II. — L'accord fuanco-allemam
On vient de voir le gouvernement allemand proposer au gouvernement de la République de se concerter avec lui au sujet du Congo. L'offre fut acceptée et, dès le printemps de
i884i des conversations s'engagèrent entre l'ambassadeur de France à Berlin et le chancelier de l'empire. Celui-ci fit très nettement connaître ses vues. Encore qu'il se fût maintenant résigné à une politique coloniale, il demeurait peu soucieux d'acquérir de vastes territoires et surtout de les administrer. Il préférait de beaucoup ouvrir simplement chez autrui de larges débouchés au commerce allemand. La région du Congo en devait fournir un, mais d'autres encore s'y pourraient adjoindre. 11 fallait, en tous cas, que les négociants allemands vissent garantir la liberté de leurs transactions contre des interventions abusives. Pour préciser ce qu'il entendait par là, Bismarck insistait sur les prétentions souvent affirmées par l'Angleterre et sur la politique égoïstement envahissante dont son récent traité avec le Portugal n'était, disait-il, qu'une nouvelle manifestation. En présence de pareilles visées, toutes les puissances commerçantes, et au premier rang de celles-ci la France et l'Allemagne, trouveraient donc avantage à s'entendre sur des règles communes à observer dans les pays dont aucune nation civilisée n'avait encore pris possession. La France et l'Allemague pourraient même conclure immédiatement un accord auquel d'autres Etats accéderaient au besoin par la suite, de manière à constituer, en matière coloniale, une sorte de « ligue des neutres ». Les contractants se concéderaient réciproquement la liberté commerciale et refuseraient de reconnaître les * annexions des puissances qui ne proclameraient pas la même liberté... Tel était le projet. Sa portée dépassait beaucoup celle d'un échange de vues, voire celle d'une action concertée à propos du Congo. Le chancelier offrait un accord de principe. Son objet propre demeurerait colonial, mais son caractère même et son ampleur impliqueraient forcément un véritable rapprochement entre les deux pays. C'était d'autant plus manifeste que l'entente serait ouvertement dirigée contre un tiers. Bismarck ne le dissimulait pas et, afin d'entraîner la France, il insistait sur les griefs que celle-ci devait nourrir envers l' Angleterre, notamment à propos de l'Egypte, c'est-à-dire à propos
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d'une affaire considérée comme européenne et n'ayant, en tous> cas, à cette époque, rien à voir encore avec la pénétration dans le centre africain.
Les gouvernants français n'écartèrent point, dès l'abord, les propositions du chancelier, quelque singulières qu'elles dussent leur paraître. Les républicains ne se croyaient point tenus de garder à l'égard de l'Allemagne une attitude systématiquement hostile ; je l'ai dit déjà en parlant de leur avènement au pouvoir, et le fait qu'ils acceptaient la conversation proposée attestait que leur sentiment n'avait pas changé sur ce point. En i883 comme en 1879, s'accommoder avec l'Allemagne semblait sans doute un moyen d'écarter la menace d'une agression nouvelle et d'assurer la paix, jugée le premier des biens. Mais à ce motif permanent d'autres s'ajoutaient maintenant qui rendaient un accord spécialement désirable, dût-il demeurer temporaire et limité. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer un instant quelle était, dans l'été de 188/4, la situation des diverses entreprises lointaines où la France s'était engagée.
Si dans l'Afrique occidentale la pénétration se poursuivait àpeu près normalement, malgré la vive résistance de Samory, paitout ailleurs les affaires se compliquaient : en Afrique équatoriale, à la suite des incidents qui viennent d'être exposés; à Madagascar où les. Hovas demeuraient intraitables sans qu'on aperçût le moyen de les amener à composition ; en Indo-Chine enfin où des événements graves intervenaient. Là, les choses avaient pourtant paru devoir s'arranger complètement. Le traité signé en i883 avec l'Annam ayant été, à Paris, jugé insuffisant, un autre lui était substitué, dès le 6 juin 1884, qui nous donnait satisfaction entière ; dans le même temps, un nouvel accord avec le Cambodge précisait selon nos vues les conditions de notre protectorat ; enfin la Chine elle-même avait renoncé à son opposition : impressionnée par la fermeté de notre attitude comme par nos succès militaires, elle avait signé à Tien-Tsin, dès le 11 mai, une convention qui l'obligeait à
rappeler ses troupes et à se désintéresser de nos rapports avec la cour de Hué. Seulement, alors que tout semblait ainsi réglé, une péripétie imprévue s'était produite. Des circonstances encore mal éclaircies avaient entravé la stricte exécution de l'accord de Tien-Tsin ; au ïonkin des forces chinoises avaient, à Bac Lé, résisté aux troupes françaises et. le gouvernement de Pékin refusant les réparations aussitôt exigées, il devenait indispensable de lui imposer par la force le respect de ses engagements. Mais des opérations contre la Chine resteraient principalement navales et impliqueraient un blocus; elles généraient le trafic des neutres, dont l'Allemagne : il était essentiel que celle-ci ne protestât pas. De façon plus générale, il fallait qu'elle ne prêtât point à la Chine un appui diplomatique qui faciliterait l'intervention d'autres puissances encore et entraverait notre liberté d'action. Enfin l'envoi en Extrême-Orient de forces suffisantes, tandis que seraient maintenues les forces nécessaires devant Madagascar, rfe pouvait se faire sans risques graves, à moins d'une pleine sécurité sur la frontière des Vosges. Or, cela encore dépendait de l'Allemagne. S'arranger avec elle paraissait donc avantageux pour une série de motifs complètement distincts de la question congolaise. Celle-ci fournirait simplement l'entrée en matière, voire aussi une monnaie d'échange. Car le chancelier avait manifestement besoin de la France pour régler l'affaire selon ses vues. Quelques concessions sur ce terrain pourraient donc procurer ailleurs des avantages intéressants. En tous cas, si un accord intervenait, ses effets ne se feraient pas sentir seulement en Afrique. Par la force des choses il acquerrait une portée très générale. Quels que fussent ses termes, il garantirait la France en Europe ; il lui permettrait, dès lors, de continuer avec plus de hardiesse toutes ses expéditions coloniales, d'éviter notamment un recul à Madagascar et de triompher en Extrême-Orient.
Rechercher une entente avec l'Allemagne n'impliquait cependant pas qu'on accepterait simplement ses suggestions. Précisément parce qu'il se voyait sollicité, le gouvernement
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français se jugeait en mesure de débattre. Or, si une entière ' Jibcrté commerciale était proclamée par avance dans tous les territoires qui viendraient à être annexés, la France verrait désormais ses conquêtes profiter surtout aux négociants de Brème et de Hambourg. C'était inadmissible. Jules Ferry ne voulait pas davantage donner à l'accord éventuel le caractère agressif auquel Bismarck paraissait tenir. La France républicaine ne devait se montrer délibérément bostile envers personne, et, malgré l'irritation provoquée par les affaires d'Egypte, elle n'abandonnait pas l'espoir de faire un jour de l'Angleterre son alliée. Une entente ne pouvait donc être réalisée sur les bases proposées, dùt-elle demeurer stric'ement africaine. Ainsi limitée, elle perdrait d'ailleurs une partie de son intérêt. Pour lui donner une portée qui permit d'en tirer de pleins avantages, il ne suffisait pas de considérer l'Afrique ni même les seules affaires coloniales.
Un rapprochement entre les deux pays que la guerre de 1870 avait dressés l'un contre l'autre pouvait avoir des conséquences immenses et bienfaisantes pour tous deux. Mais seulement s'il satisfaisait à certaines conditions ; il devait être sincère et complet, faute de quoi il préparerait simplement des difficultés nouvelles qui raviveraient bientôt les griefs anciens. C'était donc ces griels qu'il importait avant tout de faire disparaître. Or, au moment où elle reprenait pleinement conscience de ses forces, nul ne pouvait demander à la France de renoncer à ses revendications légitimes en déclarant qu'elle acceptait définitivement toutes les conséquences du traité de Francfort. Point n'était besoin peut-être de déchirer ce traité, force était toutefois d'atténuer plus ou moins directement certains de ses effets. Si touchant, par exemple, l'Alsace-Lorraine, les Français n'obtenaient pas certaines satisfactions, fussent-elles purement sentimentales, impossible de leur demander de faire taire leurs regrets ; impossible, par conséquent, de mettre franchement la main dans la main de l'Allemagne et de chercher dans un accord avec elle le fondement de notre politique de paix.
Jules Ferry n'ignorait naturellement rien de tout cela. Mais, le fait admis, resterait à déterminer s'il voulut vraiment profiter des pourparlers qui s'engageaient au sujet de l'Afrique pour essayer d'améliorer, de façon complète et définitive, les rapports avec l'empire allemand. On hésite à l'affirmer. El pourtant certains indices inciteraient à le croire. iNous savons, en effet, que dès le début il suggéra d'incorporer les stipulations particulières qui seraient arrêtées dans un texte plus comprehensif et parla même, à ce propos, d'une convention générale de commerce. Comme les relations commerciales se trouvaient réglées par l'article 1 1 du traité de Fancfort, c'était évidemment proposer la revision de cet article et, partant, remettre en cause le traité lui-même. Il serait néanmoins téméraire de conclure de ce seul fait que le ministre français avait conçu un plan très vaste qu'il tentait systématiquement de réaliser. Comme tous les hommes d'action, les hommes d'Etat raisonnent moins qu'on ne le croit d'ordinaire et les programmes logiquement déduits sont beaucoup plus rares que les historiens ne le laissent entendre. Mais, en admettant même que le ministre français n'eût pas prévu toutes les conséquences éventuelles de sa proposition, ces conséquences n'en apparaîtraient pas moins au cas où. la proposition serait acceptée. L'instant était donc décisif : le caractère des futures relations franco-allemandes et l'orientation de toute la politique française se trouvaient subordonnées à la réponse que ferait le prince de Bismarck. Il n'en fit pas, ek précisément peut-être parce que la voie où on l'incitait à s'engager conduisait extrêmement loin. Dans un pareil cas, le silence est une réponse. L'éventualité d'une entente sincère et complète se trouva donc écartée et la conversation limitée aux seuls problèmes coloniaux.
Sur le terrain étroit où il se voyait ainsi cantonné, Ferry se montra très habile, et d'autant plus que les discussions particulières ne lui firent jamais oublier les facteurs généraux. Sous peine de tout rompre, force lui était d'entrer dans les vues de Bismarck au sujet de la liberté commerciale. Il l'accepta donc