‹ D'une guerre à l'autreChapitre 33 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I . — Le terrain de la rencontre. — II. La prise de position. — III. Le ministère Bourgeois. — IV. La mission Marchand.

Le

terrain de la rencontre

Contrairement à ce qu'on avait pu un instant espérer, la situation intérieure ne s'améliorait pas, et, durant les vingt mois qu'il nous faut considérer d'abord , — de septembre 1892 à mai 189A — la France connut des temps agités. Les gouvernants qui, comme Spuller, voulaient s'inspirer d'un « esprit nouveau » pour apaiser les querelles religieuses, ne rencontraient qu'un succès très relatif; d'autre part les anarchistes multipliaient les attentats et la liquidation de la Compagnie de Panama provoquait force incidents scandaleux ; enfin les « révélations » faites à ce propos, parfois aussi des manœuvres parlementaires dépourvues de toute logique, culbutaient brusquement les ministères, si bien que des cabinets successifs défilaient en bâte, sur un rythme déconcertant : M. Loubet s'étant retiré

au début de décembre 1892, M. Ribot forma un premier ministère, puis un second, le 1 1 janvier 189.°) ; M. Charles Dupuy lui succéda dès le 4 avril, mais, le 3 décembre, il cédait la place à M. Casimir Périer qui ne la garda que jusqu'au 3o mai suivant. Durant son premier et très bref ministère, M. Ribot prit lui-même le portefeuille des Affaires étrangères qui fut ensuit* attribué à M. Devclle, dans le second cabinet Ribot comme dans le cabinet Dupuy, et revint enfin à M. Casimir Périer.

Instabilité gouvernementale qui semblait procéder d'une incohérence foncière du régime ; affaire du Panama qui paraissait témoigner d'une profonde corruption des milieux politiques ; menées anarchistes, où l'on pouvait chercher les prodromes d'une poussée bassement révolutionnaire : autant de circonstances qui n'élaieut point pour favoriser le développement normal de la politique extérieure, sans compter que les ministres qui en avaient la charge directe ne s'imposaient point par une compétence notoire, exception faite bien entendu de M. Ribot : M. Develle était connu surtout pour sa sollicitude envers l'agriculture et M. Casimir Périer ne tirait son autorité diplomatique que des souvenirs attachés à son nom.

Mais le simple bon sens suffit dans bien des cas pour déterminer la route à suivre et des sous-ordres énergiques peuvent aussi compenser, pour un temps, les incertitudes de leurs chefs. L'incohérence parlementaire consistait en outre en ceci que les ministres ne succombaient pas par suite de divergences fondamentales entre leurs principes et ceux de la majorité. Le pouvoir demeurait aux mains d'un même parti, voire d'un même groupe. La chute d'un cabinet n'impliquait ainsi nulle évolution et d'autant moins que nous avons déjà vu que la Chambre ne pouvait prendre d'initiative véritable en matières étrangères, bien qu'elle contrecarrât parfois les négociations par des manifestations intempestives. On sait enfin tout ce qu'il y a de factice et de théâtral dans les scandales mis en scène au Parlement. Ceux du Panama ne pouvaient ébranler sérieusement le régime, encore que ses adversaires s'applid'une guerre a l'autre 12

«passent à les exploiter, et, de même, les menées anarchistes auraient prouvé quelque chose seulement si la terreur qu'elles inspiraient n'eut point donné aux gouvernants l'énergie nécessaire pour les combattre. Le phénomène que nous avons déjà constaté va donc se reproduire et un contraste s'accusera entre la politique intérieure et la politique extérieure, celleci ne participant point au désarroi de celle-là.

Des questions extérieures très diverse» s'imposaient à l'attention à l'automne de 1892. tl fallait de toute évidence resserrer les liens récents avec la Russie; surveiller aussi les affaires coloniales qui se compliquaient sur certains points : conclure les accords économiques qui, en échange de notre nouveau tarif minimum, nous assureraient des traitements de faveur ; enfin, ne pas perdre de vue l'Orient où des difficultés demeuraient toujours possibles, puisque les Cretois s'obstinaient à réclamer leur autonomie et que les Arméniens se lassaient d'être opprimés au mépris du traité de Berlin. Mais toutes les puissances, redoutant un conflit orientai, s'accordaient tacitement pour limiter leur action à l'échange de notes pondérées et de programmes anodins, d'où un prétendu concert dans lequel la France se bornait à tenir sa partie. D'un antre coté, les accords commerciaux conclus avec les Etats-Unis et le Canada en janvier 1898, puis avec la Russie le 17 juin, voire le rejet par la Chambre de l'accord passé avec la Suisse, montrent simplement les inconvénients du système adopté en 1892. Il est dès lors inutile d'insister ici sur les négociations commerciales comme il est inutile aussi, encore que pour d'autres motifs, d'entrer dans le détail des pourparlers orientaux. Pour apprécier la- marche générale de la politique extérieure durant les mois que nous examinons, il suffit ainsi de s'en tenir aux rapports avec la Russie et aux affaires coloniales.

Il semble que, dès la lin de 1892, le gouvernement français eût hâte de préciser définitivement la situation vis-à-vis de la

Russie, c'est-à-dire d'arriver à la ratification formelle, par les deux gouvernements, de la convention militaire qu'avaient signée les états-majors. Des difficultés surgirent toutefois, provoquées par nos affaires intérieures. Non point par les attentats anarchistes, car les mesures de défense que ceux-ci provoquaient donnaient, au contraire, confiance au Tzar toujours menacé par les nihilistes. Mais le bruit courait que l'ambassadeur de Russie dvait trouvé son profit dans les distributions d'argent du Panama. La chose eût-elle été prouvée que le sens commun commandait de n'en jamais parler. Des journalistes voulurent pourtant en entretenir leurs lecteurs et un député fut assez inconscient pour chercher dans ces prétendues informations un argument de tribune. Il n'en fallait pas plus pour éveiller des susceptibilités légitimes et rendre impossibles des conversations délicates. Avant d'entamer celles-ci force fut donc de clore d'abord l' incident en provoquant une sorte de désaveu parlementaire et les pourparlers ne s'engagèrent que dans l'été de 1890. Ils aboutirent dans les derniers jours de l'année. Le 27 ■décembre M. de (iiers informait l'ambassadeur de France que la convention militaire devait être désormais tenue pour définitivement adoptée. M. de Montebello répondait, au nom du gouvernement français, par une communication analogue. De ce fait l'entente politique de 1891 acquérait la valeur d'une alliance complète et formelle.

Tandis qu'il en allait de la sorte, une partie très serrée s'engageait en Afrique et des événements sérieux se déroulaient en Asie.

Au cours des années précédentes une situation assez paradoxale s'était établie en Indo-Chine, à notre détriment. Profitant de ce que nous n'avions pas expressément délimité nos possessions vers l'Ouest, abusant surtout de notre indolence, les Siamois franchissaient peu à peu le Mékong, en repoussant nos postes, et le moment approchait où, coupant l'Annam en deux, ils isoleraient la Cochinchine du Tonkin. Après avoir trop longtemps laissé faire, il devenait indispensable de réagir. Au

début de 189.0). M. Delcassé, qui s'installait au sous-secrétariat d'Etat des Colonies, adressa à M. de Lanessan, gouverneur général, des instructions précises et bientôt des opérations de police suffisamment énergiques commencèrent le refoulement des Siamois. En même temps, M. le Myre de Yilliers, député de Cochinchine, était envoyé en mission à Bangkok pour préparer un règlement diplomatique de la question.

Mais, sur ces entrefaites, des bâtiments de guerre français envoyés dans Ménam, comme l'autorisait un traité de i856, essuyèrent le feu des forts siamois. A la suite de cet acte d'hostilité caractérisée, un ultimatum fut immédiatement signifié, exigeant, outre les réparations indispensables, la reconnaissance du Mékong comme frontière de l'Annam. Les Siamois ne répondirent point dans le délai fixé, probablement parce qu'ilsescomptaient un secours. Le gouvernement britannique, où dominait Lord Roseberry, s'irritait en effet de notre activité coloniale et, désireux de nous réduire une bonne fois, songeait à trouver dans l'incident siamois le prétexte à une déclaration de guerre. Pour des motifs encore obscurs, peut-être dans le dessein irraisonné d'étaler sa puissance, l'empereur d'Allemagne, prévenu, signifia à la reine Victoria qu'il n'admettrait point une pareille agression. Cette intervention inattendue modifia les intentions des dirigeants anglais. Seulement, s'ils renonçaient à leurs desseins belliqueux, ils devaient souhaiter qu'un conflit armé avec le Siam ne permît pas à la France de formuler des revendications trop grandes et chercher, aussi à limiter par avance son champ d'action. Ainsi s'expliquerait la concommitance de deux faits : le 29 juillet, le Siam acceptait brusquement les conditions posées dans l'ultimatum ; le 3i, après des pourparlers très hâtifs, Lord Dufferin, ambassadeur à Paris, obtenait la signature de M. Develle au bas d'un protocole indiquant que les possessions de la France et de l'Angleterre en Indo-Chine seraient séparées par une « zone neutre », constituée au moyen de « sacrifices réciproques » , et dont les limites seraient déterminées « ultérieurement ».

Les choses étant à ce point, il fallait, pour liquider Les incidents indo-chinois : d'une part, fixer, d'accord avec l'Angleterre, les frontières de la zone-tampon ; d'autre part, consacrer par un traité formel l'arrangement intervenu avec le Siam.

Celte dernière tâche échut à Le Myre de Villiers. Elle n'alla pas sans difficulté car le gouvernement anglais, constamment informé, contestait, à Paris même, nos moindres prétentions. Le plénipotentiaire français dut signifier à Bangkok un nouvel ultimatum, en calculant le délai de réponse de telle sorte que le temps manquât pour consulter Londres. L'artifice réussit et, le 3 octobre 1893, un traité donna, dans l'ensemble, satisfaction à la France. Le Siam renonçait notamment à toutes prétentions sur la rive gauche du Mékong, et, par un surcroit de précautions dont l'avenir devait du reste révéler les inconvénients, se voyait interdire l'entretien d'aucune force militaire dans une zone de la rive droite.

Un point se trouvait réglé. Quand on en vint au second un obstacle se présenta. Les commissaires anglais et français désignés pour déterminer la fameuse « zone neutre », se déclaraient incapables d'accomplir leur œuvre. Le 20 novembre ils signaient un protocole pour constater l'insuffisance de leurs renseignements géographiques et la nécessité d'attendre le retour de missions envoyées sur les lieux. C'était évidemment un simple ajournement, mais il laissait en suspens, entre la France et l'Angleterre, une question qui pouvait fort bien devenir litigieuse.

En Afrique, pendant ce même temps, la France s'adonnait avec un renouveau d'activité aux entreprises précédemment engagées. Les opérations contre Behanzin aboutissaient ainsi, en décembre 1892, à la prise de possession du Dahomey qu'une loi de mars 1890 constituait en colonie. La lutte contre Samory continuait aussi dans la boucle du Niger. Plus à l'Est enfin, une série de missions établissaient notre influence dans des régions nouvelles. Le lieutenant Mizon poursuivait

l'exploration de la Bénoué. tandis que d'autres voyageurs, plusoù moins dirigés par Braz/.a, parcou raient la région de l'Oubanghi, ou bien encore rattachaient leurs itinéraires à ceux de Mi/on. pour relier, vers le Tchad, les territoires du Niger à ceux du Congo. De pareils travaux devaient logiquement conduire à des traités de délimitation. Deux seulement intervinrent alors : l'un avec la République de Libéria, le 8 décembre 1892 r l'autre avec l'Angleterre, le 12 juillet 1890. Encore ce dernier, traçant la frontière entre notre Cùte d'Ivoire et la Cote d'Or britannique, ne réglait-il qu'un point particulier et presque secondaire. Il ne s'occupait nullement des contrées où les visées des deux puissances s'opposaient le plus formellement et dans des conditions d'autant plus délicates que d'autres compétiteurs intervenaient aussi.

Sur la Bénoué. en effet, Mizon se trouvait en conflit avec les agents de la Compagnie à charte du Niger qui allaient bientôt jusqu'à saisir ses bateaux. Mais, dans la même région, l'Allemagne avançait également et, le 10 novembre 1890, elle signait avec l'Angleterre un traité qui étendait sa sphère d'influence entre le bassin du bas-Niger et le Bahr el Ghazal. Le roi Léopold, enfin, cherchait à pénétrer dans le bassin du Nil et, continuant aussi d'interpréter à sa guise le traité franco-congolais de 1S87. s'obstinait à pousser ses postes au-delà de l'Oubanghi. Les politiques congolaise, allemande et britannique s'accordaient ainsi pour comprimer le Congo français. Or, depuis d'assez longues années 00s efforts visaient au contraire à l'étendre jusqu'au Tchad, comme à lui assurer un éventuel débouché vers le Nil. Les manœuvres des puissances rivales posaient donc le même problème qu'avait posé en Indo-Chine l'attitude du Sian: à l'égard de l'^nnam : il fallait soit réagir fortement, soit abdiquer.

Ici encore le gouvernement opta pour l'énergie. Deux négociations furent rapidement engagées, l'une avec le roi LéopokL l'autre avec l'Allemagne. Cette dernière puissance semble s'être assez facilement prêtée à un arrangement et un traité du 10 mars

!*M)4 traça la frontière orientale au Cameroun entre la nier e! le Tchad : la France s'assurait l'accès au lac et limitait l'Allemagne vers l'Est. Ainsi borné du côté de la France comme il l'était du côté de l'Angleterre par la convention de novembre 1893, le Cameroun s'interposait désormais entre le Congo français et les territoires britanniques du Niger. Dès lors les dis eussions très âpres qui se poursuivaient vainement à Londres au sujet des entraves apportées aux travaux de Mizon cessaient d'intéresser l'avenir de notre Congo qui ne pouvait plus se relier au bassin du Niger que par le nord du Tchad. Cette situation, moins favorable que celle un instant escomptée, n'empêchait cependant pas la jonction rêvée. Il ne restait donc plus qu'à maintenir ouverte la route vers le Nil, c'est-à-dire à contenir définitivement l'Etat du Congo.

Les pourparlers essayés à cet effet, en 1892 et 1890. n'ayant pas abouti, une expédition s'organisait ostensiblement pour occuper militairement les territoires contestés. C'était une menace directe : avant de la mettre à exécution, et comptant sans doute sur son effet, le ministère français voulut une fois encore négocier. Mais les conversations entamées à Bruxelles, en avril 1*94, eurent le sort des précédentes : le roi Léopold persévéra dans son obstination. Elle semblait alors incompréhensible, dangereuse même, étant donné la fermeté de notre attitude. Maintenant elle s'explique sans peine : tandis qu'il discutait avec ses collègues français, le plénipotentiaire congolais avait par devers lui un traité signé par l'Angleterre.

La négociation avec la France une fois rompue, ce traité fut publié avec la fausse date du \f\ mai, destinée à le donner comme postérieur à la rupture ; à peu près dans le même temps, l'Angleterre faisait en outre connaître un autre accord conclu quelques semaines auparavant avec l'Italie. Cette dernière convention partageait le Harrar et confirmait des conventions de 1891 qui avaient placé l'Abyssinie entière dan^ la zone italienne. Quant au traité avec le Congo, il procurait à l'Angleterre, entre les lacs Tanganika et Albert, une bande suf-

lisante pour faire passer la ligne du Gap au Caire, tandis que le roi Léopold obtenait en retour deux avantages : pour lui personnellement la jouissance à bail, sa vie durant, du pays de Lado sur le Nil, et, pour l'Etat Indépendant, la cession, également à bail, d'une notable partie du Balir-el-Ghazal.

Bien que s'appliquant à des régions distinctes les deux actes témoignaient de vues identiques et pareilles à celles qu'avait déjà manilestées le traité anglo-allemand de 1893. Celui-ci avait poussé l'Allemagne vers le Bahr-el-Ghazal ; c'était là encore que la convention du i4 mai installait le roi Léopold. Les accords de 1891 et de mars 1894 attribuaient enfin à l'Italie l'arrière pays de la Somalie française. La tactique s'érigeait donc en système et deux de nos possessions, qu'il importait de développer, risquaient d'être à jamais encerclées. Distribuant des territoires à ses partenaires, l'Angleterre ne feignait pas simplement d'ignorer la France, elle visait à la contrecarrer. Comme au Siam, où l'année précédente nous avions en réalité lutté contre le gouvernement britannique, c'étaient les combinaisons de ce même gouvernement que nous voyions maintenant se dresser contre nous en Afrique et non les ambitions allemandes, italiennes ou congolaises qui ne leur servaient que de prétextes ou de prête noms.

Pareil fait méritait la plus sérieuse attention. L'alliance maintenant signée avec la Russie n'avait d'autre objet que de rétablir un équilibre en Europe. Les deux contractants ne témoignaient donc d'aucune intention belliqueuse ; la France notamment ne s'assurait nul Concours en vue d'une éventuelle revancbe : elle n'avait cberché et n'obtenait que des garanties qui lui assuraient une plus grande sécurité. Mais nous avons remarqué déjà que celle-ci ne pouvait être sauvegardée par le seul appui russe. La Triple Alliance ne cesserait de dominer que le jour où l'Angleterre prendrait également position contre

elle en se rapprochant des puissances qui s'unissaient pour la contrebalancer. Or, il n'en allait nullement de la sorte. L'activité coloniale dont témoignait la France et qui lui était indispensable puisqu'elle se résignait au statu qao européen, irritait profondément les hommes d'Etat britanniques et les incidents qui venaient de se dérouler en Afrique comme en Indo- Chine révélaient un véritable parti pris d'hostilité systématique.

Il ne suffit d'ailleurs pas de constater celle-ci. Les derniers accords africains que venait de passer le gouvernement britannique suggèrent une autre remarque. En concédant Y Vbyssinie à l'Italie, l'Angleterre la bornait vers l'ouest; le traité de novembre 1893, qui poussait l'Allemagne à l'est du Tchad, l'arrêtait, de même, aux contins de l'ancien Soudan égyptien ; enfin. le traité du i4 mai installait le roi Léopold dans le pays de Lado seulement pour la durée de sa vie, tandis qu'il abandonnait presque définitivement à l'Etat indépendant le Bahrel-Ghazal, seule voie qui permit à l'Afrique cquatoriale française d'atteindre les contrées du Haut-Nil.

Ces contrées semblaient dès lors réservées aux ambitions britanniques. Mais, dès i887, quand elle limita pour la première fois l'extension de l'Etat indépendant, la France avait marqué la velléité d'atteindre le Nil par l'Oubanghi et le Bahr-el-Ghazal. Le dessein s'était précisé depuis, à mesure que s'accentuait l'activité africaine, et il venait de s'affirmer très nettement, lors de la convention de mars 180,4, par la hâte mise à confiner l'Allemagne dans le Cameroun pour l'écarter de la route où la poussait l'Angleterre. Une opposition complète se révélait ainsi entre les vues de la France et celles de l'Angleterre, la première voulant accéder au Nil que la seconde prétendait s'attribuer, et c'était, en somme, venant s'ajouter à bien d'autres, un nouveau conflit colonial qui s'ouvrait.

Conflit colonial : évidemment. L'expression est pourtant trop restrictive. Tombé au pouvoir des madhistes, le Soudan égyptien n'en demeurait pas moins sous la souveraineté théorique du Khédive. Y contrecarrer les projets anglais, de quelque

façon que ce lui, revenait donc à discuter, implicitement ou explicitement, le rôle que l'Angleterre s'attribuait en Egypte : un sujet qu'à Londres on n'aimait guère voir aborder, et surtout par la France, puisque c'étaient nos récriminations à propos de l'Egypte, qui, depuis douze ans, envenimaient si facheusèment les relations entre les deux pays. On découvre dès lors l'importance du différend qui se dessiue. Aux Nouvelles Hébrides, à Terre-Neuve, en Indo-Cbine, clans l'Afrique Occidentale, des compromis semblent possibles : il n'en va pas de même ici. L'opposition est irréductible, car l'Angleterre ne laissera jamais bénévolement contester une situation qu'elle juge indispensable à la sécurité de son empire. Si les événements continuent à suivre le même cours, si l'antagonisme s'accentue, surtout si les hommes d'Etat français ne craignent point de se dresser contre la Grande-Bretagne, c'est la question du Nil qui, logiquement, déterminera le heurt.

On aperçoit aussi, du même coup, l'importance capitale que prenaient les tractations relatives à l'Afrique centrale, et qui se rattachaient toutes, plus ou moins directement, à cette question du Nil. Nous avons déjà vu les négociations coloniales, jadis considérées comme spécifiquement accessoires, s'introduirc peu à peu dans le domaine dit de la « grande politique. » ^ oici maintenant un pas nouveau. Après avoir simplement influé sur les relations entre les grandes puissances, de pareilles négociations vont les dominer. Un dessein jadis improvisé pour assurer un vague débouché à un territoire du centre africain aboutit à mettre directement en cause les rapports généraux entre 1' Angleterre et la France et pose même, par voie de con- >équence, tout le formidable problème de l'équilibre européen. Le fait fut, d'ailleurs, assez nettement saisi sur le moment même. On remarque, en effet, à cette époque, une main mise plus directe des services diplomatiques sur les affaires dont ils s'étaient auparavant occupés surtout à leur corps défendant, derniers pourparlers africains n'avaient pas été conduits par le- -euls spécialistes. On avait notamment vu M. Gabriel Ha-

notaux se rendre à Bruxelles, en avril i8<)4, pour contester au roi Léopold le droit de s'étendre vers le Nord. Or le fait d'avoir été, au Quai d'Orsay, sous-directeur des Protectorats, ne suffisait pas à lui donner une compétence complète ; les fonctions de directeur de la Commerciale, qu'il occupait maintenant, ne justifiaient pas non plus son intervention. Celle-ci s'expliquail seulement par l'influence grandissante qu'il exerçait sur l'ensemble de notre politique, comme par les vues personnelles qu'il avait déjà sur les affaires africaines, vues que révèlent certains détails des négociations et que les circonstances allaient bientôt lui permettre d'affirmer complètement. En effet, précisément au moment où nous sommes parvenus, c'est-à-dire à la fin de mai i8g4, la Chambre renversait le ministère Casimir Perier, M. Ch. Dupuy reprenait alors la Présidence du Conseil, et il confiait le portefeuille des Affaires étrangères précisément à M. Gabriel Hanotaux.

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