L'ÉQUILIBRE
Malgré l'importance des résultats obtenus pendant la première période de leur gouvernement, les républicains n'avaient donc pas réalisé pleinement leurs vues, puisque la sécurité ne se trouvait pas complètement assurée. Incapables d'abaisser la barrière dressée entre l'Allemagne et la France, ils n'étaient pas davantage parvenus à se garantir suffisamment contre l'Allemagne par le double moyen que suggérait Gambetta. Sans doute, l'entente conclue avec la Russie équivalait à une alliance. Mais les relations avec l'Angleterre, loin de tendre vers un rapprochement, s'étaient au contraire progressivemerit envenimées. Au différend fondamental, provoqué par les affaires d'Egypte s'ajoutait une série d'antagonismes coloniaux ; enfin, et précisément parce qu'il ne s'accordait pas avec nous, le ministère britannique, avait, dans plus d'un cas, recherché le concours de l'Allemagne. S'il devait en aller fréquemment ainsi, une sorte d'entente, au moins tacite, finirait par s'établir entre les gouvernements de Londres et de Berlin ; l'Angleterre se rangerait en fait du côté de la Triplice et, grâce à cet appoint, celle-ci prédominerait de nouveau complètement.
C'était un premier péril, et malgré l'appui de la Russie, la menace germanique ne pouvait être considérée comme entièrement écartée. Mais rien ne prouvait non plus que l'Angleterre
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n'accentuerait pas son hostilité coloniale, et, désireuse Je briser définitivement notre expansion, ne voudrait pas nous prendre directement à partie. A l'automne de 1892 deux conflits se révélaient ainsi possibles, contre lesquels la prudence commandait de se prémunir.
En un certain sens, ils s'excluaient d'ailleurs l'un l'autre. Si, pour donner libre cours à ses ambitions lointaines et maintenir son intransigeance en Egypte, la France acceptait un heurt avec l'Angleterre, il lui faudrait s'assurer de partenaires qui lui permissent de tenir le coup. Le concours de la Russie ne suffirait pas et d'autant moins que les intérêts russes étaient nuls dans les contrées qui fourniraient sans doute l'occasion du conllit. L'Allemagne, au contraire, s'occupait fort de l'Afrique où les visées anglaises et françaises s'opposaient le plus nettement. Son intervention serait ainsi assez aisée à pro\oquer et serait, en outre, particulièrement précieuse. Elle entraînerait celle de l'Autriche et de l'Italie, si bien que l'Angleterre, isolée en face de la France, de la Russie et de la Triplice, préférerait, sans doute, capituler plutôt que de recourir aux armes.
Mais une association avec l'Allemagne pouvait, soit froisser trop vivement des sentiments infiniment respectables, soit impliquer des renoncements inadmissibles. Si l'un de ces motifs généraux ou l'intervention de circonstances particulières empêchait de la réaliser, le danger continuerait d'être surtout en Lorraine et sur les Vosges. Pour y parer force serait alors de recourir à la seconde combinaison concevable, c'est à-dire de s'entendre avec l'Angleterre au lieu de la contrecarrer. Et ce pour deux motifs. D'abord parce qu'on ne serait plus en mesure de lui tenir eflicacement tête ; ensuite parce qu'il faudrait l'attirer à tout prix dans le camp Iranco-russe, tant pour l'empêcher de s'inféoder à la Triplice, que pour être certain de résister à celle-ci.
En analvsant les éléments de la situation de 1892, non pas tels sans doute que les saisissaient les contemporains, mais tels que nous les discernons maintenant, il apparaît donc que deux