‹ D'une guerre à l'autreChapitre 35 sur 56 · II. — Le Mimsiiue Bourgeois · texte numérisé non relu

II. — Le Mimsiiue Bourgeois

Le 28 novembre 1895, M. Ribol était mis en minorité à la Chambre à propos d'incidents relatifs à la Compagnie des Chemins de fer du Sud. Le Président de la République faisait alors appel à M. Léon Bourgeois. Celui-ci songea d'abord à reprendre la formule en honneur quelques années plus tôt, en échafaudant une combinaison de concentration. Mais, entre autres modérés. M. Hanotaux refusa son concours. Les Affaires étrangères furent alors attribuées à M. Berthelot, les Colonies à M. Guevsse et, tout compte fait, le cabinet qui se présenta devant le Parlement, au début de novembre, fut parfaitement homogène, étant complètement radical. Sa déclaration annonça donc des réformes financières ou sociales auxquelles M. Ribot n'eut certainement pas souscrit à cette époque. Il fut ainsi manifeste qu'une fraction nouvelle du parti républicain s'installait au pouvoir, pour réaliser un programme nouveau, tout au moins à l'intérieur, ^enant aux questions extérieures, la déclaration parlait de la fidélité à l'alliance qui avait rétabli l'équilibre en Europe, puis assurait que la France allait poursuivre ir tous les points où elle en avait le devoir, le développement pacifique de son influence, de ses intérêts et de ses droits s . Or. c'étaient là des formules que le ministère précédent eût volontiers contresignées. On n'en pouvait, toutefois, déduire le cabinet se préparât à continuer simplement la politique étrangère de son prédécesseur. Les termes qu'il employait demeuraient dans un vague un peu flottant. Nulles précisions n'étaient données sur les affaires qui s'imposaient alors et qui

allaient absorber les efforts des nouveaux gouvernants : rien n'était dit des relations avec l'Angleterre, non plus que.de Madagascar ou des complications qui s'aggravaient en Orient.

Là, les réclamations réitérées de l'Europe avaient paru devoir enfin améliorer le sort des Arméniens. Mais l'iradé du •20 octobre iSq5, leur promettant des garanties, provoqua une vive effervescence parmi leurs adversaires musulmans qui, dès le mois de novembre, commencèrent à les massacrer. Les atrocités alors commises auraient largement justifié une action très énergique des puissances. Seulement, comme chacune d'elles craignait toujours de faire le jeu d'une rivale, toute idée •d'intervention isolée fut écartée d'un commun accord. Quant aux marches concertées et collectives auxquelles la France continuait de s'associer, elles turent, suivant l'usage, soigneusement mesurées et n'eurent, par conséquent, que leur succès habituel; en dépit de quelques mouvements des escadres, le Sultan se contenta de prendre acte des protestations, les massacres continuèrent et rien ne se trouva changé dans la situation générale.

Si la France persévérait ainsi, en Orient, dans la politique de prudence à laquelle elle était demeurée attachée durant toutes les années précédentes, à Madagascar, par contre, la conduite de M. Bourgeois différait sensiblement de celle qu'avait suivie -on prédécesseur : c'était même là ce qui l'avait empêché de s'assurer la collaboration de M. Hanotaux. Tout en considérant le traité du iel octobre i8q5 comme insuffisant, celui-ci demeurait néanmoins fidèle à son principe et ne concevait point d'autre régime que le protectorat. Cependant des hommes compétents en la matière, M. leMyre de Villiers, par exemple, affirmaient impossible d'obtenir jamais des Hovas l'exécution loyale de leurs engagements. De nombreux parlementaires ne cachaient pas non plus que les lourds sacrifices qu'avait entraînés l'expédition récente n'étaient pas suffisamment compensés par la simple confirmation des avantages stipulés 'dès i885. Ils entendaient que la France s'assurât désormais

dans l'île une situation complètement prééminente, situation qu'un simple protectorat ne procurait point et notamment parce qu'il laissait subsister tous les traités que les Hovas avaient naguère passés avec d'autres puissances. Le cabinet Bourgeois adopta cette façon de voir. Dès le 27 novembre, M. Berthelot annonçait à la Chambre la « prise de possession » de Madagascar ; quelques jours plus tard, le 1 1 décembre, un décret retirait du ministère des Affaires étrangères, chargé de l'administration des protectorats, la connaissance des affaires de l'île pour la transférer au ministère des Colonies ; le 18 janvier 1896 enfin, M. Laroche, qui venait d'être nommé gouverneur général, faisait signer à la reine un acte unilatéral qui reconnaissait notre « prise de possession » . L'état de choses ainsi créé demeurait difficile à définir, car cette prise de possession n'était point, parait-il, une annexion. Un seul fait se trouvait établi et qui était d'ailleurs le plus caractéristique : le protectorat avait vécu.

Mais les acrobaties juridiques auxquelles le ministère se livrait à propos de Madagascar ou la prudence très sage, encore que peu chevaleresque, dont il faisait preuve en Orient, demeuraient somme toute assez secondaires. Dans l'héritage qu'il avait recueilli de ses prédécesseurs, la question des rapports avec l'Angleterre et celle des rapports avec l'Allemagne tenaient une place autrement importante.

Touchant l'Allemagne, une occasion s'offrit bientôt de prendre assez nettement position. Guillaume II qui commençait à se poser en souverain pontife du germanisme s'inquiétait de l'hostilité que les autorités britanniques du Sud africain témoignaient à l'égard des républiques hollandaises. Vers la fin* de i8q5 son ministre des Affaires étrangères attirait donc l'attention du gouvernement anglais sur certains préparatifs suspects et quand le docteur Jameson se fut lancé, le 3o décembre, dans sa singulière équipée, il résolut incontinent de manifester. Il eut toutefois préféré ne le pas faire seul. Dès le i,r janvier donc l'ambassadeur de France à Berlin se vit tàler au sujet d'une

éventuelle entente franco-allemande qui garantirait l'indépendance des Etats boers. La suggestion était extrêmement imprécise ; des conférences supplémentaires en restreignirent en outre immédiatement la portée, en spécifiant qu'un accord contre l'Angleterre ne saurait viser aucune question fondamentale, comme celles d'Orient ou d'Egypte. Une réponse vint paraît-il de Paris, mais très vague. La conversation tomba dès lors d'ellemême, et l'empereur ne s'inquiéta pas de nous pour lancer son fameux télégramme au Président Krùger, L'incident n'eut donc nulle suite. Peut-être n'en est-il pour cela pas moins caractéristique, plus même que ne semblent l'admettre les publicistes qui l'ont rapporté. Le gouvernement français avait clairement montré, en effet, qu'il se souciait peu d'entrer en conversation particulière avec l'Allemagne et surtout de se liguer avec elle contre l'Angleterre.

Des pourparlers se" poursuivaient d'ailleurs avec cette dernière, et la moindre manifestation hostile aurait évidemment compromis leur succès qu'on souhaitait au contraire assurer. Ce fut chose faite le i,5 janvier 1896. Par un accord intervenu à cette date les deux gouvernements décidèrent d'abord de nommer des commissaires pour délimiter les possessions françaises et anglaises du Bas-Niger, et réglèrent, d'autre part, la question plus complexe encore de l'Indo-Chine en utilisant les travaux des missions dont nous avons vu l'envoi à la suite de l'arrangement de i8o3. Au Nord de la péninsule, le Tonkin et la Birmanie étaient respectivement poussés jusqu'au Mékong ; nulle trace dans cette région de l'Etal-tampon que devaient constituer des sacrifices réciproques. Par contre, plus au Sud, le Siam formerait une zone neutre, tout au moins dans sa partie centrale où les deux puissances s'engageaient à ne point pénétrer. Enfin, pour mettre un terme au système de concurrence que révélaient les dernières conventions que chacune d'elles avait passées avec la Chine, il fut entendu qu'à l'avenir, Jes avantages obtenus par l'une s'étendraient à l'autre.

Cet accord du 10 janvier provoqua dans le Parlement fran-

çais des critiques très vives. Elles n'étaient pas complètement justifiées. Tout compte fait, un équilibre à peu près suffisant se trouvait établi en Indo-Chine, sans entraîner pour la France l'abandon d'aucun intérêt essentiel. Il s'en. fallait toutefois que l'arrangement eût toute la portée que lui paraissait attribuer te ministre des Affaires étrangères dans ses déclarations qui le présentaient comme une sorte de règlement général. En effet, si la question d'ïndo-Chine se trouvait résolue, celle du Niger n'était que posée; enfin et surtout, celle du Haut-Nil, dont nous avons vu l'importance primordiale, n'était même pas mentionnée.

Or, au sujet du Haut-Nil, des actes intervenaient sans délai qui accentuaient encore l'antagonisme. Le if\ février 1896, le ministère des Colonies, cédant probablement à la pression que les services du Quai d'Orsay avaient exercée, confiait au capitaine Marchand la mission par lui sollicitée et le chargeait d'aller s'installer sur le Nil. L'Angleterre riposta. Lorsque, quelques années auparavant, elle avait commencé de songer à reconquérir le Soudan, elle comptait sur la coopération des Italiens qui cherchaient à dominer 1' \byssinie. Mais voici que, le 10' mars 1896, survenait la détaite d'Adoua qui brisait les espérances italiennes et les empêchait d'assister les Anglais. Ceux-ci se trouvaient donc dans des conditions peu favorables pour agir. Ils n'hésitèrent cependant pas : le 12 mars, le général Kitchener recevait l'ordre de reprendre la marche vers Dongola. Le prétexte invoqué était la nécessité de prendre des précautions militaires à la suite de la victoire des Abyssins ; la raison vraie, le désir de ne point se laisser devancer par la mission Marchand.

Cette expédition était à peine décidée qu'elle souleva une première contestation internationale. Les Anglais entendaient faire supporter une partie des frais à la Caisse de la Dette égyptienne. Les commi>saires français et les russes leur en contestèrent le droit et le litige se trouva régulièrement soumis aux tribunaux où la thèse française devait finir par l'emporter. Elle était juridiquement très solide, mais politiquement, par contre, peu

adroite. Mettre les dépenses à la charge directe de la Grande- Bretagne procurerait évidemment à celle-ci certains titres à la possession des territoires dont elle désirait assurer la conquête.

Qu'il s'agisse de détails comme celui-là ou du fond même de l'affaire, l'attitude du gouvernement français est d'ailleurs constamment difficile à comprendre. Bonne ou mauvaise dans son principe, la mission Marchand se rattachait à un plan d'ensemhle et celui-ci prévoyait une entente avec des tierces puissances, qui permettrait seule de vider à l'amiable la querelle depuis si longtemps pendante avec l'Angleterre. Or, le cabinet Bourgeois faisait le pas décisif qui rendait le conflit inévitable, précisément au moment où il manifestait l'intention de ne pas se rapprocher étroitement de l'Allemagne dont le concours serait indispensable. La chose se peut cependant expliquer et surtout si l'on veut tenir compte d'un fait dont nous aurons à relever par la suite certaines conséquences déplorables. Il est incontestable que le gouvernement de la République perdait constamment de sa cohésion. Ni le Président du Conseil, qui ne consultait pas ses collaborateurs, ni le Conseil des Ministres, où l'on ne délibérait guère, n'assuraient une suffisante coordination entre les travaux des divers départements ministériels. Chacun de ceux-ci expédiait ses propres affaires sans se soucier du département voisin, au gré des idées de son chef momentané, qui, lui-même, subissait au besoin des influences du dehors, parlementaires ou autres. Au temps où les Affaires étrangères souhaitaient le départ du capitaine Marchand, les Colonies opposaient une résistance obstinée. Mais voici que M. Gueysse adoptait une opinion opposée à celle de son prédécesseur M. Chautemps : la mission était alors décidée au pavillon de Flore, el personne ne remarquait qu'elle ne s'accordait plus avec les vues momentanément en honneur au Quai d'Orsay.

Incohérence lamentable et qui révèle une des plaies profondes de notre système gouvernemental. Par une conséquence paradoxale, elle se trouva toutefois, dans l'espèce, assurer la conti-

204 LE CONFLIT AVEC l/ ANGLETERRE

nuité d'une politique. Le cabinet Bourgeois-Berthelot ne s'était évidemment pas borné à poursuivre celle du Cabinet précédent. A Madagascar, par evemple, il avait pris une attitude plus accentuée et il avait également manifesté à l'égard de l'Allemagne des intentions sensiblement différentes. Par contre, la tradition avait été fidèlement gardée en Orient, l'accord passé le i5 janvier avec l'Angleterre ne dérangeait aucune des combinaisons antérieures, enfin et surtout la mission Marchand était mise en route. J'ai trop insisté sur l'importance de cette mission pour qu'il soit nécessaire d'y revenir encore. Elle devait permettre d'acculer l'Angleterre à l'explication décisive que souhaitait M. Hanotaux. D'autre part, une nouvelle occasion, et peut-être meilleure que l'affaire boer, se pourrait rencontrer encore pour engager avec l'Allemagne des conversations qui conduiraient à un rapprocbement. Tout compte fait, ou ne saurait donc prétendre que sa politique eût été réellement compromise pendant les six mois où il avait été tenu à l'écart des affaires et il allait ainsi se trouver être en mesure de la reprendre dès son retour au pouvoir. L'événement se produisit le 29 avril 1896. A cette date, en effet, M. Méline, qui remplaçait M. Bourgeois à la Présidence du Conseil, lui confiait à nouveau les Affaires étrangères, tandis que M. \ndré Lebon prenait possession du ministère des Colonies.

Lors de l'avènement du cabinet Méline, le capitaine Marchand était encore en France mais la majeure partie de sa mission se trouvait déjà au Gabon. De ce fait, l'entreprise pouvait sembler trop engagée' pour ftqu'on l'abandonnât. Personne ne

paraît d'ailleurs avoir songe à rien de pareil, ce qui confirmerait que les vues du gouvernement nouveau s'accordaient bien sur ce point, avec celles de son prédécesseur. Des instructions complémentaires furent simplement rédigées qui, sans révoquer aucunement celles de M. Gueysse, insistèrent sur ce qu'il ne s'agissait nullement d'une expédition de conquête. Et comme la liaison entre les Colonies et les ViTaires étrangères était alors parfaite, nous sommes assurés que de telles instructions avaient l'entière approbation de M. Hanotaux.

Tandis que la mission Marchand se mettait définitivement en marche, des dispositions étaient prises pour faciliter indirectement sa tâche, comme pour accroître éventuellement son succès. L'Italie, dégoûtée de la mégalomanie coloniale par la défaite d'Adoua, entendait limiter provisoirement ses ambitions lointaines et renoncer notamment à dominer l'Abyssinie, dût-elle même y laisser le champ libre à des rivaux. D'un autre côté, le ministère îludini voulait rompre aussi avec les procédés hargneux de Grispi et renouer des relations suffisamment cordiales avec la France. Celle-ci pouvait dès lors, sans risquer nulles complications, accueillir désormais les avances que le négus lui prodiguait depuis quelque temps déjà. Le cabinet Bourgeois semble y avoir songé ; l'idée fut, en tout cas, adoptée par le cabinet Méline qui la précisa et, bientôt, lui donna corps. Des négociations s'engagèrent au début de l'été de 1896. Un envoyé spécial fut chargé de se rendre à Addis-Ababa où il devait régler les relations commerciales et assurer la construction d'un chemin de fer aboutissant à Djibouti. Mais quelque sérieux que fussent ces avantages purement locaux, ils ne semblèrent point suffisants. Le gouvernement français, montrant qu'il savait coordonner ses efforts, profita des bonnes dispositions de Ménélik pour l'associer, en quelque sorte, à la réalisation du grand dessein dont l'exécution commençait. Une mission fut donc organisée, qui reçut Tordre de monter de ïadjourah en Abyssinie, d'où, grâce à l'assitance du négus, elle redescendrait vers le Nil pour rejoindre Marchand. Des forces françaises opéreraient ainsi la jonction

en Ire nos établissements delà Mer Rouge et ceux de l'Océan Atlantique. Mais est-ce à dire qu'il s'agît d'arriver à posséder directement une bande de territoires traversant l'Afrique départ en part ; de réaliser, en un mot, de l'Ouest à l'Est, ce que l'Angleterre prétendait faire du Sud au Nord quand elle s'évertuait à relier le Cap au Caire:3 Quelques-uns de no- coloniaux exaltés caressaient un tel dessein. Croire qu'il entrât dans les vues arrêtées du Gouvernement, conduirait toutefois à une erreur grave : ce serait méconnaître le caractère essentiel de l'expédition Marchand à qui la mission d'Abyssinie devait fournir simplement un appui. Je l'ai indiqué déjà. Conçue en dehors du ministère des Colonies, imposée aux services coloniaux qui. jusqu'à la décision définitive, multiplièrent les objections, la mission Marchand n'était pas une entreprise coloniale. Certaines des négociations avec le négus, dont je viens de dire un mot, visaient au progrès du trafic dans nos établissements de la Mer Bouge. D'autres opérations alors également en cours et sur lesquelles je reviendrai dans un instant, tendaient à développer notre domaine de l'Ouest africain. Mais qu'elle dût s'effectuer par TOuestou par l'Est, ou par les deux cotés à la lois, l'installation sur le Nil, telle qu'on la concevait alors, n'avait pour objet ni l'annexion d'un territoire, ni l'ouverture de débouchés économiques : en 1896, lorsque la mission Marchand fut confirmée par le cabinet Méline, comme lorsqu'elle avait été imaginée en isl)5, il s'agissait de trancher la question d'Egypte et de mettre sur un nouveau pied nos relations avec l'Angleterre.

Un tel moyen employé pour un pareil dessein, marquait d'ailleurs, dans les méthodes de notre diplomatie, la suite d'une évolution dont nous avons déjà constaté le début. Nous avons vu les affaires extra-européennes, traditionnellement tenues pour accessoires et subordonnées, acquérir droit de cité dans le do-* mai ne de la haute politique. Peu à peu. des négociations de plus en plus importantes se sont engagées qui portaient exclusivement sur des territoires lointains; puis des accords, qui ne portaient aussi que sur de tels territoires, sont intervenus pour

marquer les nuances successives des rapports entre grands Etats. Mai? voici maintenant tout autre clio^e. Lue mission est lancée à travers l'Afrique pour servir de pivot à une large manœuvre de politique générale et cela non point à l'instigation des spécialistes coloniaux qui, au contraire, protestent, mais par la volonté des dirigeants de la diplomatie. Celle-ci va donc bien décidément amplifier ses méthodes, comme elle avait dû élargir graduellement son champ d'action. Après avoir d'abord subi les questions coloniales, après s'être ensuite contentée de les régler, elle entreprend maintenant de s'en servir, et pour résoudre les problèmes les plus délicats de l'équilibre européen.

Le départ de la mission Marchand engageait une partie aux vastes conséquences. Mais du jour où elle s'enfonçait dans les profondeurs de l'Afrique, les jeux étaient irrémédiablement faits. Le gouvernement français pouvait encore essayer de se mettre en mains quelques atouts supplémentaires pour les jeter sur table quand viendrait l'instant d'abattre les cartes : il n'était plus en mesure d'influencer sérieusement le cours fatal des choses. La question du Haut-Nil, fondamentale puisqu'elle était devenue un aspect de la question d'Egypte, allait donc rester dans une sorte de pénombre. On y penserait peut-être, mais nul n'en parlerait, durant les longs mois où la petite colonne française devait lutter contre les embûches des forêts malsaines et les traîtrises des marécages, tandis que l'importante armée anglo-égyptienne remontait irrésistiblement le Nil. Du printemps de 1896 à l'été de 1898, l attention allait ainsi se concontrer officiellement sur d'autres théâtres et, pour rendre rapidement compte de la politique étrangère au cours de ces deux années, ce sont ceux-là seulement qu'il faut considérer.

Mais pour le faire comme il convient, ce n'est d'ailleurs pas exclusivement des affaires extérieures qu'il y a lieu de parler. Celles ci se trouveraient trop complètement détachées de leur

cadre si l'on ne mentionnait pas au moins quelques-uns des événements survenus alors à l'intérieur du pays. Justement convaincu qu'une armée très solide demeurerait toujours la meillleure des sauvegardes, le cabinet Méline entendit doter notre artillerie d'un canon infiniment supérieur à tous ceux: alors en usage. Et la construction du fameux 7 5 fut décidée. La France allait s'assurer une sérieuse avance sur ses adversaires éventuels et d'autant plus certaine que ceux-ci l'ignoreraient longtemps. Les ministres comprirent en effet l'importance qu'avaient, en pareille matière, les décisions rapides et le secret. Ils osèrent donc couper court aux interminables délibérations préparatoires et engager leur responsabilité personnelle en renonçant à s'abriter derrière des votes du Parlement. Une entreprise importante fut ainsi heureusement engagée en dehors de toutes les voies régulières. Elle pouvait, le cas échéant, influer profondément sur notre politique en nous donnant, visà-vis de l'étranger, une assurance plus grande, et personne dans le public ne s'en douta. L'attention des masses se trouvait, en outre, entièrement absorbée par des événements d'un autre genre et dont les conséquences risquaient d'être bien différentes. Une nouvelle ère de scandales s'ouvrait. Ce fut d'abord, vers le printemps de 1896, une reprise de l'affaire du Panama qui éclaboussa derechef quelques hommes politiques. Puis, bientôt après et surtout, surgit la formidable ((Affaire » . Dès l'été de 1896 des doutes vinrent à certains sur la régularité comme sur la justice de la condamnation qu'un conseil de guerre avait prononcée, en décembre 189/4, contre le capitaine Dreylus Mais au lieu de procéder immédiatement à des enquêtes normales qui eussent conduit, soit à la confirmation de la sentence, soit à sa revision, l'administration militaire préféra se lancer dans un maquis de manœuvres étranges, tandis qu'une partie du public, galvanisée par de savantes campagnes de presse, se livrait à des manifestations outrancières qui provoquaient, suivant l'usage, de nos moins violentes contre-manifestations. Découvertes périodiques de documents vrais ou faux, révélations véridiques ou

mensongères, publications de pamphlets et procès de presse, à partir de l'automne de 1897, presque chaque semaine vit surgir un incident qui venait alimenter les passions frémissantes et augmenter l'agitation. Celle-ci atteignit ainsi un paroxysme dont les générations futures auront peinera se faire une idée. Inutile d'ailleurs de préciser ses divers aspects. Il importe, par contre, de noter son ellet au dehors. De l'autre côté des frontières les nations et leurs gouvernements étaient dûment fondés à considérer la France comme atteinte d'une irrémédiable folie : son peuple scindé en deux et ses dirigeants débordés, elle semblait se décomposer si vite qu'un jour viendrait bientôt où chacun pourrait la traiter comme une quantité négligeable et prendre a son égard toutes les libertés qu'il souhaiterait. Et force est de reconnaître que pareil jugement ne péchait que par un point. 11 tenait pour définitivement acquis des faits provisoires. Cette fois encore il s'agissait simplement d'une crise. Bien qu'elle fût infiniment plus grave que les précédentes et dut laisser des plaies plus longues à cicatriser, le pays lentement et péniblement finirait par se relever. Mais aux temps tumultueux du « bordereau »,du « petit bleu », des « femmes voilées » et des experts en écritures, pareille guérison était vraiment impossible à prévoir. Les polémiques mettaient en cause les principes fondamentaux de tout gouvernement et c'étaient les assises mêmes de l'ordre politique ou social qui se trouvaient ébranlées. De là un fléchissement moral qui faisait plus que compenser l'accroissement des forces matérielles que préparait la réfection de l'outillage militaire. Le pays était indubitablement affaibli, et, partant, pou en état de tenir victorieusement tête au dehors.

Heureusement, nulle complication fatale ne survint, en dépit de quelques incidents graves, notamment en Orient. Tandis que les massacres d'Arméniens devenaient décidément chroniques, l'effervescence s'accentuait en Crète, malgré les projets de réorganisation/les promesses plus ou moins sincères du Sultan et les conseils édulcorés 'des puissances. Bientôt* d'ailleurs l'agitation s'étendait en dehors de l'île. Les Grecs du royaume se jugeaient d'une guerre a l'autre 14

obligés de soutenir leurs frères de race. Ce furent d'abord des manifestations de sympathie, puis vinrent des envois de volontaires^ enfin le gouvernement royal entra délibérément en scène et, en avril 1S97, il déclarait la guerre à la Turquie. Comme d'ordinaire les autres Etats balkaniques songèrent à profiter de l'occasion pour faire valoir aussi leurs revendications et une conflagration générale parut sur le point d'éclater. Le conflit se localisa toutefois. Quelques concessions de la Turquie apaisèrent les Bulgares comme les Serbes et la campagne tourna rapidement au désastre pour l'armée hellénique. Les puissances, qui n'avaient d'ailleurs pas cessé de prodiguer les conseils, s'employèrent à faciliter la paix, tout en essayant d'établir en Crète un état de choses acceptable. Elle n'y parvinrent naturellement pas et d'autant moins que leurs vues différaient. Leurs démarches furent donc tour à tour collectives ou séparées; leur concert se rompit ou se renoua. Mais ce n'étaient plus là que jeux de chancellerie qui se pouvaient prolonger sans nul inconvénient. Inutile de préciser lapait exacte qu'y prenait la France. Les affaires orientales, dont il faut périodiquement parler ne serait-ce que pour marquer leur continuité, n'étaient décidément plus, à cette époque, un facteur déterminant dans les combinaisons européennes. Il suffit donc de constater que, de i 896 à l'été de 1S98, elles ne mirent pas en péril la paix générale et n'apportèrent nul élément nouveau dans le développement de la politique française.

Plus caractéristiques sont les faits à relever en Extrême- Orient, puis en Afrique.

En Extrême-Orient, l'état de l'Indo-Chine se révélait, en js<;f>, peu satisfaisant. Le développement économique ne se poursuivait point, les déficits budgétaires étaient chroniques, et, au dire de certains, la sécurité intérieure compromise. Une étude attentive de la situation s'imposait, en même temps qu'une direction très ferme. Sans doute pour assurer celle-ci, M. Paul Doumer fut nommé gouverneur général. Trois points retinrent immédiatement son attention : l'organisation véritable

du gouvernement général qui n'existait guère que de nom, le rétablissement de l'équilibre financier, enfin la complète mise en valeur de ces pays. Cette dernière impliquait un ensemble de grands travaux dont le programme fut bientôt arrêté. On v voyait figurer naturellement la construction de cbemins de fer, et non point seulement sur le territoire français. Pour assurer les avantages souhaités, les lignes du Tonkin devraient nécessairement être prolongées jusqu'au iunnan,car l'exploitation des provinces chinoises du Sud continuait d'être considérée comme un appoint nécessaire au développement de l'Indo-Chine. Et c'est ainsi que, pour travailler activement aux progrès de celle-ci, force devenait de donner une attention très spéciale aux rapports avec la Chine.

Il le fallait d'autant plus que d'autres puissances se mettaient en devoir de distancer la France. L'Angleterre se montrait froissée de notre accord commercial du 20 juin 189."), qui n'était cependant qu'un pendant à son traité de 189^, et répliquait à son tour en augmentant ses avantages. De là un nouvel arrangement anglo-chinois conclu le f\ février 1897 ■ ^ stipulait une rectification de frontières et interdisait aussi à la Chine d'aliéner les territoires de la rive droite du Mékong, limitrophes de la Birmanie, sans' le consentement du gouvernement britannique. Au dire d'un publiciste anglais, un coin se trouvait enfoncé dans les provinces chinoises et une voie ouverte vers le 1 unnan que convoitait la France. A cette époque, en outre, les chemins de fer chinois, dont on parlait depuis longtemps, semblaient sur le point de devenir enfin une réalité et les puissances s'en devaient préoccuper, soit pour participer à leur construction, soit pour préparer la jonction avec leurs propres lignes. La France ne négligea ni l'une ni l'autre chose. Elle rappela les droits que lui donnait son traité de 1880 pour les fournituresde matériel, elleestima, en outre, l'occasion propice pour obtenir formellement le prolongement des chemins de fer tonkinois dans le Yunnan, ce prolongement pouvant d'ailleurs former compensation aux avantages particuliers que l'Angle-

terre venait d'oblenir sur la frontière birmane. Mais l'Angleterre avait aussi garanti cetle frontière en exigeant de la .Chine la promesse de ne pas céder à des tiers les régions voisines. Elle avait ainsi donné un exemple. La France entendit le suivre, -ans renoncer, bien entendu, à l'obtention d'avantages plus directs. Elle obtint ainsi, le i5 mars 1897, nne déclaration de la Chine qui s'engageait à ne pas aliéner l'île de llaïnan ; puis, d'avril à juin, la concession d'un chemin de fer entre le Tonkin et ^ unnan-Fou et l'assurance que des Français seraient employés pour la mise en valeur des mines du Kouang-Si, du Kouang-Touiig et du Aunnan.

Mais, sur ces entrefaites, intervenait un incident d'ordre tout différent. Accentuant les ambitions déjà révélées lors du traité de Shimonoseki, l'Allemagne profita de troubles locaux pour débarquer, en novembre 1897, dans la baie de kiao-Tchéou ; puis, le G mars 1898, elle se fit donner à bail par la Chine la ville même et ses environs. Les autres puissances s'émurent, et, toujours soucieuses de maintenir une sorte d'équilibre, voulurent aussi prendre pied dans l'empire chinois. En Russie mil son dévolu sur Port-Arthur qu'elleoccupa en décembre 1897 et prit à bail en mars 1898 ; l'Angleterre jeta le sien sur Weï-Hai- Wei qu'elle se fit concéder le 2 avril. Ce ne fut pas tout. L'Angleterre encore, étendant l'application du système qu'elle avait inauguré sur la frontière birmane, obtint de la Chine l'engagement de ne pas aliéner la vallée du Yang-Tseu. Le Japon agit de même pour le Fou-kien. En somme certaines puissances cherchaient à se réserver des sortes de zones d'influences et les mêmes, ou d'autres, s'assuraient des avantages territoriaux immédiats. La France estima très sagement que, pour ne se point laisser diminuer, il lui fallait suivre le double exemple ainsi donné. Elle s'installa à lvouang-Tchéou-Ouang sans attendre le bail qui intervint un peu plus tard, et elle obtint en outre, le 10 avril 1898, une déclaration complétant celle qui, l'année précédente, avait visé l'île de Haïnan : la Chine s'engageait cette fois à ne pas se défaire de ses provinces voisines du Tonkin.

Si nous nous transportons maintenant en Afrique, inutile de revenir sur les affaires d'Abyssiniè, déjà mentionnées à propos de la mission Marchand ; restent dès lors à considérer seulement : Madagascar, la Tunisie et le bassin du Niger.

A Madagascar, il s'agit d'abord de régler les rapports de l'île avec l'étranger. Malgré la « prise de possession » dûment signifiée par le cabinet Bourgeois, l'Vngleterre notamment et les Etals-Unis prétondaient conserver tous les droits qu'ils tenaient de traités conclus jadis avec les Hovas. Le gouvernement français refusait naturellement de l'admettre. Mais en poursuivant les pourparlers commencés par son prédécesseur, le ministère Méline jugea bon d'accentuer l'attitude prise et de mieux préciser la situation nouvelle en opposant à ses interlocuteurs un fait irrévocable. De là, dès le 3o mai i896, le dépôt d'un projet qui, rapidement voté parles Chambres, devint la loi du 6 août. Elle prononçait formellement l'annexion. Désormais donc les puissances pouvaient seulement réclamer pour leurs ressortissants le traitement que les traités passés avec la France leur assuraient en territoire français.

Bien toutefois n'était changé à l'intérieur de l'île; ie pouvoir do la reine y subsistait et l'autorité du résident général demeurait toujours précaire. Bientôt d'ailleurs des "indices nombreux firent prévoir une insurrection générale. Le ministre des Colonies profora très sagement la prévenir et sut également choisir le chef capable de mener la tâche à bien. Le général G al lien i, qui arriva sur les lieux en septembre 1896, prit aussitôt des mesures énergiques. De sa propre initiative il déposa la reine, en février 189", ce qui conduisit à transformer son titre de résident en celui de gouverneur ; il dirigea aussi une série d'opérations militaires contre les rebelles. Grâce à sa fermeté très adroite, grâce aussi à l'appui qu'il trouvait à Paris, la situation s'améliora vite: au printemps de 1898 elle n'était pas encore satisfaisante, mais, du moins, n'inspirait plus d'inquiétudes.

Pour Tunis quelques mots suffiront. Bien que le protectorat

donnât, clans l'ensemble, des résultats excellents, beaucoup de personnes jugeaient que la France n'en retirait pas des profits suffisants. Les protectionnistes qui avaient fait aboutir la réforme douanière de 1S92, réclamaient, à l'entrée dans la Régence, un traitement préférentiel pour nos produits. La cbose était impossible tant que subsisteraient les traités de commerce conclus naguère par les beys et qui tous contenaient la clause de la nation la plus favorisée. Gomme ils ne venaient point encore à expiration, le gouvernement français entreprit de négocier leur dénonciation . Il réussit auprès de tous les signataires, même auprès de l'Angleterre et de l'Italie, cette dernière soucieuse de nous témoigner sa cordialité.

En Afrique occidentale enfin, les opérations locales avaient subi un temps d'arrêt à la suite de la convention franco-anglaise de janvier 1896. Vers la fin de la même année, une politique plus active fut reprise, visant à faire respecter nos droits anciens comme à nous en assurer de nouveaux. Des missions, partant du Dahomey et du Sénégal, convergèrent pour assurer ainsi la jonction entre nos diverses colonies. Restait à consacrer diplomatiquement le résultat qu'elles avaient obtenu. Une convention signée avec l'Allemagne, le 23 juillet 1897, limita le Togoland vers le Nord. Avec l'Angleterre des négociations, ébauchées dès la fin de 1896, lurent reprises en septembre 1897 e^ aboutirent le i4 juin 1898. La convention alors conclue limitait, également vers le Nord, la Cote de l'Or et la Nigeria, puis précisait en outre, en la rectifiant, la fameuse ligne Say-Baroua qu'avait fixée l'accord d'août 1890. L'œuvre ébauchée à cette dernière date se trouvait ainsi complétée. Malgré des enclaves étrangères souvent considérables, parfois très gênantes, mais désormais incapables de s'étendre, l'Afrique occidentale française formait un tout compact et dont nulle partie essentielle ne nous pouvait plus être contestée.

Le résultat était considérable. La même épithète convient à ceux d'ordres divers obtenus dans le même temps en Tunisie, à Madagascar, en Abv.^inieet en Extrême-Orient. Nulle part la

France ne s'était efïacée, pas même dans l'Orient méditerranéen où elle avait simplement continué ses traditions prudentes, et, partout où l'occasion s'était offerte de revendiquer des droits ou de maintenir l'équilibre, elle avait su s'assurer des avantages sérieux.

Il s'en fallait cependant que ceux-ci fussent complets. Toutes les questions pendantes ne se trouvaient pas réglées au début de l'été de 189N. La plus grave subsistait. La convention de délimitation qui venait d'être signée avec l'Angleterre ne disait rien des territoires à l'est du Tchad, si bien que le problème du Haut-Nil demeurait réservé. La mission Marchand avait été chargée de le poser brutalement. Or cette mission cheminait toujours au travers de l'Afrique et nul ne savait au juste où elle se trouvait. Mais si les espérances conçues se réalisaient, d'un jour à l'autre, on pouvait apprendre qu'elle avait atteint le but et campait victorieusement sur la rive du grand fleuve, dans la région de Fachoda. La crise dès longtemps prévue, pour ne pas dire escomptée, se déclancherait alors, entraînant peut-être un regroupement général des forces et des modifications dans les relations que la France entretenait avec les puissances autres que l'Angleterre, relations dont il nous faut -maintenant dire quelques mots.

Dans les rapports avec la Russie aucun changement de fond n'était survenu. Des visites échangées par les chefs d'Etat avaient simplement attesté la solidité des liens existants entre les deux pays. En octobre 1896, Nicolas II était venu à Paris ; en août 1897 Félix Faure s'était rendu à Pétersbourg et à Gronstadt. Là, des toasts prononcés à bord du Pothuaii révélèrent définitivement la portée du pacte conclu six ans auparavant. Quand il avait reconnu son existence en répondant aux interpellaleurs de la Chambre, M. Iianotaux n'avait précisé ni sa nature ni sa portée. Maintenant aucun doute ne

demeurait permis. Il ne s'agissait pas d'une entente plus ou ni ins théorique et vague : le Président et le Tzar avaient bu l'un et l'autre à la prospérité des nations « amies et alliées ». Le retentissement de ces mots nouveaux fut grand dans le public de l'Europe entière. Ils ne révélèrent toutefois rien aux gouvernements. Si ceux-ci ignoraient peut-être la teneur exacte de l'accord conclu, ils étaient chaque jour mis à même d'en apprécier la nature en constatant ses effets. Car l'intime collaboration diplomatique nouée en 1891, dès rechange des lettres fondamentales, ne cessait de se poursuivre. La preuve en serait facile à fournir si nous pouvions entrer ici dans le détail des négociations dont j'enregistrais tout à l'heure les résultats essentiels, et notamment les négociations extrêmes orientales. Au sujet des prises à bail, des concessions de chemins Je fer et des arrangements financiers avec l'empire chinois, les représentants des deux pays se concertaient constamment pour agir en parfaite harmonie et se soutenaient mutuellement. Gela seul suffisait à montrer la permanence des liens noués naguère entre les deux Etats.

Par contre, et toujours au cours des deux dernières annéesr quelques incidents caractéristiques avaient marqué les relations avec l'Allemagne et l'Italie et semblaient bien indiquer un changement dans les situations respectives.

.Nous avons marqué que la France pouvait suivre désormais sa politique particulière en Abyssinie sans se heurter à l'Italie, puisque celle-ci renonçait, au moins provisoirement, à ses ambitions coloniales. L'origine de celte évolution était, avons-nous dit aussi, à la fois dans le désastre d'Adoua et dans la retraite de Crispi. Les successeurs de celui-ci demeuraient attachés à la Triple Alliance, mais jugeaient que pareille fidélité n'impliquait pas une attitude constamment hostile à l'égard de la France. Lorsque M. di Rudini, en 1896, prit la présidence du Conseil, le désir se marqua très nettement à Rome de mettre (in à un état de tension qui durait depuis de trop longues années. Une preuve manifeste en fut immédiatement donnée par la signature

du traité ilalo- tunisien que j'ai mentionné déjà. Dans le même temps des conversations préliminaires s'engageaient en vue de mettre fin à la guerre de tarifs déchaînée dix ans plus tôt. Le dessein n'allait pas sans difficultés car, à Paris, le Président du Conseil, M. Méline, et son ministre du Commerce, M. Boucher,, restaient butés dans l'intransigeance protectionniste la plus farouche. Heureusement, M. Hanotaux sut leur faire comprendre que des concessions de tarifs pouvaient parfois être compensées par des avantages d'un autre ordre et de plus grande portée. Les pourparlers positifs commencèrent donc, et, vers le début de 1898, un accord était, sinon officiellement signé, au moins pratiquement conclu. Accord intéressant en lui-même et par ses conséquences commerciales directes, intéressant aussi parce qu'il marquait la fin de l'antagonisme hargneux jusqu'alors manifesté par celui des membres de la Triplice qui s'était parfoismontre le plus violent à notre égard.

Dans les rapports avec la puissance qui dirigeait ce groupement adverse, une évolution paraissait aussi se dessiner. Depuis assez longtemps déjà, dans aucune partie du monde, nul incident fâcheux, petit ou grand, n'était intervenu entre l'Allemagne et nous. C'était, en outre, le temps où Guillaume II posait les premiers fondements de sa politique mondiale : sa conduite brutale dans l'affaire de Kiao-Tchéou était, à cet égard, caractéristique et la pensée se faisait également jour chez lui d'assurer la grandeur de son empire en dominant les mers. Orr pareille politique le devait fatalement mettre en antagonisme avec l'Angleterre." Par contre, et dans l'état où les choses se trouvaient alors, elle ne l'opposait nullement à la France. Il avait dès lors tout intérêt à s'entendre avec celle-ci qui pourrait éventuellement l'appuyer. De fait, sa diplomatie s'appliquait manifestement à ne pas nous créer d'embarras, voire à nous témoigner de la complaisance. Pour ne citer qu'un exemple se rapportant à l'une des affaires que je résumais plus haut, l'Allemagne accepta de bonne grâce l'abrogation de son traité avec Tunis. Mais si elle témoignait ainsi d'une certaine cordia-

li té, le gouvernement français, guidé probablement par des arrière- pensées pareilles, devait également faire preuve de bonnes dispositions puisque, nous l'avons vu, le concours allemand était hautement souhaitable pour affronter l'Angleterre au cours du débat que l'on préparait. Un publiciste qui a analysé avec beaucoup de finesse la politique de M. llanotaux laisse clairement entendre qu'il saisissait chaque occasion pour établir les communautés d'intérêts qui pouvaient se révéler entre l'Allemagne et la France ou constater l'identité de leurs vues. Aucun texte actuellement publié ne permet de dire jusqu'où le ministre des Affaires étrangères comptait pousser les choses. Tout permet cependant de supposer qu'il n'aurait pas répugné à un accord plus ou moins nettement destiné à brider l'Angleterre : repousser l'hypothèse reviendrait à déclarer sa politique incohérente. Comme ce que nous en connaissons ne justifierait nullement un pareil jugement, force est dès lors d'admettre aussi qu'il ne se trouva nullement surpris le jour où. il se vit saisir de propositions formelles.

Ce fut le 29 juin 1898. V cette date, le comte Munster remit au Quai d'Orsav un mémorandum relatif aux colonies portugaises. Croyant ou feignant de croire que les difficultés financières du Portugal l'amènerait à se débarrasser de ses possessions d'outre mer, le gouvernement impérial souhaitait se concerter avec la France au sujet des conditions dans lesquelles se pourrait effectuer la liquidation. Comme rien ne faisait prévoir pareille opération, l'objet proposé pour la conversation était singulier. Mais cette singularité même montrait sans doute qu'il ne s'agissait là que d'un prétexte ou d'une entrée en matière, et que le désir essentiel était d'engager une conversation au sujet de l'Afrique, de cette même Afrique qui allait fournir le thème de la grande explication entre l'Angleterre et la France.

Par les perspectives qu'elle ouvrait la communication allemande prenait donc une importance capitale, tout au moins ,<pour M. Iianotaux. Seulement lorsque celui-ci la reçut il

n'était plus au Quai d'Orsay qu'à titre tout à fait provisoire. Ebranlé par les élections générales du mois de mai où l'un de ses membres, M. André Lebon, avait perdu son siège, fortement attaqué- dans la chambre nouvelle où des progressistes même commençaient à l'abandonner, le cabinet Méline avait jugé prudent de se retirer dès le îôjuin. Simplement chargé d'assurer l'expédition des affaires courantes, M. iïanotaux jugea sagement qu'il n'avait plus qualité pour discuter une proposition d'importance et ce fut dès lors à son successeur qu'il laissa le soin de répondre au comte Munster.

De ce fait il devient impossible d'ébaucher ici une conclusion en essayant de porter un jugement sur l'œuvre du ministre qui se relirait maintenant définitivement. Que cette œuvre lut considérable, nul n'en saurait douter. De 189/1 à 1898, l'alliance russe avait été non seulement maintenue, mais pratiquement renforcée et très habilement utilisée, et, en Afrique, comme en Asie, des avantages très sérieux avaient partout renforcé la France. Inutile d'insister sur eux, car nous les avons aussi relevés chemin faisant. Mais nous avons noté qu'une conception d'ensemble inspirait manifestement la conduite de M. Hanotaux. Il avait certainement un système politique, et cela seul suffisait pour ne point le laisser au même rang qu'un certain nombre de ses prédécesseurs. Seulement les circonstances l'amenaient à prendre sa retraite au moment précis où devaient intervenir les actes décisifs qui permettraient d'apprécier pratiquement la valeur de son système : il quittait en effet le gouvernement avant que l'on ne connut le succès de la mission Marchand, avant aussi d'avoir pu prendre le moindre arrangement avec l'Allemagne. Le soin de couronner éventuellement son œuvre revenait ainsi à des successeurs qui ne partageraient pas nécessairement ses vues, qui n'auraient peut-être pas non plus sa dextérité d'exécutant. Or la perspicacité des historiens ne va jamais qu'à juger les combinaisons lont ils constatent dûment les résultats. Les choses restant ici en suspens, ils hésiteront donc toujours à prononcer une

sorte de verdict et les controverses de spécialistes pourront se prolonger indéfiniment sans arriver à éclaircir si, de iSq'i ;\ iN |8, la diplomatie française fut bien inspirée en voulant imposer une explication à l'Angleterre, comme en reprenant l'idée d'un accord avec Berlin.

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