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L AFFERMISSEMENT DE L ÉQUILIBRE

l'Angleterre s'entendaient avec l'Italie pour maintenir le statu quo en Abyssinie. Le 16 mai 1907 enfin, deux accords simultanés, l'un entre la France et l'Espagne, l'autre entre l'Espagne et l'Angleterre, affirmaient l'intention de maintenir le statu quo dans la Méditerranée comme dans l'empire marocain.

On en revenait ainsi au Maroc. Les accords du 16 mai avaient cependant une portée plus générale et qui les reliait aux autres actes que je viens d'énumérer. Tous ceux-ci, et quelles que fussent leurs stipulations propres, procédaient d'un même esprit et révélaient des intentions pareilles : le dessein manifeste d'éliminer les causes de dissentiment ; en outre, et par voie de conséquence, le dessein d'accorder les politiques. Avant la crise d'Algésiras, la France, amie de l'Angleterre s'était rapprochée de l'Italie et de l'Espagne : les conventions maintenant passées à propos de la Méditerranée ou de l'Abyssinie, montraient la persistance des ententes anciennes, et l'Angleterre, en outre, y intervenait désormais. De même, le Japon, pour lequel la France affirmait son amitié était, depuis plusieurs années déjà, l'allié de la Grande-Bretagne. Chacun semblait vouloir traiter directement avec les amis de ses amis, et des accords à trois se superposaient ainsi aux accords à deux.

Ce n'était pas tout encore. Au moment où la France proclamait son amitié pour le Japon, l'Angleterre et la Russie mettaient formellement fin à leurs différends traditionnels. Ceux-ci s'étaient beaucoup atténués au cours des dernières années. Depuis quelque temps déjà les deux gouvernements manifestaient l'un envers l'autre des intentions qui n'avaient plus rien d'inamical. Des indices formels portent à croire que la diplomatie française s'était activement employée à fortifier ces bonnes dispositions, et cela sans doute dès la conférence d'Algésiras. Elle pouvait, en tout cas, enregistrer la convention du 3i août 1907 avec satisfaction. Conçue selon le même principe que les accords anglo-français de 1904, cette convention réglait les différends pendants depuis des années en Asie et supprimait pour l'avenir les causes de nouveaux heurts. Du coup,

disparaissait l'anomalie signalée lors du rapprochement francoanglais. La France cessait de s'appuyer sur deux puissances rivales l'une de l'autre ; elle ne risquait plus de se trouver obligée de prendre parti entre son amie et son alliée, comme la chose avait failli arriver au moment de l'incident de IIull. La Triple Entente est dès ce moment formée : elle associe véritablement la France, l'Angleterre et la Russie, autour desquelles gravitent, à des titres divers, le Japon, l'Espagne et l'Italie. Avec ces acolytes les liens sont souvent lâches ou ne portent que sur des points particuliers. D'ailleurs, et même si l'on considère les puissances principales, la Triple Entente n'est point comparable à la Triplice. Celle-ci est véritablement une alliance, reposant sur des traités formels et qui comportent des engagements précis. Or, si la France et la Russie sont liées, il n'y a, avec l'Angleterre, qu'une simple amitié et le désir réciproque d'accorder les politiques. Sans doute des arrangements plus nets sont envisagés. Presque' au lendemain de la conférence d'Algésiras des conversations se sont amorcées entre états-majors navals britannique et français pour préparer une coopération éventuelle des flottes, mais ces conversations techniques n'engagent pas encore le gouvernement de Londres et peut-être ne l'engageront-elles jamais. Mais, la volonté bien arrêtée de s'appuyer mutuellement a souvent plus d'importance que les stipulations écrites. Telle qu'elle est, la Triple Entente apparaît donc comme un bloc, sinon parfaitement homogène, \out au moins très suffisamment résistant. Les forces qui la composent contrebalancent réellement celles de la Triplice, et, d'autant plus, que la demi défection de l'Italie continue d'affaiblir un peu celle-ci. L'équilibre de l'Europe semble véritablement rétabli.

C'est à quoi l'Allemagne aurai» voulu s'opposer en déclenchant la crise brutale qui conduisit à la Conférence d'AIgésiras. Elle pouvait constater, par conséquent, l'échec de son attaque. Voulut-elle alors employer une autre méthode et, la violence n'ayant pas réussi, atteindre à ses fins par la conciliation ? L'hypothèse n'est pas invraisemblable. Déjà, lors de l'entrevue

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de Bjorko. l'empereur Guillaume avait essayé de se servir de la Russie pour attirer la France dans son jeu et rendre ainsi vaines les combinaisons échafaudées pour contrebalancer l'hégémonie germanique. Certains indices permettraient de croire que, dans l'été de 1907, il fit une nouvelle tentative pour arriver au même résultat, mais en lançant cette fois, par des voies officieuses, des insinuations ou des propositions directes. Les indications précises manquent sur les propos qu'il put alors tenir. En tous cas, ses suggestions ou ses offres, même si elles furent bien réelles, demeurèrent sans effet. En dépit des doctrines qui se répandaient en France, des concessions à l'internationalisme et des aspirations pacifistes, on arrivait fatalement, lorsqu'on voulait serrer les choses de près, aux causes d'antagonisme qui séparaient les deux pays depuis 1871. Or, sur ce point la conscience française se refusait à capituler et, dès lors, tout rapprochement complet apparaissait impossible.

L'opposition subsistait donc et c'était là un. des éléments essentiels de la situation générale de 1907 qu'il nous faut essa ver de résumer pour la comparer à celle de 1900.

Maintenant, comme naguère, la paix règne et une conférence imposante se trouve même réunie à La Haye pour essayer de la consolider définitivement en prévenant les conflits futurs. Mais cette conférence, destinée par ses premiers instigateurs à parachever l'œuvre ébauchée en 1899, ne semble pas devoir réaliser les ambitions généreuses dont elle était issue. Elle s'occupe surtout de codifier les lois de la guerre, avouant ainsi qu'elle doit simplement canaliser des maux qu'elle demeure hors d'état d'éviter. L'opposition irréductible de l'Allemagae qui l'a contrainte d'effacer de son programme la limitation des forces militaires, montre que la paix sera, demain comme hier, une paix solidement armée. La seule garantie de son maintien demeurera dans l'équilibre des forces. Celui-ci est à peu près assuré puisque l'année 1907 a vu confirmer les alliances ou les amitiés qui existaient. La Triple Entente continue à s'opposer à la Triplice, à peu près dans les mêmes con-

- Jitions que deux ans auparavant, et, à cet égard, rien d'essentiel n'est changé.

S'il en va de la sorte, la France y est certainement pour beaucoup. Appuyée sut se- amis, elle a refusé de capituler ; elle a refusé aussi de se laisser séduire. Elle s'est montrée ainsi fermement attachée à la politique .d'équilibre qu'elle préconisait depuis de longues années. Elle a, d'autre part, gardé les mêmes ambitions, et, malgré les concessions qu'elle a dû faire pour conserver la paix ou maintenir ses alliances, elle continue au Maroc l'action qu'elle avait jadis entreprise. Dans l'ensemble donc, nul changement fondamental dans son attitude. Si, en 1900, des doutes étaient permis sur ce qu'elle comptait faire, ils se sont maintenant dissipés. Elle a nettement choisi entre les deux routes qui s'ouvraient à elle, persévérant dans celle où. elle s'était précédemment engagée. Ainsi, la crise déchaînée en 1905, et qui peut être maintenant considérée comme close, ne marque aucune altération dans le développement de son histoire extérieure.

Malheureusement elle persévère aussi dans les mêmes errements intérieurs. Nous venons de voir, en effet, que le chaos continue et que le désaccord aigu subsiste entre la politique du dedans et celle du dehors. De ce fait aussi, la situation reste la même et le pays, au jour du danger, se trouverait toujonrs mal préparé pour y faire face.

Or ce danger subsiste, et par cela même que la situation générale demeure pareille. Si l'Allemagne n'a pas réussi dans ses desseins, elle n'est cependant pas sortie affaiblie de la crise qu'elle avait provoquée ; ses ambitions n'ont point changé, et, si elle se prétendait encerclée dès 1900, elle peut soutenir qu'il en va toujours de la sorte, peut-être même avec plus de raisons maintenant que la Triple Entente s'est resserrée. Tout permet donc de penser qu'elle tentera de nouveaux assauts. On peut même discerner d'avance les terrains possibles de l'attaque : l'un lui sera fourni par les affaires marocaines qui lui offri-

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ront, quand elle voudra, un prétexte à protestations. Celui-ci viendrait-il à lui manquer, qu'elle en trouverait aisément un autre dans les affaires orientales qui se compliquent d& jour en jour et où il lui serait facile de faire surgir un incident.

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