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I. La. Conférence d'àlgésiras

Nous venons de voir l'Allemagne se montrer brusquement agressive à propos du Maroc. Ainsi qu'un escrimeur déconcerté par une botte imprévue, la France avait rompu et j'ai dit que -ce recul pouvait avoir des conséquences étendues : s'il semblait définitivement téméraire de s'opposer à l'Allemagne, la logique conduirait en effet à s'accorder une bonne fois avec elle. Pareille combinaison qui aurait, sans doute, satisfait certains français, n'aurait pas non plus mécontenté notre alliée: sans parler du tzar toujours prêt à se laisser séduire par Guillaume II — l'entrevue de Bjorkô allait en témoigner — certains hommes d'Etat russes, M. de Witte notamment prônaient sans réserve un rapprochement franco-allemand, qui semblait donc, de prime abord, se relier à la politique précédemment suivie. Au vrai, cependant, il ferait d'une guerre a l'autre 18

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renoncer à l'établissement d'un équilibre européen et la portée des conventions passées pour le garantir se réduirait à la portée de leurs stipulations particulières. Il y aurait donc changement île front, et nous sommes ainsi ramenés à la 'conclusion déjà donnée, à savoir-que dans l'été de 1905 la France se trouvait à un tournant de son histoire extérieure.

Ces remarques formulées à tête reposée en profitant d'un recul de quinze ans, les hommes qui dirigeaient alors nos destinées n'avaient sans doute pas le loisir de les faire. Pris dans le tourbillon des événements, hors d'état peut-être de calculer toutes les conséquences lointaines de leurs actes, il leur fallait parer au plus pressé. L'Allemagne avait mis en péril la réalisation des desseins formés au sujet du Maroc : il s'agissait de sauver ces desseins, dans toute la mesure où le permettrait l'intention définitivement prise d'éviter un conflit armé.

La tâche incombait particulièrement à M. Rouvier. En effet, après la retraite forcée de M. Delcassé, l'acuité même de la crise et l'imminence du danger rendirent impossible la désignation d'un ministre des Affaires étrangères pris hors du cabinet. Personne ne se souciait d'accepter pareil poste dans un pareil moment. Après quelques jours d'hésitation, et peut-être de négociations, M. Rouvier se vit donc contraint, le 17 juin, de déléguer aux Finances un député quelconque et de prendre luimême la direction du Quai d'Orsav.

Ses vues particulières paraissaient connues. C'est lui, en somme, qui avait provoqué la retraite de M. Delcassé désireux de tenir tête à l'Allemagne. Celle-ci proposait, on le sait, une conférence. Mais pareille procédure risquait de léser la France, désireuse de poursuivre au Maroc une politique de pénétration économique et d'y conserver, en outre, la prédominance indispensable à la sécurité de l'Algérie. Une réglementation internationale contrecarrerait l'un et l'autre desseins. Il convenait donc de l'éviter, sans se poser désormais en adversaire du gouvernement impérial, c'est-à-dire, en somme, en s'accordant avec lui sur ce terrain spécial. M. Rouvier tenta manifestement d'y par-

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venir. Dès le iî) juin iqoj, il déclarait au prince Radolin que la conférence ne travaillerait utilement que si l'Allemagne et la France s'étaient préalablement entendues sur son objet précis comme sur le cadre de ses travaux. : or, s'il en allait de la sorte-. la conférence devenait par cela même inutile.

La proposition cul élé certainement acceptable si le gouvernement allemand n'avait visé qu'un règlement marocain. Mais comme il entendait profiter de ce règlement pour ébranler le système d'ententes que la France avait conclues, un accord spécial ne pouvait lui suffire, quels que fussent les avantages qu'il en dut retirer au Maroc. Il écarta donc la suggestion française et bon ambassadeur ajouta même — menace aussi directe que grave — que l'empire appuierait, au besoin de toutes ses forces, la demande formulée par le sultan. N

Effrayé de la tournure que prenait le débat, M. Rouvier essaya, semble-t-il, de renouer avec l'Angleterre des conversations qu'il blâmait probablement du temps de M. Delcassé, et voulut savoir si le gouvernement britannique serait encore disposé à renouveler des promesses faites quelques mois plus tôt : par son intransigeance, l'Allemagne rejetait ainsi la France vers les amis dont elle souhaitait au contraire la séparer. La réponse de Londres fut, dit-on, affirmative. Mais, au point où en étaient maintenant les choses, l'appui de la Grande-Bretagne permettrait simplement de négocier avec plus d'assurance, car l'hypothèse d'une rupture demeurant toujours rejetée, il ne restait qu'à se résigner à la conférence.

Au cours des pourparlers qui s'engagèrent alors, M. Rouvier se défendit pied à pied. INous ayant entraînés sur le terrain par elle choisi, Y Ulemagne, de son côté, préféra ne pas se montrer complètement intransigeante, et, d'autant moins, sans doute, qu'elle connaissait les dispositions qui prévalaient à Londres. Dès le 8 juillet donc, un premier accord préparatoire intervint. Le gouvernement français, acceptant la conférence proposée par le sultan, l'Allemagne admettait de n'y rechercher aucune combinaison qui compromît les intérêts légitimes de la France ou

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ses droits particuliers, étanl entendu que l'indépendance et l'intégrité du Maroc ne subiraient aucune atteinte ; au point de vue économique toutes les puissances seraient placées sur un pied d'égalité parfaite ; un accord international interviendrait enQn pour introduire dans la police et les finances les réformes indispensables. Comme l'observait M. Rouvier en commentant cet accord devant la Chambre, l'égalité économique exigée par l'Allemagne avait été déjà promise à l'Angleterre en iqo4; d'autre part, les droits et les intérêts particuliers de la France se trouvaient admis ; quant aux arrangements spéciaux conclus avec diverses puissances au sujet du Maroc, comme aucune allusion n'y était faite, ils subsistaient et sans que leur valeur fût contestée. La dernière remarque était ingénieuse. Il n'en demeurait pas moins que la portée de ces arrangements risquait d'être pratiquement fort diminuée et la reconnaissance des droits spéciaux de la France demeurait, en outre, extrêmement théorique. M. Rouvier se montrait manifestement trop optimiste; si l'accord du 8 juillet était peut-être le moins mauvais possible, il fallait, avant de se féliciter, attendre les résultats de la réunion internationale.

Il importait dès lors de la bien préparer. Puisque leur antagonisme subsistait malgré tout, l'Allemagne et la France devaient essayer, l'une et l'autre, d'arriver dans le champ clos avec des partenaires fermement décidés à les soutenir, et chacune devait également essayer de poser les questions dans les termes qui lui seraient le plus favorables. D'où, pour la France notamment, deux ordres de négociations préliminaires : un troisième s'y ajouta, par suite d'incidents particuliers.

Prenons d'abord ceux-ci. Appuyés par les représentants officiels de l'empire, des entrepreneurs allemands se hâtaient d'obtenir au Maroc d'importantes concessions tandis que des banquiers allemands offraient au sultan des avances, le tout sans attendre les règlements internationaux annoncés. Par une tactique hypocrite, mais bien dans sa manière, l'Allemagne se nantissait avant de proclamer un régime qui empêcherait ses

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concurrents d'acquérir des avantages équivalents. On ne pouvait naturellement l'admettre à Paris. De là un copieux échange de notes qui s'enchevêtraient avec les négociations destinées à préciser le programme de la conférence. Celui-ci fut arrêté le 28 septembre, en même temps que se réglaient aussi les litiges provoqués par les intrigues allemandes. Les banques allemandes qui souhaitaient secourir le sultan, acceptaient de s'associer à des banques françaises et les entrepreneurs français pourraient se voir chargés de certains des travaux revendiqués par les Allemands. Il était d'autre part entendu que, conformément aux principes adoptés le 8 juillet, la conférence organiserait la police seulement en dehors de la zone limitrophe de l'Algérie ; elle assurerait en outre la répression de la contrebande des armes ; réformerait les finances en créant une Banque d'Etat; enfin, pour les travaux publics, elle établirait un système d'adjudications tel qu'aucune nation ne jouirait d'un privilège spécial. Ces résultats acquis, le gouvernement français ne se sentit pas, et pour cause, pleinement rassuré. On dit, dès lors, qu'il continua les pourparlers et, pour s'assurer la bienveillance de l'Allemagne, lui offrit, en novembre et décembre, la possession d'un port marocain. Mais la proposition aurait été refusée et toujours parce qu'à Berlin on se souciait moins d'avantages particuliers que d'ébranler nos amitiés.

En même temps qu'elle négociait ainsi avec l'Allemagne, la France négociait aussi avec d'autres, ne fût-ce que pour être certaine de conserver tous les appuis qu'elle escomptait. De fait, nous savons que des pourparlers se poursuivaient avec l'Espagne, car un traité en règle intervint, le ier septembre 1905 : les parties contractantes précisaient leurs engagements de l'année précédente et promettaient en outre de se soutenir mutuellement au cours des délibérations imminentes. Par contre, les documents officiellement publiés présentant sur ce point une lacune manifeste, nous ne savons à peu près rien de ce qui se dit à Rome, Londres ou Saint-Pétersbourg. Certains faits sont néanmoins patents. La Russie, concluant à ce moment

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sa paix, avec le Japon, retrouvait sa liberté d'action en Europe et le Tsar, se dégageant des liens dans lesquels Guillaume II avait cru l'enserrer à Bjorkô, affirmait l'intention de se montrer un allié très fidèle. Il est également incontestable que l'Angleterre, froissée de l'arrogance allemande, se déclarait prête à nous soutenir dans toute la mesure où nous le jugerions nécessaire. Comme elle était aussi en passe d'oublier ses anciennes préventions contre la Russie, la Triple Entente commençait de former un tout et la France allait arriver à la conférence avec des soutiens sûrs et puissants.

La conférence se réunit à AJgésiras le 16 janvier 1906. Etaient représentés tous les signataires de la conférence de Madrid de 1880, c'est-à-dire, en fait, l'Europe à peu près entière plus les Etats- 1 nis. Comme toujours en pareils cas, les participants se partageaient d'avance en plusieurs groupes : leur classification se pouvait toutefois établir de diverses façons. D'un point de vue très général, on discernait d'abord d'un côté la Triplice, de l'autre la Triple-Entente, formée par la France appuyée sur l'Angleterre comme sur la Russie ; puis, entre ces deux blocs qui s'équilibraient en Europe, le cortège des Etats théoriquement neutres. Mais il était également loisible de mettre à part 'es puissances ayant pris des engagements spéciaux à propos du Maroc : or, à cet égard, l'Italie se séparait de la Triplice pour se ranger aux côtés de la France, au même titre que l'Angleterre et l'Espagne. Enfin, si la France, possédant l'Algérie, était, de ce fait, dans une position privilégiée que l'Allemagne même avait du reconnaître, il en allait pareillement de l'Espagne puisque, propriétaire des Présides, elle était, elle aussi, limitrophe de l'empire chérifierf et prétendait, en outre, avoir sur lui de ces « droits historiques >> que les savants allemands font si volontiers intervenir. Cette analogie rapprochait l'Espagne et la France et, du même coup, leur créait une situation par-

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ïieulière. 1 lies avaient des susceptibilités ou des iulérêls spéciaux. Les unes et les autres ne s'accorderaient pas nécessairement avec les vues de certaines puissances, même amies, — l'Angleterre, par exemple, — et l'on risquait ainsi de voir reparaître des antagonismes, analogues à ceux qui s'étaient manifestés, vingt ans plus tôt à Berlin, entre les puissances possessionnées dans le Bassin conventionnel du Congo et celles qui ne l'étaient point. L'échevcau diplomatique s'embrouillait donc terriblement. C'était pour favoriser certains desseins. En opposant les intérêts particuliers, en suscitant des rivalités à propos du Maroc, ceux qui cherchaient à brouiller les cartes pourraient essayer de rompre des ententes plus générales et d'ébranler des amitiés.

Les premières séances réglèrent avec, une facilité relative, les questions, surtout techniques, de la contrebande des armes et vies impots. Mais, dans le même temps, des pourparlers s'engageaient, en dehors des réunions officielles, pour préparer les discussions fondamentales qui porteraient sur la police et sur la banque d'Etat. L'une et l'autre procureraient des moyens d'ingérence directe au Maroc. Dans l'organisation de l'une, comme dans la constitution du capital de l'autre, la France avait à s'assurer une place proportionnée à ses ambitions ou à ses droits. «C'est là ce que l'Allemagne ne voulait pas. À Vlgésiras donc ses délégués s'efforçaient d'intimider leurs collègues français et la chancellerie impériale agissait directement dans diverses capitales, avec une mauvaise foi d'ailleurs complète. Pour éviter, par exemple, que la France ne reçut le mandat d'organiser la police, elle démontrait, en certains lieux, qu'aucune puissance ne saurait avoir une situation aussi prépondérante, mais elle olTrait en sous main à l'Espagne de lui faire conférer ce même mandat spécial. L'offre tentatrice fut toutefois repoussée à Madrid ; Londres et Pétersbourg restèrent également inébranlables et la manoeuvre n'eut d'autre résultat que d'accroître les sympathies dont bénéficiait déjà la France. Du même coup, les deux grands groupements qui se partageaient l'influence en

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Europe s'opposaient plus nettement et l'antagonisme francoallemand s'avivait. De fait, lorsque les délibérations s'ouvrirent sur la police, la Conférence se vit en présence de thèses inconciliables. Le choc fut très violent ; mais, précisément parce que tous rendaient désormais hommage à la loyauté, voire à la modération de la France, l'Allemagne ne se trouva soutenue que par l'Italie et l'Autriche, l'une et l'autre se montrant d'ailleurs prêtes à des concessions. L'échec fut vivement ressenti à Berlin. On y voulut éviter une reculade trop accentuée, et, partant, l'Autriche se chargea, plus ou moins spontanément, de déposer un texte transactionnel.

A ce moment une péripétie se produisit en France. Le cabinet Kouvier avait repris à son compte le projet de loi sur la séparation des Eglises et del'Etat, déposé naguère par M. Combes, et l'avait fait voter après des débats mouvementés. La chose n'entraînait guère de conséquences internationales puisque la rupture avec Rome était déjà fait accompli. Mais la mise en application de la loi du 9 décembre 1905 suscita dans le pays une certaine effervescence qui provoqua de nouveaux incidents parlementaires et détermina, le 7 mars 1906, la chute du ministère. Les crises diplomatiques ne doivent évidemment pas suspendre le cours de toutes les affaires et nul ne saurait exiger d'un parlement qu'il renonce à ses prérogatives pour approuver systématiquement un gouvernement qui perdrait sa confiance. On concevrait cependant que les débats irritants fussent ajournés dans certains cas et la solution de questions purement intérieures provisoirement réservée. Les députés français ne sont point de cet avis. Encore qu'ils se livrent volontiers à des dissertations fougueuses sur la politique extérieure, ils ne se préoccupent jamais du contre coup que leurs manifestations peuvent avoir sur les relations avec l'étranger. Et cependant la chute d'un ministère dans des circonstances graves, risque toujours de provoquer un flottement dans l'action diplomatique et de faire indirectement le jeu de l'ennemi : de cela les négociations marocaines allaient immédiatement fournir la preuve.

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Le conlre coup ne fut cependant pas immédiat, soit que les Allemands n'eussent pas instantanément compris l'avantage qu'on leur offrait, soit qu'il leur fallût du temps pour des dispositions nouvelles. Les premiers jours qui suivirent la crise française ne virent donc pas, dans la conférence, un changement de front. La délégation autrichienne déposa son projet sur la police et la délégation allemande fit entendre qu'elle s'y rallierait au besoin. Malgré quelques réserves des plénipotentiaires français une entente devenait possible, d'autant plus que M. Rouvier sut comprendre que les circonstances le plaçaient au-dessus des subtilités constitutionnelles. Ministre démissionnaire il n'était plus chargé que d'expédier les affaires courantes ; il ne craignit cependant pas d'engager sa responsabilité, et, agissant comme à la veille de sa chute, il envoya des instructions précises permettant de continuer les pourparlers.

Mais, brusquement, les choses changèrent de face. La délégation allemande, redevenue arrogante, estima le projet autrichien intangible et le gouvernement de Berlin renforça ses intrigues dans toutes les capitales. Toutefois sans succès. Quoique surpris peut-être par la brusquerie de l'attaque, les amis ou alliés ne se laissèrent cependant pas ébranler ; à Algésiras^ d'autre part, la délégation française sutMéfendre ses positions ; enfin et surtout, la crise française se dénoua de façon significative. Une de ses réactions intervint, dont notre histoire offre maints exemples et que les Allemands n'ont jamais su prévoir. Un sursaut de raison et d'énergie se produisit ; les bonnes volontés se groupèrent pour réparer au plus vite le mal fait par l'incohérence parlementaire et, de la sorte, le ministère constitué le i/J mars fut précisément celui qui convenait. La présidence en était confiée à un homme à qui son effacement même conférait une autorité mystérieuse : M. Jean Sarrien passait pour le chef le plus apte à grouper des énergies diverses. Orr

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— et c'était là le fait essentiel, — le nouveau cabinet visait précisément à réunir les hommes marquants des diverses fractions républicaines qui, en lace du péril extérieur, sauraient taire trêve à leurs discordes. On \it ainsi M. Briand, socialiste incontestable, voisiner autour de la table du Conseil avec M. Raymond Poincaré, tandis que M. Clemenceau, chef redouté des seuls radicaux, prenait le portefeuille de l'intérieur. Les Affaires étrangères revenaient à M. Léon Bourgeois. S'il n'avait pas encore personnellement dirigé le Quai d'Orsay, ses présidences du Conseil d'abord, puis certaines missions retentissantes, notamment à la conférence de La Haye, lui avaient •conféré à l'étranger une notoriété certaine. Ii avait de l'autorité personnelle, une connaissance véri table des éléments à considérer : membre enfin d'un cabinet groupant les forces vives de la majorité, il se trouvait ainsi dans la meilleure situation possible pour défendre les droits que la France entendait fake valoir.

M. Léon Bourgeois ayant affirmé l'intention de suivre la même politique que son prédécesseur, les choses reprirent leur cours normal. Il suffit de trouver les formules transactionnelles qui permettraient à la France de se rallier à l'essentiel du projet autrichien sur la police, en abandonnant au besoin quelquesuns des avantages qu'elle avait prétendu se réserver dans la Banque. Tous nos alliés ou amis approuvant notre attitude, il ne restait plus à l'Allemagne qu'à céder. Elle s'y résigna, de la plus mauvaise grâce du monde, et. le avril 1906. l'Acte final fut signé.

Impossible d'entrer ici dans les détails de cet acte qui ne compte pas moins de cent vingt trois articles. Constatons donc simplement qu'il instituait un régime hybride et singulier. En même temps que l'intégrité du Maroc, il garantissait l'indépendance du sultan, mais portait cependant atteinte à sa libre souveraineté. Les finances, les douanes, les travaux publics et, dans les principaux ports, la police, échappaient à sa pleine autorité, se trouvant désormais sous un statut international. Ce

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statut visait à mettre toutes les nations sur un pied de stricte égalité : et cependant la force des choses avait conduit à conlier l'organisation de la police aux deux puissances ayant au Maroc les intérêts les plus spéciaux. La France,- associée pour cette tâche à l'Espagne, se trouvait déjà de ce fait dans une situation particulière ; les droits, assez mal définis, que lui conférait le voisinage de l'Algérie étaient d'autre part plus ou moins nettement reconnus ; enfin, comme nulle allusion n'était faite aux traités particuliers qu'elle avait naguère conclus avec diverses puissances, elle demeurait fondée à juger que ces traités subsistaient intégralement et cela d'autant plus que leurs signataires l'avaient soutenue au cours de la conférence.

L'Allemagne n'avait donc pas réussi à rompre les ententes qui l'offusquaient. Mais, et en partie sans doute pour arriver à ce résultat, la France avait du se laisser lier les mains : il lui faudrait manifestement atténuer ou modifier la politique qu'elle avait prétendu suivre au Maroc. Impossible toutefois de préciser immédiatement de quelle manière ni dans quelle mesure et justement parce que le régime imaginé se révélait d'une complication bizarre. Force était d'attendre son application avant d'apprécier sa portée pratique. De même certains délais étaient nécessaires pour démêler les modifications qui avaient pu s'introduire dans les positions respectives des puissances, car les contre-coups d'un conflit diplomatique ne se font pas toujours sentir immédiatement. Et c'est pourquoi il convient de con sidérer encore les quinze mois qui suivirent la dissolution de la conférence, avant d'essayer de démêler l'influence que la crise déchaînée par l'Allemagne put avoir sur le cours de la politique française.

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Le péril avait été grand. Peu de personnes consentaient cependant à l'admettre. Lorsqu'après la retraite de M. Sarrien, M. Clemenceau reconstitua le ministère, le 25 octobre 1906, en confiant les Affaires étrangères à son collaborateur personnel, M. Stephen Pichon, il insista sans doute, dans sa déclaration, sur la nécessité de conserver intactes les forces matérielles du pays. De même, des spécialistes ou des publicistes s'inquiétaient de l'état de l'armée ou de celui de la marine. Mais c'étaient là des exceptions. Les doctrines, ou les illusions fâcheuses, que je signalais en 1905, continuaient d'être honorées et la Chambre issue des élections de 1906 partageait les tendances désastreuses de celle qui l'avait précédée. A propos notamment de l'application de la nouvelle loi de recrutement, elle témoignait du désir de flatter les électeurs beaucoup plus que du souci de préparer la défense. La situation financière se compliquait aussi : la Commission du Budget qui, sous le ministère Sarrien, avait refusé de suivre M. Poincaré lorsqu'il préconisait des mesures énergiques, acceptait maintenant d'enthousiasme les propositions de M. Caillaux, et l'équilibre du budget de 1907 s'obtenait par un sérieux appel au crédit. En même temps, et pour assurer de nouvelles ressources indispensables, un projet d'impôt sur le revenu était déposé, dont le rendement restait problématique, mais dont l'annonce avait l'avantage de flatter les passions démagogiques. Celles-ci s'affirmaient d'autres façons encore. Les grèves se multipliaient, prenant parfois un caractère nettement révolutionnaire. Répudiant toute idée de discipline, les fonctionnaires eux-mêmes se syndiquaient. Dans le midi, l'agitation provoquée par la mévente des vins dégénérait en insurrection et les troupes, envoyées pour

rétablir l'ordre, faisaient en partie cause commune avec les émeu tiers. La question religieuse enfin provoquait des difficultés nouvelles et le Souverain Pontife n'ayant admis aucune des combinaisons offertes pour régler les rapports nouveaux entre l'Eglise et l'Etat, il semblait qu'on allât vers une crise violente. Bref, tout se désorganisait ou s'effritait, et c'était en s'appu) ant sur un pays en désarroi que le Gouvernement devait s'efforcer, à l'extérieur, d'assurer d'une part le développement général de la politique, comme de parer d'autre part aux incidents qui surgissaient.

Nombre de ceux-ci ne méritent pas d'être relevés ici. 11 suffit même, et seulement pour préparer l'intelligence des événements qui se dérouleront par la suite, de rappeler d'un mot la persistance des complications orientales. Cela fait, inutile d'insister sur les difficultés qui survenaient alors en Crète, sur les troubles de Macédoine, voire sur le chemin de fer de Bagdad. Ce dernier commençait à révéler le dessein que formaient les Allemands de dominer en Turquie et les publicistes dénonçaient avec raison sa portée politique. C'était toutefois, en apparence au moins, une entreprise privée. Elle ne provoquait donc pas, semble-t-il, l'intervention officielle et directe des puissances tierces et le gouvernement français, notamment, ne s'en préoccupait peut-être pas beaucoup. Vu sujet de la Crète et de la Macédoine, il se concertait avec les autres chancelleries pour calmer les agitations locales et faire prévaloir des expédients. Son ambition n'allait sans doute pas au-delà. Il s'abstenait, sur ce théâtre, de toute initiative caractéristique et ne craignait probablement pas de s'y voir impliquer dans de graves embarras.

Les choses se présentaient différemment au Maroc : là, des faits sont à retenir, et de deux ordres, car la France se voyait conduite à reprendre une politique particulière tout en s'associant aux autres puissances pour l'application du traité d'AIgésiras.

Il avait d'abord fallu ratifier celui-ci. Le sultan ne le fit que dans le courant de juin 1906. Les autres signataires marquèrent

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moins d'empressement encore. Ils s'exécutèrent cependant dans le courant de l'automne, sauf la France qui arriva bonne dernière, tout à la fin de l'année. \ ce moment seulement commençait la période d'application officielle. V vrai dire des mesures préparatoires avait été déjà prises. En novembre, par exemple, un comité, réuni à Paris, rédigeait les statuts de .la lianque d'Etat qui put ainsi se constituer au mois de février suivant. La France et l'Espagne s'occupaient aussi d'organiser la police. Seulement la mise sur pied du système imaginé impliquait la collaboration des autorités marocaines : elles se montrèrent peu pressées, et, dans l'été de 1907, les eboses étaient loin d'être réglées. Il en allait de même pour la contrebande des armes, tant et si bien qu'en dépit de certaines adjudications de travaux publics, l'acte d'Algésiras n'était pas complètement entré en vigueur après quinze mois de négociations, de pourparlers et de mesures préparatoires.

Ce seul fait justifiait déjà un certain scepticisme touchant la valeur efficiente de l'œuvre si laborieusement conçue. Autre chose encore. Les décisions des diplomates n'opèrent point comme des philtres magiques et la promulgation d'un statut international n'avait pas transformé le Maroc. L'anarchie y continuait donc et les désordres. En veut-on quelques preuves ? Le mois de mai 1906 vit l'assassinat d'un Français à Tanger ; le mois d'août, des troubles dans la même ville et une agitation très vive sur la frontière algérienne. En septembre, nouveaux troubles à Mogador et à Casablanca ; au début de 1907, enûn, un autre Français était assassiné à Fez. La France et l'Espagne ; spécialement offensées ou menacées, présentèrent naturellement des réclamations en les appuyant comme il convenait. Dès le milieu de 1906, leurs bâtiments de guerre mouillaient devant Tanger et, l'année suivante, ils reparaissaient devant Mogador ; en même temps la France occupait Oudjda pour assurer la tranquillité sur les confins algériens, et, en août 1907 enfin, elle débarquait à Casablanca des troupes, bientôt renforcées d'un contingent espagnol.

En dépit du fameux statut international, les deux puissances qui avaient au Maroc les intérêts les plus directs se voyaient ainsi contraintes de s'occuper isolément de leurs griefs particuliers. Tout en collaborant loyalement à l'exécution de l'acte d'Algésiras, la France notamment était amenée à poursuivre, en marge de cet acte, une politique particulière et elle en arrivait ainsi à une action séparée. Celle-ci était d'ailleurs à tel point commandée par les circonstances que nul ne contestait sa légitimité. Dûment averties d'avance, les diverses puissances donnaient leur assentiment — même l'Allemagne, peut-être guidée du reste, dans l'occurence, par certaines Mies auxquelles nous reviendrons dans un instant.

Les affaires du Maroc ne provoquant pas de difficultés très graves et les complications orientales ne s 'envenimant pas encore, ni les unes ni les autres n'absorbaient entièrement l'attention. Durant les mois qui suivirent la conférence, la diplomatie française put donc s'occuper aussi d'objets tout autres et mener à bien une série de négociations.

Nous ignorons souvent leur genèse et toujours leurs péripéties. Leurs résultats, par contre, sont connus, et il se trouve heureusement que des conclusions vraisemblables peuvent être tirées de la simple énumération des actes intervenus. D'abord trois arrangements bilatéraux. Le 20 octobre 1906, la France, traitant avec l'Angleterre, faisait disparaître aux Nouvelles-Hé brides les motifs qui auraient pu provoquer de nouveaux dissentiments ; le 26 mars 1907, elle signait une convention avec le Siam qui écartait les dernières causes de mésintelligence ; le 10 juin 1907, un accord intervenait avec le Japon : les parties contractantes, constatant l'intimité de leurs relations, se garantissaient mutuellement leurs territoires asiatiques et se promettaient réciproquement de respecter l'intégrité de la Chine. D'un autre côté, et dès le i3 décembre 1900, h France et

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