‹ D'une guerre à l'autreChapitre 3 sur 56 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

fut enseigné, ni faire abstraction de ce qui est survenu depuis un siècle ou deux, pour se mettre artificiellement dans l'état d'esprit d'un habitué de l'Œil de Bœuf apprenant Ja paix de Nimègue, ou d'un abonné aux Débats lisant les nouvelles du Congrès de Vérone. Pour confronter équitablement la diplomatie de la Troisième République avec celle de Louis XIV ou de la Restauration, reste dès lors une seule ressource : considérer les péripéties de notre temps sous le même angle et de Ja même manière que celles vielles de cent ou deux cents ans.

Mais la chose se peut-elle ? Au moment où ils surviennent les événements ne se placent pas d'eux-mêmes à leur plan : telle manifestation retentissante ou tel scandale éclatant demeureront sans conséquences, tandis qu'il en découlera, et de fort étendues, d'incidents tenus d'abord pour négligeables. Force est ainsi d'attendre avant de prononcer. Autre chose encore. La politique, et surtout l'étrangère, ne dédaigne point le mystère : bien des circonstances ne se découvrent que peu à peu, à mesure que les acteurs, ne s'estimant plus tenus au secret, se laissent aller aux confidences ; certaines se révèlent même seulement le jour où les papiers d'Etat deviennent accessibles aux chercheurs. Il est incontestable enfin que, pour l'époque contemporaine, les passions de l'heure risquent d'influencer les jugements. Beaucoup de raisons, et très diverses, appuient ainsi l'affirmation courante: un recul est nécessaire pour que l'historien puisse entreprendre son travail. ,

En principe, néanmoins, tout le passé humain, le plus proche comme le plus lointain, appartient légitimement à l'histoire. Entre l'apparition des premières données qui permettent à celle-ci de se substituer à la pré-histoire et l'heure qui vient de s'écouler, aucune borne ne se justifie en logique. L'historien est en droit d'intervenir chaque fois qu'il se sent capable d'établir des faits, de les classer dans le temps et de les relier entre eux. Même après plu-

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sieurs siècles écoulés, des événements qu'il soupçonne échappent à son emprise, faute de données suffisantes ; par contre, rien ne nous empêcherait souvent, si la chose en valait la peine, d'exposer historiquement et de façon définitive nos actes de la veille. En réalité la possibilité d'appliquer les méthodes circonscrit seule le domaine. Pour déterminer celui-ci, tout dépend et dans chaque cas, du but exact qu'on se propose et des conditions où l'on se trouve placé.

Si ce sont les quarante quatre premières années de la Troisième République que nous entendons considérer, les circonstances nous mettent dans une situation assez exceptionnelle. Suivie de l'effroyable tourmente dont nous sortons avec peine, la déclaration de guerre de 1914 a paru couper brutalement la chaîne des événements. Ce qui lui est antérieur recula soudain dans un lointain presque brumeux. Nos préoccupations d'alors, l'importance attachée à tel ou tel scandale, semblent désuètes, à peu près ridicules. Un lustre tout juste a passé et nous considérons des événements qui nous passionnaient avec le même détachement sceptique que des choses très anciennes. La guerre, d'autre part, a déterminé maintes indications sur les temps qui l'ont précédée. Les premières ont été fournies dès le début du conflit par l'attitude même que prenaient les diverses puissances. Puis chaque gouvernement voulut justifier sa conduite et compromettre ses adversaires, tandis que des ministres, encore au pouvoir ou déjà déchus, essayaient de dégager leur responsabilité ou de faire constater leurs succès. De là une série d indiscrétions ou de confidences et la succession des livres jaunes, bleus, verts, oranges, rouges et blancs. Ces publications officielles et les apologies privées ne nous ont évidemment pas tout appris. Nous demeurons incapables d'analyser les négociations de la Troisième République comme nous analysons les négociations plus anciennes, dont les

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