LES DÉBUTS DU MINISTÈRE FERRY
beau se transformer en « Association internationale», il restait, une entreprise privée sans capacité juridique suffisante pour faire figure d'Etat et ses actes demeuraient, dès lors, tenus pour nuls. Ce fait ôtait au roi Léopold tout moyen de s'élever officiellement contre les arrangements anglo-portugais, mais lui donnait de nouveaux motifs d'agir sans délai pour assurer le salut de son œuvre en péril.
Il s'adressa à peu près simultanément, semble-t-il, à Washington et à Paris. Le premier résultat de ces démarches fut un accord formel par lequel le gouvernement fédéral se déclarait prêt à reconnaître, comme Etats indépendants et amis, les Etats libres créés ou à créer par l'Association internationale, qui, en échange, accorderait aux Etats-Unis des avantages économiques supérieurs à ceux que pouvait leur procurer indirectement le traité anglo-portugais Un arrangement pareil était impossible avec la France, étant donné surtout les arrièrepensées de protectorat que nous avons constatées chez Jules Ferry. Mais ces arrière- pensées mêmes pouvaient fournir le moyen d'une entente. Elle fut constatée par des lettres échangées à la fin d'avril i884. L'Association internationale concédait à la France un « droit de préférence » sur toutes ses possessions dans le cas où elle se verrait amenée à les « réaliser » ; en échange, l'Association se voyait garantir les postes qu'elle établissait dans la vallée de Niari. Cette dernière clause était très favorable au roi des Belges, qui s'assurait ainsi un accès à la mer ; onéreuse par conséquent pour la France qui abandonnait presque l'excellente voie de pénétration découverte par Brazza. Si Jules Ferry l'accepta, c'est sans doute parce qu'il ignorait la promesse des Etats-Unis ou méconnaissait sa portée. En outre, il comptait probablement toujours mettre la main sur les territoires que l'Association internationale était juridiquement incapable de posséder, et cela d'autant plus facilement désormais que le « droit de préférence » lui fournirait une procédure.
Pour en finir avec les habiletés du roi des Belges, comme
pour dégager tous les éléments dont la politique française devrait tenir compte, il reste à dire quelques mots de l'Allemagne. Nous avons déjà vu Léopold II cherchant à se la concilier : il y réussissait de plus en plus nettement. Mais, pour accentuer sa sympathie, le prince de Bismarck avait maintenant d'autres motifs que le désir d'ouvrir au commerce allemand les territoires de ^Association internationale. Il s'inquiétait, lui aussi, du traité portugais qui pouvait procurer à l'Angleterre une situation privilégiée dans le bassin du Congo. Cédant, d'un autre coté, aux sollicitations qui l'assaillaient, il prenait la résolution décisive devant laquelle il avait jusqu'alors reculé. Le 24 avril iS84; un télégramme, aussitôt officiellement publié, avisait les possesseurs des établissements allemands du Sud-Ouest africain que la protection de l'empire leur était accordée et, presque en même temps, le Dr Nachtigal se voyait chargé de procéder à des annexions dans la région du Togo et du Cameroun : l'empire allemand entrait dans la voie des annexions coloniales.
Il y trouverait des compétiteurs, forts de situations acquises et d'une expérience plus grande. La prudence du chancelier l'incitait à manœuvrer pour limiter leur hostilité probable, parlant à lier partie au moins avec certains d'entre eux. Parmi les puissances colonisatrices, deux pouvaient être considérées comme hors de jeu : l'Espagne, incapable même de parer au délabrement de son domaine, et la Hollande, pleinement satisfaite du sien. En dépit d'un renouveau d'activité, le Portugal comptait peu. Un accord paraissait difficile avec l'Angleterre, dont la méfiance était traditionnelle, et qui se révélait en outre désireuse d'exploiter le bassin du Congo sur lequel l'Allemagne souhaitait précisément étendre son emprise économique. Restait alors la France. Aucune considération coloniale ne s'opposait à une entente avec elle, et pareille entente présenterait, en outre, certains avantages généraux, car s'associer aux ambitions lointaines de la République contribuerait, peut-être, à la détourner des revendications européennes. Le parti du chancelier fut donc rapidement pris. Quarante-huit heures après l'envoi de son
l'accord FRANCO-ALLEMAND 107
télégramme aux propriétaires des établissements du Sud-Ouest africain, il prenait prétexte du traité anglo-portugais pour annoncer à notre ambassadeur qu'il désirait se concerter avec le cabinet de Paris au sujet du Congo.
Au printemps de i88'i, la France se trouvait ainsi, dans l'Afrique équatoriale, en présence d'une situation fort complexe. Son premier trait caractéristique était celui déjà relevé à propos de l'Indo-Chyie. Il ne s'agissait plus simplement d'acquérir des territoires ou de s'en faire reconnaître la possession : ebaquejour, des rivalités plus nombreuses surgissaient, des prétentions plus âpres s'affirmaient. Après n'avoir eu devant nous qu'un seul adversaire, le roi Léopold, dont nous avions même espéré un instant faire notre client, nous voyions maintenant intervenir le Portugal, l'Angleterre, et vraisemblablemenl l'Allemagne. De tout temps, Jules Ferry, d'accord avec Gambetta, avait été convaincu de la nécessité d'assurer à la France un champ d'action et des débouchés commerciaux. Cette ruée mondiale lui fournissait de nouveaux arguments en faveur de sa politique : en face d'ambitions concurrentes, il devenait d'autant plus indispensable d'agir qu'il ne fallait pas se laisser distancer. Mais, en même temps, tous les moyens d'action s'étendaient et se diversifiaient. Les compétitions mêmes qui s'affirmaient en fournissaient de nouveaux, car elles permettaient d'utiliser pour des fins coloniales les combinaisons et les manœuvres diplomatiques qui ne servaient guère, jusqu'alors, que dans la politique européenne.