RÉPUBLICAINE. III. L' ALLIANCE AVEC LA RUSSIE
L'évolution
Le 6 avril i885, M. Brisson constituait un nouveau ministère, dans lequel il se réservait le portefeuille de la Justice, tandis que M. de Freycinet retournait au Quai d'Orsay. Touchant la conduite des affaires extérieures, ni l'un ni l'autre n'était disposé à contrecarrer la volonté que la Chambre avait témoignée en renversant Jules Ferry, mais le tempérament de M. de Freycinet et les circonstances du moment excluaient toute velléité de coup de barre violent.
L'évolution qui se produisit fut progressive, sinueuse et graduée. Elle s'accomplit au cours ou au gré d'une série d'incidents qui ne se succédèrent pas d'ailleurs dans un ordre logiquement préconçu. Force est donc de considérer d'abord la suite chronologique des faits avant de chercher à dégager le caractère et la portée du changement.
Le conflit avec la Chine était virtuellement terminé, nous l'avons vu, lors de la chute de Ferry. Celle-ci ne remit, fort heureusement, rien en question. Dès le \ avril, c'est-à-dire
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avant même la prise de pouvoir de M. Brisson, un accord préliminaire' intervenait, suivi, le 9 juin, d'un traité définitif. La Chine, ratifiant expressément la convention de Tien-Tsin du it mai i88ri, s'engageait à respecter, dans le présent comme dans l'avenir, les arrangements intervenus ou à intervenir entre la France et l'Annam. C'était la reconnaissance formelle de notre protectorat. En dehors des mesures d'organisation intérieure que nous jugerions à propos de prendre, ne restaient donc plus en suspens, en Extrême-Orient, que les questions relativement accessoires de délimitation de frontière et de règlements commerciaux.
A la fin de son ministère, Jules Ferry avait pensé, d'autre part, avancer la question d'Egypte et, le matin même de sa retraite, il ouvrait la conférence qui devait assurer la neutralité du Canal de Suez, Là encore, la crise ministérielle française n'arrêta pas les négociations. Mais celles-ci ne se développèrent pas ainsi qu'on aurait pu l'espérer. A la Conférence, la délégation anglaise et la délégation française avaient déposé chacune son projet. Ils différaient sensiblement, et la dextérité de M. de Freycinet, qui dirigeait maintenant les pourparlers, ne parvint point à les combiner. La tâche était d'ailleurs particulièrement difficile, car les Anglais n'admettaient aucune expression qui préjugeât leur évacuation de l'Egypte. Or, c'était à cette évacuation que la France s'obstinait à tenir surtout. Une question purement politique dominait ainsi le débat technique et le rendait d'avance stérile. De l'ait, la majorité des puissances se rangea bien aux cotés de la France, mais l'Angleterre refusa d'adhérer au projet alors élaboré, et, au mois de juin, la Conférence dut interrompre ses travaux, sans autre résultat que de révéler clairement l'antagonisme profond que la question d'Egypte maintenait entre Paris et Londres.
Précisément à ce moment, se produisit un incident singulier que le public ignora complètement à l'époque et qui, maintenant encore, demeure assez mystérieux. L'Angleterre, contrecarrée par la France en Egypte, se heurtait, en Asie, à la Russie.
Celle-ci avançait à travers le I urkeslan, tandis que, pour protéger l'Inde . la Grande-Bretagne s'appliquait à dominer l'Afghanistan. La nouvelle que le général Komarof s'était brutalement installé en territoire afghan provoqua donc à Londres une émotion intense. Des préparatifs militaires furent ordonnés, des explications demandées à Saint-Pétersbourg et il apparut que la guerre menaçait. In terrain d'accommodement put toutefois se trouver. Mais, alors que la situation demeurait encore très tendue, Bismarck ht faire une démarche à Paris. Considérant la guerre comme inévitable, le Sultan, disait-il, demandait aux puissances de garantir sa neutralité par l'envoi de Hottes à l'entrée du Bosphore et le gouvernement allemand désirait dès lors savoir si le gouvernement français ne jugerait pas bon de prévenir l'Angleterre de la possibilité d'une pareille intervention. Très surpris, M. de Freycinet fit une réponse dilatoire et attendit la suite : il ne la vit jamais venir, si bien qu'il demeura dans l'incertitude touchant les mobiles du chancelier. Celui-ci voulait-il aggraver le conflit anglo-russe, de manière à provoquer une lutte qui affaiblirait sans nul doute les deux adversaires? Voulait-il au contraire brouiller définitivement la France avec l'Angleterre, en provoquant une manifestation qui froisserait certainement celle-ci ? On se posait ces questions sans parvenir à répondre.
Vne autre hypothèse demeure d'ailleurs possible. Le chancelier cherchait peut-être à connaître simplement les dispositions du nouveau gouvernement français. Il devait souhaiter savoir si MM. Brisson et de Freycinet seraient plus enclins que ne l'avait été Jules Ferry à prendre position contre la Grande- Bretagne ; à savoir aussi si, le cas échéant, ils accepteraient, comme l'avait fait Jules Ferry, de se concerter d'une façon spéciale avec l'empire allemand. Si tels étaient bien les desseins secrets du chancelier, la réponse évasive de M. de Freycinet se serait trouvée avoir une portée assez grande. Ne pas se montrer prêt a accueillir la suggestion et ne pas inviter à continuer la conversation, revenait en effet à signifier que