‹ D'une guerre à l'autreChapitre 37 sur 56 · L ENTENTE CORDIALE · texte numérisé non relu

L ENTENTE CORDIALE

par tous les moyens, à l établissement de la prééminence germanique. Lier parti avec l'Allemagne obligerait dès lors à rester toujours en éveil. Fière de sa force et de ses prétentions, elle entendrait, sans nul doute, traiter ses amis en hommes liges. Qui se refuserait un jour à ce rôle, devrait accepter le conflit violent. Or ni le gouvernement, ni l'opinion française ne souhaitaient en venir là. Légèrement indolente et toujours trop confiante, la France ne saurait ni se méfier à temps, ni se défendre contre des entreprises sournoises. Elle se trouverait prise dans le plus redoutable engrenage, transformée en simple instrument et, finalement contrainte d'aliéner, sous une forme ou sous une autre, une part notable de son indépendance. Du môme coup cet équilibre de l'Europe qu'elle cherchait à rétablir depuis tant d'années, serait ruiné à tout jamais.

Ces réflexions sont d'ailleurs pures « rêveries » comme on disait autrefois, des « anticipations », comme auraient dit, plus près de nous, des littérateurs « décadents ». S'y attacher serait donc sortir du domaine propre de l'Histoire, car, à l'époque où nous nous plaçons, elles ne pouvaient hanter aucun esprit. L' \llemagne ébauchait alors à peine la politique dont les récents événements ont seuls permis d'entrevoir les fins dernières. Celles-ci ne seront bien dégagées que par les historiens qui viendront après nous. Favorisés par le recul du temps, munis de documents qui nous manquent, ils établiront, mieux que nous, les desseins que l'Empire allemand pouvait nourrir dès l'époque yque nous étudions. Tout porte à croire que leurs confusions confirmeront nos suppositions présentes. S'il en va de la sorte, nul doute qu'ils n'attachent une importance capitale à cet été 1898 où la France, devant accepter ou repousser un rapprochement avec l'Allemagne, se trouva ainsi à un véritable carrefour et tint dans ses mains le sort de la liberté européenne qui dépendait de sa décision.

Mais, par tempérament et par nécessité, les hommes d'action décident presque au jugé, comme d'instinct. Ils n'ont pas le

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loisir de peser longuement le pour et le contre, ni les moyens non plus, puisque les éléments d'appréciation complète leur font souvent défaut. Les motifs, conscients ou inconscients, qui déterminèrent M. Delcassé, échappent donc et continueront d'échapper toujours à l'analyse serrée. Même nos successeurs, s'ils veulent rester de honne foi, devront se borner à enregistrer la résolution qu'il prit et constater qu'il laissa la note allemande sans réponse. A ce propos, un commentateur de sa politique, 'qui paraît avoir reçu certaines confidences, croit devoir fournir des explications. Elles étaient peut-être superflues. Des informations rapidement prises, dit-il, révélèrent que le Portugal ne songeait point à se défaire de ses possessions africaines; la proposition apparut dès lors sans objet et c'est à ce titre qu'elle fut négligée. Rien d'impossible à cela. Mais raisonner de la sorte revient à souligner encore l'importance de la démarche du gouvernement impérial, car moins le prétexte choisi semblait plausible, plus le désir d'engager une conversation générale apparaissait grand. Le refus de se prêter à pareille conversation prenait donc, et quel que fût le motif invoqué, la valeur d'une décision de principe. Nous avons vu que la politique de M. Hanotaux tendait manifestement à conclure, à des conditions que nous ignorons, une entente avec l'Allemagne. C'est à pareille entente que M. Delcassé se dérobait. Il affirmait ainsi une politique personnelle et son arrivée aux Affaires étrangères marquait une évolution. Comme toujours les conséquences générales de celle-ci se révélèrent seulement à la longue ; par contre, des conséquences directes apparurent immédiatement.

Continuant le jeu de bascule qu'elle pratiquait en Afrique depuis dix ans, l'Allemagne, déçue à Paris, se retourna vers l'Angleterre et passa avec elle un accord relatif à ces mêmes colonies portugaises dont le gouvernement français refusait de s'occuper. Les conditions de cet accord ne furent point divulguées, mais il scellait à coup sûr un rapprochement entre les gouvernements de Berlin et de Londres qui se prêteraient un mutuel concours en Afrique. Dans les négociations qui allaient d'une guerre a l'autre i5

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fatalement s'engager avec l'Angleterre au sujet du Nil, la France se trouverait dès lors privée du soutien de la seule puissance capable de lui fournir un appui efficace, puisque, pour les raisons déjà dites, la Russie devait être laissée hors de cause. En outre et sur d'autres points encore, les combinaisons du ministère JVléline s'écroulaient. Les missions qu'il avait envoyées à travers l'Abyssinie à la rencontre du capitaine Marchand, n'avaient point atteint leur but ; insuffisamment préparées peut-être, aux prises avec des difficultés matérielles non prévues, elles avaient rebroussé chemin. On avait enfin compté, à tort ou à raison, que le capitaine Marchand traverserait rapidement l'Afrique pour atteindre les régions du Haut-Nil avant les Anglais. Le conflit diplomatique se réglerait ainsi avant la rencontre des forces françaises et anglaises. Or, en septembre, on ignorait encore à Paris si la colonne française était à destination. L'expédition anglaise, par contre, avait marché d'un train imprévu. Le 2 septembre, le sirdar Kitchener défaisait complètement la dernière armée madhiste à Omdurman, et c'est par lui que l'on apprenait alors que Marchand était, depuis juillet,, installé à Fachoda.

Une situation se trouvait ainsi créée qui devait être réglée d^'urgence et d'autant plus que le général anglais et l'officier français avaient réciproquement contesté leurs droits. La conversation s'engagea donc entre Paris et Londres, mais dans des conditions tout autres que celles prévues par le ministère Méline et sur un ton très différent. M. ïlanotaux s'est appliqué, dans un de ses écrits, à dégager les caractères essentiels de la méthode diplomatique des Anglais. L'analyse est, naturellement, ingénieuse et pénétrante. Un trait toutefois est omis, le plus important peut-être. Les négociateurs français raisonnent volontiers en droit pur et se séduisent eux-mêmes par leurs déductions : M. Hanotaux n'agissait pas autrement, lorsqu'à propos du Soudan, il invoquait les titres imprescriptibles du \ice-roi d'Egypte et ceux, plus théoriques encore, du Sultan. Les négociateurs britanniques, au contraire, s'attachent

avant tout au fait. Ce fut celui-ci que lord Salisbury notamment voulut seul considérer quand l'ambassadeur de France commença de l'entretenir. On a raconté qu'aux arguments précis et bien déduits de son interlocuteur le Premier Anglais se contentait de répondre ; « Oui, vous avez raison, mais il faut vous en aller de Facboda ». L'anecdote est probablement apocryphe. L'indication qu'elle fournit n'en demeure pas moins juste. Et ainsi se révèle l'erreur capitale commise en provoquant l'expédition Marchand'. Contrairement aux illusions conçues, le débat provoqué ne demeurait pas doctrinal; se jugeant menacée dans certains de ses grands intérêts, l'\ngleterre, si l'on ne cédait pas devant elle, se montrait prête à recourir à la force.

Mais alors intervenait, du cùlé français, un autre fait plus grave encore que l'erreur de jugement. Nousa\ons cru discerner déjà, lors de la mise en route de la mission Marchand, un certain manque de cohésion entre les divers départements ministériels. Or voici que le vice organique, simplement entrevu, se montre à nous complètement. Je me suis sans cesse efforcé dans le présent travail de montrer la suite de la politique ex lé— rieure. Celle-ci n'est toutefois qu'une partie de la politique générale. Affaires du dedans et affaires du dehors dépendent les unes des autres et doivent être, par conséquent, soumises à une même direction générale. Cette direction supérieure s'est quelquefois affirmée au cours de la troisième République, mais à de trop rares intervalles. Ce n'est pas ici le lieu de se lancer dans des digressions constitutionnelles pour rechercher la cause du mal. Qu'on la veuille trouver dans l'effacement exagéré du chef de l'Etat, dans l'absence d'un président du Conseil, principalement chargé de coordonner les travaux des divers ministères, ou simplement dans des habitudes de spécialisations excessives, peu importe : le résultat ne laisse place à nul doute. Les services diplomatiques avaient voulu se persuader que la discussion avec l'Angleterre serait purement théorique et courtoise ; il n'en demeurait pas* moins que cette discussion pouvait, dans

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certaines éventualités — celles-là mêmes qui étaient en train de se réaliser — tourner rapidement à l'aigre. La prudence aurait donc commandé de prendre, dès l'origine, des précautions capables de modérer l'interlocuteur. Nul pourtant n'y avait. songé. Tandis que le ministère des Affaires étrangères organisait minutieusement une grande manœuvre qui devait provoquer une explication décisive, ni le ministère de la Guerre, ni celui de la Marine, ne se préoccupaient de l'appuyer. Peut-être n'étaient-ils même pas avertis. Or toute la préparation militaire delà France avait été naturellement orientée vers l'Est : rien n'avait été combiné pour parer à une agression venant de l'Ouest, et c'était là cependant l'hypothèse qu'il fallait brusquement envisager.

Les ministres britanniques haussaient en effet le ton et avec d'autant plus d'assurance peut-être que le déchaînement de l'affaire Dreyfus leur donnait l'impression d'une France désemparée. Leur intransigeance se révélait même telle que le gouvernement français se demanda si un coup de force ne se préparait point et déplaça rapidement des troupes pour avoir au moins quelques effectifs en Normandie. Il ne s'illusionnait d'ailleurs pas sur la valeur de ces palliatifs. La lutte n'était pas possible puisque le ministère Méline n'avait pas pris à temps les dispositions militaires nécessaires et puisque la recherche de l'appui allemand s'était trouvé abandonnée par le ministère Brisson-Delcassé. Celui-ci ne souhaitait d'ailleurs nullement froisser la Grande-Bretagne : bien au contraire. Dans ces conditions une seule solution s'imposait. Le 4 novembre 1898, le Journal Officiel annonça que le gouvernement de la République donnait au capitaine Marchand l'ordre de quitter Fachoda.

La décision du [\ novembre avait été prise par le cabinet que M. Ch. Dupuy venait alors de constituer et dans lequel M. Delcassé conservait les Affaires étrangères. Cette décisioa

n'était d'ailleurs, nous le verrons dans un instant, qu'une disposition préparatoire, quelque chose comme une mesure d'attente. Un règlement véritable demeurait nécessaire. Mais avant d'y pouvoir procéder,* le ministère nouveau eut à parachever deux autres affaires, d'importance moins grande et d'ordres très différents. L'une intéressait principalement l'Espagne; l'autre concernait nos rapports avec l'Italie.

.l'ai signalé déjà comment le désir qu'avait M. llanotaux de mettre fin à la guerre économique avec l'Italie s'était d'abord heurté à l'intransigeance protectionniste de M. Méline et comment aussi le libéralisme plus grand du cabinet Brisson avait permis d'engagei des pourparlers. Ceux-ci avaient rapidement avancé, si bien qu'il ne restait plus guère qu'à conclure. Le cabinet Dupuy se montrant à son tour très désireux d'arriver à une entente, celle-ci fut bientôt consacrée. Aux ternies de lettres, échangées le 21 novembre, les deux pays s'accordèrent réciproquement le bénéfice de leurs tarifs réduits, sous réserve de quelques modifications spéciales, et peu après, le 2 février 1899, une loi française sanctionnait l'accord.

Ce n'était nullement de négociations commerciales qu'il s'agissait avec l'Espagne. Cette puissance était définitivement \aincue dans la guerre qu'elle soutenait depuis quelque temps contre les Etats-Unis, à l'occasion de Cuba. Désireuse de renoncer à la lutte, elle avait, dès l'été de 1898, demandé les bons offices du gouvernement français. Celui-ci ne s'était nullement dérobé. Des pourparlers s'engagèrent donc par son intermédiaire, et ce fut sous sa médiation que la paix se trouva conclue, à Paris même, le 10 décembre 1898.

La France ne retirait, naturellement, nul profit matériel de son intervention. Le service qu'elle venait de rendre était toutefois de nature à lui procurer, au moins momentanément, la sympathie de l'Espagne. De même la conclusion de l'accord commercial était la condition première d'une entente éventuelle A\ec l'Italie. Rien, à coup sûr, ne nous permet encore d'affirmer que M Delcassé eût clairement conçu, dès ce moment, le des-

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sein d'arriver à un rapprochement particulier avec les puissanceméditerranéennes. Ce qu'il venait de faire, au sujet de l'Italie et de l'Espagne, n'en ouvrait pas moins la voie à un tel rapprochement. Il se trouvait poser ainsi les premiers jalons d'une politicpie que nous le verrons par la suite préciser et développer, en la rattachant d'ailleurs à la politique qu'il suivait vis-à-vis de l'Angleterre.

Dans l'automne de 1898, la conduite à tenir à l'égard de cette dernière posait un problème extrêmement délicat et la décision qui serait prise entraînerait des conséquences beaucoup plus étendues que ne le soupçonnaient, sinon de rares hommes d'Etat, au moins la masse du public, même éclairé. Le rappel de la mission Marchand avait écarté un conflit brutal sur le point d'éclater, mais de façon toute provisoire. La cause du conflit persistait et il s'agissait de savoir si l'on entendak la conserver. Les ministres français pouvaient laisser les choses en l'état, ne rien renier des arguments invoqués à propos du Soudan et de l'Egypte. Le débat, naguère préparé, se trouverait alors simplement ajourné, pour être, à la première occasion favorable, repris sur le même terrain ; en attendant, les rapports avec Londres demeureraient aussi délicats que par le pass«. Pour les améliorer, il faudrait évidemment en arriver à la liquidation générale qu'envisageait M. Hanotaux, à l'explication complète et franche qu'il avait voulu préparer. Seulement, l'expérience maintenant faite montrait, d'une part que l'orgueil anglais ne se <:rait pas imposer une telle explication ; d'autre part, que le gouvernement britannique n'admettait pas de discuter sa position en Egypte et d'autant moins, sans doute, qu'il sentait lui-même combien cette position se justifiait mal en droit. Il fallait que la France changeât résolument ses méthodes et renonçât à des protestations ou revendications devenues traditionnelles, si elle voulait vraiment le retour à la bonne intelligence, voire, préparer ce rapprochement complet, cette alliance plus ou moins déclarée, à laquelle les républicains songeaient dès leur prise du pouvoir. Pour apprécier à quel point le pro-

blême était grave, il suffît de se rappeler les quelques remarquefaites plus haut, à propos des relations avec l'Allemagne comme au sujet de l'appoint décisif que l'Angleterre était capable de fournir soit à la Triplice, soit à l'alliance franco- russe. En somme, il ne s'agissait pas, à la fin de celte année 1898, de régler simplement une contestation particulière, mais bien de déterminer l'orientation générale de notre politique, orientation qui influerait, sans doute possible, sur l'équilibre européen.

Depuis la conclusion de l'alliance franco-russe l'idée même d'une entente anglo-française avait quelque chose de paradoxal, étant donné la rivalité chronique qui séparait l'Angleterre de la Russie : car rien n'est plus difficile pour un Etat comme pour un homme que d'avoir deux amis intimes qui sont brouillés entre eux. Mais, et surtout au moment où nous sommes parvenus, des obstacles nouveaux avaient surgi qui semblaient devoir séparerdavantage encore les Anglais et les Français. J'ai dit que les promoteurs de l'expédition Marchand n'entendaient nullement faire des conquêtes; ils voulaient seulement provoquer une conversation et s'assurer d'un gage qui deviendrait ensuite un élément d'échange. Us n'avaient toutefois pas pu révéler leur pensée sur ce point, car c'eût été retirer par avance toute valeur au gage. Le public français crut dès lors à l'installation définitive sur les bords du Nil. Il avait salué l'occupation comme une victoire. L'évacuation provoqua donc une déception profonde, un sentiment d'humiliation qui se tourna en animosité contre la puissance dont les menaces nous imposaient le recul. Or les Anglais, de leur côté, ne montraient également très mal disposés à notre égard. Les polémiques de l'affaire Drc\ lus avaient eu chez eux un retentissement considérable. Impressionnés par les diatribes où revenaient sans cesse les grands mots de justice et de liberté, et, ne comprenant rien au fond véritable des choses, ils avaient conçu, dans l'ensemble, un mépris très vif pour les gouvernants français.

Mais, malgré les déchaînements des opinions publiques dont il fallait évidemment tenir compte dans deux pays où le peuple

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est en définitive le juge souverain, il se trouvait cependant, de part et d'autre, des hommes pour estimer que les mésintelligences devraient être passagères comme pour s'efforcer de préparer un accord. Ils discernaient avec beaucoup de clairvoyance que l'intérêt supérieur de leurs nations respectives, peut-être même celui du monde entier, exigeait un rapprochement sincère, complet et durable. En Angleterre, toutefois, ce n'étaient, à cette époque, que des personnalités privées qui raisonnaient ainsi, car le gouvernement conservateur demeurait dans le fond hostile à une entente. En Erance, par contre, celle-ci se trouvait préconisée par des hommes politiques. Même au temps du ministère Méline, certains membres du gouvernement, M. Trarieux par exemple, avaient manifesté à cet égard des dispositions qui s'accordaient mal avec les tendances ou, tout au moins, avec les manœuvres de M. Iïanolaux. Le Président de la République d'alors, M. Félix Faure, partageait leur façon de voir : on raconte que lorsque, dans l'automne de 1898, les jours du ministère Brisson parurent comptés, il ne dissimula pas la crainte qu'un changement de cabinet ne dût entraîner le retour aux affaires de M. Hanolaux. Tl n'en fut rien, comme on l'a vu. Parmi les membres du ministère Dupuy, il y eut, au contraire, plus d'un chaud partisan de l'entente franco-anglaise : le ministre :1e la Marine, M. de Lanessan, et surtout, ce qui était d'importance capitale, M. Delcassé qui demeurait aux Affaires Etrangères. Les préférences et les intentions de ce dernier étaient claires : il avait déjà pris position dans la question lorsqu'il avait refusé, dès le lendemain de son arrivée au pouvoir, d'entrer en pourparlers particuliers avec l'Allemagne. Le rappel de la mission Marchand était un nouveau gage qu'il donnait à l'Angleterre. Nul doute, dès lors, qu'il n'entendît poursuivre dans la voie où il s'était ainsi engagé et qu'il n'eût des arrière-pensées lointaines lorsque commencèrent les négociations qui permettraient d'établir, touchant le llaut-Nil et l'Egvpte, tout au moins un modus vivendi.

Pour faire prévaloir des conceptions nouvelles, il faut souvent

des hommes nouveaux. M. de Courcel, depuis très longtemps ambassadeur à Londres, avait été, au moins au cours des dernières années, chargé de suivre une politique rien moins que conciliante. De ce fait il était probablement peu qualifié pour assurer un changement de front ; toujours est il que sa mission prit fin. Dès le mois de septembre, et ceci est encore un signe de l'évolution qui s'accomplissait à Paris, M. Paul Cambon était désigné pour le remplacer. Pour ce qui est des négociations que ce nouveau représentant de la République entreprit presque aussitôt, nous ignorons entièrement leurs péripéties. Le résultat toutefois en est connu, et celui-là seul importe. Le 21 mars 1899 un accord était signé, présenté comme complémentaire de la convention de délimitation de 1898. Aux termes de cet accord, le gouvernement français s'engageait à ne pas acquérir de territoires et à ne pas exercer d'influences à l'Est d'une ligne qui coïncidait à peu près exactement avec la limite du bassin du Haut-Nil. Le gouvernement britannique, en échange, s'engageait à n'exercer nulle influence et à n'acquérir nul territoire à l'Ouest de celte même ligne. La question d'Egypte, que Ton avait semblé vouloir soulever à un moment, n'était dès lors pas résolue ni même abordée. Le rôle que l'Angleterre prétendait jouer dans les états du vice-roi n'était aucunement reconnu et la France, qui n'abandonnait formellement aucun de ses droits, demeurait toujours libre de protester. Chose naturelle d'ailleurs : la France ne pouvait évidemment renoncer à sa situation particulière ou à ses prérogatives traditionnelles qu'en échange de compensations suffisantes: or alors, comme en 1882, on ne voit pas très bien quelles compensations elle aurait pu demander.

L'arrangement de mars 1899 marquait donc simplement l'abandon de toutes visées sur le Soudan égyptien, parlant la renonciation à la politique suiviedepuis 189/;. Mais, à elleseule, cette renonciation faisait disparaître la plus aiguë parmi les causes de mésintelligence qui subsistaient entre les deux pays. Un des obstacles qui encombraient la roule conduisant à un arrange-

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mont définitif se trouvait ainsi renversé. Les observateurs perspicaces s'en aperçurent immédiatement ; comme un diplomate italien demandait à un de nos ambassadeurs dans quelle mesure les relations entre la France et l'Angleterre allaient se trouver modifier, le français répondit : « la question du Soudan est maintenant liquidée rien ne s'oppose plus à une entente complète. »

Presque au lendemain de l'arrangement franco-anglais, le 22 juin 1899, un ministère nouveau se constituait en France. AI. Delcassé y conservait le portefeuille des Affaires étrangères et allait dès lors se trouver en mesure de poursuivre sa politique. La présidence du Conseil revenait à M. Waldeck- Rousseau et M. Mjllerand recevait le portefeuille du Commerce et de l'Industrie. Cette dernière attribution était extrêmement caractéristique. Pour la première fois, un socialiste pur arrivait au gouvernement, en quelque sorte comme le représentant officiel de son parti. Les circonstances avaient contraint d'en arriver là. En présence de la chambre issue des élections de 1898, étant donné aussi l'effervescence qui continuait à négrier dans le pays et les tentatives de coups de force mditaire qui s'étaient produits au moment de l'élection à la présidence de M. Loubet, il semblait indispensable d'en revenir à la vieille formule de la concentration pour unir, en un bloc compact, tous Jes éléments de gauche. Or, les socialistes représentaient une force parlementaire dont il devenait alors impossible de se passer. Mais, d'un autre coté, la concentration qui se faisait, non plus simplement comme jadis contre les partis de droite mais même contre les éléments modérés du parti républicain, obligeait à chercher un terrain où l'union pût se faire entre tous

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les ministres. Sur bien des questions, même fondamentales, II. Millerand, socialiste, avait des vues toutaufcresque M. ftforôs, par exemple, qui était Garde des Sceaux, ou que M. JosepU Caillaux, ministre des Finances, voire que M. W^ÛdcokJRoa«sean, président du Conseil. L'accord toutefois se pouvait établir au sujet de la lutte contre les représentants de l'Eglise, accusés d'avoir joué un rôle néfaste dans l'agitation provoquée par l'affaire Dreyfus. Le nouveau gouvernement se voyait ainsi conduit à une série de mesures qui devait du reste l'entraîner beaucoup plus loin que son chef ne le souhaitait. Ces mesures elles-mêmes allaient déchaîner dans le pays une agitation nouvelle et le temps qui s'ouvre maintenant ne sera donc pas caractérisé par la tranquillité intérieure. Mais ce l'ait même, en détournant l'attention des choses du dehors, laisserait à M. Delcassé une liberté personnelle d'autant plus grande.

L'été de i8()Q, où nous sommes parvenus, vit l'aboutissement d'une initiative très généreuse naguère prise par le tsar et à laquelle la France s'était associée. Mais il est permis de mentionner simplement ici la conférence dite de la Paix. Malgré la solennité et l'ampleur des délibérations, les résolutions platoniques prises à La Haye n'eurent pas de répercussions immédiates sur les contestations internationales. Le cours général des choses allait être bien autrement influencé par des entreprises plus égoïstes, notamment par celles qui se poursuivaient en Afrique, où la France et l'Angleterre ayant désormais séparé leurs domaines par la convention du ai mars, s'occupaient, l'une et l'autre avec une activité redoublée, de leurs desseins particuliers.

Assurée du coté du Soudan, l'Angleterre profita du bon vouloir de l'Allemagne pour régler avec elle la question des chemins de fer dans la région des lacs, en mars 1899, puis pour adresser aux républiques hollandaises des menaces qui entrai»

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nèrent bientôt la guerre. Le fameux « Cap au Caire », encore chimérique peu d'années auparavant, semblait maintenant devoir se réaliser bientôt.

La France poursuivait de son côté, dans l'Ouest du continent, la politique purement coloniale définie depuis une douzaine d'années et à laquelle nous avons vu que la mission Marchand ne s'était jamais rattachée. Après la capture de Samory, survenue à la fin de 1898, après le succès de diverses opérations de police assurant notre domination dans la boucle du Niger, le moment vint de mettre l'Afrique Occidentale sur le même pied que l'Indo-Chine et Madagascar. Un décret du 17 octobre 1891) réorganisa donc, ou, plus exactement, constitua véritablement le gouvernement général. En même temps la construction des chemins de fer se trouvait plus activement poursuivie. Mais il ne suffisait pas d'améliorer les communicationsentre les diverses colonies de la région, 'ni d'en former administrativement un groupe; celui-ci ne devait pas demeurer séparé des autres .territoires français. Dès l'automne 1898 une mission avait été envoyée dans le sud algérien, sous les ordres de MM. Foureau et Lamy ; une autre partit de l'Afrique Occidentale sous le commandement de MM. Youllet et Chanoine auxquels succéda M. Joalland ; une troisième enfin se forma en Afrique Equatoriale sous la direction de M. Gentil. Toutes trois avaient un objectif commun. Elles l'atteignirent quand, après des péripéties diverses et parfois dramatiques, elles se rencontrèrent en 1900 près du lac Tchad. Les territoires français de l'Afrique septentrionale, de l'Afrique occidentale et de l'Afrique équaloriale se trouvaient ainsi pratiquement réunis ; irrévocablement aussi, puisque les accords conclus avec l'Allemagne et l'Angleterre en 189/4, 1898 et 1899 avaient placé dans notre sphère d'influence la contrée où venait de s'opérer la jonction.

Mais, dans le bloc de l'Afrique française, s'enclavaient les territoires indépendants du Maroc et de Libéria, puis diverses colonies anglaises, allemandes, portugaises ou espagnoles que délimitaient des arrangements trop récents pour qu'on pût

encore songer aies modifier. Des incertitudes subsistaient toutefois dans trois régions. Les frontières méridionales du Maroc demeuraient incertaines, comme aussi celles des territoires espagnols du Rio de Ouro et du Rio Muni. Un accord intervenu en i885 entre l'Espagne et la France séparait simplement le Rio de Ouro du Sénégal et laissait subsister une zone contestée au Rio Muni. Là, la France n'avait pas cessé de maintenir ses droits, cependant sans insistance très vive. Dans le courant de iSog il semble qu'on voulut, en favorisant des entreprises particulières, se créer des litres nouveaux. Puis, soudain, à la fin> du printemps de 1900 et, — fait assez digne de remarque — sur l'initiative du ministère des Affaires étrangères, la question fut reprise et des négociations s'ouvrirent visant les deux Rio. Elles conduisirent, le 27 juin 1900, à un arrangement. Les frontières du Rio Muni étaient fixées ; le Rio de Ouro était également délimité vers l'Est. Toutefois, la ligne ainsi tracée n'était point arrêtée à son extrémité Nord. Une incertitude subsistait : incertitude au demeurant volontaire, car la région où la nouvelle frontière se perdait ainsi était celle des confins marocains.

Etat complètement indépendant, l'empire marocain vivait dansun chaos chronique, seul pays où la langue officielle eût un terme pour désigner les provinces qui méconnaissaient l'autorité du souverain. Pareille anarchie amenait des difficultés sans cesse, renouvelées avec les puissances européennes, qui, malgré des traités, solennels mais perpétuellement violés, voyaient constamment entraver leur commerce ou molester leurs ressortissants. Pour obtenir réparation des injures ou assurer le respect de leurs droits, elles se bornaient d'ailleurs à de vagues démonstrations navales. Si, par aventure, Tune d'entre elles prétendait faire plus, des protestations s'élevaient. Car il en allait ici comme en Turquie et personne ne voulait abandonner à des rivaux un pays offrant d'incontestables ressources.

À tous ces égards, la France se trouvait dans une situation exactement pareille à celle, des autres puissances. Elle avait toutefois, avec le Maroc, des difficultés particulières résultant

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d'un voisinage qui, le cas échéant, pouvait lui assurer des litres spéciaux. La frontière établie entre l'Algérie et l'empire chérifien, par le traité de i845, était loin d'être suffisamment pré-

e : d'où des incidents cpie le désordre marocain contribuait à multiplier. D'autre part, et dès son installation en Ugérie, la France avait compris qu'elle ne pouvait tolérer à ses côtés un foyer d'intrigues musulmanes qui provoqueraient des soulèvements sur son propre territoire. Elle avait également discerné l'impossibilité d'admettre qu'une autre puissance acquit au Maroc une influence supérieure à la sienne. Néanmoins, et pendant de longues années, elle se contenta de surveiller les agissements de ses rivales, de sauvegarder ses intérêts immédiats et de régler au mieux les conflits périodiques. Mais au moment où nous nous plaçons, c'est-à-dire en 1899, le gouvernement français commença, semble-t-il, de préciser ses vues et d'accentuer son attitude. La pénétration dans l'intérieur du continent et la politique de jonction entre l'Algérie et l'Afrique occidentale, impliquaient l'occupation de certaines oasis, comme celles du Touât, dont le Maroc revendiquait la souveraineté. L'Afrique, d'autre part, se trouvait alors à peu près intégralement partagée et, les appétits coloniaux s'a vivant partout, le Maroc devenait une proie déplus en plus tentante : pour la France surtout, particulièrement en mesure de l'exploiter, et qui, si elle s'y installait, empêcherait ainsi l'intrusion d'une autre puissance, intrusion dangereuse, je viens de le rappeler, pour la sécurité de l'Algérie. J'ai signalé enfin que la convention conclue avec l'Angleterre, le 21 mars 1899, marquait, au moins implicitement, l'abandon de nos ambitions égyptiennes : rien de plus naturel que de chercher une compensation ; le M uoc. précisément, en pouvait fournir une.

Toujours est-il qu'à partir de 1900, la France prit, à l'égard de l'empire chérilîen, une attitude beaucoup plus ferme. Elle se montra moins disposée à tolérer sa nonchalance ou ses incartades, plus désireuse de mettre sur un pied nouveau au moins les rapports de voisinage. Elle se préoccupait, en même temps,

de l'effet que racceiUuatJon de sa politique pourrait produire sur d'autres puissances. Le gouvernement espagnol, avee <qm l'on délimitait alors le Rio de Ouro, ne semblait pas vouloir prolester et la chose était d'importance, la possession des Présides rendant l'Espagne limitrophe, elle aussi, du Maroc. Nous ne savons toutefois si des promesses positives furent dès lors échangées. Par contre, des arrangements plus ou moins nels se trouvèrent bientôt pris avec l'Italie. Celle ci qui convoitait dès longtemps la Tripolitaine manifesta des inquiétudes au lendemain de la convention franco -anglaise de mars 1899 qui nous laissait le champ libre à l'Ouest de la ligne tracée. Des déclarations positives la rassurèrent et, en décembre 1900 semble-t-il, un accord intervint: l'Italie se désintéressait du Maroc, la France de la Tripolitaine.

Ainsi se marquait un noir-eau pas dans cette politique de rapprochement avec les puissances méditerranéennes, dont nous relevions plus haut les premières manifestations et qui trouvait maintenant un premier objet précis. Ni le bon vouloir de l'Italie, ni même celui de l'Espagne, n'étaient néanmoins suffisants pour régler à notre gré la question marocaine. Les autres puissances auraient évidemment leur mot à dire avant que pût intervenir une solution. Mais le problème se trouvait à tout le moins posé, tant par l'attitude prise à l'égard de l'Espagne et de l'Italie, que par l'attitude à l'égard du Maroc lui-même : — cela au lendemain de l'arrangement qui nous dégageait de tout souci du

côté de 1' \ngleterre.

Cette question marocaine n'allait pas larder à prédominer au point de devenir l'un des pivots de la politique européenne. Nous n'en sommes toutefois pas encore là. Dès cette même

• année 1900, et au» cours des- deux années suivantes, les événements qui se déroulaient en Asie retenaient davantage l'attention. Il les faut donc résumer avant de pouvoir légitimement

devenir à l'Afrique.

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En Chine, la politique d'intervention que les puissances pratiquaient depuis quelques années, avait amené l'introduction de réformes. Celles-ci provoquèrent une réaction chez les partisans des vieilles traditions. Dans l'été de 1900 une insurrection xénophobe se produisit assez brusquement, fomentéer disait-on, par les Boxers, nom que les Européens donnaient à l'une de ces innombrables sociétés secrètes qui pullulent en Chine. L'insurrection n'avait pas. l'appui officiel du gouvernement chinois ; elle était cependant plus ou moins nettement encouragée par une partie de la cour et notamment par l'impératrice douairière. Le péril n'en était que plus grand. Les puissances firent donc garder militairement leurs légations. La précaution n'empêcha pas des attentats dont l'un coûta la vie au ministre d'Allemagne. Des renforts, alors envoyés en hàter furent arrêtés sur la route par les rebelles qui, dans le même temps, commençaient à Pékin le siège en règle des légations, tandis que, dans diverses parties de l'empire les établissements européens étaient systématiquement saccagés. Force devenait d'agir énergiquement et rapidement. Les divers cabinets se concertèrent, y compris celui du Japon, dont la légation, bloquée comme les autres, avait eu un fonctionnaire tué. D'un commun accord, la formation d'un corps expéditionnaire international fut décidé. Les troupes, rapidement concentrées, se mirent en marche par Tien-Tsin. sauf celles de la Russie qui opérèrent par la Mandchourie. Le i'\ août les légations étaient délivrées et la cour chinoise se réfugiait à l'intérieur de l'empire. Son départ compliqua les négociations nécessaires pour obtenir les réparations légitimes et des garanties pour l'avenir. Le traité n'intervint donc que le 7 septembre 1901. Inutile d'en résumer ici les clauses. Et d'autant plus sans doute que la portée générale de l'affaire fut infiniment moins grande que l'émotion très légitime provoquée par le péril de diplomates assiégés à Pékin. Quelques traits sont cependant à retenir. Tout d'abord le rôle considérable joué par la France dans les pourparlers préliminaires à l'intervention : ce fut notamment M. Delcassé qi

suggéra et fit adopter une formule de désintéressement qui permit seule aux puissances de combiner leur action. Il y eut, d'autre part, un geste caractéristique de l'empereur allemand qui mit à la tête de son contingent un maréchal auquel la supériorité de grade assurait le commandement au moins nominal de l'expédition. Enfin, et c'était peut-être là le fait le plus important, le Japon, pour la première fois, se trouvait expressément mis sur le même pied que les puissances européennes et s'introduisait dans leur concert.

Je viens de mentionner la déclaration de désintéressement que les puissances avaient souscrite au début de leur intervention. Elle révélait déjà les méfiances que chacun nourrissait à l'égard des autres. Ces méfiances se précisèrent bientôt et provoquèrent d'autres précautions encore. La Russie, qui avait envahi la Mandchourie, semblait peu disposée à l'évacuer. L'Angleterre, sa rivale traditionnelle en Asie, s'en inquiéta. D'où, de sa part, deux manœuvres. Un accord entre les gouvernements britannique et allemand conclu en octobre 1900, garantit l'intégrité du territoire chinois et prévit une action commune dans le cas où une tierce puissance porterait atteinte à cette intégrité. Mais les ambitions russes inquiétaient aussi le Japon qui s'enorgueillissait de sa force nouvelle et rêvait de dominer en Extrême- Orient. Il se rapprocha donc également de l'Angleterre qui lui avait d'ailleurs manifesté des égards particuliers lors du traité de Shimonoseki. Le terme du rapprochement fut, le 3o janvier 1902, la signature d'un traité formel. Les Hautes Parties Contractantes stipulaient que, si à propos des questions extrêmeorientales, l'une d'elles se trouvait impliquée dans une guerre avec une tierce puissance, l'autre resterait neutre et chercherait à empêcher toute participation étrangère. Comme l'arrangement anglo-allemand, ce traité était manifestement dirigé contre la Russie. Celle-ci jugea donc indispensable de répliquer et s'adressa pour le faire à son alliée qui accepta. Le 19 mars 1902, par une déclaration rendue publique, les deux gouvernements russe et français s'affirmaient, pour la forme, satisfaits de l'acd'une guehbk a l'autre iô

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cord anglo- japonais dont notification- leur avait été faite, mais ils ajoutaient que, dans le cas d'une attaque par une tierce puissance ou dans le cas de nouveaux troubles en Chine, ils se réservaient d'aviser aux moyens de sauvegarder leurs intérêts.

La France se solidarisait ainsi complètement avec son alliée. Mais la Russie s'opposait nettement à l'Angleterre qui s'accordait avec l'Allemagne, en Extrême-Orient comme en Afrique. L'amitié anglo-allemande était d'ailleurs proclamée. Il semblait donc y avoir renforcement de la Triplice, et, du même, coup, le rapprochement anglo-française pouvait sembler plus problématique que jamais.

Il ne faut toutefois pas oublier que les conclusions historiques ne se déduisent pas à l'aide de syllogismes. À regarder de plus près, la situation d'alors ne se révèle pas exactement celle qu'un pur logicien serait en droit de supposer en ne considérant que les faits les plus saillants. De cela, une petite affaire asiatique fournit déjà un premier indice. Malgré le traité de i8q3, des difficultés continuaient à se produire entre la France et le Siam. Celui-ci respectait mal ses engagements d'octobre 1893 et tentait de nouveaux empiétements, se souvenant peut-être du soutien qu'il avait précédemment trouvé à Londres. Le gouvernement français estimait un nouvel arrangement nécessaire. Profitant d'incursions siamoises dans la zone neutralisée le long du Mékong, il sut l'imposer le 7 octobre 1902. Il est d'autant moins nécessaire d'insister sur les clauses de l'accord, que celui-ci, jugé bientôt insuffisant à Paris, devait être remplacé par un autre traité. Un fait est toutefois à retenir : les pourparlers s'étaient poursuivis librement entre la France et le Siam, sans aucune intervention ou pression britannique. Il semblait donc que l'Angleterre renonçât à l'hostilité systématique qu'elle nous avait si longtemps témoignée. D'un autre côté, les accords intervenus à la suite des incidents chinois révélaient ua antagonisme entre la Russie et le Japon, beaucoup plus qu'une hostilité déclarée de l'Angleterre contre la Russie, alliée de la France. Celle-ci ne s'était

-d'ailleurs associée à la manifestation russe que par complaisance et en évitant de lui donner le moindre caractère agressif. Tout compte t'ait, les relations entre Paris et Londres semblaient vraiment se détendre depuis le règlement provisoire de la question du Haut-Nil. A considérer maintenant les choses avec un certain recul, il paraît bien qu'une évolution continuait de s'accomplir, évolution qu'il sera plus facile de préciser lorsque nous aurons indiqué les modifications qui, au cours de cette même année 1902, intervenaient dans les affaires du Maroc.

Au Maroc, deux: politiques s'étaient offertes pour arriver à 3a situation souhaitée. La France, arguant de griefs trop réels, pouvait se poser en adversaire du gouvernement chérifien, pénétrer sur »on territoire et s'assurer directement des gages ou des garanties ; elle pouvait aussi se présenter en alliée, faire accepter sa collaboration pour le rétablissement de l'ordre, et, en définitive, dominer le pays par l'intermédiaire du souverain dont elle restaurerait l'autorité. Ce dernier système avait prévalu. Loin qu'on tentât d'envenimer les contestations qui surgissaient sur la frontière algérienne, des dispositions furent prises pour les prévenir ou les régler à l'amiable. De là, un premier accord du 20 juillet 1901, prévoyant l'institution de commissions mixtes qui trancheraient sur place les questions litigieuses. L'exécution de cet accord avant amené des difficultés, un protocole additionnel intervint ensuite, en avril 1902, qui s'inspirait des mêmes principes de fermeté conciliante.

Il était toutefois manifeste que le gouvernement français ne bornait point son ambition à collaborer avec le maghzen poui applanir des difficultés locales. Vu mois de juillet 1901, M. Delcassé faisait à cet égard, devant le Sénat, des déclarations un peu floues, mais cependant caractéristiques. La France, disait- il, se devait de surveiller l'empire chérifien

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avec un « intérêt singulier » dont nul ne saurait méconnaître « la légitimité ».

Si, d'autre part, la masse du public français demeurait encore indifférente, parmi les spécialistes des affaires africaines, voire dans certains organes de la grande presse, des revendications à peine déguisées commençaient de se faire jour. Dès 1900, le Comité de l'Afrique française avait pris aussi position. Il déclarait nécessaire d'ouvrir le Maroc à notre influence politique et de le fermer à celle des autres puissances. Il réclamait ainsi une sorte de protectorat et c'était bien d'ailleurs à cette solution que les partisans de l'expansion coloniale se ralliaient de plus en plus ouvertement.

Pareilles revendications, s'ajoutant aux déclarations officielles comme à l'occupation des oasis sabariennes et aux accords conclus avec le maghzen, ne pouvaient manquer d'attirer l'attention des gouvernements étrangers. Dans l'été de 1 90 1 , l'ambassadeur d'Allemagne avait donc cru devoir interroger M. Delcassé. Celui-ci répondit que si par le mot de protectorat on entendait que la France, maîtresse de l'Algérie, devait conserver au Maroc une situation à part, c'était constater l'évidence. A cette déclaration le prince Radolin répliqua : « Rien de plus juste. » Les visées de la France étaient ainsi formellement avouées et, fait digne de remarque, sans que l'Allemagne songeât à protester.

En cette première phase de l'affaire, son acquiescement pouvait passer pour accessoire, car nul ne prévoyait encore l'attitude qu'elle devait ensuite adopter. Pour arriver à ses fins, le gouvernement français estimait avoir à se préoccuper surtout des puissances dites méditerranéennes : l'Angleterre qui avait droit à ce titre comme maîtresse de l'Egypte, de Malte et de Gibraltar, puis l'Espagne et l'Italie. Nous avons vu que cette dernière nous laissait le champ libre pourvu que nous lui donnions carte blanche en Tripolitaine. L'accord conclu à cette .fin, dès 1900, fut expressément confirmé en novembre 1902, et, de ce fait, une première garantie se trouva prise. Des négo-

«dations s'étaient engagées d'autre part avec le gouvernement espagnol. De ce côté les choses étaient toutefois plus compliquées. Possédant les Présides, arguant en outre de droits historiques, l'Espagne affirmait ne pouvoir se désintéresser de l'empire chérifien. C'était donc au Maroc même que la France devrait lui procurer des avantages, d'où la nécessité de prévoir un partage éventuel. Tel fut bien le caractère de l'acte sur lequel on paraissait s'étie mis d'accord dans l'été de 1902. Le gouvernement de la République et celui du roi d'Espagne, •envisageaient le cas où le maintien du statu quo deviendrait impossible dans l'empire chérifien et déterminaient les zones à l'intérieur desquelles chacun d'eux aurait alors le droit exclusif «de rétablir la tranquillité et de garantir la liberté des transactions commerciales. La zone espagnole comprendrait tout le

1 Nord, y compris Fez et Tanger ; d'autre part, la convention du 27 juin 1900, relative au Rio de Ouro serait complétée de façon à lui attribuer une notable partie du Sud marocain. La France se voyait donc réserver simplement la partie centrale. L'arrangement était très favorable à l'Espagne : au •dernier moment elle se déroba cependant. Un changement survenu dans la composition du cabinet de Madrid explique peut- «être le brusque refus d'apposer des signatures au bas d'un texte «déjà complètement rédigé ; peut-être aussi les dirigeants espagnols voulurent-ils consulter le gouvernement britannique qui leur aurait conseillé l'abstention.

Si l'obstacle vint ainsi de Londres, ce n'était cependant pas que l'on y montrât toujours à notre égard une hostilité systématique. A vrai dire le pouvoir y demeurait aux mains de ce même cabinet auquel nous nous étions heurtés dans les

affaires africaines et qui, à diverses reprises, avait si nettement affiché ses sympathies pour l'Allemagne. L'arrivée au Foreign

Office de lord Lansdowne, favorable à la France, n'empêchait pas la prépondérance de Lord Salisbury qui, récemment encore, insistait dans un discours sur son désir d'accentuer la cordialité des relations avec Berlin. Mais depuis l'époque où

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