III. — Les accords de iqo'i
Durant ce temps, la situation intérieure se modifiait quelque peu. Aux élections générales de i9o2, la lutte avait été très vive entre la gauche avancée qui approuvait Waldeck-Rousseau et les modérés. Ceux-ci, joints aux partis de droite, protestaient notamment contre les mesures visant les congrégations et contre les pratiques que le général André introduisait dans l'armée. Bien que la majorité des électeurs eût donné raison au ministère, Waldeck-Rousseau, estimant son mandat rempli, remit Te 3 juin, la démission collective du cabinet. M. Loubet lit successivement appel à M. Léon Bourgeois et à M. Brisson; puis, devant leur refus, il s'adressa à M. Combes, ancien ministre de l'Instruction publique et naguère rapporteur au Sénat de la loi sur les associations. Dans le nouveau ministère, officiellement constitué le 7 juin, le portefeuille de la Guerre demeurait au général André ; M. Pelletan, dont les opinions étaient semblables, recevait le portefeuille de la Marine, enfin le Président du Conseil se réservait l'Intérieur avec les Cultes. Ces attributions indiquaient déjà les tendances qui allaient prévaloir et qui devaient faire du ministère Combes, moins la
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continuation du ministère Waldeck-Rousseau, que sa caricature.
Le nouveau Président du Conseil prit d'ailleurs nettement position en répondant à la Chambre, le 12 juin, à la classique interpellation sur la politique générale. Il entendait combattre le nationalisme sous toutes ses formes et soustraire l'armée aux influences non républicaines ; il s'opposerait également aux excès du clergé en appliquant strictement la loi sur les associations et en prononçant même peut-être la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La politique intérieure était ainsi bien précisée; la politique extérieure ne le fut pas moins. M. Delcassé d'abord demeurait au Quai d'Orsay ; en outre, la déclaration ministérielle, affirmant le maintien de l'alliance franco-russe garantie essentielle de l'équilibre du monde, annonçait également l'intention de cultiver des amitiés qui s'étaient développées ou renouées à la faveur du voisinage et de la communauté des intérêts. L'allusion ne prêtait à nulle équivoque : c'était le rapprochement déjà ébauché avec l'Angleterre que le gouvernenement se proposait ouvertement d'accentuer.
Une évolution qui se dessinait dans l'opinion publique française facilitait l'entreprise. Les rancunes de Fachoda s'apaisaient par le seul effet du temps ; la paix maintenant rétablie dans l'Afrique du Sud, le sort des Boers ne pouvait plus, d'autre part, provoquer des protestations contre la politique anglaise ; enfin les partisans d'une entente, qui activaient alors leur propagande, avaient l'habileté d'insister sur une première revendication très adroitement choisie. La convention pour le règlement pacifique des conflits, signée à La Haye en 1899, invitait les contractants à passer des accords particuliers rendant l'arbitrage obligatoire pour tous les cas où ils jugeraient possible de l'admettre. L'amour de la paix qui s'accentuait encore en France y rendait presque populaire l'idée de régler juridiquement les différends internationaux. La France, pensait-on, se devait à honneur de donner l'exemple à cet égard et l'Angleterre était considérée comme toute désignée pour en
agir de même. Concluant entre elles un traité d'arbitrage, les deux puissances affirmeraient leur commun désir de garantir le repos du monde ; en outre, et c'était là un point que ne perdaient pas de vue les partisans du rapprochement, elles se fourniraient réciproquement la preuve de leur désir d'amitié.
En Angleterre, les idées se modifiaient aussi. L'hostilité, développée dans le peuple par l'affaire Dreyfus et par les manifestations en faveur des Boers, s'atténuait graduellement. Des motifs d'ordre politique intervenaient aussi. Les sympathies si longtemps nourries à l'égard de l'Allemagne s'évanouissaient en présence des ambitions croissantes et de l'arrogance de Guillaume IL Les hommes d'Etat britanniques commençaient à juger des précautions nécessaires et, partant, à souhaiter un •concours éventuel de la France. La tendance ne pouvait s'affirmer tant que lord |Salisbury demeurait à la tête du gouvernement, car lui n'oubliait point tous les heurts parfois violents dontii avait dû s'occuper. Mais, en juillet 1902, le pouvoir passait à M. Balfour, animé de dispositions tout autres. Lord Lansdov\ ne toujours chef de Foreign Office se sentait alors plus libre d'obéir à ses préférences intimes, et le roi lui-même, dont les intentions ne faisaient point de doute, pouvait, sans sortir de son rôle constitutionnel, s'appliquer à la tâche qu'il s'était visiblement proposée. Dans les derniers mois de 1902 et les premiers de 1903, des manifestations se multiplièrent donc des deux côtés du détroit, et avec un retentissement grandissant. Le l\ mars 1903, par exemple, M. Paul Gambon prononçait, à la Chambre de Commerce française de Londres, un discours significatif. Le 1 3 mars, M. Delcassé parlait à la Chambre de la nécessité de compléter l'alliance russe par un système d'ententes, allusion suffisamment claire, bien que l'Italie seule fut nommée. Enfin, le roi Edouard VII brusquait personnellement les choses, et le Ier mai, il arrivait à Paris en visite officielle. Les toasts échangés au dîner de l'Elysée déçurent quelque peu par leur ton réservé, mais le surlendemain, à la Chambre de Commerce anglaise, le roi déclara formellement que « l'amitié
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des deux pays était l'objet de ses constantes préoccupations ». Puis, quand au mois de juillet, il reçut M. Loubet à Londres, il exprima encore l'espoir que Jes deux pays conserveraient toujours « les relations les plus intimes. l'amitié la plus profonde.
Rétablir celte amitié profonde et cette entente complète impliquait la disparition des mésintelligences qui séparaient encore les politiques. Il fallait, en somme, arriver à cette liquidation générale des griefs anciens, qui avait été un des objectifs avoués de M. Hanotaux ; le but, par conséquent n'avait paschangé, niais la manière, par contre, était différente. Alors qu'au moment des complications en Afrique centrale, le ministère français voulait imposer à l'Angleterre une explication d'ensemble sur un terrain par lui choisi, il s'agissait maintenant d'engager à l'amiable une conversation souhaitée de part et d'autre.
Pour régler les contestations qui subsistaient dans les diverses parties du monde, il ne pouvait être question de recourir à cette procédure d'arbitrage qui trouvait dans les deux paysdes^ adeptes de plus en plus nombreux. Ni la France, ni l'Angleterre ne consentiraient à remettre à la décision de tiers des questions de pure politique, pendantes parfois depuis plus d'un siècle et qui, par suite des difficultés qu'elles avaient parfois provoquées, mettaient en jeu leur dignité d'Etals souverains. Des accords directs et spéciaux étaient indispensables qui impliquaient des concessions réciproques, tandis qu'un traité d'arbitrage poserait les principes de l'avenir. Celui-ci fut donc seul considéré dans les pourparlers qui s'engagèrent à Londres au lendemain de la visite faite à Paris par le roi. Ces pourparlers avancèrent d'ailleurs rapidement. Dès le 7 octobre, le gouvernement anglais acceptait le projet rédigé au Quay d'Orsay, et le 1 a octobre les signatures étaient échangées. Les deux gouvernements s'engageaient à soumettre à la cour permanente de La Haye les différends d'ordre juridique ou ceux relatifs à l'interprétation des traités existant, qui ne mettraient en cause ni
leurs intérêts vitaux, ni leur indépendance, ni leur honneur.
Dans le même temps des négociations se poursuivaient poiu régler les contestations anciennes. La chose paraît au moins prohable, car nul renseignement positif ne s'est trouvé fourni sur la date à laquelle commencèrent ces négociations, non plus que sur les incidents qui les purent marquer. Le résultat seul est connu. En avril 1904, les deux gouvernements publiaient en elfet, simultanément, une série d'accords signés,le 8 du même mois : tout d'abord une déclaration concernant l'Egypte et le Maroc, puis une convention relative à Terre-Neuve et à l'Afrique occidentale, enfin uns autre déclaration visant Madagascar, les Nouvelles-Hébrides et le Siam.
Au Siam, la situation locale était maintenant réglée selon nos vœux, car un traité nouveau avait été, en février 1904, substitué à celui de 1902 jugé insuffisant. Le Siam pouvait toutefois demeurer un sujet de discorde avec l'Angleterre qui avait toujours cherché à y exercer une certaine prépondérance comme à se servir de lui contre nous. A cet état de choses, la déclaration du 8 avril mettait fin. La convention de 1896 qui avait partiellement réglé la situation était d'abord confirmée : chacune des parties contractantes annonçait, en outre, l'intention expresse de n'annexer aucune portion du territoire siamois, et chacune reconnaissait enfin à l'autre une sphère d'influencedans ce même territoire. Parallèlement, et sans qu'il y eut entre les denx questions d'autres liens que ceux qui avaient pu être établis au cours des négociations, des promesses réciproques étaient échangées pour les Nouvelles-Hébrides : le principe d'un arrangement spécial était posé, qui mettrait fin à l'anarchie entretenue par un condominium supprimant tout pouvoir effectif. A Madagascar en lin, le gouvernement anglais renonçait à réclamer la suppression de nos tariis douaniers et, en échange, le gouvernement français ne ferait pas obstacle aux réformes que le gouvernement britannique introduirait dans l'ancien sullanat de Zanzibar.
De même, la convention relative à Terre-Neuve et à l'Afrique
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compensait les unes par les autres des renonciations réciproques. La France abandonnait les privilèges particuliers que le traité d'L'trecht lui avait octroyés dans les régions de pêche de Terre- Neuve, ses bâtiments ayant simplement désormais un droit égal à celui des sujets britanniques ; par contre la Grande-Bretagne consentait à une rectification des frontières de la Gambie anglaise, à l'abandon des îles de Los, situées sur la côte de Guinée en face de Conakry, et, en dernier lieu, à une modification des limites delà Nigeria britannique, de manière à assurer de meilleures communications entre les possessions françaises du Tchad et celles du Niger. La déclaration relative à l'Egypte et au Maroc s'inspirait, elle aussi, du même esprit. Les clauses secrètes qui la précisaient devaient être publiées seulement quelques années plus tard. Mais l'essentiel fut immédiatement connu et tenait d'ailleurs en deux phrases. Le gouvernement britannique, prenant acte de ce que le gouvernement de la République n'avait pas intérêt à changer l'état politique du Maroc, s'engageait à n'y point contrecarrer l'action de la France, demeurant entendu que nul privilège ne serait créé en matière de commerce. En échange, le gouvernement de la République, prenant acte de ce que Sa Majesté Britannique n'avait pas intérêt à changer -l'état politique de l'Egypte, déclarait qu'il entendait n'y point entraver son action. En somme la France renonçait à critiquer ou contester le rôle que l'Angleterre jouait en Egypte, et l'Angleterre, en revanche, laissait à la France les mains presque libres au Maroc. Sous une réserve toutefois : l'Espagne, dont les intérêts au Maroc étaient également reconnus, serait invitée à passer, elle aussi, des arrangements particuliers avec la France, et l'un des articles secrets précisa que ces arrangements lui réserveraient une partie du territoire marocain, pour le cas où le sultan se révélerait incapable de conserver son autorité.
Conformément à cette dernière disposition, des négociations s'engagèrent entre Paris et Madrid. Elles aboutirent, le 3 octobre 1904, à la signature d'un traité dont l'existence fut presque aussitôt connue, encore que les termes en demeurassent
secrets. Il confirmait le partage éventuel dont le principe avait été posé dans l'accord non sanctionné de 1902. Mais, forte sans doute de l'appui assuré de l'Angleterre, la France se montrait maintenant moins libérale. Les deux zones éventuellement abandonnées à l'influence espagnole étaient sensiblement réduites ; celle du Nord, notamment, n'allait plus sur la côte que jusqu'à Larache et n'englobait plus Fez.
Ce traité ne pouvait guère donner lieu à des manifestations d'opinion puisque les clauses n'en étaient pas révélées. Il en alla différemment des arrangements avec l'Angleterre. Certains de ceux-ci comportant des annexions, le gouvernement voulut les faire ratifier par le Parlement. Ils provoquèrent à la Chambrer en novembre 190/i, un débat assez vif qui s'étendit même à l'accord visant l'Egypte et le Maroc, dont les députés n'avaient cependant pas à connaître. Les critiques ne manquèrent point ; M. Deschanel, par exemple, entreprit de démontrer que la rectification des frontières de la Nigeria ne nous servait de rien ; d'autres orateurs protestèrent contre les clauses relatives à Terre-Neuve ou au Siam ou soulignèrent aussi — et la chose était plus grave — que nous abandonnions en Egypte des droits certains, pour n'acquérir au Maroc qu'une liberté d'action éventuelle. Les accords furent cependant votés. Il n'en pouvait guère aller autrement après les explications que fournit le ministre des Affaires étrangères qui les avait du reste déjà données par avance dans une longue cijfculaire à nos agents diplomatiques. Il ne fallait d'ailleurs pas examiner ces accords seulement en eux-mêmes. Il fallait avant tout considérer leur portée générale, en recherchant quelle situation nouvelle ils contribuaient à créer.
Pour bien apprécier celle-ci , on ne doit pas toutefois s'arrêter au moment exact ou les accords furent conclus et force est aussi de faire intervenir d'autres facteurs étrangers à leurs clauses. 1