L'ÉVOLUTION
Ja période de collaboration intime était définitivement pas-
Quelques semaines plus tard, au début de l'automne, des incidents graves survenaient en Orient, à propos de la seule question qui parut définitivement réglée, conformément aux stipulations du traité de Berlin. Celui ci avait séparé de la principauté autonome de Bulgarie, la province de Roumélie Orientale où la population était en majorité bulgare. Cette disposition, imposée par l'Angleterre, ne tarda pas à conduire aux conséquences que les Russes avaient prévues alors qu'ils l'acceptaient. Les Bulgares de Roumélie réclamèrent d'abord leur annexion à la Bulgarie, puis, en septembre i885, ils provoquèrent une révolution à Philippopoli, expulsèrent les autorités ottomanes et appelèrent le prince Alexandre qui accueillit leurs AuMix, La Bulgarie se trouvait considérablement agrandie : la Serbie et la Grèce protestèrent, en invoquant le principe de l'équilibre balkanique, réclamèrent des compensations et commencèrent des préparatifs militaires.
Les grandes puissances ne pouvaient demeurer indifférentes à ces événements. Elles désiraient toutes éviter une nouvelle crise orientale et, en outre, assurer le respect des arrangements qu'elles avaient solennellement pris à Berlin., Mais, ainsi d'accord sur le fond des choses, elles ne s'entendaient pas sur la conduite à tenir.
Les négociations qui s'engagèrent furent donc extrêmement confuses. Vers la fin de l'année la crise parut cependant à peu près conjurée, car il ne restait plus qu'à trouver une formule consacrant la fusion des deux Bulgaries, sans violer cependant la lettre du traité de Berlin. Inutile toutefois d'insister sur les pourparlers qui se poursuivaient à cette fin car, si la France \ intervenait activement, elle n'y jouait, et d'ailleurs volontairement, qu'un rôle secondaire Elle s'abstenait, par principe, de toute initiative. Pour obéir aux instructions qu'ils recevaient de Paris, ses représentants devaient simplement modeler leur attitude sur celle de leurs collègues russes, à qui ils apporteraient constamment leur concours.
Tandis qu'il prenait, eu Orient, cette attitude assez caractéristique, le gouvernement français réglait enfin, à Madagascar et dans l'Afrique occidentale les derniers problèmes coloniaux demeurés en suspens.
A Madagascar, le cabinet Brisson, jugeant très sainement un recul impossible, s'était efforcé de pousser les opérations avec une vigueur suffisante ; il avait même obtenu de la Chambre le a ote de nouveaux crédits. Mais en même temps, et toujours convaincu de l'impossibilité matérielle d'entreprendre une action décisive contre les Ho vas, il s'appliquait à chercher un terrain d'entente. Des négociations reprirent donc qui purent aboutir, après l'envoi d'un nouveau plénipotentiaire, M. Patrimonio, dont l'autorité ne s'était point usée au cours des interminables pourparlers précédents. Le 5 décembre i885, un traité fut signé, conforme dans l'ensemble aux vues du cabinet français. Les Hovas nous cédaient la baie de Diego Suarez que le service des Colonies ne cessait de réclamer depuis i833 ; ils admettaient en outre la présence à Tananarive d'un représentant de la République, qui dirigerait leur politique extérieure. C'était, en somme, la reconnaissance d'un protectorat. Le mol pourtant n'était point prononcé. D'autre part, les envoyés français, pour obtenir la signature des Malgaches, avaient dû leur adresser une lettre explicative qui atténuait sur certains points la portée du traité. En ratifiant celui-ci, le gouvernement français désavoua la lettre. De ce fait un malentendu se trouvait créé. De plus l'absence du mot protectorat risquait de provoquer des discussions futures et de faciliter aux Malgaches la répudiation de leurs engagements.
En Afrique Occidentale, il s'agissait de procéder à cette délimitation des colonies françaises et allemandes, à laquelle Jules Ferry s'était vainement efforcé de procéder au cours de la Conférence africaine. Or, un règlement avantageux était maintenant plusdifficile à obtenir. L'Allemagne n'avait plus besoin de notre concours dans l'affaire du Congo ; d'autre part, elle s'était assuré une sorte de gage, en installant, à titre privé il est vrai, une de
l'évolution 133
•ses compagnies de colonisation au cœur de la Guinée française. Nos diplomates ayant malencontreusement paru vouloir admettre ce dernier fait, il fallut racheter, en quelque sorte, des territoires qui nous appartenaient incontestablement par l'abandon d'autres territoires sur lesquels nos droits étaient absolument établis. La convention signée à Berlin, le 2 4 décembre [885, attribua de la sorte à l'Allemagne divers points où nous aurions eu intérêt à nous maintenir et lui procura des avantages qu'elle n'aurait pas dû légitimement espérer.
La délimitation de nos possessions d'Afrique occidentale et Je traité avec Madagascar étaient donc, l'un et l'autre, foncièrement médiocres. Presque personne ne songeait pourtant à le faire remarquer. Bien mieux, maints représentants de la majorité parlementaire étaient portés à croire que le Gouvernement allait trop loin. Ils souhaitaient simplement être débarrassés -d'affaires qui ne les intéressaient point. La situation en Extrême- Orient ayant été réglée, les questions africaines semblant l'être maintenant, un terme se trouvait ainsi mis aux vastes entreprises dans lesquelles s'était lancé Ferry. Pour le ministère, comme pour les députés, c'était la chose essentielle.
En vue de réaliser précisément ses ambitions lointaines comme pour donner à la France la sécurité dont elle avait besoin, Jules Ferry s'était rapproché de l'Allemagne: Le désintéressement désormais affiché pour l'expansion extra-européenne empêchait de maintenir cette entente sur le terrain où elle avait été conclue. Elle n'avait pas non plus été transportée sur un autre. Dans les complications orientales, par exemple, le gouvernement français n'avait nullement voulu lier partie avec le prince de Bismarck; il n'avait pas davantage cherché à profiler de l'invite que celui-ci lui adressa peut-être lors du différend anglo-russe. Les rapports s'étaient donc relâchés : aucun lien particulier n'existait plus entre Paris et Berlin. Cela encore correspondait au désir que la Chambre avait affirmé le 3o mars. Le cabinet Brisson-Frevcinet avait bien fidèlement exécuté le mandat qu'il avait implicitement accepté. Quand il se retira, au
m LE RETOUR A L'EUROPE
début de janvier [8#6, l'évolution extérieure se trouvait complète en Europe comme hors d'Europe, la politique de Ferry était dûment abandonnée.
Mais la rupture de l'entente avec l'Allemagne obligeait à trouver d'autres moyens de mettre la France à l'abri d'une agression. Il lui fallait des appuis. M. de Freycinet avait donc essayé de se concilier l'Angleterre et la. Russie qui, dès 1879, avaient semblé devoir être des alliés possibles. Pour ce qui était delà première, il avait pris soin de ne pas envenimer les querelles égyptiennes et il avait refusé d'accepter la proposition tendacieuse faite par M. de Bismarck lors du conflit provoqué par les incidents en Afghanistan. M. de Freycinet avait, de même, cherché à se rapprocher de la Russie en appuyant systématiquement celle-ci dans des négociations relatives à la crise bulgare. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg parut sensible à ce bon procédé, et, aux derniers jours de i885, son ambassadeur à Paris fit parvenir au Quay d'Orsay une lettre de remerciements chaleureux. Ce n'était là d'ailleurs qu'une simple politesse : rien ne prouvait le moindre désir de souscrire des engagements précis. Avec l'Angleterre, d'autre part, les causes profondes de dissentiment subsistaient toujours. Il y avait même plus. Bismarck, décidément lancé dans la voie des annexions coloniales, estimait, comme au temps de la Conférence africaine, avoir besoin d'un partenaire. Ayant perdu le concours de la France, il lui fallait celui d'une autre puissance. Or, l'Angleterre offrait le sien et des projets s'ébauchaient, entre Londres et Berlin, pour partager de vastes territoires africains. Mais puisque nous avions nous-mêmes rompu avec l'Allemagne, l'Angleterre, en se rapprochant de celle-ci, s'éloignait délibérément de nous.
Une alliance avec elle paraissait donc plus éloignée que jamais. Le concours éventuel de la Russie demeurait également très problématique. En somme, par conséquent, le cabinet Brisson n'avait substitué nulle garantie nouvelle à la garantie, précaire peut-être mais réelle cependant, que Ferry avait trou-
vée dans son accord avec Berlin. De même la politique d'expansion lointaine destinée à satisfaire aux besoins d'activité des républicains n'était remplacée par rien de positif. En dernière ana- Ivse l'œuvre des successeurs immédiats de Ferry se révélait ainsi comme essentiellement négative ; elle semblait avoir complètement liquidé un système mais, en tous cas, sans le remplacer par rien.
Le temps qui va du début de 1886 au printemps de 1800 est le plus confus peut-être dans l'histoire de la Troisième République. On parvient cependant, et sans trop d'artifice, à y marquer une division. Il semble, en effet, qu'à partir de 1888 des tendances se précisent et des sympômes se révèlent qui font prévoir une action suivie, tandis que durant les deux premières années, au contraire, le désarroi s'affirme complet.
L'indécision fondamentale qui paraît caractériser notre politique extérieure de 1886 et 1887 ne provenait pas seulement d'un flottement dans les vues des gouvernants ou de la complexité des facteurs étrangers ; elle résultait aussi, pour une bonne part, de l'état intérieur du pays. Celui-ci allait être secoué par une série de manifestations parfois violentes et d'intrigues tumultueuses : en dépit de leur diversité, toutes furent provoquées ou facilitées par un malaise profond qui engendrait un sentiment général d'insécurité. Ce malaise avait lui-même des causes multiples : par exemple, l'effervescence de la classe ouvrière, un peu grisée par des promesses imprudentes ; ou bien encore les embarras budgétaires auxquels aboutissait maintenant une politique financière trop optimiste ; enlin, et surtout sans doute, une situation parlementaire qui semblait rendre
impossible tout gouvernement assez fort pour parer aux difficultés.
La victoire même des républicains avait dissocié le bloc compact qu'ils avaient formé tant que la République demeurait précaire : opportunistes, radicaux et socialistes entendaient faire désormais prévaloir leurs vues particulières. Les partis de droite marchaient, par contre, la main dans la main et d'autant plus aisément que bonapartistes et royalistes s'accordaient pour invoquer la religion et protester contre les lois scolaires. La chambre issue des élections de i885 se trouvait ainsi scindée en trois fractions presque égales. Et comme républicains modérés et républicains avancés étaient toujours prêts à se combattre, ils risquaient de subir en commun la loi des monarchistes dont l'appoint déplaçait la majorité.
Pour échapper à ce péril et gouverner par eux-mêmes les républicains devaient rester unis, et, leurs divergences rendant un accord complet impossible, force était de recourir à un expédient qui fut naturellement proclamé système, dès qu'on l'eut affublé d'un nom sonore. La « concentration républicaine » associait momentanément, en vue d'une action commune, des éléments disparates par essence. Former un ministère consistait alors à répartir les portefeuilles entre les représentants d'un nombre suffisant dégroupes pour que le concours de ceux-ci assurât une majorité. Gouverner se résumait ensuite dans l'art d'éviter les questions capables de déchaîner les antagonismes.
Pareil jeu n'était pas à la portée de tous les hommes d'Etat et Ferry, par exemple, y eût échoué. La souplesse de M. Freycinct s'y adaptait par contre à merveille. Il était dès lors l'homme du moment. Mais même une ingéniosité aussi grande que la sienne ne pouvait pallier les vices fonciers du système en honneur. Eu dépit des précautions, l'accord précaire conclu lors de l'installation d'un ministère se rompait fatalement bientôt et la concentration républicaine avait ainsi pour premier résultat une complète instabilité gouvernementale. M. de Freycinet luimême qui, tout en conservant les Affaires étrangères, prit la
présidence du Conseil après la chute de M. Brisson, parvint tout juste à se maintenir onze mois. Goblet qui lui succéda, en décembre 1886, ne put durer que jusqu'au mois de mai 1887 et Maurice Rouvier qui vint ensuite, disparut à son tour avant la fin delà même année.
Cette succession rapide de ministres favorisait d'abord les agitations intérieures ; elle empêchait aussi, de poursuivre, à l'extérieur, une politique aux amples développements, et d'aiw tant qu'elle n'était pas pour inspirer confiance aux chancelleries étrangères. Rien ne prouve d'ailleurs qu'aucun des gouvernantsd'alorseùt un plan d'action diplomatique, positif et précis. Les données que nous possédons actuellement ne permettent pas d'en attribuer un à M. Flourens qui fut au Quai d'Orsay -durant les ministères Goblet et Rouvier, Quant à M. de Freycinet, il conservait manifestement, en 1886, le dessein qu'il avait suivi en i885 : il entendait toujours rester sur une expectative prudente, guetter l'occasion de trouver des amis en Europe et, hors d'Europe, se bornera organiser les domaines qu'avait procurés Ferry.
De fait, et dès le début de 1886, il s'occupa de constituer le nouvel empire indo-chinois et d'assurer le protectorat sur Madagascar; Le Myre de Villiers, dont l'énergie était connue, fut envoyé comme résident à Tananarive, tandis que Paul Bert se voyait nommé gouverneur général de l'Indo-Chine. Mais la consolidation même de notre situation en Extrême-Orient impliquait de conclure avec la Chine des accords qui préciseraient les points demeurés en suspens : de là un traité du 20 avril 1886 qui régla les relations commerciales entre le Tonkin et l'empire chinois, traité qui devait être complété par un autre, du 26 juin 1887 auquel s'adjoindrait l'indispensable convention de limites. A ces actes, purement complémentaires ou conservatoires, d'autres venaient toutefois s'ajouter. Le désir d'éviter les annexions nouvelles ne pouvait faire ordonner partout un arrêt automatique et complet, car c'eût été risquer de déchoir. Au Soudan donc la pénétration continuait ainsi que la
lulte contre Samor\ . Il eut été également inadmissible, et toujours pour la même cause, de laisser nos rivaux s'agrandir é\entuellemenl à nos dépens : d'où l'obligation de préciser les frontières. L n traité fut dès lors signé avec le Portugal, le i:> mai 1S86, pour fixer les limites respectives en Guinée comme au Congo. Un autre traité intervint, le 27 avril iSs~ avec l'Etat indépendant. Le roi Léopold visait manifestement à dépasser vers le Nord les bornes que nous prétendions avoir été lixées par notre traité de 1880 ; or. pareille extension empêcherait à jamais nos colonies de l'Afrique équatoriale de chercher vers le Nil un débouché que certains commentaient à juger nécessaire pour elles. C'est la possibilité d'un tel débouché que le traité du 27 avril prétendit réserver. Par là il se trouvait préparer une politique de pénétration vers l'intérieur qui devait prendre plus tard un développement considérable et provoquer des incidents décisifs. Mais, à lui seul, ce traité révélait un fait qui ressortait déjà, quoiqu'en une moindre mesure des accords avec le Portugal et la Chine, voire même des opérations dans le Soudan. Quoi qu'il veuille ou qu'il fasse un gouvernement est toujours l'héritier de *es prédécesseurs : en politique comme en droit civil, le mort saisit et tient le vif . La succession de Ferry n'était donc pas aussi complètement liquidée qu'il avait d'abord paru. Malgré les dispositions qui prévalaient à Paris, le désintéressement colonial ne pouvait être que relatif. N a territoires continuaient de s'étendre en Afrique, et nous demeurions aussi contraints de suivre avec d'autres puissances des négociations, parfois difficiles, dont certaines aussi faisaient prévoir d'éventuels conflit.-.
Durant le même temps les rapports généraux avec les puissances européennes ne suivaient pas non plus le cours qu'on eut souhaité. Si un rapprochement devait rapidement intervenir entre nous et la Russie, les événements d'Orient en fourniraient l'occasion ou le prétexte, puisque c'était à propos de ces événements que M. de Frevcinet avait témoigné d'une complaisance dûment appréciée à Saint-Pétersbourg. Mais les
choses changèrent. Au cours de l'année 1886 de nouvelles complications intervinrent à la fois en Bulgarie el en Grèce. Le gouvernement d'Athènes, de plus en plus surexcité, réclamait violemment des compensations pour les agrandissements bulgares. La diplomatie française, fidèle à ses traditions, s'employait à l'apaiser et d'ailleurs avec succès. Restaient alors les difficultés surgies à Sofia. L'agitation y continuait, dirigée cette fois contre la personnalité du prince x\lexandre. Une révolution s'ensuivit qui amena son abdication suivie de l'élection du prince Ferdinand de Saxe«Cobourg\ Le double événement n'alla naturellement pas sans force intrigues et sans l'intervention, plus ou moins avouée, de divers gouvernements. Il se trouvait toutefois que la Russie affectait de se désintéresser tant du sort de la Bulgarie que du sort de la Grèce. La France ne put donc trouver, ni dans Tune ni dans l'autre de ces deux affaires, l'occasion de rendre service. Quelques incidents maladroits ou fâcheux se produisirent en outre. Le général Appert, par exemple, notre représentant auprès du Tzar qui lui témoignait une confiance entière, fut relevé de son poste. L'extradition d'un fameux nihiliste russe, le prince Kropotkin, fut refusée dans des conditions, évidemment régulières, mais que le gouvernement russe ne comprit pas. 11 en manifesta quelquemauvaise humeur, comme du rappel du général Appert. De là de petits froissements. Joints à l'impossibilité d'engager, sur des points essentiels, aucune action commune, ils empêchèrent, en 1886 et 1887, le développement du bon vouloir qui naissait à la fin de i885.
Avec l'Angleterre, la France avait à continuer les négociations relatives au Canal de Suez, commencées dans la conférence de i885. La flexibilité conciliante de M. de Freycinet parvint à les avancer. Dès la fin de 188G, des formules étaient arrêtées qui devaient être officiellement consacrées en octobre 1887 el permettre, par la suite, la signature de la convention formelle de 1888. Mais l'entente ainsi établie en 1886 ne portait toujours, et bien entendu, que sur la neutralisation du Canal ; elle con-
servait un caractère 1res technique et sa portée se limitait. La situation de l'Angleterre en Egypte et le problème de l'évacuation demeuraient toujours au même point. Au début de 1S87, le gouvernement britannique entreprit de régler les choses directement avec la Porte d'où, en mai 1887, une convention à laquelle reste attaché le nom de son négociateur, Sir Henry Drummont-Wolff, ambassadeur à Constantinople. Elle stipulait l'évacuation dans un délai de trois ans, sauf incidents imprévus et moyennant l'octroi de certaines garanties. Le gouvernement français remarqua que la promesse d'évacuation n'était qu'apparente et que l'Angleterre se proposait de substituer un condominium politique avec la Turquie, mais sans l'Europe, au condominium financier existant avec la Franc*, sous le contrôle européen. Il formula des réserves expresses et montra au Sultan les inconvénients de l'arrangement. La Turquie hésita, puis refusa sa signature en offrant des négociations nouvelles. Le gouvernement britannique risposta qu'il ne reprendrait des pourparlers qu'avec la France. C'était donc avec celle-ci que le débat était, une fois de plus, directement ouvert. Dans ces conditions, l'accord à propos du Canal de Suez perdait la moindre signification générale et la question égyptienne continuait de peser très lourdement sur les relations entre Paris et Londres.
Ce n'était d'ailleurs pas tout. Reprise d'ambitions coloniales, nous avons vu l'Angleterre les poursuivre, d'accord avec 1 Allemagne. Il s'agissait maintenant pour les deux pays de se partager l'Est africain. Mais une partie, d'ailleurs indéterminée, de la région convoitée appartenait au sultanat de Zanzibar, dont l'indépendance et l'intégrité avaient été garanties, en 1862, par l'Angleterre et par la France. Il fallait dès lors délimiter les territoires du Sultan et ce, d'accord avec la France. Celle-ci se trouvait par là même, sinon encore en conflit, tout au moins en opposition avec la politique d'expansion anglaise. La même opposition, et là, plus accentuée, se révélait en Océanie. La France qui avait des droits sur les Nouvelles
Hébrides, dût, à la suite de difficultés locales, y prendre des mesures pour le rétablissement de l'ordre. Mais les colonies australiennes réclamaient l'annexion de l'archipel par l'empire britannique. Le gouvernement de Londres fut donc amené à protester contre notre ingérence. Des négociations s'engagèrent et une convention du 2/1 octobre 1887 précisa les situations respectives, en même temps que l'Angleterre, pour obtenir des concessions de notre part, consentait à abroger le traité de 18^7 qui nous interdisait l'annexion des Iles Sous le Vent de Tahiti. Le règlement ne pouvait toutefois être tenu pour définitif et de nouvelles difficultés étaient à prévoir. D'autres enfin se produisaient à Madagascar où la mise en vigueur de notre protectorat se heurtait à bien des obstacles. Les agents ou les ressortissants anglais mettaient une mauvaise volonté évidente à nous faciliter notre tâche et, soutenant plus ou moins directement les Hovas déjà mal disposés, nous créaient de très sérieux embarras. Partout donc, ou a peu près, nos prétentions coloniales, toutes modestes qu'elles fussent devenues, se heurtaient à des antagonismes britanniques. Il en résultait une série constamment renouvelée de petites contestations irritantes qui s'ajoutaient aux froissements provoqués par l'épineuse question d'Egypte. Or, tant qu'il en irait de la sorte, nul ne pouvait songer à engager une conversation quelque peu générale.
Tandis que les deux puissances dont nous souhaitions l'appui se dérobaient ainsi l'une et l'autre, nos adversaires accentuaient leur hostilité. Xon contente d'avoir signé la Triple Alliance, l'Italie s'inféodait à l'Allemagne Quand il prit le pouvoir en juillet 1887, M* Crispi s'en fut chercher une sorte d'investiture à Friedrichsruhe. Il manifestait en outre à la France une hostilité flagrante. Le traité de commerce qui liait les deux pays avait été dénoncé et, encore que l'on eût établi un modus vivendi provisoire, les négociations pour un arrangement nouveau s'ouvraient sous les pires auspices. Crispi, enfin, paraissait vouloir continuer les entreprises italiennes dans la mer Rouge. Mais ces entreprises appuyaient la politique égyptienne de la
< irande Bretagne. Etant donné l'attitude que nous conservions à l'égard de cette politique, c'était prendre également position contre non-.
Avec L'Allemagne elle-même nos rapports devenaient au^si plus difficiles. Lorsque M. Ilerhette succéda à M. de Courcel à l'ambassade de Berlin, dans l'automne de 1886, le discours qu'il prononça en remettant ses lettres de créance et la réponse de l'empereur eurent un ton de cordialité qui fut remarqué. On dit même que, le i5 février suivant, MM. Goblet et Flourens envoyèrent un mandataire spécial proposer à Berlin une sorte .d'alliance. Si la tentative fut réellement faite, elle échoua. Il n'en pouvait d'ailleurs aller autrement. Il n'y avait aucune chance de réussir, dans des conditions honorables, là où Ferrv avait échoué, alors que les circonstances le favorisaient davantage. Car en dépit des discours de parade, deux ordres de faits tendaient à ce moment à rendre plus difficiles les relations : c'étaient, d'une part, les précautions mêmes que notre isolement diplomatique nous obligeait à prendre, et, d'autre part, certains incidents de notre politique intérieure qui se rattachaient du reste à ces précautions.
En formant son ministère, au début de 1886, M. de Freycinet avait confié la Guerre au général Boulanger. Le choix avait soulevé certaines appréhensions : elles parurent bientôt justifiées. Encore qu'il eut pleine confiance dans son mérite propre, pourtant assez constesté, le général Boulanger cherchait avant tout à se créer une situation personnelle en recourant à des moyens inattendus. Il se livrait a. maintes incartades qui allèrent se multipliant et s'accentuant, surtout après que M. Goblet, en prenant le pouvoir, eut commis l'imprudence de lui laisser son portefeuille. Grâce à des manifestations d'un goût souvent douteux comme à l'emploi de procédés de réclame réservés jusqu'alors aux seuls produits pharmaceutiques, le gé néral parvint à se créer une incontestable popularité. Pour beaucoup d'ailleurs il incarnait simplement l'Armée, toujours si chère au cœur cocardier des Français. Mais d'autres, animés
vlu reste d'ambitions contradictoires, pensèrent aussi pouvoir trouver eu lui, soit un chef, soit un instrument. Ainsi prit naissance un mouvement d'opinion extrêmement complexe dans ses origines comme dans ses aspirations. Dans ce qu'il avait d'avouable, le boulangisme marquait toutefois une recrudescence du patriotisme, un désir plus ou moins conscient d'arracher la France aux mesquineries écœurantes du parlementarisme et de lui rendre dans le monde son rang ancien. Du ■coup, l'idée de revanche se Taisait jour à nouveau et prenait ■corps dans une sorte de parti. Celui-ci était peu nombreux peut-être, mais remuant et bruyant, si bien que des ennemis pouvaient, sans trop forcer les choses, le présenter comme l'interprète des sentiments vrais du pays. Or un réveil belliqueux de la France était la chose que Bismarck devait logiquement redouter par-dessus tout. Il était donc fondé à s'alarmer des menées boufangistes, fondé surtout à en tirer parti pour justifier, aux yeux de l'opinion allemande, des mesures qu'il eut très probablement préconisées en tout état de cause.
D'autre part, et précisément parce que nous n'étions plus garantis du côté de l'Allemagne et parce que nous demeurions sans alliances, le gouvernement de la République devait, lui •aussi, se préoccuper d'accroître les forces propres du pays. Une réforme de la loi militaire s'imposait, qui augmenterait les effectifs de 1; armée. Elle semblait d'autant plus nécessaire que, si on lui donnait un caractère strictement égalitaire, elle apparaîtrait comme une réforme démocratique et rallierait ainsi au •Gouvernement la gauche avancée. M. de Freycinet s'était occupé de la préparer, d'accord avec le ministre de la Guerre qui, -sur ce terrain au moins, lui prêtait un concours dévoué et l'élaboration avait continué sous les cabinets suivants. Seulement de tels projets fournissaient encore des arguments à M. de Bismarck qui, de son coté, démontrait au Beichstag la nécessité de renforcer l'empire en votant notamment la fameuse loi dite du septennat. En dépit de déclarations pacifiques, évidemment rsincères de la part de la France, probablement sincères aussi
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même de la pari de l'Allemagne, les deux pays armaient l'un contre Pau Ire.
Sur ces entrefaites, on apprenait soudain, dans les derniersjours d'avril iSN-, que M. Schnaebelé, commissaire spécial français à Pagny- sur-Moselle, convoqué par un collègue allemand pour affaire de service, avait été brutalement arrêté etT semblait-il, sur territoire français. Pareil attentat risquait d'amener une rupture. Le gouvernement de Paris sut l'éviter. Grâce à la perspicacité procédurière de Jules Grévy, il parvint à circonscrire le débat sur un terrain purement juridique. Les preuves fournies démontrèrent alors une faute des autorités allemandes et le prince de Bismarck qui ne voulait point d'une guerre, au moins à ce moment, accepta le règlement amiable. L'aflaire n'eut donc pas de suite, pas plus qu'une autre, analogue, qui intervint au mois de septembre suivant à Kaon-1 Etape. Mais rien ne prouvait qu'une autre encore ne surgirait pas bientôt et qui se dénouerait moins bien. Si ces incidents résultaient du seul zèle excessif de quelques subalternes, ils témoignaient par cela même d'une dangereuse surexcitation. Celle-ci s'affirmait également desdeux côtés de la frontière dans maints articles et maints discours. De part et d'autre les esprits s'aigrissaient, au point que les gouvernements devaient multiplier des précautions qui risquaient, à leur tour, d'être prises pour des menaces.
Les rapports avec l'Allemagne devaient donc être considérés, sinon comme officiellement tendus, au moins comme extrêmement délicats. Au moment où ils étaient le plus critiques, lorsde l'affaire Sclinaebelé, le Tzar avait paru disposé à s'employer en notre faveur. Ce n'était là toutefois qu'un bon vouloir occasionnel. Nous n'étions pas davantage assurés de trouver, au jour du danger, un appui suffisant en l'Angleterre. L'isolement de la France demeurait complet et sa politique extérieure, sans résultats positifs comme sans directions bien nettes, donnait, dans 1 ensemble une impression de faiblesse. A l'intérieur,. d'autre part, c'étaient toujours les agitations stériles des parle-
mentaires, les incohérences de la concentration, les manœuvres des partis de droite et les menées du boulangisme. Les unes et les autres trouvaient des aliments nouveaux dans une série de scandales. Des procès correctionnels dévoilaient des trafics d'influence honteux. Et comme l'un des principaux inculpés se trouvait être M. Y\ ilson, le propre gendre du Président de la République, celui-ci se voyait indirectement compromis, au point qu'il devait se résigner, non sans peine, à se démettre de sa charge. Rien de cela n'était pour rehausser le prestige du régime et bien des gens commençaient à le considérer comme condamné. La situation d'ensemble était donc nettement fâcheuse aux derniers jours de 1887 : à l'intérieur comme à l'extérieur le désarroi apparaissait complet.
L'élection de M. Carnot à la présidence de la République, le 3 décembre 1887, ne mit pas fin à la période troublée que je viens d'essayer de résumer. Le nouveau chef de l'Etat était un parfait honnête homme, d'une élévation morale incontestable, incapable par conséquent de se prêter, même indirectement, à la moindre compromission blâmable. Son élection répondait peut-être à un désir d'assainir la mentalité politique : elle ne pouvait modifier brusquement la situation, non plus que faire disparaître les causes profondes du mal. L'ère des scandales ne fut donc pas close. Bien mieux, d'autres surgirent encore et d'un autre ordre. La Compagnie du Panama qu'une loi avait naguère autorisée à émettre des valeurs à lots, fut néanmoins mise en faillite et l'on découvrit alors qu'une corruption éhontée avait seule déterminé le vote des Chambres. De là des enquêtes et des poursuites. Les adversaires du régime se hâtaient naturellement d'exploiter de tels incidents et de les compliquer par leurs menées. Le boulangisme en profitait pour sa part. Il allait se développant et d autant que les partis monarchiques, croyant trouver dans le général le champion dont d'uke guerre a l'altre 1C
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ils avaient besoin pour combattre le parlementarisme, lui prêtaient un concours avoué. Grisé, dès lors, par les nobles alliances qui lui venaient ainsi ou guidé par sa seule vanité personnelle, le général accentuait son attitude. Le gouvernement l'ayant rayé des cadres de l'armée, il se lança dans la pure politique et mena celte campagne extrêmement violente qui devait le conduire, le 29 janvier 1SS9, à se faire élire député de Paris. Il semblait, ce jour là, n'avoir qu'à marcher sur l'Elysée pour renverser le gouvernement et devenir le maître de la France. On sait comment il n'en fit rien et laissa perdre l'occasion. Traduit ensuite devant une Haute Cour il s'enfuit à Bruxelles. La ruine du boulangïsme était consommée et se trouva bientôt confirmée quand les élections de septembre 1889 eurent amené une Chambre qui rendrait plus facile la tache des gouvernants. Mais avant qu'on en vint là, de la fin de 1887 aL1 mmeii de 1889, la République avait traversé une période politiquement très troublée, plus troublée même que les derniers mois de la présidence de Grévy. L'instabilité ministérielle demeurait pareille, car un ministère Tirard était bientôt remplacé par un cabinet Floquet, puis par un nouveau cabinet Tirard, les Affaires étrangères passant ainsi de M. Flourens, demeuré dans la première combinaison, à M. Goblet, puis à M. Spuller. En outre et surtout, le régime semblait compromis, le personnel politique disciédité, le pays gangrené jusqu'aux moelles. En France même et à L'étranger, beaucoup de gens au moins en jugeaient de la sorte. L'expérience enseigne pourtant que les apparences l rompent souvent quand il s'agit de la France. Elle est, par essence, la terre des surprises et des contradictions. Son peuple est d'une insouciance proverbiale, et, pris isolément, chacun de ses ii.ls pousse la prévoyance jusqu'à l'excès. Sur la place publique, les manifestations sont enthousiastes, les discours enflammés et la cordialité sans borne, mais nulle part on ne voit la vie intime plus jalousement cloîtrée, les sentiments profonds plus pudiquement cachés. Aspirations véritables, ressources matérielles et réserves morales se dissimulent ainsi. A aucun mo-
ment nul n'est jamais certain de bien juger de l'état vrai du pays. Les meilleurs observateurs du dehors s'y trompent constamment, comme du reste les Français eux-mêmes qu'aveuglent, en outre leurs passions politiques. De là les soubresauts imprévus de notre histoire. A certaines époques, sous le Second Empire par exemple, alors que nous semblions très forts et maîtres de l'avenir, des maux secrets nous rongeaient dont l'étendue n'apparut qu'aux jours de l'effondrement. \ l'inverse et dans d'autres périodes, tandis que la défaite semblait complète, la ruine définitive et la démoralisation profonde, un brusque relèvement survenait. Force était alors de reconnaître que les plaies d'aspect mortel n'étaient que lésions de surface. Sous l'épidémie contaminé, une sève vigoureuse n'avait pas cessé de circuler dans des tissus demeuiés sains. Cette vie bienfaisante et profonde ne se dissimule jamais du reste complètement et les historiens ont beau jeu pour en relever, après coup, les manifestations. Celles-ci sont toutefois, sur le moment, moins apparentes ou moins bruyantes que les phénomènes morbides. Mis ainsi en présence de symptômes contradictoires, les contemporains ne parviennent guère à faire le départ, non plu6 qu'à mesurer la valeur relative des indices.
Il en allait de la sorte à l'époque que nous considérons. Nous avons relevé divers signes fâcheux qui pouvaient faire douter du pays. Mais, tandis que la vie publique paraissait se résumer dans des scandales, des réformes sérieuses s'élaboraient pourtant. Le même parlement, qui se montrait si friand de débats stériles et de chutes ministérielles, votait la nouvelle loi militaire. Préparée nous l'avons vu, dès 1886, longuement discutée au Sénat en 1888, elle recevait enfin, en juillet 1889. la sanction des députés. Elle réduisait de cinq à trois ans la durée du service. Seulement, comme le faisait remarquer M. de Fre\cinet, son auteur principal, qui venait de reprendre le portefeuille de la Guerre, le nombre des soldats constamment maintenus sous les drapeaux importe moins que celui des soldats qui entreront en ligne au moment des batailles. Alors que tout le
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monde passe par le régiment, il faut aussi ne pas affaiblir les forces productives de la nation, en retenant trop longtemps les hommes loin des champs ou des ateliers. A cette loi fondamentale venait aussi .s'adjoindre bientôt une série de mesures complémentaires. Des crédits importants étaient accordés poulies places fortes ou pour la réfection de l'armement et la production des fusils et des munitions était aussi poussée avec une activité encore inconnue. Dans l'ensemble donc, les forces militaires se trouvaient incontestablement accrues.
Dans le même temps, une exposition universelle, la plus grande qui se fut encore vue, s'organisait, puis ouvrait ses portes. Les puissances étrangères y étaient largement représentées et certaines avec une somptuosité qui révélait le désir d'établir une comparaison désavantageuse pour nous entre leur puissance industrielle et la nôtre. Mais les galeries où s'entassaient les produits français étaient, elles aussi, dignes d'attention. Les jaloux ou les chagrins avaient beau ne s'attacher qu'au décor, aux réjouissances publiques et aux fêtes foraines, l'exposition attestait un eiïbrt économique considérable qui témoignait luimême de la force financière et de l'activité profonde du pays.
Cette activité se manifestait de bien des façons. Il suffira d'en citer encore un seul exemple, très particulier d'ailleurs, mais qui se rattache directement à l'objet de notre étude. La politique d'expansion lointaine demeurait certainement suspecte à la masse des citoyens. Elle conservait cependant des adeptes et qui devenaient, chaquejour, à la fois plus nombreux et plus entreprenants. Un personnel de spécialistes coloniaux se formait, remuants, pleins d'initiative et qui commençaient à constituer des groupements, tels que celui de « l'Afrique française » destinés à exercer une influence jusque sur les pouvoirs publics. Ceuxci, persévérant dans l'attitude précédemment adoptée demeuraient encore indifférents ou récalcitrants : quand fut négocié le traité du 10 août 1889, rendu nécessaire par des contestations de frontières avec l'Angleterre, nos plénipotentiaires se mon-
tfèrent d'une condescendance excessive et abandonnèrent de gaieté de cœur, notamment en Gambie, des territoires qu'il convenait de disputer aprement. Mais à ce même moment, par la force des choses et en partie grâce à l'effort des initiatives privées auxquelles je viens de faire allusion, un renouveau se dessinait. Certaines explorations, comme celle du capitaine Binger qui reliait, par l'intérieur, le Sénégal à la côte de Guinée, posaient des jalons pour des accroissements futurs. Au Dahomey, où se produisaient de graves difficultés avec les indigènes, une nouvelle intervention militaire était envisagée et sans trop de répugnance. Sous la pression des circonstances ou des influences personnelles, le gouvernement fiançais semblait se préparer à reprendre, hors d'Europe, une politique plus décidée. Le fait pouvait avoir d'autant plus d'importance que, précisément à ce moment, des négociations coloniales de vaste envergure s'annonçaient. Dans ce même été de 1889, en effet, le roi Léopold, qui se heurtait au Congo à des difficultés de toutes sortes, provoquait la réunion d'une nouvelle conférence qui reviserait plus ou moins complètement les arrangements pris quatre ans auparavant à Berlin.
Cependant, d'autres faits intervenaient aussi qui modifiaient la situation extérieure de la France et cela, pour partie, grâce à la réorganisation militaire comme à l'évidente prospérité du pays.
Toujours désireuse d'arriver à une entente avec la Russie, la diplomatie française s'efforçait sans relâche de la préparer et, notamment, en attisant les méfiances que le gouvernement de y Saint-Pétersbourg nourrissait à l'égard du chancelier allemand. Celui-ci avait joué un rôle assez louche dans l'imbroglio qui aboutit à mettre le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg sur le trône de Bulgarie. Le fait fut signalé à l'attention du Tzar qui s'en montra justement irrité. Son antipathie pour Bismarck s'accrut et, du même coup, la vague sympathie qu'il nourrissait à notre endroit. Précisément alors, d'ailleurs, des considérations d'ordre tout pratique l'inclinaient vers la France, car
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celle-ci se trouvait capable de lui rendre des services de deux ordres, — et c'est là qu'intervenaient ces facteurs intérieurs que nous indiquions à l'instant. La Russie, surtout si elle se détachait de l'Allemagne, avait besoin d'accroître sa puissance militaire ; elle voulait aussi réorganiser ses finances en procédant à des conversions. Cette dernière opération exigeait des capitaux frais : la France, dont la richesse s'affirmait, les pourrait avancer ; en outre, et puisqu'elle transformait elle-même son armement, devait être en mesure de fournir de bons modèles de canons ou de fusils, puis d'assurer leur fabrication.
Des conversations s'engagèrent sur ces deux terrains : comme il arrive toujours, par des voies un peu détournées et d'ailleurs entièrement différentes. Des hommes d'affaire français firent, dès 1888, des offres de service au gouvernement russe qui les accueillit d'abord assez fraîchement. Mais, peu à peu, ses dispositions changèrent. Des pourparlers véritables se nouèrent, et à la suite d'incidents du reste compliqués, des résultats positifs furent atteints. En 1888, et surtout en 1889, deux emprunts russes étaient émis sur la place de Paris et obtenaient un succès dépassant les espérances.
D'autre part, vers novembre 1888, le grand duc Madimir, de passage à Paris, exprimait le désir de posséder un spécimen du nouveau fusil dont devait être dotée notre armée. Quelque singulière que fût la démarche, le Conseil des Ministres décida très sainement d'y faire droit. Deux mois plus tard, l'attaché militaire russe allait plus loin ; il demandait si la France ne serait pas disposée à étudier un modèle de fusil destiné à l'armée russe et, le cas échéant, à le fabriquer. La proposition fut acceptée et d'autant plus volontiers qu'on ne se méprit point sur sa portée possible. Au cours des pourparlers, M. de Freycinet, alors ministre de la Guerre, insinua à l'attaché militaire que si la France se montrait prêle à faire ce qu'on lui demandait, elle entendait avoir au moins l'assurance que les fusils livrés ne tireraient jamais sur ses troupes. La réponse fut celle qu'on pouvait souhaiter. A ce moment dès lors, et bien qu'aucun ar-
rangement de principe ne fût intervenu, les rapports entre les deux pays se trouvaient grandement modifiés. La France avait rendu un service financier auquel pourraient s'en adjoindre d'autres du même ordre ; elle rendait également un service militaire; l'un et l'autre fait témoignaient enfin, de la pari de la Russie, d'une confiance encourageante. Le désir, caressé depuis dix ans, semblait en voie de se réaliser enfin et l'on pouvait légitimement espérer être à la veille, sinon d'une alliance. ■<au moins d'une entente générale et solide.
A la même époque, d'autres changements intervenaient aussi qui accentuaient la portée du fait. Vvec l'Angleterre, sans doute, les relations continuaient d'être délicates, puisque l'éternelle question d'Egypte demeurait au même point et que les froissements coloniaux ne s'atténuaient pas. Avec l'Italie, les rapports restaient aussi complètement tendus : le ministère Grispi persistait dans son attitude agressive et, un nouveau traité de commerce n'ayant pu être conclu, une guerre de tarifs s'en était suivie qui envenimait naturellement les rapports entre les deux pays. Mais, en Allemagne, des événements importants surgissaient et qui nous touchaient indirectement. Guillaume Ier étant mort, en mars 1888, et le règne de Frédéric III ayant été bref, le fils de celui-ci, Guillaume II, montait à son tour sur le trône, dès juin 1888. Il manifestait presque immédiatement l'intention de rompre avec les traditions léguées par son « inoubliable grand père ». L'évolution s'accomplit dans le cours de 1889 et fut manifeste aux premiers jours de 1890. Le jeune empereur se posait en souverain humanitaire et pacifique. Il semblait prendre à tâche de multiplier les amabilités à l'égard de la 'France, et, lorsqu'il convoqua à Berlin une conférence internationale qui s'occuperait d'améliorer le sort des ouvriers, la délégation française fut l'objet d'attentions très particulières et significatives. D'un autre côté, et cela encore marquait le désir de rompre avec le passé, Bismarck, en qui s'incarnait depuis si longtemps la politique allemande, se voyait contraint de t gner ses fonctions. Or, le prince de Bismarck n'avait pas été
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simplement l'auteur principal de nos malheurs de 1870. Depuis lors, il s'était constamment appliqué à maintenir l'isolement et l'abaissement de la France. Malgré des amabilités intéressées et passagères, il était toujours demeuré l'adversaire le plus redoutable de notre politique. Sa disparition, coïncidant avec les dispositions dont l'empereur Guillaume faisait preuve, semblait donc diminuer les dangers que l'Allemagne laissait planer sur nous.
Aux premiers jours de 1890, une transformation complète se dessine ainsi dans la situation de la France et dans sa politique. Il y a détente à l'intérieur, détente aussi à l'extérieur ; d'où un soulagement qu'accentuent encore les relations très cordialesqui s'établissent avec la Russie.
III, — L'Alliaxce avec la Russie
M. ïirard, ayant été renversé en mars 1890, son collaborateur M. de Freycinet prit pour la quatrième fois la présidence du Conseil, tout en conservant le portefeuille de la Guerre. Les Affaires étrangères furent confiées à un député de marque, mais qui débutait au gouvernement, M. Alexandre Ribot. Le nouveau ministère s'installait, nous venons de le voir, dans un moment de détente tant extérieure qu'intérieure. Cette circonstance, qui facilitait sa tâche, allait en outre lui permettre de se maintenir pendant près de deux ans. Pareille longévité, qui ne s'était point vue depuis Jules Ferry, fut évidemment due, pour beaucoup aussi, à la dextérité toujours savante de M. de Freycinet qui, dès son installation, s'efforça de se concilier tous les partis. La déclaration lue aux Chambres annonçait des réformes sociales, en termes calculés pour allécher les avancés
sans effaroucher les modérés; parlant d'une république tolérante et paisible, elle visait à désarmer les hommes de droite en séparant la religion de la cause monarchique ; elle promettait, enfin, pour le système douanier, une réforme dont le ministre du commerce, M. Jules Roche, précisa presque immédiatement le caractère radical : c'était donner satisfaction aux revendications protectionnistes dont les dernières élections générales avaient affirmé la force, partant assurer au ministère naissant la sympathie des industriels et des agriculteurs.
Touchant les rapports avec l'étranger, la déclaration se bornait à un membre de phrase : la France serait respectée au dehors. De fait le gouvernement n'en pouvait dire davantage, puisqu'il n'avait pas de résultats acquis et'quc, sous peine de compromettre ses desseins, ii devait aussi les taire. Car, chose remarquable, ii en avait et de suffisamment nets. L'ambassadeur d'Allemagne avait beau multiplier les déclarations amicales et s'étonner que la France parût toujours redouter une agression, M. de Freycinet ne se sentait pas rassuré et, tout en poursuivant son œuvre de réorganisation militaire par la créalion d'un état-major général, il se préoccupait de trouver enfin des appuis solides auprès d'autres puissances. Il comptait pour cela accentuer d'abord le rapprochement qui se dessinait avec la Russie, et l'absolu concours du nouveau ministre des Affaires étrangères lui était acquis d'avance pour cette tâche. Mais M. Ribot, qui se posait un peu comme l'héritier des grands parlementaires doctrinaires de la monarchie de Juillet, passait, en outre et ajuste titre, pour avoir des sentiments très anglophiles. Il souhaitait donc rétablir les rapports avec le gouvernement britannique sur un pied de complète cordialité, ce à quoi le Président du Conseil ne répugnait pas non plus, tant s'en faut. Tout compte fait, il semble donc que le cabinet du 17 mars 1890 se proposât de réaliser la double combinaison suggérée naguère par Gambetta, souhaitée par la majorité du parti républicain dès son arrivée au pouvoir, et que M. de Freycinet, pour sa part, n'avait cessé de prôner. Il entendait ga-
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rantir. en un mot, la sécurité de la France en se rapprochant à [la t'ois de l'Angleterre et de la Russie. Tl pratiquerait, en même temps, la politique intérieure dont sa déclaration précisait les traits principaux. Mais deux de ceux-ci pouvaient réagir sur les rapports avec des puissances étrangères. La réforme douanière, impliquant la renonciation à tout traité de commerce, risquait d'amener des difficultés, toutefois à échéance plus ou moins longue et dans des conditions impossibles à prévoir. Par contre, la politique d'apaisement et de détente religieuse atténuerait immédiatement certaines contestations d'ordre international en facilitant les relations avec le Vatican.
Pour préparer un rapprochement avec l'Angleterre, il fallait commencer par écarter les causes de dissentiment, c'est-à-dire régler les différends coloniaux et trouver une solution au sempiternel problème égyptien.
L'occasion d'aborder de nouveau celui-ci se présenta presque aussitôt. Dès le mois d'avril 1S90. l'ambassadeur de Turquie demandait à M. Ribot si la France s'engagerait à ne pas occuper l'Egypte, en cas d'évacuation par l'Angleterre et si, vis-àvis de celle-ci. le Sultan pourrait, le cas échéant, faire état de la promesse obtenue. M. Ribot s'empressa de répondre affirmativement ; puis, jugeant que la demande révélait la possibilité de commencer enfin avec Londres les conversations annoncées en 1887, il s'empressa d'en vo ver les instructions nécessaires. Mais les ministres de la reine indiquèrent qu'ils entendaient ne rien changer à leur attitude. La négociation, dès lors, ne se noua pas et la question d'Egypte demeura strictement au même point.
Par contre des solutions intervinrent rapidement sur le terrain colonial où l'opposition entre les deux pays s'affirmait, notamment à Madagascar et dans l'Afrique occidentale. A Madagascar, l'Angleterre continuait à contrarier l'exercice de notre protectorat qu'elle s'obstinait à ne pas reconnaître ; en Afrique occidentale, la France poursuivait sa pénétration et accentuait son attitude. L'hostilité si violente qui s'était manifestée un mo-
ment dans notre monde politique contre les entreprises coloniales allait toujours s'atlénuant et M. de Ereycinet lui-même ne marquait plus le même désir de s'en occuper le moins possible. Les opérations devenues nécessaires au Dahomey étaient donc poussées avec activité, aûn d'obtenir du roi Behanzin la reconnaissance explicite et formelle de notre protectorat, et la chose se devait réaliser, peu après, par le traité du 3 octobre 1800. En même temps nous étendions nos domaines au travers du Soudan et le long du Niger. Mais, tandis que nous avancions ainsi en descendant le cours du fleuve, les Anglais, établis à son embouchure, acquéraient des territoires en remontant son cours. Une délimitation devenait ainsi indispensable tout comme un arrangement qui, à Madagascar, nous assurerait Je libre exercice de nos droits.
Pour comprendre rentière portée des accords particuliers qui allaient se conclure à cet ellet. force est toutefois d'introduire d'autres éléments encore, car la complexité des questions africaines allait croissant. Relevons donc d'abord certains desseins de l'Angleterre. Elle se mettait en devoir de partager définitivement, avec l'Allemagne, l'Afrique orientale et, partant, les états du Sultan de Zanzibar. Sous la pression de ses hommes d'affaires coloniaux, elle songeait, en outre, à un projet immense : une jonction entre le Gap et Le Caire. Mais pareille entreprise exigeait, en dehors de l'installation dans l'Afrique orientale et d'une avance sérieuse dans l'Afrique du Sud, la reprise de tout le Soudan égyptien détenu par les mahdisles. Le projet contrariait dès lors les vues françaises, soit parce qu'il impliquait la consolidation de l'état de choses existant en Egypte alors que le Soudan dépendait théoriquement du viceroi et en dernier ressort du Sultan, soit aussi parce que nos coloniaux aspiraient toujours à procurer à notre Afrique équatoriale un débouché sur le Nil. Ce n'est d'ailleurs pas tout. La réalisation du Cap au Caire supposait aussi certaines connivences, d'où la nécessité d'introduire ici d'autres éléments encore en ouvrant une longue parenthèse.
Les négociations engagées l'année précédente par le roi des Belges clans son désir de l'aire réviser le statut international du centre africain, avaient abouti à la réunion, à Bruxelles, d'une nouvelle conférence qui achevait ses travaux précisément au moment où nous sommes, dans l'été de 1890. L'objet officiel avait été de concerter des mesures qui mettraient un terme aux crimes et aux dévastations qu'entraînait la traite des esclaves. L'acte final, daté du 2 juillet, contenait donc un ensemble de dispositions philanthropiques. On y voyait toutefois figurer aussi l'autorisation, pour les états possessionnés dans le Bassin conventionnel, de prélever dorénavant les droits de douane interdits par l'acte de Berlin. Pareille clause ne déplaisait pas à la France qui n'avait jamais souhaité la pleine liberté commerciale. Ce n'était pourtant pas elle qui en avait pris l'initiative. Celle-ci était venue du souverain de l'Etat indépendant qui se trouvait aux prises, en Afrique, avec des difficultés financières inextricables, Alais ce n'était pas là l'unique manifestation des vues particulières de Léopold II, et même les stipulations humanitaires [de Bruxelles dissimulaient, sur plus d'un point, des aspirations nettement politiques. Tel était notamment le cas^ pour les clauses visant le commerce des armes dans le Bahr-el- Ghazal. Proposées par l'Allemagne, elles avaient été en réalité suggérées par le roi des Belges. C'est à cette époque, en effeL que celui-ci commençait à concevoir la politique que ses collaborateurs ont qualifiée de « nilotique ». Sans qu'on puisse dire exactement jusqu'où il entendait aller, ni par quels moyens, il se préoccupait certainement de déborder des frontières propres de l'Etat indépendant pour s'installer, lui aussi, dans la vallée du Haut-Nil. Or cette ambition, dont la réalisation risquait d'entraîner des expéditions et par suite des dépenses, s'affirmait au moment où, comme je viens de le rappeler, les finances congolaises étaient étrangement obérées. La perception de taxes douanières ne suffirait pas pour les remettre en état, encore moins pour faire face à des charges nouvelles. Force- était de trouver de l'argent. Léopold le demanda à la Belgique et, lui donnant
l'Etat indépendant en gage, signa une convention que le Parlement belge devrait ratifier et qui assurait au Congo 20 millions. En cas de non-remboursement la Belgique deviendrait propriétaire du Congo.
Sur celui-ci la France avait toujours son droit de préférence. L'émotion fut dès lors vive à Paris, lorsque ces combinaisons y furent connues. En conformité d'accords antérieurs le gouvernement français ne comptait pas opposer notre droit à la Belgique, mais il voulait au moins le faire reconnaître par elle •et, par la même oceasion, le définir clairement. Des pourparlers très serrés s'engagèrent qui n'aboutirent qu'à des •explications vagues. On s'en contenta cependant, dans la crainte que le souverain de l'Etat indépendant, véritablement acculé, ne se résignât, si nous l'empêchions de s'entendre avec la Belgique, à céder son domaine à d'autres. Or le preneur eût été l'Angleterre, qui n'avait jamais reconnu le droit de préférence et qui, ayant besoin d'appuis pour sa propre politique, encourageait évidemment les projets « nilotiques » de Léopold II. Notre discussion avec l'Etat indépendant ne marquait ■donc pas simplement une étape vers un conflit fatal et que nous retrouverons dans la suite ; elle se révélait, dès le moment où nous sommes, comme un élément à considérer dans nos rapports avec la Grande-Bretagne.
Avec celle-ci, qui n'était pas directement en cause, les affaires congolaises ne pouvaient toutefois amener une entente directe. Il en allait autrement du Soudan, de Madagascar et de l'Afrique orientale. Dans cette dernière région, l'Angleterre, définitivement d'accord avec l'Allemagne pour le partage de Zanzibar, sollicitait la signature de la France, garante de l'intégrité du sultanat. A Madagascar, au contraire, c'était la France qui désirait faire reconnaître son protectorat. Sur le Niger, enfin, l'une et l'autre puissance avaient intérêt à délimiter les territoires qu'elles entendaient s'attribuer. Cette triple situation fournissait tous les éléments d'un arrangement que la France était très disposée à conclure et son désir d'améliorer l'en-
semble de ses rapports avec l'Angleterre la portait en outre à se montrer très conciliante. Les négociations furent, semble-t-il, dès lors assez, faciles, et elles aboutirent le 5 août 1890.
Les déclarations échangées à cette date stipulaient que les possessions anglaises du Bas-Niger seraient limitées par une ligne allant de Say, sur le fleuve, à Barroua, sur le Tchad. La France admettait le partage du sultanat de Zanzibar, mais, en échange, l'Angleterre, que l'Allemagne devait bientôt imiter, reconnaissait formellement notre protectorat sur Madagascar. C/ilait un avantage indiscutable. La délimitation en Afrique occidentale en était un aulre, car l'attribution formelle qui nous était faite de toute la région située au nord de la ligne déterminée, consacrait la jonction de l'Algérie-Tunisie avec nos posles du Niger, partant avec le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Le bloc de l'Afrique occidentale française se trouvait ainsi constitué, au moins en droit diplomatique.
Si l'on entrait dans le détail, des critiques demeuraient permises. Le tracé Say-Barroua souleva des protestations et. de fait, il semble bien que, probablement pour se montrer aimable envers l'Angleterre, le gouvernement français ait alors abandonné des territoires sur lesquels nos droits étaient pré-, pondérants. Mais, chose plus grave, les déclarations ne visaient pas et ne pouvaient d'ailleurs viser le Haut-Nil ; elles ne mentionnaient pas davantage l'Egypte, où la tentative faite pour régler la contestation pendante avait, on Ta vu, complètement échoue. Ainsi donc, et sans parler même des discussions qui restaient ouvertes à propos de Terre-Neuve, par exemple, ou de l'Océanie, il s'en fallait de beaucoup que les causes de mésintelligence fussent désormais écartées. Or, c'était à cela qu'il importait' d'arriver avant que de songer à un rapprochement véritable. L'accord du 5 août ne suffisait donc pas à le préparer, et, dans l'ensemble, les relations avec la Grande- Bretagne ne se trouvaient pas sensiblement modifiées.
Avec la Russie, au contraire, les choses se précisaient. La collaboration militaire, inaugurée par M. de Freycinet au temps du cabinet Tirard, allait se développant et quand le grand duc Nicolas vint à Paris, il y fut l'objet de maintes prévenances qui lui permirent de se rendre directement compte des progrès qui s'accomplissaient dans notre armée. Sur le terrain financier, le gouvernement russe, encouragé par le succès de ses premiers emprunts, songeait à faire de nouveau appel à l'épargne française et pour une opération de plus large envergure. Enfin, lorsque des nihilistes préparèrent sur notre territoire un complot contre le Tsar, la police française déploya l'activité la plus grande, pour les surveiller d'abord, puis pour procéder d'urgence à leur arrestation. Toutes ces preuves de bonne volonté impressionnaient le gouvernement impérial, si bien que les relations entre Paris et Pétersbourg se faisaient chaque jour plus intimes et plus cordiales. Vers l'automne de 1890, il parut opportun de l'attester publiquement et c'est vraisemblablement alors que le Président du Conseil et le ministre de la Marine songèrent à envoyer une escadre française visiter solennellement un port russe. Le projet demeura néanmoins en suspens pour des raisons qui ne sont pas bien éclaircies.
Sur ces entrelaites, un incident se produisit qui' contribua à précipiter les choses. L'impératrice douairière d'Allemagne vint en France au début de 1891. Encore qu'elle voyageât incognito, sa présence, bientôt signalée, provoqua de l'effervescence parmi les hommes qui faisaient profession de chauvinisme exalté, survivants du boulangisme ou adhérents à la Ligue des Patriotes. Elle s'accrut quand l'impératrice eut la malencontreuse idée d'accomplir une sorte de pèlerinage à \ersailles et à Sainl- Cloud. Le Gouvernement prit naturellement toutes mesures utiles pour empêcher des manifestations, mais la fermeté de son
attitude n'empêcha point l'empereur Guillaume de s'émouvoir
et il fil savoir que la moindre démonstration hostile entraînerait la guerre. Les dispositions conciliantes ou pacifiques que l'on avait cru discerner chez lui n'excluaient pas toute possibilité d'un geste brutal. Sa nervosité s'ajoutant aux susceptibilités de l'opinion française, la rupture pouvait dépendre d'un simple incident. Force était de redoubler de précautions et, les armements ayant été poussés aussi loin qu'il semblait possible, il ne restait plus qu'à trouver rapidement au dehors une assistance éventuelle.
Peu après le voyage de l'impératrice, des pourparlers furent donc engagés avec Saint Pétersbourg, qui aboutirent à l'invitation officielle d'envoyer une escadre à Cronstadt. La division cuirassée du Nord, commandée par l'amiral Gervais, s'y rendit dans le courant de juillet. Elle y reçut un accueil tellement enthousiaste et si manifestement préparé que la portée politique de l'événement fut immédiatement évidente.
Les ministres de la Triple Alliance la soulignèrent du reste par le soin même qu'ils prirent à vouloir l'atténuer. M. de Kalnoki.au parlement austro-hongrois, le chancelier de Caprivi au Reichstag, déclarèrent avec une insistance marquée que rien n'était changé en Europe : c'était se montrer convaincus du contraire. Non moins caractéristique fut l'attitude de l'Angleterre. Au retour de Russie, l'escadre française devait relâcher dans un port d'Ecosse. Le gouvernement britannique demanda la préférence pour Portsmouth, au voisinage de File de ^Yight, où séjournait la reine. De fait, à Portsmouth l'accueil fut d'une courtoisie très accentuée et manifestement destinée à contrebalancer quelque peu les démonstrations de Cronstadt et de Saint-Pétersbourg : c'était encore reconnaître l'importance de celles-ci.
Restait alors pour la France à tirer ufie conclusion pratique d'un rapprochement encore tout sentimental. Des conversations sérieuses avaient commencé dès le séjour de l'escadre dans les eaux russes. Le gouvernement français fut ensuite saisi,
l'alliance AVEC LA RUSSIE 161
le 6 août, d'un projet formel. M. Ribot le retoucha, d'accord avec le baron de Mohrenhcin. ïl fut ensuite discuté avec M. de Giers, de passage à Paris. Au dernier moment, dit-on, des difficultés graves surgirent, certains membres du gouvernement français s'efTrayant de la portée des engagements à prendre. Mais, dil-on encore, M. Ribot sut faire preuve d'énergie et, finalement, l'accord décisif s'établit le 27 août. A cette date, en effet. M. de Mohrenheim transmettait une lettre de M. de Giers à laquelle M. Ribot répondait le jour même en termes identiques. L'existence du pacte fut divulgué sans délai ; son texte demeura cependant secret comme Tétait celui de la Triplice et l'on sut seulement qu'il posait le principe d'une coopération défensive entre les deux Etats. Au vrai, la France et la Russie, ayant voulu définir et consacrer l'entente cordiale qui les unissait et s'alfirmant désireuses de contribuer au maintien de la paix qui formait l'objet de leurs vœïux les plus sincères, avaient déclaré qu'elles se concerteraient sur toutes les questions dénature à mettre la paix générale en cause. Elles ajoutaient que, pour le cas où cette paix serait effectivement en danger et spécialement pour celui où 1 une des deux parties serait menacée d'une agression, elles s'entendraient sur les me sures dont une pareille éventualité imposerait l'adoption immédiate et simultanée. L'objet essentiel était ainsi très nettement défini. Il s'agissait d'assurer le repos du monde, en opposant un contrepoids au bloc des puissances germaniques renforcées de l'Italie et, peut-être, de l'Angleterre.
Pendant que les pourparlers diplomatiques aboutissaient ainsi, des négociations financières s'engvi aient d'autre part. Le gouvernement russe préparait l'émis >n sur la place. de Paris d'un emprunt nouveau qui ne s< dit plus d'ailleurs, comme le précédent, un simple emprunt le conversion, mais procurerait des ressources imporlante> , <»ur entreprendre des travaux publics et développer notamment les chemins de fer. L'opération devait être confiée à un syndicat de banques privées. Il fut entendu toutefois que le Crédit foncier y partici-
d'uxe guerke a l'autre 11
perait. Or, celui-ci ne pouvait s'engager sans l'autorisation formelle du Ministère et, dès lors, l'émission même revêtait un caractère particulier. La finance allemande le souligna. Elle s'efforça de provoquer l'effondrement des cours pour transformer le succès initial en débâcle. Une lutte ardente se poursuivit pendant quelques semaines à coups de ventes et d'achats, mais, grâce toujours au Crédit foncier, le groupe franco-russe l'emporta et cette bataille de bourse eut pour tout résultat d'afiirmer sa cohésion, partant la solidité de l'entente entre les deux pays.
Cette entente financière et politique ne satisfaisait pas pleinement M. de Freycinet. Ajuste titre du reste. La France et la Russie devraient se prêter une assistance mutuelle au cas où l'une d'elles serait attaquée. Comme l'agression pouvait être inopinée, il convenait de prévoir d'avance, et jusque dans le détail, les modalités de la coopération militaire. M. Ribot et le baron de Mohrenhein ayant été convaincus de cette nécessité, des conversations s'engagèrent avec M. de Giers qui passait de nouveau par Paris, en novembre 189 1. Mais comme les questions militaires étaient, en Russie, du ressort direct de l'empereur, il fallait persuader d'abord celui-ci, si bien que les choses tramèrent quelque peu.
Entre temps, les desseins accessoires que nous avons vu former par le cabinet Freycinet, lors de sa prise du pouvoir, se réalisaient, au moins dans l'ensemble.
Le projet de réforme douanière, déposé dès le 20 octobre 1890, longuement discuté dans les deux Chambres, avait été assez copieusement amendé, mais sans atteinte à ses principes essentiels. La loi du 11 janvier 1892 rendit à la France la pleine maîtrise de ses tarifs et interdit au Gouvernement d'accorder désormais des faveurs particulières à tel ou tel pays. Ceux qui ne nous consentiraient pas des avantages suffisants, se verraient
appliquer automatiquement le tarif général ; ceux qui nous feraient bénéficier de diminutions de taxes jouiraient d'un traitement de faveur, mais le même pour tous : ils seraient uniformément soumis au régime d'un tarif dit « minimum » inséré, lui aussi, dans la loi. Il semblait que la fameuse clause de « la nation la plus favorisée » perdit ainsi toute raison d'être et que la France se débarrassât notamment de la charge pesant sur elle depuis le traité de Francfort qui concédait à l'Allemagne le profit perpétuel de cette clause. Le système nouveau n'était toutefois pas sans inconvénients. La publication même d'un tarit' minimum, déclaré par avance intangible, paralyserait les négociateurs français. D'autre part, les deux tarifs, minimum et général, instituaient des relèvements de taxes parfois formidables : la France entrait résolument dans la voie d'un protectionisme intransigeant. De ce fait encore des difficultés pouvaient naître et d'autant plus sérieuses que les questions économiques prenaient, dans les "rapports entre Etats, une importance croissante. Violemment désirée par nos agriculteurs el nos industriels, nécessaire même peut-être à la prospérité générale du pays, la réforme de 1892 n'en apparaissait pas moins, dans le fond et dans la forme, comme parfaitement capable de compliquer à l'avenir la tâche des diplomates.
Pour ce qui est enfin de la question religieuse, il demeure actuellement impossible de préciser. Tout porte à croire qu'il n'y eut pas de négociations officielles avec le Saint-Siège, mais on est cependant conduit à supposer des pourparlers officieux. Persistant dans son désir d'apaisement intérieur, le ministère souhaitait que les catholiques militants de France s'abstinssent de combattre la République au nom de la religion. Ils n'en viendraient là qu'une fois assurés de l'approbation de Home, d'où la nécessité d'obtenir que le Saint-Siège donnât des directions appropriées. En échange, la République n'entendait pas abroger les lois, considérées par elle comme essentiellement républicaines, qui avaient atteint l'enseignement congréganisle ou fait disparaître l'immunité des séminaristes en matière d'obliga-
lion militaire ; elle pouvait toutefois promettre d'appliquer ces lois avec souplesse et tolérance. Le Vatican, toujours plus soucieux des réalités que des textes, se montra, dit-on, prêt à se contenter de telles assurances et une sorte d'accord tacite serait alors intervenu. Il expliquerait certains incidents. Des prélatsfrançais, le cardinal Lavigerie notamment, s'étaient déjà individuellement posés en serviteurs du régime que leur pays s'était donné. Au mois de janvier 1892 il y eut une déclaration collective, car tous les cardinaux français publièrent un manifeste où ils affirmèrent des sentiments pareils. Quelques jours plus tard le Souverain Pontife intervenait lui-même et, usant du procédé de publicité le moins traditionnel, laissait insérer dans le Petit Journal une sorte d'interview où il reconnaissait la république pour une forme de gouvernement aussi légitime que les autres. Comme si ce n'était pas encore assez, une encyclique suivit qui, tout en formulent des réserves indispensables sur certains actes législatifs français, admettait formellement, pour chaque pays, le droit naturel d'adopter la constitution politique que feraient surgir les circonstances. Ces affirmations directes du Saint-Siège, venant après les démarches des prélats qui assuraient obéir à des ordres, traçaient aux catholiques français une conduite ; le ralliement au pouvoir existant semblait maintenant pour eu\ un devoir, si bien qu'on pouvait espérer connaître bientôt celte république tolérante et paisible annoncée par M. de Freycinet.
Mais, pour que l'apaisement fut véritable, encore fallait il que le « ralliement » fût sincère et que les nouveaux venus sévissent accueillir sans suspicion dans les rangs républicains : il fallait en un mot trouver, dans l'un et l'autre camp, l'esprit de conciliation et de souplesse dont témoignaient le ministère et le Vatican. Or il y eut, d'un côté comme de l'autre, des. irréductibles. Interprétant à leur guise les instructions pontificales, des catholiques, voire des évêques, persévéraient dans leur attitude ancienne, faisant ainsi la partie belle aux radicaux impénitents que le libéralisme gouvernemental effrayait
l'alliance avec la RDSSIE 1Ô5
déjà. Des incidents se produisirent à la Chambre, M. de Freycinet, mis en demeure de se prononcer ouvertement, déploya les ressources de sa casuistique la plus fuyante, mais vainement cette fois, car le 18 février 1892 il se trouvait en minorité.
Il s'en suivit un de ces changements de façade dont notre histoire parlementaire fournit d'abondants exemples. M. Loubet prit la présidence du Conseil, mais M. de Freycinet conserva le portefeuille de la guerre et M. Ribot celui des Affaires étrangères. La constitution d'un cabinet théoriquement nouveau marquait donc simplement le désaveu de la condescendance marquée aux catholiques et encore ce désaveu était-il très relatif, puisque les déclarations obtenues des autorités ecclésiastiques subsistaient néanmoins. D'autre part et surtout, les questions religieuses n'entraient que comme un élément très accessoire dans le programme étranger du ministère Freycinet-Ribot. Les articles essentiels étaient, nous l'avons vu, l'entente avec la Russie et l'amélioration des rapports avec la Grande Bretagne. Or si, touchant cette dernière, les choses restaient toujours au même point, par contre les conversations engagées avec Pétersbourg se poursuivaient normalement, tandis que se multipliaient les marques réciproques d'amitié. Les pourparlers aboutissaient du reste bientôt, car au mois de septembre 1892 une convention militaire était signée que les gouvernements devraient approuver et qui précisait les conditions dans lesquelles coopéreraient éventuellement les deux armées. C'était là, sous le ministère de M. Loubet, l'aboutissement des négociations entamées avant son arrivée au pouvoir. C'était en outre un succès personnel pour M. de Freycinet, d'ailleurs puissamment aidé, à la fin par M. Ribot. En adoptant, dix ans plus tôt, une attitude ambiguë dans les affaires d'Egypte, M. de Freycinet aussi, avait contribué, plus que nul autre, à envenimer les relations entre Paris et Londres. Par contre il avait, plus qus nul autre, favorisé le rapprochement avec l'empire russe. L'événement maintenant accompli apparaissait, dans une large me-
suro, comme son œuvre propre. Sans les efforts ingénieux et discrets qu'il avait obstinément prodigués, la France ne serait peut-être pas parvenue à contracter aussitôt une amitié solide et à rompre ainsi l'isolement où l'Allemagne prétendait la tenir.
En soi, et avant même la ratification définitive qui ne faisait guère doute, la signature de la convention militaire était un événement considérable et qui sera vraisemblablement toujours envisagé comme tel. Peut-être convient-il même de lui attribuer, dans l'exposé de cette époque, une valeur très particulière. Afin de mettre un peu d'ordre dans la chaîne ininterrompue des faits, les historiens doivent choisir quelques uns, des plus notables, et les poser comme des sortes de bornes marquant des divisions. Or il semble qu'un pareil rôle doive être légitimement attribué à l'accord technique d'août 1892. L'entente de principe conclue au lendemain des (êtes de Cronstadt avant maintenant une valeur plus efficace, la situation générale se trouvait grandement changée. Ln groupement nouveau s'opposait à cette Triplice que l'Allemagne avait naguère constituée pour assurer son hégémonie et la France se trouvait désormais quelque peu garantie contre une agression soudaine. On peut estimer qu'une période prend fin de ce fait, celle-là même qui s'était ouverte, treize ans plus tôt, quand la démission du Maréchal avait permis aux purs républicains de remplacer complètement au pouvoir les hommes de l'Ordre moral, période qui a d'ailleurs, comme il convient pour justifier l'emploi du terme, sa physionomie propre, son unité et sa logique interne.
De 1879 à 1892 des incidents divers avaient, à plusieurs reprises, menacé le repos de l'Europe. Lors de l'affaire Schnaebelé, par exemple, l'Allemagne parut préparer une agression et les complications orientales risquèrent, d autre part, de déchaîner des conflits armés. Pour éviter ceux-ci, la France avait déployé beaucoup de zèle ; elle avait, en outre, opposé son imperturbable sang-froid aux provocations germaniques, tant et si bien que sa politique s'était constamment affirmée résolument et sincèrement pacifique.
Elle avait été très active cependant. Et cette activité ne s était point simplement manifestée par des interventions constantes dans les grandes négociations d'ensemble ou par des démarches
particulières visant à calmer les différends. La diplomatie française avait fait mieux que de veiller au maintien du slalti quo. Au prix d'efforts, parfois maladroits, mais obstinément soutenus, elle avait conclu une entente politique et militaire qui sauvegardait la sécurité nationale, et, du même coup, garantissait la tranquillité générale en rétablissant une sorte d'équilibre européen. D'autre part, des annexions fructueuses avaient été réalisées et toujours, fait digne de remarque, sans chercher querelle à personne. L'Vnnam, Madagascar, la Tunisie, de vastes régions de l'Afrique équatoriale et de l'Afrique occidentale sont ainsi venus s'adjoindre aux possessions éparses léguées par les régimes précédents et un véritable empire colonial s'est trouvé constitué. Or la formation rapide de cet empire révèle les trésors d'énergie et la puissance d'expansion que la France conserve malgré sa défaite encore récente. L'accord ave» la Russie prou\e, en même temps, que la République est capable de marcher de pair avec les plus puissantes monarchies. Comme naguère sous la Restauration des résultats ont été obtenus, sans troubler la paix, et qui dépassent cependant les bénéfices ordinaires d'une guerre victorieuse, Ils complètent d'ailleurs ceux acquis au cours des années précédentes. Les hommes qui, au lendemain de l'Année terrible, acceptèrent le faix du pouvoir, avaient su reconstituer les forces du pays et, partant, ses moyens d'action. [1s avaient toutefois hésité à en tirer parti, et, refusant d'agir au-delà des frontières, ils s'étaient, en Europe comme hors d'Europe, cantonnés dans l'isolement, l'attente et l'effacement. Cette attente stérile a maintenant pris fin et l'effacement systémalique a cessé comme l'isolement. La France a montré de nouveau ce dont elle est capable. Si la période qui finit en 1879 mt marquée par sa réorganisation intérieure, celle qui vient de prendre fin en 1892 a été marquée par son relèvement extérieur.
Les moyens matériels ne s'étaient pourtant pas trouvés brusquement accrus, et dans l'ensemble, les circonstances n'avaient pas non plus été plus favorables. Les gouvernants avaient sim-
plement eu plus d'audace, ou, pour mieux dire plus de foi,. Les royalistes impénitents qui rougissaient du régime auquel ils présidaient, puis, après le iG mai, les vagues doctrinaires du Centre, tout imbus des souvenirs de Louis-Philippe, doutaient les uns comme les autres de leur pays, et ils demeuraient dès lors volontairement prostrés sous le poids de la défaite. Rendus eux aussi prudents par celle-ci, les républicains avaient cependant osé relever la lête et le succès leur était venu. En le constatant, on voit se confirmer cette vérité que j'essayai s de dégager déjà en résumant la politique du duc de Broglie, de Decazcs et de\\ addington, à savoir l'absolue prédominance des facteurs moraux.
L'audace des républicains — et ceci encore est indispensable à remarquer pour comprendre leur succès — n'avait d'ailleurs pas été. irréfléchie ou désordonnée. En prenant le pouvoir, ils avaient, on s'en souvient, à défaut de vues bien précises, un idéal suffisamment net. Ils entendaient agir, et, d'autre part, conserver strictement la paix, voire même la garantir en établissant un système d'alliance qui déjouerait par avance les tentatives d'agression. A cet idéal ils sont demeurés obstinément fidèles, malgré certaines variations dans le choix des moyens ; c'est lui en somme que, dans l'été de 1892, ils sont parvenus à réaliser en partie — d'où l'unité profonde de la période.
Unité d'autant plus réelle que les fluctuations auxquelles je viens de faire allusion se succèdent avec un certain ordre et ne rompent jamais la continuité des efforts. L'expansion lointaine, par exemple, fut surtout active au temps de Ferry ; mais la chute de celui-ci n'entraîna nul recul et ne provoqua même pas un arrêt absolu. Pareillement, la recherche des garanties de paix se poursuivit sans aucune relâche, encore que des vues différentes aient successivement prévalu touchant les combinaisons qui les procureraient. Les changements d'orientation que l'on peut relever et que je me suis efforcé de noter ne sont jamais des revirements complets. A.11 vrai, il y faut discerner simplement les tournants d'une route légèrement sinueuse
comme le sont la plupart des chemins. On voit d'abord les républicains, encore sans expérience du gouvernement, faire une* sorte d'apprentissage durant lequel ils tâtonnent ou cherchent plus ou moins confusément les moyens pratiques de donner corps à leurs aspirations. Puis vient la grande poussée d'action : pour trouver un emploi aux forces du pays comme pour l'empêcher de se laisser distancer, Ferry le lance dans les conquêtes coloniales en même temps qu'il tente, par un accord avec l'Allemagne, de réaliser l'une des deux combinaisons qui passent pour capables d'assurer définitivement la paix. Mais l'accord n'ayant pu s'établir entier, force est de chercher la sécurité dans l'autre système jugé possible : d'où le renoncemeut relatif aux entreprises lointaines, le renforcement des précautions militaires et cette recherche obstinée des alliances qui finit par aboutir avec la Russie. Tout, on le voit, se coordonne. Même l'etfond rement soudain de Ferry ne souligne pas une cassure brutale, ne rompt pas l'enchaînement. A la considérer d'ensemble, et malgré des fautes parfois très lourdes, la politique extérieure, féconde en résultats heureux, se déroule donc durant ces treize années sur un rythme régulier et dans une suite logique.
Durant le même temps au contraire, la politique intérieure avait été très fréquemment incohérente, peu soucieuse des intérêts essentiels et, dans l'ensemble, peu profitable au pays. Du contraste qui s'établit ainsi il ne faudrait pas déduire que les affaires du dedans ne réagissent pas sur celles du dehors. Quand les premières sont mal conduites, il en résulte une diminution des forces matérielles ou morales qui conduit à un affaiblissement vis à vis de l'étranger. Mais le contre coup ne saurait être immédiat et c'est pourquoi les périodes de progrès extérieurs ne coïncident jamais complètement avec celles où l'administration intérieure est la plus sage. Tels hommes, en outre, voire tels partis, qui poursuivent des desseins néfastes en matières sociales, religieuses ou financières, sont quelquefois parfaitement capables de discerner hors des frontières-
les intérêts \éri tables, puis de les servir comme il convient.. Les deux domaines demeurent ainsi tant soit peu distincts. Il est également très naturel que les à coups qui se produisent dans l'un n'entraînent pas, dans l'autre, des remous correspondants. Les déplacements de majorité, les culbutes des cabinetet toutes les incartades parlementaires qui provoquent à l'intérieur de brusques évolutions, restent souvent sans influence sur le cours des négociations. Celles-ci échappent fort heureusement au prétendu contrôle des législateurs, tant par la force même des choses que par suite de cette bienfaisante inconséquence constitutionnelle que nous avons naguère relevée. Lu changement de ministre n'impliqued'ailleurs pas nécessairement l'abandon de la ligne de conduite précédemment adoptée et non pas seulement à cause de la permanence des bureaux. Mais, surtout à propos des questions où sénateurs et députés n'ont que peu de moyen de s'ingérer, des hommes, même appartenant à des groupes opposés, peuvent avoir des vues identiques. Certains n'en ont d'ailleurs aucune qui leur soit propre ; ils adoptent alors, plus ou moins consciemment, celles de leurs prédécesseurs, et Ton arrive ainsi à la dernière explication qui n'est certes pas la moins importante. Soustraite de bien des manières aux contre coups directs des agitations stériles et des querelles départis, la politique extérieure peut se développer logiquement et fructueusement, alors même que la politique intérieure oscille ou fléchit pourvu qu'il se rencontre de temps en temps un chef capable de concevoir des plans d'ensemble et de donner des impulsions qui se feront encore sentir après lui.
Il en était allé de la sorte au cours des années que nous venons de parcourir. En dépit de la multiplicité des combinaisons ministérielles dont le défilé, parfois vertigineux, provoquait chez les contemporains une impression d'instabilité ou de désarroi, deux hommes d'Etat avaient manitestement dominé, ceux-là même que nous avons vu se dresser au premier plan dès l'avènement au pouvoir de leur parti : M. de Ereycinet et Jules Ferry. Leurs vues étaient aussi différentes que leurs tempéraments,
l'un s'attachant principalement à la sécurité du pays, l'autre voulant surtout sa grandeur. Mais le ministre aux ambitions hardies domina seulement durant les premières années, et ce fut quand il eut achevé l'essentiel de sa tâche que l'influence du temporisateur prudent prévalut tout à fait. Les politiques opposées ne se contrarièrent donc point dans l'ensemble et le pays ne fut pas constamment ballotté de l'une à l'autre. Elles se juxtaposèrent en se complétant et leur succession même donne au développement de la période une sorte de logique interne.
Mais, pour importants qu'ils fussent, les résultats obtenus par les républicains demeuraient insuffisants. Ils n'avaient pas assuré à la France la sécurité complète qu'ils lui voulaient procurer. L'Allemagne demeurait toujours menaçante : aucun accord durable n'avait pu intervenir avec elle et, d'autre part, des deux alliances jugées indispensables pour se garantir contre elle, une seule s'était trouvée conclue. Si donc, pour tous les motifs qui viennent d'être rappelés, l'année i89a marque bien la fin d'une période dans l'histoire étrangère de la Troisième République, elle ne vit cependant point un aboutissement complet. Une étape est simplement franchie, d'autres restent à parcourir. La période qui va s'ouvrir s'enchaînera ainsi étroitement à celle qui s'achève, car les Républicains demeureront fidèles à leurs premiers principes en poursuivant leurs efforts. L'allure générale sera toutefois différente, ce qui justifie également la coupure. Le caractère des manœuvres se modifiera par suite du changement même survenu dans la situation de la France, comme par l'intervention de circonstances étrangères. D'autre part, et ceci aussi fournira un trait nouveau, les fautes intérieures qui n'avaient pas encore produit leur plein effet, finiront, comme il est fatal, par peser sur les affaires du dehors.