu'à peine « la fusion » laborieusement réalisée entre les deux branches royales, de nouvelles divergences surgirent, à propos notamment du drapeau; on sait aussi comment Je Maréchal jugea, dans sa loyauté de soldat, que le Président d'une République, même précaire, ne pouvait s'employer à la détruire et refusa de s'aboucher avec le comte de Chambord, venu subrepticement à Versailles, si bien que la restauration monarchique se trouva de nouveau ajournée. Il est également inutile, je pense, de rappeler que les échecs infligés de la sorte aux combinaisons de la majorité acculèrent à peu près celle-ci à des mesures constitutionnelles. Remarquons donc simplement qu'elle s'efforça de restreindre leurportée. Si, en novembre 1873,

le Président fui proclamé élu pour sept ans, l'indispensable constitution demeurait néanmoins toujours dans les limbes de commissions désireuses de ne pas aboutir. Enûn, et quoique déçus dans leurs espérances immédiates, les monarcbistes. ne se ralliaient pas à la République. Le « Septennat», comme on l'appela, ne modifiait pas radicalement la situation. La Fiance demeurait toujours sous un régime plus ou moins provisoire et la première des hypothèses, que je signalais comme possibles au moment du 24 mai, ne se réalisait pas.

Par contre, le changement de personnel qui semblait pour le moins dans la pleine logique des choses s'était effectivement produit. Le parti vainqueur s'était installé aux affaires dès le 2 'i mai. Lç vote du Septennat, auquel il présida ensuite dans les conditions que je viens de dire, n'entraîna naturellement pas sa retraite ; d'où le deuxième caractère de la période qui s'ouvrit à la chute de Thiers et qui devait durer deux ans : à savoir sa complète unité.

Les nouveaux venus, qui se groupaient derrière le duc de Brogïie, aussitôt nommé Président du Conseil, n'étaient pas simplement des monarchistes convaincus. Ils voulaient réagir '»ntre le libéralisme de Thiers, jugé par eux trop accentué, et 'aire régner dans le pays ce qu'ils appelèrent l'Ordre moral. Ambition hautement louable, à condition toutefois de ne pas donner au mot « ordre s un sens agressif. Or il semble qu'il en allât précisément ainsi. En outre, les promoteurs de l'Ordre moral comptaient, pour l'assurer, sur l'appui de la plus haute puissance morale qui soit et qu'ils entendaient dès lors favoriser. Ce n'est pas le lieu d'insister ici sur les dangers, d'un pareil dessein qui risquait de nuire à l'Eglise en la compromettant dans des querelles politiques. Constatons simplement [d'il pouvait influer sur les relations avec l'étranger, étant donné surtout la situation très particulière où l'occupation de Rome par l'Italie avait placé la papauté. Mais nul des dirigeants d'alors n'entendait pousser les choses à l'extrême et risquer des complications internationales pour se poser en champion du

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.pouvoir temporel. Le duc de Broglie et ses collègues ne trouvaient donc pas, dans la formula dont ils se réclamaient, le principe d'une action au dehors. La Lâche qu'ils se proposaient expressément était purement intérieure et leur passé ne fournissait dès lors aucune donnée sur la façon dont ils dirigeraient la politique extérieure.

Sa conduite directe fut successivementconiiéeà deux hommes. Le duc de Broglie l'assura d'abord lui-même, en même temps que la présidence du Conseil, puis quand il remania son. ministère, à l'établissement du Septennat, il confia le portefeuille les Affaires étrangères au duc Louis Decazes qui le conserva dans le cabinet formé ensuite par le général de Cissey, le mai \$jl\.

Le duc de Broglie et le duc Decazes avaient l'un et l'autre débuté dans la diplomatie sous Louis-Philippe, pour demeurer ensuite dans la retraite durant l'Empire et passer enfin, l'un >>mme l'autre, quelques semaines à la tête de l'ambassade de Londres, le premier en 1871, le second en 187^. Ni l'un ni l'autre n'étaient donc étrangers aux questions internationales, sans compter que leur situation personnelle comme Leurs traditions de famille les qualifiaient complètement, tous deux, pour diriger le Quai d'Orsay. Leurs caractères différaient. Le duc de Broglie, assez hautain et cassant, avait beaucoup du tempérament doctrinaire que son père avait illustré, tandis que le duc Decazes, plus effacé en apparence, était au fond plus tenace peut-être, en même temps que plus souple et plus ingénieux. Mais leurs idées fondamentales s'accordaient complètement, au moins pour les questions qui nous occupent ici. Ils les suivirent exactement dans le même esprit et de là la possibilité de considérer l'ensemble de la politique extérieure de l'Ordre moral.

La libération du territoire, virtuellement obtenue par la -convention de mars 1870 et parachevée, en fait, au mois de sep-

tcmbrc, modifiait la situation de la France au regard de l'étranger : elle n'effaçait pas toutes les conséquences de la défaite. Sans parler, une fois de plus, de l'incertitude constitutionnelle, les forces du pays n'étaient pas pleinement reconstituées. Les progrès de l'organisation militaire ne signifiaient pas cpie l'armée fût prête pour la lulle et, malgré les prodiges de Thiers, les budgets se présentaient encore en déficit. En outre, et surtout peut-être, l'Allemagne ne changeait pas d'attitude ; bien que les comptes fussent réglés, elle rappelait à chaque occasion qu'elle nous avait vaincus.

Tout prétexte était bon au chancelier pour formuler ses observations acerbes : les projets de restauration monarchique, les mesures militaires ou les moindres désirs de revanche qui se pouvaient deviner dans une partie du public, voire l'attitude des catholiques et de l'épiscopat fiançais qui osaient manifester en faveur du pouvoir temporel, partant en faveur du Saint Siège, en un temps où le Kulturkampf conduisait le prince de Bismarck à se quereller avec lui. Et toutes les observations ou récriminations aboutissaient à une conclusion toujours pareille : quelque allusion, détournée mais claire, à l'incommodité de certains voisins qu'il faudrait peut-être mettre définitivement à la raison.

Parmi les autres puissances, certaines semblaient pencher vers l'Allemagne, tandis que l'Angleterre s'obstinait toujours dans son isolement. L'empereur Guillaume continuait ses relations cordiales avec le tzar ; dans l'automne de 1870, il échangeait en outre, des visites avec François-Joseph et le roi d'Italie se joignait à ces manifestations, rapproché qu'il était de Berlin par la communauté des difficultés avec le Saint Siège. Mais, en présence des sentiments très catholiques de la majorité de notre Assemblée, ces mêmes difficultés contribuaient aussi à rendre assez délicats les rapports entre Rome et Paris. Nous avons vu, d'autre part, comment le protectionisme de Thiers avait pu introduire dans les relations avec plusieurs Etats des causes de froissements qui, pour demeurer accessoires, n'en

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étaient pas moins certains. Tout compte fait donc, la France se trouvait toujours aussi complètement isolée en face d'une Allemagne toujours aussi systématiquement agressive.

A ces menaces, les hommes de l'Ordre moral opposèrent constamment un imperturbable sang froid. Le duc Decazes, no- I animent, qui eut à subir les plus redoutables assauts, se « mettait en boule » suivant la pittoresque expression de Bismarck : il attendait patiemment que son adversaire se fût calmé, tâchant simplement de ne lui donner nulle prise. Quand les récriminations étaient générales et vagues, il répondait par des considérations, générales aussi, sur son désir de paix. Quand l'attaque se faisait précise et directe, il louvoyait ; et la chose était parfois difficile, car la politique intérieure intervenait : le jour, par exemple, où il se vit sommé de poursuivre les évèques qui manifestaient en faveur du pouvoir temporel, il n'obtempéra point, car c'eut été soulever la majorité catholique de l'Assemblée. Mais un journal qui avait reproduit l'un des mandements incriminé* se vit aussitôt suspendu. Le gouvernement se trouvait ainsi donner une satisfaction détournée. Il en élargit d'ailleurs aussitôt la portée en s'expliquant à la tribune sur l'incident. La France, dit alors le ministre des Affaires étrangères, entourera le Souverain Pontife d'un pieux respect, mais elle entretiendra néanmoins des relations amicales avec l'Italie, « telle que les circonstances Font faite... » C'était donner un gage, non plus seulement à l'Allemagne, mais aussi un royaume qui venait de prendre Rome pour capitale.

Dans le même temps, les idées personnelles du nouveau ministre des Finances faisaient revenir sur les mesures douanières qu'avait préconisées Thiers, ce qui rendait possible la conclusion de nouveaux accords économiques, notamment avec l'Angleterre le 20 juillet 1873.

Mais, dans les rapports avec celle-ci, une question surgit qui pouvait entraîner des froissements. La compagnie du canal de Suez, internationale de nom, française de fait, ayant modifié ses tarifs, les Anglais, qui étaient ses clients principaux

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protestèrent, en provoquant l'intervention du Sultan, suzerain du \ice-roi d'Egypte, Lui-même souverain politique de l'entreprise. Le différend se régla, après des incidents très complexes, et non sans préjudices pour le Canal. \ peine était-il vidé, que le gouvernement britannique suggéra une expropriation de la Compagnie par accord international. L'idée tut bientôt abandonnée. Seulement, et c'est le trait à Buter, cette fois encore M. de Lesseps dut défendre par lui-même la compagnie qu il avait créée. IL ne fut pas plus soutenu qu'il ne l'avait été dans 1 atlaire des tarifs. Ainsi malgré leur caractère technique, leur allure d allâtes presque privées, ces incidents égyptiens étaient significatifs. Toujours préoccupée de contrôler la route de l'Inde, la Grande Bretagne entendait s'affirmer davantage dans une contrée où la France jouissait d'une situation prépondérante et léser, par là, d'importants intérêts français. Notre gouvernement ne le comprit pas, ou plus exactement sans doute, ne voulut pas le comprendre. Il s'abstint d'appuyr énergiquemenl ses ressortissant»; bref, il se déroba.

Il se dérobait également sur d'autres terrains et dans des -conditions tout autres.

Nos postes de Cuinée demeuraient abandonnés depuis La guerre, encore que l'Angleterre se renforçât dans la région, en menant une campagne très dure contre les Vcbantis. Bien mieux, dans l'été de 1870. l'amiral Potbuau, ministre de la Marine, signa l'ordre d é\aeuer complètement le Gabon : un quasi hasard et quelques incobérences administratives sauvèrent seules cette colonie qui devait devenir bientôt un des facteurs importants de notre politique. Ces deux faits suffisent à montrer que les hommes de l'Ordre moral n'attacbaient pas plus d'importance à nos possessions d'outre mer que n'avait fait Tbiers, absorbé par la libération du territoire. On devine dès lors avec quel ennui ils se virent brusquement contraints d'envisager une expansion éventuelle en Indo-Chine.

On sait quelle était alors la situation de la France dans cette région. Sans parler du protectorat sur le Cambodge, elle pos-

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sédait la Cochinchine, donl l'Annam lui avait régulièrement cédé trois provinces en 1861, tandis qu'elle avait simplement occupé les trois autres en 1867 afin d'y rétablir l'ordre. Mais notre installation en Indo-Chine n'avait jamais été considérée comme suffisante par elle-même. Il avait été admis, dès l'origine, qu'elle devait faciliter le développement de notre influence dans les Etats indigènes voisins et servir de base à une pénétration économique dans la Chine du Sud. Force serait, en outre, un jour ou l'autre, de régler avec l'Annam le sort des provinces ■auxquelles ii n'avait point officiellement renoncé. Trois questions subsistaient donc, encore que depuis plusieurs années on eût renoncé à s'en occuper. Or, au moment où nous sommes parvenus, elles se posèrent pratiquement toutes trois.

Inquiétée par l'ambition de l'Angleterre qui. depuis d'assez longues années, menaçait son existence, la Birmanie avait voulu s'assurer un appui éventuel et cherché dès lors à négocier avec la France. Celle-ci pouvait trouver là une occasion de poursuivre sa politique traditionnelle. De fait, elle avait accepté des pourparlers qui aboutirent dès le temps de Thiers, le 23 janvier 1870, à une convention de commerce et d'amitié.. Cette convention, qui reconnaissait bien l'indépendance de la Birmanie, ainsi que le souhaitaient les Birmans, ne contenait, pour le surplus, que des stipulations assez vagues. Elle pouvait servir cependant et il appartenait aux successeurs de Thiers d'en tirer parti. Ils la laissèrent sommeiller sans même songer à la ratifier. ,

La pénétration dans la Chine méridionale était subordonnée à la découverte d'une, bonne route commerciale. Le Second Empire l'avait vainement cherchée dans la vallée du Mékong ; au lendemain de la guerre, un commerçant, Jean Dupuis. la trouva : c'était le Fleuve Rouge qui, descendant des montagnes du \unnan, se jette, dans la mer au Tonkin, c'est-à-dire en territoire annamite. Dupuis l'utilisa pour son négoce. Seulement, ses opérations le firent entrer en conflit avec les autorités annamites du Tonkin. Il demanda alors protection à l'amiral Dupré,

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gouverneur de la Cochinchine, lanclis que la cour de Hué s'adressait, de son côlé, au même gouverneur, en protestant contre les agissements du commerçant fiançais. Une négociation officielle avec l'Annam était fatale et, 'dès lors, la question des trois provinces, non officiellement cédées, se posait forcément à son tour.

L'amiral Du pré estimait l'occasion propice pour établir notre protectorat sur l'Annam ; il entendait d'autre part soutenir Dupuis, — et c'est alors que F. Garnier fut envoyé au Tonkin, où, s'étant rendu compte de la situation, il entreprit cette conquête imprévue et prodigieuse du delta dans laquelle il trouva du reste bientôt la mort. Mais, à Paris, les ministres se souciaient peu d'un protectorat ; ils redoutaient aussi une intervention directe au Tonkin où cependant les intérêts français méritaient d'être défendus. Bien que les événements parussent montrer que l'entreprise ne comportait ni grands risques ni grands frais ; bien que une fois Garnier tombé, il put sembler politique de le venger, ils souhaitaient ne rien faire.

Ces divergences entre les vues du gouverneur et celles du Gouvernement entraînèrent une sorte de petite négociation intérieure, tandis que des pourparlers se poursuivaient avec les Annamites. Le tout aboutit à une sorte de compromis général. Le Tonkin fut d'abord complètement abandonné. Par un traité signé à Hué, le i5Mars 187/i, l'Annam se déclara indépendant de la Chine, reconnut une sorte de protectorat français, sans toutefois que le mot fut prononcé, et céda officiellement les trois provinces cochinchinoises restées en litige. Une convention de commerce compléta enfin, le 3 1 août, le traité politique en assurant, notamment, des facilités pour l'utilisation commerciale du fleuve Rouge. Avantages appréciables, sans nul doute, à condition bien entendu, qu'on les voulut exploiter; ils étaient moindres cependant qu'on les eût pu obtenir; nettement supérieurs par contre, à ceux qu'ambitionnait le Gouvernement.

Ainsi, en Indo-Chine, comme au Gabon ou en Egypte, les Inmmes de l'Ordre moral se refusaient à profiler des occasions

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