L'ACCORD FRANCO-ALLEMAND
en principe, mais il proposa qu'au lieu de la proclamer dans un accord à deux, on la fit décréter plus solennellement par une conférence où viendraient toutes les grandes puissances. Il indiquait aussi qu'elle ne saurait être valablement réclamée que pour l'Afrique équatoriale : en effet, si la France pouvait légitimement s'occuper de la région du Congo, où ses titres étaient certains, elle n'était, en droit, nullement fondée à légiférer pour l'ensemble du continent. Au vrai, Jules Ferry visait à restreindre l'application d'une mesure profitable surtout aux intérêts germaniques. Comme, d'autre part, l'Angleterre siégerait dans une conférence, elle se trouverait associée aux résolutions prises et le rapprochement franco-allemand ne serait plus dirigé contre elle.
Le prince de Bismarck accepta les contre-propositions de Ferry, soit qu'il fût convaincu par les arguments juridiques, soit qu'il souhaitât simplement s'assurer le concours de la France. Il fit, en outre, certaines promesses accessoires aux- ' quelles le gouvernement de Paris attachait, à bon droit, un prix particulier. Un accord formel se trouva delà sorte conclu, dans le courant de septembre i884, aux conditions suivantes qui ne furent pas toutes divulguées : le gouvernement impérial n'entraverait d'aucune manière les opérations de la France contre la Chine ; d'autre part, la France et l'Allemagne provoqueraient conjointement la réunion d'une conférence générale dont le programme viserait : l'établissement d'une pleine liberté économique dans la région du Congo, l'application à des fleuves d'Afrique des règles adoptées pour les fleuves internationaux européens, enfin les conditions à remplir pour rendre valables les annexions futures.
La Conférence africaine s'ouvrit à Berlin, le i5 novembre i884, sous la présidence du prince de Bismarck. La délégation française était conduite par le baron de Courcel, notre ambasd'une guerre a l'autbe 8
sadeur en Allemagne, mais demeurait sous le contrôle de Jules Ferry qui envoyait presque journellement des observations et des instructions. Toutes les principales puissances d'Europe et les Etats-Unis avaient, de leur coté, envoyé des mandataires. Le Comité du Congo n'en avait naturellement point, puisqu'il ne comptait pas au nombre des Etats reconnus ; il avait cependant des porte-paroles à peu près avoués : l'un des plénipotentiaires belges et les plénipotentiaires américains. Le roi Léopold put jouer ainsi, en tant que promoteur d'une entreprise africaine, un rôle constamment actif, parfois prépondérant, d'autant plus considérable en tous cas que des négociations particulières s'enchevêtrèrent, ainsi qu'il en va d'ordinaire, avec les travaux- généraux.
Ceux-ci portèrent sur tout le programme arrêté par l'Allemagne et la France. Mais, parmi les articles inscrits à ce programme, le problème de la liberté commerciale primait les autres, car les mesures qui furent proposées touchant la navigation des lleuves ou la neutralisation de certains territoires ne visaient qu'à faciliter le trafic ou à garantir sa sécurité. Cet enchaînement logique contribuera donner à l'œuvre qu'entreprenait la Conférence un caractère assez particulier, sur lequel les commentateurs ont, à mon avis, trop insisté. En parlant, >inme ils font, de l'élaboration d'un droit public africain, on ne dit rien que d'exact. Mais nous ne devons pas oublier les ambitions très réalistes qui *e trouvaient alors en présence. Comme il arrive souvent, les préoccupations juridiques n'étaient qu'un masque et, en soutenant telle ou telle formule, chacun ne songeait qu'à sauvegarder ses intérêts particuliers. Or les intérêts ne s'accordaient pas. Les puissances sans ambitions territoriales dans l'Afrique équatoriale et qui souhaitaient simplement y trafiquer, — l'Allemagne était du nombre, — voulaient naturellement donner une valeur absolue aux principes de liberté commerciale ou fluviale, puis étendre à l'extrême la zone de leur application. Il en allait autrement des puissances pps • sessionnées dans les régions en cause : celles-ci entendaient li-
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miter la restriction de leurs droits souverains. La France notamment consentait bien qu'on réglât la navigation du Niger en même temps que celle du Congo, car elle estimait qu'un régime international lui faciliterait l'usage d'un fleuve dont elle détenait seulement le cours supérieur, tandis que l'Angleterre en occupait F embouchure : par contre, et parce qu'elle était établie déjà sur le Congo comme au Gabon, elle préconisai! une liberté commerciale relative, n'interdisant pas la perception dte toutes kaxes douanières et s'appliquant, en ou Ire. seulement dans une région restreinte. Ses visées différaient donc de celles de l'Allemagne, et, par suite, une opposition radicale s'affirmait entre les deux gouvernements qui avaient convoqué la Conférence .
L'un et l'autre pourtant tenaient à leur accord : l'Allemagne pour faire prévaloir ses visées africaines, la France pour les raisons plus générales déjà mentionnées et pour un autre motif auquel nous reviendrons. Elles s'arrangèrent donc pour conserver leur entente, mais l'acte final qui, en février i88j, codifia les travaux devint une sorte de compromis. Pour le prouver, inutile d'analyser toutes les disposilions de cet acte dont le commentaire entraînerait de trop longs développement.- ; deux ou trois exemples suffiront. Aucune condition d'ordre économique ne figurait à cùlé de celle qui était désormais exigée pour assurer la validité des annexions nouvelles et des dispositions étaient prises pour garantir le libre usage du Niger. C'étaient là deux points qui satisfaisaient la France. Celle-ci devait admettre, par contre, que la liberté de commerce impliquerait l'exclusion de tous droits d'entrée et que le vaste c bassin conventionnel » où prévaudrait cette franchise absolue comprendrait d'importants territoires français : une notable partie de nos possessions équatoriales se trouvait ainsi grevée d'une charge fort lourde.
Durant le cours de la conférence, Jules Ferry avait fait à l'Allemagne des concessions beaucoup plus importantes que celles qu'il obtenait. Il semble s'y être résigné sans peine. Mais
non point seulement parce que les motifs qui l'avaient conduit à l'accord initial lui faisaient juger opportun de le maintenir. D'esprit plus pratique que Waddington, il estimait que la France ne devait pas revenir de la nouvelle réunion de Berlin les mains encore une fois « nettes », c'est-à-dire vides. Les facilités que l'Allemagne nous procurait pour la poursuite de nos entreprises d'Extrême-Orient avaient été payées par l'adhésion au principe d'u:-ie grande négociation africaine. Si, au cours de cette négociation, nous acceptions les combinaisons favorables aux négociants allemands, nous avions droit à un salaire nouveau. Rien de plus aisé que de nous le donner. L'Allemagne allait avoir à délimiter les colonies qu'elle fondait au Cameroun et au Togo, sur les confins de territoires français. En traçant leurs frontières, elle pourrait tenir compte de nos désirs ; elle pourrait également nous assurer des avantages économiques dans ces établissements nouveaux. Des arrangements de cette nature sortaient évidemment du programme de la Conférence, car ils ne concernaient que les deux pays directement intéressés. Ceux-ci devaient donc entrer en pourparlers particuliers. Ferry le comprenait fort bien et, dès lors, tâcha d'engager une conversation qui conduirait à faire rémunérer la complaisance montrée dans les délibérations générales.
La sagesse d'un tel dessein échappa peut-être à nos plénipotentiaires qui se laissèrent prendre au mirage des grandes formules abstraites. Peut-être aussi furent-ils dupés par un adversaire qui préférait recevoir sans rien donner. Toujours est-il que Bismarck sut disjoindre constamment les questions que Ferry voulait lier et gagner par là le moment où la signature de l'acte final nous privait de notre seul moyen de pression.
Tandis que la France échouait ainsi dans une manœuvre que son premier ministre tenait à bon droit pour essentielle, le roi Léopold parvenait à nouer des négociations séparées, et, dans toutes, il réussissait. Il arrivait, en effet, à conclure une série d'accords portant reconnaissance, comme Etat indépen-
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dant, de son Association du Congo. De ce fait, les acquisitions territoriales qu'il effectuait en Afrique devenaient valables au regard du droit des gens, et il pouvait dès lors créer à sa guise le domaine personnel qui demeurait le but suprême de ses ambitions. Mais pareil résultat marquait l'échec du plan formé par Jules Ferry. Inutile désormais de songer à offrir une sorte de protectorat dont Léopold II n'avait nul besoin. Au point où en étaient les choses, il ne restait à la France qu'à reconnaître à son tour le nouvel Etat. Elle s'y résigna, en maintenant toutefois le droit de préférence que l'Association internationale lui rvait reconnu l'année précédente. Mais espérant, à celte époque mettre indirectement la main sur tout le bassin du. Congo, elle n'avait point hésité à abandonner, en échange de ce droit, la roule du Niari-Quilliou, c'est-à-dire la voie de communication indispensable entre nos propres colonies et le Congo. L'Etat indépendant constitué, il devenait urgent de recouvrer cette route.
Le roi Léopold n'était disposé à l'abandonner qu'en échange d'un autre débouché sur la mer. Pour le lui procurer, force fut de faire intervenir le Portugal, d'où deux traités distincts, mais connexes. Le Portugal céda à l'Association internationale la rive gauche du bas Congo. La France l'indemnisa sur la rive droite et, renonçant d'autre part à se prévaloir de certains droits sur le moyen fleuve, elle recouvra finalement la vallée du Quilliou. L'avantage était incontestable, mais n'était pas, tant s'en faut, obtenu gratuitement.
Tout compte fait donc, et surtout parce qu'elle n'avait pu conclure aucun accord séparé avec l'Allemagne, la France ne retirait pas de la réunion de Berlin les profits directs que Ferry espérait. Quant aux bénéfices que lui vaudrait la mise en exploitation réglée de l'immense Bassin conventionnel du Congo, ils apparaissaient problématiques et vraisemblablement illusoires. Certains de nos diplomates avaient beau s'enthousiasmer à leur propos, il n'en demeurait pas moins que, dans des régions où elle avait su conquérir des positions privilégiées, la France se
trouvait désormais placée sur le même pied que l'Allemagne, la Hollande ou les Etats-Unis. Elle subissait ainsi un recul plutôt quelle ne marquait un progrès. Le seul avantage incontestable qu'elle obtenait n'était pas un avantage, africain. La réunion de la conférence avait scellé une entente avec l'Allemagne, et cette entente, qui assurait la situation en Europe comme elle laissait les mains lil>res en Extrême-Orient, permettait à Ferry de poursuivre en toute assurance le développement de sa politique générale.
Résistant aux suggestions du prince de Bismarck, Jules Ferry s'était appliqué à ce que son accord avec l'Allemagne ne parut en rien dirigé contre l'Angleterre. Les rapports avec celle-ci ne s'étaient donc point envenimés du fait des négociations de Berlin. Tout au contraire, la situation de la France se trouvant fortifiée, le gouvernement britannique avait intérêt à la ménager et, comme le cabinet français était sincèrement animé de dispositions conciliantes, les circonstances se ïrouvaient favorables pour essayer d'aplanir, au moins en partie, le différend qui séparait alors les deux pays.
L'Angleterre se sentait maintenant personnellement embarrassée par les difficultés financières de l'Egypte et souhaitait trouver un terrain d'accommodement avec les créanciers. A cotte fin, elle avait, dès le mois d'avril i88j, proposé La réunion d'une conférence internationale. Jules Ferry en avait accepté le principe, car il tenait très justement le condominium pour aboli ; mais, soucieux dès lors d'européaniser complètement la question, ij avait insisté pour l'intervention de la Russie, avec laquelle la République aspirait toujours à lier partie, et de
ilemagne, avec laquelle il commençait à causer à propos de l'Afrique, il avait, du même coup, cherché un succès politique ■en demandant, quant au retrait rapide des troupes anglaises, un engagement positif. L'acceptation de ces conditions consacrée, notammant en juin par un échange de lettres, la conférence s'était réunie, mais pour cesser presque immédiatement ses travaux, les exigences techniques de la France ne se pouvant concilier avec celles de l'Angleterre. La négociation ainsi rompue ne tarda pas cependant à se renouer, toujours sur l'initiative du gouvernement britannique, et, fait encore plus digne de remarque, précisément au moment où l'annonce de la conférence africaine attestait le rapprochement franco-allemand. Celui-ci s'allirma du reste à Londres dès la reprise des pourparlers égyptiens, car l'ambassadeur allemand appuyait systé matiquemcnl son collègue de France. C'est dans ces conditions ■que fut signée la convention du 17 mars i885 qui prévoyait l'émission, par le Khédive, d'un emprunt de liquidation garanti solidairement par les puissances et à laquelle se trouvait jointe une déclaration annonçant l'élaboration d'un acte qui neutraliserait le canal de Suez. Cet acte devait être rédigé par une commission spéciale constituée sans délai et qui, de fait, se réunit à Paris, le 3o mars iS85, sous la présidence de Jules Ferry. Tout ceci ne signifiait évidemment pas que l'irritante affaire d'Egypte dut être tenue pour réglée. Elle l'était d'autant moins que beaucoup de ré licences enveloppaient la promesse d 'évacuation inscrite dans l'accord de juin. Il apparaissait cependant que le ministre français était parvenu à reprendre l'auaire en mains, même dans une certaine mesure à la diriger; il était enfin non moins manifeste que les négociations avec l'Angleterre s'étaient trouvées facilitées par l'accord conclu avec Berlin .
Durant le même temps, le même accord, et parce qu'il nous assurait la liberté de nos mouvements, permettait d'avancer grandement la solution des difficultés d'Extrême-Orient. Là, iles opérations militaires avaient été activement reprises dès le
mois d'août i884, une fois dûment expiré le dernier délai accordé à la Chine pour accepler l'ultimatum remis à la suite de l'incident de Bac-Lé. Ces opérations se déroulaient d'ailleurs sur plusieurs théâtres. Au Tonkin, le général Brière de Lisle refoulait les troupes chinoises renforcées de bandes locales^ s'emparait de Lang-Son et dégageait Tuyen-Quan où une petite garnison française s'était trouvée bloquée, De son coté, l'amiral Courbet accomplissait un exploit prodigieux en détruisant l'arsenal de Fou-Tchéou et en anéantissant, du même coup, une partie de la flotte chinoise ; il remportait en outre une victoire caractérisée à Che-Pou, s'installait à Kelung dans l'île de Formose et, finalement, au mois de mars i885, s'emparait de l'archipel des Pescadores. Entre temps, le gouvernement français, accentuant ses mesures cle blocus, déclarait qu'il considérait le riz comme contrebande de guerre : la Chine du Nord se trouvait dès lors menacée de famine. Pareille perspective, s'ajoutant à une série d'échecs militaires, était pour faire réfléchir le gouvernement de Pékin. Afin de parer au danger, il avait d'abord cherché des appuis qui lui procureraient un accommodement et lui permettraient de se poser en vainqueur. Mais l'Allemagne, à laquelle il s'adressa, avait pris envers la France les engagements que nous avons vus. Ni l'Angleterre ni les Etats-Unis ne voulurent non plus accorder leur concours, et peut-être, a-t-on dit, parce qu'ils estimaient que, si une puissance européenne paraissait subir un échec en Extrême-Asie, le prestige de toutesles autres s'y trouverait atteint. La cour impériale, ne pouvant donc compter que sur elle -même, se trouvait réduite à chercher un arrangement direct. Des négociations s'engagèrent officieusement, dès la fin cle janvier i885, par l'intermédiaire de fonctionnaires européens des douanes chinoises ; elles s'activèrent et se précisèrent à mesure que s'accentuaient nos succèset, le 28 mars, elles aboutissaient : la Chine, souscrivant aux demandes de la France, annonçait alors qu'elle consentait à ratifier la convention de i88'i, c'est-à-dire à se désintéresser définitivement de l'Annam et du Tonkin pour nous laisser le
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champ complètement libre. Or le dernier traité de protectorat passé avec la cour de Hué nous donnait, d'autre part, satisfaction complète. Il ne manquait donc plus que la formalité officielle d'un échange de signatures pour que l'œuvre entreprise en Indo-Chine fût glorieusement parachevée. Les circonstances empêchèrent Jules Ferry d'en poser lui même le couronnement.
Son cabinet se maintenait depuis plus de deux ans et les jalousies ou les impatiences parlementaires s'accommodaient mal d'une pareille longévité. Sa politique intérieure, déplorablement sectaire, avait d'autre part suscité contre lui des animosités qui se faisaient chaque jour plus violentes. Il avait ainsi contre lui non seulement les adversaires déclarés du régime, mais même des républicains très sincères qui s'irritaient de le voir brimer les consciences. Or, à ceux qui souhaitaient ainsi le renverser, les affaires coloniales fournissaient un excellent terrain d'attaque, et d'autant meilleur qu'ils y pouvaient escompter l'appui d'un nombre sans cesse grossissant de radicaux que les mesures antireligieuses n'effarouchaient point. A beaucoup de ceux-ci l'entente avec l'Allemagne demeurait suspecte et ce leur était un motif de plus pour s'inquiéter des efforts qu'exigeaient les expéditions lointaines. Celle d'Extrême Orient les préoccupait surtout. Les négociations avec la Chine étant nécessairement tenues secrètes et le gouvernement continuant par prudence à demander des crédits, ils se persuadaient que les sacrifices consentis demeureraient indéfiniment stériles. Les dissidents de gauche rejoignaient ainsi les opposants irréductibles de la droite et leurs rangs se confondaient au moment des assauts. De celui qu'il subit le 28 mars i885, le cabinet sortit avec peine, n'ayant pu obtenir un vote de confiance formelle. Sa situation était donc fort ébranlée quand, le lendemain 29, les journaux publièrent un télégramme, d'ailleurs fort mal rédigé, qui annonçait l'évacuation de Lang-Son. La nouvelle produisit une impression énorme, en dépit de télégrammes postérieurs qui atténuaient la portée du premier. Les adver-
saires du ministère jugèrent clone l'occasion propice pour donner le coup de grâce. A ce moment Jules Ferry aurait pu essayer de détourner l'orage en annonçant que la paix avec la Chine était virtuellement conclue. Il ne recourut pas à ce moyen, soit qu'il ne voulut pas faire état d'un accord non officiellement signé, soit, comme on l'a dit aussi, qu'il eût promis aux négociateurs chinois de ne rien révéler prématurément. Les explications d'ailleurs n'auraient probablement servi à rien. La Chambre était en proie à une sorte de frénésie, incapable d'écouter, de discuter et de comprendre. Cédant aux terreurs les plus folles comme aux passions les plus basses, elle ne voulait pas un débat, mais une exécution. MM. Clemenceau et Ribot s'associèrent pour consommer celle-ci et, le 3o mars au soir, le cabinet Ferry avait vécu.
La séance du 3o mars n'avait pas simplement provoqué la démission d'un cabinet, elle consacrait l 'effondrement de son chef. Celui-ci ne succombait pas, en effet, sous les seuls votes des parlementaires déchaînés ; aux outrages vociférés dans la salle des séances, les clameurs de la rue faisaient écho. Savamment excitée par une virulente campagne de presse, la populace poussait des cris de mort. Jules Ferry était à ce moment l'homme le plus décrié de France, sans doute le plus haï.
Les événements qui se sont déroulés depuis sa retraite ont montré les résultats funestes des mesures prises ou préconisées par lui en matière d'enseignement, et l'on a pu constater aussi combien le défi porté aux sentiments religieux avait malencontreusement envenimé les antagonismes politiques. Son attitude lors de la revision constitutionnelle n'est pas non plus à l'abri des reproches, car nous avons pu constater ce que la République avait perdu à vouloir démocratiser le Sénat. Dans l'ensemble -donc, et sans qu'il soit besoin de rechercher d'autres exemples,
son œuvre intérieure s'avère fâcheuse. Mais, au moment où les passions le balayaient, ce n'était pas sa politique intérieure qu'on lui reprochait le plus généralement ou le plus violemment. Qui voulait le flétrir le qualifiait de « Tonkinois > et l'affaire du Tonkin ne se trouvait d'ailleurs évoquée ainsi qu'en manière de symbole, Toutes les entreprises d'expansion étaient présentées au peuple comme des crimes. La majorité des parlementaires, et même le président de la République, refusaient de les comprendre. C'était contre elles que s'acharnaient les députés de droite, tels que M. de Ca ssagnac, les membres de l'extrême- gauche qui suivaient M. Clemenceau et les modérés qui ondoyaient dans le sillage de M. Ribot. Or nous avons vu ■que les opérations lointaines dominaient la politique intérieure de Ferry : elles avaient été l'origine et demeuraient la justification même de l'entente avec l'Allemagne. C'était donc tonte l'œuvre extérieure qui se trouvait flétrie. C'est cette œuvre cependant que le recul du temps a fait apparaître constamment plus bienfaisante et plus glorieuse.
Elle est imposante, car, durant son « grand ministère »,
Ferry a pu avancer considérablement la tache qu'il s'était
tracée dès sa première arrivée au pouvoir et à laquelle il n'avait
jamais cessé de travailler consciencieusement. Au jour de la
chute, cette œuvre n'est sans doute pas complètement achevée.
Sans parler des développements imprévus dont les événements
ultérieurs révéleront seuls la nécessité, la situation demeure en
suspens à Madagascar. Mais les positions essentielles sont
prises partout et des résultats essentiels sont acquis déjà. La
Tunisie est définitivement et complètement française ; l'Afrique
Equatoriale est fondée ;' nos possessions en Afrique occidentale
ont été étendues et renforcées ; l'installation dans la mer Rouge
permet de préparer l'extension de notre influence sur l'Ab>s-
sinie; enfin une formalité protocolaire manque seule pour que
le tiers de l'Indo-Chine devienne officiellement notre domaine
incontesté. Devançant l'Allemagne, distançant sur certains
points l'indolente Angleterre, la France, conduite par Ferry,
s'est constitué un empire colonial imposant. Elle a ainsi montré que sa modération en Europe n'était point signe de faiblesse, que sa défaite encore récente ne l'avait point définitivement abaissée. Elle s'est assuré, du même coup, des ressources immenses que ses rivales jalouseront bientôt et qui, au jour de la tourmente, nous en avons maintenant la preuve, lui fourniront un surcroît de forces presque inespéré.
Pour opérer les conquêtes lointaines, des centaines de millions ont été dépensés et les troupes successivement envoyées en Afrique comme en Asie sont toujours revenues moins nombreuses qu'au départ. Mais les sacrifices n'ont jamais été disproportionnés aux résultats obtenus, et ceci grâce encore à la politique de Ferry. Sous son gouvernement comme aux époques plus anciennes, la France n'a point voulu agrandir ses domaines en s'emparant de ceux que d'autres puissances avaient acquis déjà. Elle a pu se bâter parfois pour prévenir des rivaux, elle n'a jamais songé à dépouiller personne. Le monde lui semblait assez vaste pour satisfaire à toutes les ambitions légitimes. Elle n'avait donc pas à témoigner de jalousie systématique, mais devait au contraire favoriser cbez autrui les projets qui pouvaient s'accorder avec les siens.
Demeurant fidèle à de tels principes et s'inspirant aussi de considérations plus générales, Ferry avait refusé de rien faire qui menaçât l'Angleterre, lorsqu'il avait accepté de s'accorder avec l'Allemagne. L'entente qu'il avait ainsi conclue lui avait grandement facilité la poursuite de ses entreprises, car nous avons vu que c'était en partie grâce à elle qu'il avait pu obtenir, avec une facilité et une rapidité relatives, des résultats incontestablement très beureux. Mais constater ceux-ci ne suffit point, A considérer les eboses d ensemble, il apparaît, en effet, que cette même entente avait marqué dans la politique française une évolution double et qui donne une signification très particulière au « grand ministère » de Jules Ferry.
Les affaires coloniales étaient traditionnellement considérées en France comme accessoires et subordonnées. Elles ne ressor-
tissaient pas à la « grande politique ». Les diplomates les traitaient avec un certahi dédain, lors même qu'ils intervenaient dans leur règlement : ils jugeaient qne des différends ou des accords à propos de territoires exotiques ne pouvaient influer sur les vastes systèmes qui déterminent les rapports entre de puissants Etats. Il n'en ira plus de même désormais, bien que certains esprits routiniers aient encore peine à l'admettre. Dès la période de leur installation au pouvoir, les républicains avaient chercbé outre-océan les terrains d'action qui leur étaient nécessaires, et parfois des compensations à leurs échecs diplomatiques européens, si bien que les entreprises d!expansion étaient devenues un élément essentiel de la politique extérieure française. Mais voici qu'un pas de plus s'est trouvé fait. Jules Ferry a provoqué la réunion d'une conférence où, pour la première fois dans l'histoire, des ambassadeurs ont exclusivement discuté de questions ne touchant point à l'Europe. Ainsi s'ouvre une voie nouvelle dont les premières années du xxe siècle verront l'aboutissement. Les territoires asiatiques ou africains fourniront dorénavant les gages ou les enjeux que l'on cherchait autrefois aux bords du Rhin ou en Turquie, et le temps n'est plus éloigné où la France notamment conclura, sur le terrain strictement colonial, des ententes de principe qui rétabliront à son profit l'équilibre des forces mondiales.
Jules Ferry ne pouvait certainement prévoir ces lointaines conséquences de l'orientation qu'il contribuait à donner à la politique des grandes puissances. Il avait cependant discerné quel parti devait être dorénavant tiré des tractations coloniales, puisque nous l'avons vu relier à des incidents africains le problème terrible que posaient les rapports avec l'empire allemand. Non content de substituer, comme on le disait, de franches discussions d'affaires à la politique de rancune jusqu'alors pratiquée, il parut vouloir atténuer, sinon faire complètement disparaître la cause profonde des ressentiments. C'était appliquer l'un des deux systèmes que nous avions signalés et entre lesquels pouvaient hésiter les républicains, dans leur désir de sau-
vegarder la sécurité du pays sans compromettre la paix. Malgré le- répugnances sentimentales que soulevait un rapprochement avec l'Allemagne, il importait que la combinaison fût tentée et -t précisément le fait de l'avoir essayée qui assure au minisde Ferry une place très significative dans l'histoire de notre politique.
Inutile de rappeler comment la tentative échoua. Mais il ne suffit point de remarquer que le chancelier se déroba dès qu'il fut question du traité de Francfort et limita la conversation aux atlaires coloniales. La façon dont il discuta celles-ci est également caractéristique. S'il se montrait conciliant, aimable même à 1 occasion, et sincèrement désireux de collaborer, sa complaisance avait pourtant des limites et qu'il fixait de façon bien remarquable. Il consentait à ne point contrecarrer l'action française en Chine, ce qui n'impliquait pour lui qu'une abstention. S'il accueillait parfois, au sujet du Congo, les suggestions de Paris, c'est, ne l'oublions pas, qu'il n'avait aucun droit d'aucune sorte sur les régions visées. Par contre, il se dérobait nettement le jour où, pour compenser les sacrifices de la France. Ferry demandait des avantages au Cameroun ou au Togo. Les concessions du prince de Bismarck ne consistaient qu'à modérer ses prétentions. Sa collaboration était, par essence, léonine; il touchait un bon prix sans jamais livrer rien de positif en échange.
Pareille attitude, inspirée par l'orgueil de la force, aurait été de nature à ouvrir les yeux sur la mentalité allemande, partant à rendre définitivement sceptique sur la possibilité d'un rapprochement véritable et sincère. Il n'en fut rien, car nous verrons par la suite les velléités d'entente renaître périodiquement chez les hommes d'Etat Irançais. Il est d'ailleurs vraisemblable que les contemporains n'aperçurent pas toute la portée de l'expérience qu'avait tentée Ferry. Son insuccès relatif eut toutefois des conséquences immédiates et parfaitement logiques.
L'accord avec Berlin n'avait procuré aucun avantage direct, mais simplement facilité les entreprises lointaines, objet main-
tenant de la réprobation presque unanime. Comme cet accord heurtait profondément aussi le sentiment national, rien d'étonnant qu'on vît en lui une sorte de trahison. La chute de Ferry impliquait donc la condamnation de l'entente avec l'Allemagne aussi bien qu'une réaction contre la politique coloniale. De ce fait, l'un des systèmes généraux entre lesquels nous avons vu les républicains flotter en i883 se trouvait complètement répudié. Il ne restait plus qu'à essayer l'autre: et le règne de M. de Freycinet commença.
C1UPITRE III