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L ENTENTE CORDIALE

Tout d'abord deux affaires qui s'étaient engagées alors que débauchait le rapprochement franco-anglais, mais pour se préciser seulement au moment du traité franco-espagnol, au moment surtout où les députés échangeaient les déclarations grandiloquentes auxquelles je viens de faire allusion.

De ces deux affaires, l'une pouvait influer fortement sur Ja politique française, mais seulement par ricochet ; l'autre, au contraire, touchait directement la France, car elle mettait en cause ses rapports avec le Saint-Siège.

J'ai dit déjà ce qu'on devait logiquement attendre du ministères Combes à l'égard de la religion ; ses actes n'avaient point tardé à contenter les plus sectaires de ses partisans. La loi sur les associations était appliquée par lui contre les congrégations avec une rigueur haineuse. Celle-ci souleva naturellement les protestations très vives d'une notable partie du pays, indigna même Waldeck-Rousseau, navré de l'usage fait de son œuvre, et, naturellement aussi, rendit déjà plus particulièrement délicates les relations avec la cour de Rome. Celles-ci se compliquèrent en outre bientôt à la suite d'incidents qui auraient demandé d'être examinés avec beaucoup de largeur de vue et dans un commun désir d'entente. Lorsqu'en 1901, le Président de la République avait rendu au roi d'Italie la visite que celui-ci était venu faire à Paris, la cour pontificale avait jugé bon de formuler des observations. Elle estimait que la présence à Rome du chef de l'Etat français semblait approuver la spoliation de 1870 que les Souverains Pontifes avaient toujours refusé de sanctionner. Cette protestation, à peu près imposée au Vatican par son attitude traditionnelle, aurait pu demeurer de pure forme. Mais la discussion s'envenima par suite surtout du malencontreux état d'esprit qui régnait a Paris et, dans l'été de de 1904, l'ambassadeur de France fut rappelé. Or, dans le même temps, un débat presque théologique venait se greffer

^urla contestation politique : le Saint-Siège ayant invité deu\ •évoques français à résigner leurs fonctions épiscopales, le gouvernement lui contesta ce droit.

Le cas était d'autant plus épineux que le Concordat ne le prévoyait point. 11 stipulait le concours des deux pouvoirs, ecclésiastique et laïque, pour la nomination des évêques dont il s'occupait seulement. On en pouvait évidemment déduire, a contrario <jue le même concours était nécessaire pour les révocations. Mais le Saint-Siège n'en demeurait pas moins le seul juge qualifié en matière doctrinale ou de convenances religieuses. Pour «apaiser le différend maintenant pendant, il aurait fallu une négociation amiable qui, après avoir réglé le litige particulier, aurait pu aboutir, soit à la revision du Concordat, soit même à une dénonciation concertée. Emporté par son animosité manifeste contre l'Eglise, excité également par les objurgations de la majorité radicale, le ministère préféra la brutatité ; les relations avec Rome furent complètement rompues et le Concordat purement et simplement dénoncé. De toutes les altitudes possibles c'était la plus fâcheuse. En effet, si4a séparation de l'Eglise <et de l'Etat pouvait légitimement sembler souhaitable, encore eût-il fallu établir un statut nouveau avant de supprimer l'ancien. On se mettait au contraire, et délibérément, en présence du néant. D'un autre côté, et quelles que fussent les opinions des partis avancés français, le Saint-Siège existeetjoue un rôle international considérable. Il ne suffisait pas qu'on voulut •dorénavant l'ignorer pour qu'il cessât de le jouer. La France, enfin, aurait certainement besoin de recourir à lui, et non pas seulement pour éviter à l'intérieur des désordres religieux. Protectrice de missions lointaines, elle aurait à s'occuper de leur maintien sous peine de voir diminuer son influence, et, comme ces missions dépendaient au spirituel de Rome, des négociations seraient un jour ou l'autre fatalement indispensables. Il était dès lors absurde d'avoir rompu tous rapports, sous prétexte de séparation entre l'Eglise et l'Etat. Les deux questions étaient foncièrement distinctes et un pays qui supprime

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tout clergé catholique officiel, capable de servir éventuellement d'intermédiaire, a plus que jamais intérêt à entretenir un ambassadeur auprès du Vatican. C'est l'évidence même. Pourtant le sectarisme aveugle des radicaux français les empêchait de l'apercevoir. Ils conduisirent dès lors toute l'affaire avec une violence maladroite, en gens incapables de comprendre les conséquences internationales de leurs actes.

L'autre affaire que nous devons considérer, avant d'en revenir à la situation créée par les accords avec l'Angleterre, avait un tout autre caractère. Elle ne relevait en rien de nos querelles intestines, et, comme je l'ai signalé déjà, ne nous touchait d'ailleurs qu'indirectement, dans la seule mesure où nous pouvions être affectés par les vicissitudes de notre alliée la Russie.

La rivalité de cette dernière et du Japon, flagrante dès le lendemain du traité de Shimonoseki, s'était accentuée à la suite des événements de 1900 et de l'ingérence russe en Mandchourie. Subissant peut-être l'influence de l'Allemagne qui cherchait à détourner son attention de l'Europe, le gouvernement de Pétersbourg affirmait le dessein de dominer en Extrême-Orient Le Japon, de son côté, entendait y établir sa suprématie, fier qu'il était de sa jeune puissance. L'antagonisme était dès lors irréductible et devait, tôt ou tard, entraîner un conflit. La guerre r éclata au début de iqo4. La France n'avait évidemment pas à prendre part à la lutte. Son alliance ne l'y obligeait point et, d'autre part, son intervention eût fatalement entraîné celle de l'Angleterre liée au Japon par le traité de 1902 : or il importait à tout prix d'éviter un antagonisme direct entre la France et la (irande-Bretagnc. Il était inadmissible que deux pays qui se rapprochaient loyalement l'un de l'autre fussent amenés à se combattre. Le gouvernement de Paris, comme celui de Londres, s'empressa donc de proclamer sa neutralité qu'il s'efforça simplement de rendre suffisamment bienveillante pour la Russie. Les circonstances voulurent toutefois que son rôle ne se bornât pas là. Le 21 octobre 190/i, la Hotte russe de la Baltique, en route pour l'Extrême-Orient, canonnait dans la mer du Nord

des chalutiers anglais qu'elle prit pour des torpilleurs japonais. Le gouvernement britannique prolesta très légitimement, mais, irrite qu'il était déjà par d'autres incidents nautiques, avec une énergie telle qu'il semblait prêt à prendre les armes. La France se trouvait de ce fait dans une situation délicate. Sous peine de compromettre irrémédiablement le résultat de ses patients efforts, elle ne pouvait laisser éclater une querelle directe entre son alliée de douze ans et son amie de la veille. Ses liens avec les deux parties en cause lui donnaient le droit d'intervenir et son intérêt lui commandait de le l'aire. M. Delcasse le comprit et sut, en outre, trouver sansdélai la procédure convenable. Il fit admettre que le litige devait être réglé d'après les dispositions de la convention de La Haye, c'est à dire porté devant une commission d'enquête, et que celle-ci siégerait immédiatement à Paris sous la présidence d'un amiral français. Une guerre éminemment fâcheuse se trouvait ainsi évitée ; du même coup, la France s'assurait un rôle honorable et méritait la reconnaissance des deux puissances sur lesquelles elle entendait désormais compter.

Empêcher l'entrée de l'Angleterre dans le conflit, ou prêter toute l'assistance compatible avec une neutralité correcte, ne suffisait pas pour modifier, en Extrême Orient, le cours des événements militaires. Grâce à la proximité de ses bases d'opérations comme grâce à sa préparation meilleure, le Japon affirmait sa supériorité. Dès le début de l'automne il bloquait irrémédiablement dans Port-Arthur l'une des armées qui lui étaient opposées et commençait de refouler l'autre à travers la Mandchou rie. Même l'arrivée de la flotte de la Baltique ne rétablirait pas un équilibre trop complètement rompu. La Russie ne pouvait plus espérer triompher bien qu'elle ne fût pas encore vraiment battue et, pour éviter précisément la défaite flagrante, il lui fallait se raidir dans un effort beaucoup plus grand qu'on ne lavait d'abord supposé. •

De ce fait son prestige se trouvait atteint et sa puissance militaire provisoirement diminuée en Europe. Or c'étaient ce prestige et cette puissance qui donnaient à la France les gad'une guerre a l'autre 17

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ranties par elle cherchées lors de la conclusion de l'alliance. Celle-ci ne procurerait évidemment pas la même sécurité tant que les forces du Tzar seraient complètement engagées au loin, dans des conditions pour elles très pénibles. Les succès japonais ébranlaient ainsi la combinaison que la diplomatie française avait si patiemment édifiée. Sans l'abandonner le moins du momie, car la crise serait vraisemblablement passagère, il importait au plus haut point qu'elle se trouvât complétée. Des circonstances heureusement exploitées avaient permis qu'il en allât de la sorte et c'est pourquoi les événements d'Extrême-Orient augmentaient encore l'importance de l'entente conclue avec l'Angleterre et des accords spéciaux passés avec l'Italie et l'Espagne. Les uns et les autres apportaient un appoint particulièrement précieux au moment où le concours de l'alliée fondamentale risquait de devenir moins efficace.

Seulement, et malgré les garanties qu'ils promettaient, peutêtre même à cause de ces garanties, les arrangements qui venaient d'être pris faisaient courir un risque grave. Ils assuraient bien au Maroc des avantages particuliers mais qu'il s'agissait de réaliser : le gouvernement français se mit en devoir de le faire et, tout aussitôt, le risque se révéla.

Pour profiter de la liberté d'action qu'elle s'était fait reconnaître au Maroc par l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie, la France devait accentuer la politique d'influence qu'elle avait précédemment adoptée, de manière à placer le gouvernement chérifien sous un contrôle plus ou moins avoué. Dans l'année 1904, les circonstances locales favorisaient un tel dessein. En présence d'une anarchie encore grandissante et d'embarras d'argent qui devenaient inextricables, le maghzen pouvait de moins en moins se passer d'une assistance étrangère. Le gouvernement français résolut naturellement d'offrir la sienne. Mais qu'il s'agit du rétablissement de l'ordre et de l'organisation d'une police qui le

garantirait, de l'amélioration des ports qui permettrait le développement du commerce, ou de la création, d'une banque d'Etat qui assainirait la situation financière, toutes les mesures utiles ne pouvaient être prises qu'avec I agrément et le concours du sultan, souverain toujours indépendant. Des négociations étaient indispensables qui lurent confiées à M. Saint-René- Taillandier. noire ministre à Tanger. Un changement de cabinet survint sur es entrefaites à Paris : ML Combes, quelque peu déconsidéré par les exagérations même de son radicalisme, dut céder la place à M. Rouvier. Mais M. Del cassé demeurant aux V (l'aires étrangères la politique marocaine ne subit nulle altération. La mission Saint-René-Taillandier se mit toutefois en route pour Fez seulement dans le courant de janvier iqo5. Fût-ce à la suite de combinaisons ou d'incidents qui n'ont pas été révélés ou par suite des atermoiements traditionnels dans une administration habituée à tenir le temps pour un facteur négligeable? On ne sait. La cause, du reste, importe peu ici. Constatons simplement qu'il y eût un retard, et déplorable. II permettait, en etlet, à une nouvelle puissance d'influencer le sultan et d'intervenir ainsi dans une affaire qui passait pour ne la point concerner.

L'Allemagne n'avait rien ignoré des visées de la France sur le Maroc, non plus que des accords passes à son sujet. J'ai mentionné déjà la conversation que M. Delcassé avait eue avec le prince Radolin dès iQO[. Depuis, le gouvernement impérial avait connu, avant même l'échange des signatures, les dispositions éventuelles des accords franco-anglais, et l'accord franco-espagnol ne lui avait pas été non plus dissimulé. Les choses s'étaient néanmoins bornées à de simples propos. L Allemagne ne pouvait, comme l'Espagne, invoquer au Maroc des traditions ou des titres particuliers ; elle n'était point, comme l'Espagne encore, comme l'Italie ou l'Angleterre, une puissance méditerranéenne; avec elle, enfin, aucune grande négociation ne se trouvait pendante, dans laquelle la question marocaine aurait pu intervenir comme monnaied'échange. Tout eu évitant le m\ stère,.

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le gouvernement français s'élait donc dispensé de notifications officielles, à plus forte raison avait-il jugé superflu de conclure un accord formel ou de solliciter une approbation.

« Rien de plus normal en droit. Cependant des ressortissants allemands avaient commencé au Maroc des opérations fructueuses et souhaitaient d'en faire de plus profitables encore, en utilisant à leur profit les richesses naturelles du pays. D'autre part les colonies fondées naguère par Bismarck, Togo, Est ou Sud -Ouest africains, semblaient maintenant insuffisantes pour les besoins d'un commerce et d'une industrie qui grandissaient sans cesse et, comme la combinaison ébauchée naguère avec l'Angleterre au sujet des colonies portugaises pour procurer denouveaux champs d'action, n'aboutissait pratiquement à rien, il fallait trouver d'autres terrains d'exploitation. Or, dans l'Afrique, maintenant partagée, seul le Maroc restait à prendre. Le gouvernement impérial estimait donc ne pouvoir se désintéresser de lui, ni surtout admettre que la France et l'Espagne prétendissent le confisquer.

Ce n'était d'ailleurs pas tout. L'Allemagne de Guillaume lt aspirait de plus en plus nettement à exercer sur l'univers une véritable suprématie. Elle s'irritait par conséquent de voir une affaire se régler sans son intervention. Elle constatait, en outre, que les accords intervenus à propos du Maroc nouaient autour de la France un faisceau d'amitiés ou d'ententes qui visaient à garantir la paix du monde par l'équilibre des forces, partant à empêcher la domination qu'elle souhaitait exercer. Pour persévérer dans la voie où l'entraînait son orgueil, elle devait rompre ces accords, qui, disait -elle, « l'encerclaient » et, du même coup, obtenir immédiatement au Maroc des avantages directs. Quant à la tactique à suivre, elle était tout indiquée. L'affaire avait été menée par la diplomatie française qui avait savamment noué les différents fils. C'est à la France dès lors qu'il fallait s'en prendre, en profitant de ce que sa seule alliée complète, la Russie, s'empêtrait dans son conflit avec le Japon. Une double manœuvre s'imposait ainsi. Le gouvernement impérial

signifierait, d'une part, à Paris qu'il tenait pour non avenus des accords auxquels il n'avait point participé ; il s'arrangerait, d'autre part, pour que la France ne tirât pas immédiatement parti de ces accords, c'est à dire pour que le sultan n'acceptât pas le concours qui lui était offert.

A Fez donc, où il était enfin parvenu, M. Saint- René-Taillandier se vit opposer des objections et des manœuvres dilatoires dont les ministres chérifiens n'étaient probablement pas les seuls in veilleurs. Dans le même temps, c'est-à-dire à partir du mois de février 190."), les représentants de l'Allemagne commençaient à faire des déclarations ou des confidences significatives. Alors qu'en 1901 le prince Radol in n'avait rien objecté à un protectorat éventuel de la France sur le Maroc, le ministre d' Ulemagne à Tanger signalait à notre chargé d'affaires que les accords passés au sujet de ce même Maroc ne sauraient être, à Berlin, considérés comme valables. La chancellerie impériale affectait de tenir pour inexistants les renseignements à elle fournis et se plaignait dès lors qu'on lui eut manqué d'égards. Peu après Guillaume II entrait lui-même en scène. I ne de ses croisières habituelles l'ayant conduit à Tanger, il y débarqua le 3i mars et, répondant aux souhaits de bienvenue de l'oncle du sultan, déclara venir rendre visite à un souverain « indépendant », avec lequel il voulait. « directement » s'entendre pour sauvegarder les intérêts allemands ; il espérait d'ailleurs que le Maroc libre resterait ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole et sans annexion. Peu après, et pour tirer immédiatement les conséquence pratique des paroles impériales, le ministre d'Allemagne à Tanger, M. de Tallenbacb, se rendait à son tour à Fez. M. Saint-Hcné-Taillandier s'\ débattait toujours dans des pourparlers stériles. M. de Tattenbach, dont le dessein était tout autre, aboutit presque immédiatement. Dès le 3o mai, en effet, les puissances étaient saisies d'une proposition. Invoquant l'avis, évidemment peu spontané, d'une assemblée de prétendus notables, le sultan déclarait que des questions aussi graves que les réformes suggérées ne pouvaient

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pas être arrêtées par accord avec un seul Elat étranger, mais devaient être étudiée? par tous ceux qui avaient participé, en 18S0, à la conférence de Madrid. La manœuvre était claire. Si la suggestion du Sultan était adoptée;, elle entraînerait une double conséquence : d'une part, la France ne réglerait plus les affaires marocaines à sa guise ou avec les seules puissances cpii l'avaient encouragée et, de ce lait, ses accords particuliers risquaient de devenir caducs ; d'autre part, l'Allemagne, ayant siégea la conférence de Madrid, se trouvait officiellement introduite dans le débat sur un pied d'égalité, ce qui lui fournirait de nouvelles occasions de brouiller les cartes françaises, tout en s'assurant au Maroc les avantages particuliers qu'elle souhaitait.

La gravité de la démarche et sa portée furent immédiatement aperçues et, semble-t-il, même hors de France. On dit, en effet, que malgré ses embarras croissants en Extrême-Orient, le gouvernement russe se déclara, le cas échéant, prêt à remplir en Europe toutes ses obligations d'allié. On. dit de même que le gouvernement britannique annonça l'intention de soutenir militairement la République si celle ci se trouvait attaquée à propos d'un accord qui portait la signature de l'Angleterre. M. Delcassé avait d'autre part affirmé naguère — et sans doute à bon escient — que l'Italie ne prendrait pas les armes contre nous. Deux des puissances de la Triplice seraient donc seules à marcher. La France, par contre, trouverait à ses côtés l'Angleterre et la Russie. La situation serait donc exactement celle que nous retrouverons en août ioj'i, c'est-à-dire que la guerre s'engagerait dans des conditions diplomatiques aussi favorables que possible.

Mais, en viendrait-on à la guerre? Abandonnée par un de se» alliés et voyant se dresser une coalition, l'Allemagne accepteraitelle l'aventure? Elle jugerait sans doute prudent de reculer et serait alors conduiteà une capitulation, plus ou moins complète, qui mettrait en tous cas un terme définitif à ses prétentions d hégémonie. Telle était, autant du moins qu'on le peut savoir, l'opinion de M. Delcassé. Il proposait donc de tenir tète, de

repousser l'ingérence allemande et, par conséquent, de ne pas accepter davantage la proposition du Maroc. Ses collègues du cabinet eurent d'autres vues. L'hypothèse d'une guerre, que, malgré tout, l'on ne devait pas complètement écarter, les aiFola quelque peu. Ils jugèrent outrecuidante l'attitude préconisée par le ministre des Affaires étrangères qui ne prétendait pourtant qu'à sauvegarder la dignité de la France. Ils blâmèrent la politique suivie par lui depuis plusieurs années et refusèrent nettement d'en accepter les conséquences. Des discussions très vives eurent lieu, au cours desquelles M. Rouvier se montra, dit-on, particulièrement violent. En un mot, M. Delcassé se vit complètement désavouer et, le 6 juin 1900, il remit sa démission.

A l'encontre de tant d'autres retraites ministérielles, celle de M. Delcassé était plus qu'un incident. Elle marquait dansl' histoire extérieure de la Troisième République la fin d'une nouvelle période qui était d'ailleurs la suite rigoureusement logique de la précédente, dont elle reproduisait en outre, au moins dans une certaine mesure, le rythme général. Durant lestreize années qui venaient de s'écouler depuis la conclusion de l'alliance russe, les relations avec l'Angleterre avaient surtout retenu 1 attention. Mais l'Angleterre ne pouvait inquiéter que si elle s'inféodait à la Triplice, et c'est contre cette dernière qu'elle pouvait, à l'opposé, servir d'appui. En fin de compte, la crainte d'une agression allemande avait donc continué de dominer notre politique et la question était toujours demeurée de savoir si on la préviendrait par une entente préalable, ou si l'on se garantirait davantage contre elle en s'assurant des concours nouveaux. Or, à cet égard, les fluctuations constatées entre 1880 et 1890 s'étaient reproduites, moins nettes sans doute, mais dans le même ordre. Sans aboutir a des ré* sullats aussi positifs que Jules Ferry, M. Ilanotaux avait cependant tendu comme lui à un rapprochement, et, comme lui encore, en poursuivant des desseins extra-européens. Puis, comme précédemment aussi, la réaction était intervenue ; la méfiance l'emportant, l'autre système avait prévalu, et finalement, l'alliance fondamentale avec la Russie s'était trouvée renforcée d'une entente cordiale avec l'Angleterre.

Résultat paradoxal à certain égard puisque l'Angleterre et la Russie nourrissaient l'une pour l'autre une animosité traditionnelle. La combinaison présentait donc un point faible que l'incident de Iïull avait immédiatement révélé. N'empêche qu'en la faisant aboutir après l'avoir prônée dès 1879, les dirigeants de la République n'avaient pas simplement attesté, une fois de plus. la continuité de leurs vues etla ténacité de leur diplomatie : ils avaient rétabli en Europe un équilibre véritable et assuré du

■même coup, clans toule la mesure humainement possible, la sécurité extérieure du pays. Celui-ci paraissait désormais en état de braver les menaces de l'étranger. Par un contraste singulier,. ce résultat tant souhaité se trouvait à peine obtenu qu'il paraissait négligeable, sinon fâcheux. L' Vllemagne se montrait provocante, et précisément sans doute parce qu'elle ne voulait pas laisser ruiner son hégémonie. Or, le gouvernement français cédait à ses injonctions et M. Delcassé se retirait, en somme parce qu'on le jugeait coupable d'avoir parachevé un rétablissement diplomatique trop complet.

Le fait est capital pour l'intelligence de notre politique extérieure. A en croire les publicistes d'oulre-Pihin, le désir de larevanche demeurait toujours vivace en France où le peuple aurait constamment guetté l'occasion d'assouvir ses traditionnelles rancunes. Mais c'est à cela précisément que venait de se refuser le gouvernement, interprête certainement fidèle du sentiment populaire. Nullement grisée par les succès de sa diplomatie, la République s'affirmait plus pacifique et conciliante que jamais.

Sauf peut-être quelques isolés, minorité infime et pratiquement négligeable, personne en France n'aspirait à la guerre. Nul doute possible à cet égard en ce qui touche les hommes qui venaient de précipiter M. Delcassé du pouvoir ou ceux qui applaudissaient à sa chute. Mais, à bien prendre, le ministre déchu? était lui-même pacifique. Impossible, pour les raisons déjà plusieurs fois dites, de vouloir scruter ses desseins secrets, ni discerner tous les mobiles de sa conduite. Les intentions que lui prêtent certains de ses panégyristes et que nous rappelions à l'instant paraissent toutefois fort vraisemblables. Il estimait, nous dit-on, que l'armement nouveau de notre artillerie assurerait peut-être à lui seul l'avantage sur les champs de bataille, et, d'autre part, que les alliances ou les amitiés, suffisamment récentes pour qu'on ne dût pas craindre de 4es voir fléchir r procureraient des concours effectifs. La Triple-Alliance, au contraire, s'affaiblissait par la demi-défection de l'Italie qui

..avait pris des engagements positifs au sujet du Maroc. La balance des forces semblait donc pencher manifestement du côté •de la France, l'Allemagne, dès lors, ne pousserait pas son attaque à fond, elle reculerait au dernier moment, et la France acquerrait, de ce fait, un prestige "nouveau sans avoir même besoin de tirer l'éptV.

Même si l'on admettait toutes les prémisses de ce raisonnement un risque subsistait néanmoins. Nous avons vu aussi que le gouvernement ne voulut pas le courir. Peut-être pour des raisons de fait auxquelles nous reviendrons dans un instant; peut-êlrc subissait-il aussi confusément l'influence de courants d'idées qui, depuis quelques années, prenaient une ampleur croissante. Des français, dont le nombre augmentait chaque jour, répugnaient maintenant, plus ou moins consciemment, à voirhumilier l'Allemagne et, parmi eux beaucoup ne se souciaient plus du prestige de leur pays.

Vouloir expliquer ce fléchissement du sentiment national contraindrait d'analyser tout l'état moral de la France d'alors. Ce serait la matière d'un volume. Force est donc de se borner ici à des allusions ; peut-être sufliront-elles d'ailleurs à faire apercevoir les principales causes du mal. Tout d'abord les querelles intérieures, et notamment les crises religieuses qui venaient d'aboutir à la rupture avec Rome, avaient détourné l'attention des choses du dehors. D'autre part ce qu'an appelait « l'esprit pratique » était constamment glorifié. Des hommes d'affaires et des économistes prétendaient régler toutes choses par le Doit et l'Avoirel traduisaient la politique en bilans. Les facteurs moraux, les fameux impondérables dont M. de Bismarck — un réaliste cependant — proclamait lui-même l'importance, semblaient ainsi de plus en plus négligeables et l'honneur ou la dignité d'importance moindre que les profits matériels. Dans le même temps, les socialistes et syndicalistes, dont les rangs grossissaient, se grisaient toujours de théories humanitaires, et les républicains simplement radicaux, désireux de ne pas perdre leur clientèle, se voyaient fréquemment contraints de faire chorus

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.avec eux. De la sorte L'internationalisme gagnai! du lorrain. Si Ton ajoute encore qu'au cours de l'affaire Dreyfus tout avait été mis en œuvra pour décrier l'armée, traditionnellement considérée comme une réprésentation vivante de la pairie, on en arrive à constater enfin que c'était en somme la nolion même de Patrie qui s'estompait; la foi patriotique qui, pour une série de causes 1res diverses, perdait, jour après jour, de sa force efficiente.

Qui renonce à celle foi ne se soucie naturellement pins guère •de faire respecter son pays : peu lui importe que celui-ci doive ■s effacer devant d'autres, tant que cet effacement ne le lèse pas personnellement dans ses intérêts immédials. Le fâcheux état d'esprit qui se répandait en France conduisail dès lors à considérer, toul autrement qu'on ne le faisait trente ans plus tôt, les relations avec l'Allemagne. Là, 'd'ailleurs, comme toujours et partefut, l'action léniliante du temps avait graduellement alténué les rancunes ; ni l'Alsace ni la Lorraine n'étaient oubliées, mais les revendications et les protestations d'autrefois se changeaient peu à peu en simples regrets qui risquaient à leur lour de s'assoupir. D'autres éléments particuliers intervenaient aussi que je dois me contenter encore d'énumérer. Inutile, je pense, de rappeler longuement l'emprise sur les milieux intellectuels de la science allemande, des méthodes allemandes, voire de la culture allemande. Tout en raillant parfois leur lourdeur, on les admirait béatement. Les hommes d'affaires n'étaient pas moins frappés par le prodigieux essor du commerce et de l'industrie germaniques. Leur concurrence, souvent victorieuse, entravait peut-être le développement économique français, mais, comme celui-ci progressait aussi, on ne s'arrêtait guère à ce puinl. Les rivaux élaient d'ailleurs aussi des clients que l'on souhaitait ne point mécontenter. Le vague désir de continuer de> affaires fructueuses s'ajoutait ainsi à l'admiration inspirée par ceux qui les procuraient. L'Allemagne se révélait vraiment un incomparable pays. Rien d'anormal, dès lors, à lui voir jouir d'une sorte de primauté. Certains l'admettaient, même quand ils ne l'avouaient pas, et, comme, d'un autre coté, ils n'avaient plus

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un culte passionné pour la France, ils en arrivaient à trouver naturel que celle-ci s'abaissât.

Par un phénomène qui semble maintenant singulier, les progrès de la puissance allemande rassuraient même beaucoup de Français qui voyaient en eux une garantie de cette paix à laquelle ils tenaient tant. L'Allemagne, disaient-ils, ne saurais songer à se battre : sa puissance et sa prospérité croissent de jour en jour ; elle aurait tout à perdre, rien à gagner dans une guerre ; comment supposer dès lors qu'elle en voudrait courir l'aventure? Mais si l'Allemagne ne pouvait plus songer à nous attaquer, si la guerre devenait par cela même une invraisemblable hypothèse, pourquoi donc tant la préparer? De fait, on la préparait de moins en moins. Les ebarges militaires étant forcément impopulaires, les parlementaires, soucieux de coin— plaire à leurs électeurs, s'appliquaient constamment aies aîréger. Les considérations théoriques et les doctrines insidieuses que je viens de rappeler, leur permettaient d'ailleurs d'endormir leur conscience. Aussi votaient-ils la loi de recrutement de ioo5 qui. sous prétexte d'égalité démocratique, affaiblissait les effectifs : ils rognaient chaque année sur les crédits de la défense nationale ; ils imposaient enfin au ministère de la Marine et au ministère delà Guerre des hommes comme Pelletan et le générai André, prônés parce qu'ils n'avaient pas l'esprit militaire et qui, en assouvissant les rancunes nées de l'Xffaire Dreyfus, semblaient parfaitement aptes à ruiner par le dedans des institutions dont, en somme, on ne voulait plus. Durant les dernières années, et par suite même du relâchement moral, la puissance matérielle s'était, delà sorte, effritée. Confiné dans sa spécialité, le ministre des Affaires étrangères ne s'en préoccupait sans doute pas. Mais l'Allemagne en devait être instruite et le Président du Conseil, qui se rendait probablement compte de l'étendue du mal, la pouvait, en tous cas, supposer bien informée. Le risque que son collaborateur jugeait minime lui aurait dès lors paru au contraire très grand. Pure hypothèse évidemment ; sans doute, mais qui n'a rien d'invraisemblable et permet-

trait d'expliquer, de fa<;on presque honorable, les déchirements qui se produisirent dans le gouvernement français.

L'explication ne justifierait cependant pas la situation qu'on avait peu à peu créée. Les affaires du dehors et du dedans s'enchevêtrent forcément et sont à conduire dans le même esprit. Les dispositions prises dans un domaine ne réagissent pas immédiatement sur l'autre : nous l'avons constaté en plus d'une occasion. Un moment arrive cependant toujours où les contrecoups se produisent et c'est pourquoi les directions d'ensemble doivent rester coordonnées. Que voyait-on cependant depuis plus de sept ans? La présidence du Conseil revenait successivement à MM. Ch. Dupuy. AYaldeck-Rousseau, Combes et Rouvier. Ils n'étaient pas toujours séparés par de simples nuances, et cependant le portefeuille des Affaires étrangères demeurait immuablement entre les mains de M. Delcassé. Comme celui-ci ne manquait ni de fermeté ni de suite dans les vues — son œuvre était là pour l'attester — force est par suite d'admettre qu'il travaillait à l'écart, dans un domaine réservé, où ne s'aventuraient guère les chefs variés qui. tour à tour, lui faisaient crédit. Il avait eu ainsi le moyen de développer une politique très habile, excellente même si l'on veut, et que le succès avait couronnée. Mais, sauf peut-être lors de la rupture avec Rome où l'on peut regretter pour lui qu'il se soit associé aux outrances du cabinet Combes, la politique qu'il faisait prévaloir lui était proprement personnelle. Pour les raisons déjà dites, elle se dérobait, et fort heureusement, aux ingérences volontiers brouillonnes du Parlement ; mais elle échappait aussi au contrôle véritable du Gouvernement Or, pour porter ses fruits, cette politique impliquait qu'à un moment donné la diplomatie pourrait s'appuyer sur un pays uni et jaloux de sa gloire, comme sur des forces militaires redoutables pour tout agresseur. Cependant certains des ministères où siégeait M. Delcassé s'étaient complus à désagréger ces forces matérielles, en même temps qu'un sectarisme haineux et une veulerie démagogique contribuaient à diviser le pays comme

à détendre ses ressorts moraux. Le vice que nous avions commencé d'entrevoir naguère, lorsde l'incident de Fachoda, éclate maintenant en pleine lumière et arrive à son paroxysme. On peut d'ailleurs soutenir qu'au moment où nous sommes parvenus il n'y a plus réel leurrent de politique républicaine, ni d'idéal républicain. Les hommes qui avaient pris le pouvoir en iv avaient, touchant la réorganisation du pays, des aspirations, parfois contestables, mais leurs adversaires même doivent reconnaître qu'ils avaient des vues d'ensemble désintéressées et un incontestable souci du bien général. Maintenant, leurs succèsseurs n'ont guère que des appétits et leurs ambitions se limitent souvent à assouvir leurs rancunes, favoriser leur clientèle et échafauder des combinaisons électorales. Mais cela même contribue à accentuer le contraste entre la conduite que l'on suit dans les affaires du dedans et l'altitude prise dans celles du dehors. Entre les unes et les autres le lien est complètement rompu. >>e serait-ce qu'en apportant la preuve flagrante de ce l'ait attristant, la démission de M. Delcassé resterait une date considérable. Elle ne coïncidait pas simplement avec une crise brutale; elle était la résultante d'un mal chronique dont elle allait peut-être marquer le point culminant. Après avoir brillamment rétabli sa situation extérieure mais refusé d'accepter les conséquences de ce succès, la France se trouve de nouveau à nnet sorte de carrefour. Deux routes s'ouvrent devant elle. L'une la conduit à s'effacer probablement sans retour ; à céder aux injonctions d'où qu'elles viennent ; à renoncer à ses ambitions lointaines comme à ses rêves de paix garantie par l'équilibre, pour accepter d'avance la suprématie des plus violents. L'autre voie n'est que le prolongement du chemin jusqu'alors suivi. S'y engager conduira, la tourmente du moment esquivée, à resserrer les alliances ou ententes qui demeureront la vraie sauvegarde, à refuser les compromissions dégradantes, à se préoccuper avant tout du prestige et de la dignité du pays. Agir ainsi sera demeurer fidèles aux traditions presque ininterrompues de la République. Mais choisir ce parti impliquera de

LE BILAN DE 1905 27i

remplir une condition primordiale : ce qui vient de se passer l'atteste. Il ne suffira point de négocier avec habileté. Pour éviter des déboires successifs qui deviendraient à chaque fois plus cruels, tous les efforts devront se conjuguer désormais. Il faudra qu'au dedans même de ses frontières le pays se ressaisisse et se prépare. Il faudra, en un mot, rétablir l'harmonie nécessaire entre la politique intérieure et l'altitude prise ai2 dehors.

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