I. L'Orient et le Maroc. — IL Lb Maroc et le Congo
Pour ce qui est de la France, l'état de choses qui vient d'être Tesumé ne se modifia point durant les derniers mois de 1908 et les premiers de 1909.
A l'intérieur, un pressant appel adressé par le Président du Conseil, à la veille de la rentrée parlementaire, ne fut guère écouté. Il conviait toutes les bonnes volontés à s'unir pour le bien de la patrie ; cette union ne se fit pas, et le sort du pays demeurait, dès lors, toujours aussi compromis. Sans doute les querelles religieuses s'apaisaient et il semblait que l'Eglise et l'Etat parviendraient à vivre cote à côte en affectant de s'ignorer, mais, d'autres causes de malaises ou de troubles se substituaient à celle qui s'atténuait. Pour la première fois depuis de longues années le commerce extérieur marquait un recul, et, joint à d'autres indices, ce fait décelait une crise économique profonde. Le désordre persistait aussi dans les finances de i'Etat. Le budget, de près de quatre milliards, ne s'équilibrait
que sur le papier. Loin cependant de pencher vers la prudence,.. le Parlement rêvait d'aventures financières, rachat de l'Ouest,, par exemple, ou lois, dites sociales, qui procédaient d'intentions peut-être excellentes, mais dont le premier effet serait un' surcroit de dépenses. Les députes acceptaient cependant des économies, mais surtout sur les budgets militaires ; ils se refusaient à prévoir de nouvelles constructions navales et réduisaient les appels des réservistes ou des territoriaux.
A l'extérieur, les choses continuaient aussi à suivre le même cours. La visite du Président Fallières à Londres, en mai 1908, puis celle qu'il rendit quelques semaines plus tard au tzar, à Reval, attestaient la solidité de l'amitié anglaise comme de l'alliance russe. La Triple Alliance ne subissant de son côté nulle atteinte, les deux grands groupements continuaient de se . balancer. Us ne s'opposaient cependant pas complètement car, à l'occasion, on les voyait s'associer plus ou moins. Le 2 novembre 1907, par exemple, l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne s'entendaient pour garantir l'intégrité du nouveau royaume indépendant de Norvège, et, au mois d'avril 1908, une déclaration était signée à Berlin 0:1 des puissances, appartenant à l'un ou l'autre groupe, affirmaient le désir de maintenir le statu quo dans les territoires baignés par la mer du Nord. Les rapports s'amélioraient aussi entre telle puissance de la Triplice et telle autre de la Triple Entente : un rapprochement s'opérait manifestement entre la Russie et Thalic à propos de certaines questions orientales auxquelles nous allons revenir dans un instant. La France, de son cùlc, réglait sans difficulté des différends pendants avec l'Allemagne, en signant par exemple, au mois d'avril 1908, un arrangement qui précisait les frontières entre le Cameroun et le Congo.
L'horizon cependant n'était pas partout éclairci. Pendant l'entrevue de Reval, M. Sleplien Pichon et son collègue russe, examinèrent, dit-on, les diverses questions pendantes : nul doute que leur attention ne se soit alors portée d'une façon très particulière sur deux théâtres ou des complications menaçaient^
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Tout d'abord au Maroc. L'application de l'acte d'Àlgésiras Vy poursuivait par l'élaboration plus ou moins laborieuse de nouveaux règlements internationaux. Mais l'état intérieur du pays demeurait toujours aussi préoccupant. Abd el-Aaziz semblait accepter la situation qui lui était faite et se montrait soucieux de s'appuyer sincèrement sur la France, surtout sans doute parce que son pouvoir se trouvait de plus en plus contesté. Car un compétiteur se dressait maintenant centre lui en la personne de son frère, Moulay-Hafid qui se faisait bientôt proclamer à Fez. Scrupuleux peut-être à l'excès, le gouvernement de la République aurait cru manquer à ses engagements en intenenant dans la querelle entre les deux sultans. Mais cette querelle accentuait naturellement l'anarcbie et les désordres qui en résultaient compromettaient les intérêts européens. La France se vovait dè-s lors^con train te d'augmenter ses précautions. Pour faire régner l'ordre autour de Casablanca, elle se trouvait conduite à une série d'opérations militaires qui aboutissaient en somme à l'occupation de la Chaou'ia ; dans le même temps, et pour des motifs semblables, d'autres opérations refoulaient, sur la frontière oranaise, des tribus trop turbulentes.
Tout cela n'allait pas sans envois de renforts, ni sans combats. Aussi l'opinion publique, et surtout l'opinion parlementaire, commençaient-elles à se troubler un peu. Chaque incident nouveau provoquait donc à la Cbambre des demandes d'explications. En novembre 1907, puis en janvier et février 1908, les interpellations se multiplièrent, et lorsque, au mois de mars, le Gouvernement réclama des crédits supplémentaires, il lui fallut subir un assaut très \iolent. L'aventure marocaine, comme certains se plaisaient à l'appeler, rencontrait en effet des adversaires acbarnés, et, puisque l'enchaînement des circonstances avait fait de l'action au Maroc un des éléments essentiels de la politique extérieure, on voyait ainsi, touchant cette dernière, s'affirmer une fois de plus une désunion profonde. Les socialistes notamment reprenaient les vieilles critiques opposées naguère à Jules Ferry, et, avec d'autant plus
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d'énergie, qu'ils s'irritaient de tout effort militaire. M. Jaurès prononçait périodiquement d'interminables discours où l'éloquence boursouflée dissimulait mal l'ignorance voulue des réalités. Mais d'autres, d'opinions opposées, s'inquiétaient aussi et dénonçaient les périls où nous risquions d'être entraînés. M. Ribot, par exemple, demandait que la France éteignit l'incendie marocain sans se jeter elle même dans le feu. Pareille opération était certainement d'une exécution difficile. M. Pichou qui, comme Ministre des Affaires étrangères, avait la lourde tache de tenir tète aux détracteurs de sa politique, n'eut pas beaucoup de peine à le démontrer et il obtint dès lors ses crédits. Non content de prouver qu'une intervention énergique était indispensable pour sauvegarder nos intérêts en Afrique comme pour ne pas compromettre notre dignité, il s'appliquait d'ailleurs à démontrer que pareille intervention ne compromettait en rien l'acte d'Algésiras qui serait scrupuleusement respecté. Rien ne permet de douter des intentions ainsi proclamées. Il n'en paraissait pas moins, de plus en plus clairement, que le fameux accord international n'avait pas réglé la question marocaine et que la France se voyait constamment contrainte de renforcer ses positions.
En Orient, d'autre part, les choses se compliquaient. Les puissances, étant à peu près d'accord sur des réformes macédoniennes qu'elles discutaient depuis de longues années, des divergences commençaient à se manifester entre elles à d'autres propos. Nous avons mentionné déjà les visées économiques de l'Allemagne et le parti qu'elle entendait tirer de la construction de lignes de chemins de 1er. du fameux Bagdad notamment. En 1908, l'Autriche ne voulut pas être en reste et, d'accord évidemment avec Berlin, adopta les mêmes méthodes. Elle oflrït aux Turcs la création d'un chemin de fer qui, venant de Bosnie, irait d'abord à Salonique puis se raccorderait éventuellement avec les lignes grecques. Salonique, et peut-être le Pirée, deviendraient ainsi des ports presque autrichiens, et, en défini ti\e, des débouchés allemands. Ea combinaison favorisait trop
Bellement les puissances germaniques pour que leurs rivaux ne voulussent pas la contrecarrer. La Serbie suggéra donc une ligne reliant le Danube à l'Adriatique et la Russie, toujours jalouse de l'Autriche, appuya le projet auquel l'Italie aussi se montrait favorable. Des rivalités très nettes se dessinaient, derrière lesquelles on pouvait discerner sans peine des antagonismes politiques. Mais ceux-ci se dissimulaient encore au début de l'été de 1908 où l'on affectait de déclarer bien haut que les entreprises de chemins de fer conservaient un caractère purement commercial. La France, en outre, n'intervenait dans ces affaires qu'à titre tout à fait secondaire et simplement pour appuyer son alliée la Russie. Les complications orientales ne paraissaient pas encore telles qu'elles dussent l'inquiéter. Or les affaires marocaines, pour préoccupantes qu'elles fussent, semblaient également devoir se régler peu à peu et sans heurts trop violents. Lorsqu'il insistait devant la Chambre sur son sincère désir de rester fidèle à la politique d'Algésiras, M. Sléphen Pichon avait pu remarquer que les opérations entreprises ne soulevaient les objections de personne. De fait, l'Allemagne même ne protestait pas. Presque en même temps que son collègue français, M. de Schoen fournissait, de son côté, des explications au Reîchslag. Il constatait que les assurances données par voie diplomatique s'accordaient avec les promesses faites au Parlement français et ajoutait que ces assurances lui paraissaient pleinement satisfaisantes : l'Allemagne entendait, elle aussi, maintenir l'acte d'Algésiras, mais du moment que l'indépendance du Maroc et l'égalité économique se trouvaient sauvegardées, elle ne voyait aucun inconvénient à ce que la France rétablit efficacement l'ordre.
Vers le mois de juillet 1908 ni le Maroc, ni l'Orient ne causaient donc d'appréhensions immédiates, et, grâce au ferme maintien des alliances ou ententes, comme à la cordialité des relations entre toutes les puissances, aucune crise ne paraissait imminente.
Les choses changèrent soudain, à la fois au Maroc et en
Orient. Au Maroc, la lutte continuait entre les deux sultans et la France conservait toujours entre eux la neutralité la plus strie te. 1 /Allemagne, par contre, se montrait moins réservée. Sans doute parce que Abd-el-Aziz témoignait hautement de seK sympathies pour la France, elle manifestait une certaine préférence pour Moulay-llafid ; elle lui prodiguait des encouragements tout au moins officieux, et rien ne prouve qu'elle ne lui accordât pas aussi quelques secours matériels. Grâce peut-être à cet appui, Mou la y-I la fiel prenait de plus en plus nettement l'avantage et, au mois d'août, il l'emportait définitivement. Une question se posait aussitôt. Les puissances avaient traité avec Abd-el-Aziz parce que celui-ci prenait, vis-à-vis d'elles, les engagements positifs découlant de l'acte d'Vlgésiras. Avant de reconnaître son successeur de fait, ne fallait-il pas obtenir de lui des promesses pareilles? La France et l'Espagne, se considérant comme les mandataires de l'Europe, commencèrent d'étudier posément la question, mais l'Allemagne, accentuant son attitude, se montra soudain arrogante. Elle entra en rapports directs avec Moulay-Hafid et signifia que tout le monde devait l'accepter sans délai. De là une première escarmouche diplomatique assez vive qui s'apaisa toutefois, grâce à des formules lénifiantes et à la reconnaissance générale du nouveau sultan.
En Orient, dans le même temps, les coups de théâtre se succédaient. En Turquie d'abord, le régime complètement décrié d\\bd-ul-Hamid s'efibndrait, en juillet, sous une poussée prétendue libérale, et le parti dit des Jeunes-Turcs s'emparait du pouvoir pour remettre en vigueur la fameuse constitution de 1876. En lui-même, le fait était de médiocre importance, les changements de régime n'ayant jusqu'alors jamais transformé l'empire ottoman. Mais la crise eut des répercussions. La Bulgarie s'empressa d'abord de mettre la main sur les chemins de fer qui traversaient son territoire et dans l'administration desqucU prédominaient les éléments germaniques. Elle agissait dès lors évidemment d'accord avec Vienne et Berlin. Peu après, le 5 octobre, et, coïncidence cligne de remarque, au retour d'un
voyage on Autriche, le tsar des Bulgares rompait le lien qui le rattachait encore à la Porte et proclamait sa pleine indépendance. En nirme temps le gouvernement autrichien signifiait une décision gra\e : le 3 octobre il avait annoncé aux puissances l'intention de modifier l'état de choses, établi naguère par le Congrès de Berlin, en annexant purement et simplement la Bosnie et l'Herzégovine : le 7 octobre les actes officiels étaient publiés. Les bouleversements ainsi apportés à l'équilibre balkanique provoquèrent à leur tour des réactions. Les Cretois, par exemple, jugèrent l'occasion favorable pour rompre également avec la Turquie et votèrent leur annexion à la Grèce. Les Serbes, de leur coté, et ceci devenait plus grave, se jugèrent în-'iiacés par les progrès de l'Autriche et réclamèrent des compensations. En somme, les . combinaisons que l'Europe avait jadis si laborieusement établies se trouvaient remises en question et ceci par suite des ambitions qu'avouaient maintenant les puissances germaniques ou leurs affiliés.
A ce moment précis, nouvel incident au Maroc. A Casablanca, où, l'on s'en souvient, les troupes françaises s'étaient installées, l'arrestation de quelques déserteurs de la légion étrangère provoqua une échaufTourée dans laquelle un prétendu fonctionnaire du consulat allemand fut plus ou moins malmené. L'afTaire aurait pu se régler aisément, et d'autant que le droit des autorités françaises était incontestable, tandis que le consulat paraissait avoir joué un rôle pour le moins singulier. Le gouvernement de Berlin se refusa cependanj à toute discussion courtoise. De nouveau très hautain, il enfla la voix, et, profitant sans doute de la campagne violente que ses journaux menaient alors contre la légion étrangère, prétendit exiger, avant tout examen, des réparations humiliantes.
Pour particulier que fût le conflit il acquérait ainsi une réelle portée et surtout si l'on se souvenait des difficultés suscitées à l'occasion de la reconnaissance de Moulav-Hafid. Modifiant son attitude du début de Tannée, l'Allemagne voulait manifestement, au Maroc, chercher de nouveau noise à la France. Celle—
ci. ainsi directement prise à partie en Afrique, n'était qu'indirectement en cause en Orient. Son honneur et son intérêt lui commandaient cependant d'y soutenir ses alliés ou ses amis. Et si les deux affaires demeuraient distinctes, leur concommitence établissait pourtant entre elles une sorte de lien, car la politique de chaque pays forme à chaque moment un bloc dont les di\ erses parties s'enchaînent. Tout compte fait, on assistait à une nouvelle attaque en règle de la Triplice contre la Triple Entente, mais menée cette fois simultanément sur deux terrains. Sur chacun de ceux-ci les puissances germaniques, profitant des circonstances, visaient à s'assurer des ■profits immédiats ; dans l'ensemble elles voulaient aussi, en imposant leurs volontés, affirmer leur prééminence ; en établissant celle-ci, elles cherchaient enfin sans doute et comme par le passé, à dissocier le faisceau de forces qui les contenait.
A un tel assaut, la Triple Entente se trouvait mal préparée, -malgré les arrangements diplomatiques ou militaires qu'elle avait pu prendre ou étudier. L'intensité de ses sentiments pacifiques était déjà pour elle une certaine cause de faiblesse en l'inclinant d'avance aux larges concessions. J'ai dit, d'autre part, les embarras ou les tiraillements intérieurs de la France ; encore que d'ordre différent, ceux de la Russie étaient pour le moins aussi grands, et, les uns comme les autres, ne pouvaient que paralyser les gouvernements.
Le cabinet Clemenceau lit cependant bonne contenance, tant il est vrai que la fermeté des vues parvient souvent à compenser maints désavantages. Dévoilant ses arrière-pensées, l'Allemagne lui offrait de se montrer conciliante au Maroc pour peu qu'il cessât de soutenir ses alliés en Orient. Il refusa, préférant avec raison demeurer strictement fidèle à sa ligne de conduite générale. De ce fait, l'attaque germanique demeura
fractionnée et les négociations relatives à l'Orient se déroulèrent parallèlement à celles relatives au Maroc.
En Orient, il s'agissait d'abord de trouver un terrain d'entente au sujet de la violation, par trop flagrante, du traité de Berlin, puis d'éviter que l'effervescence qui croissait en Serbie n'entraînât des conséquences irréparables. Pour parer à ce dernier danger toutes les puissances intervinrent à Belgrade en prêchant la modération : la France, l'Angleterre et la Bussie par amour de la paix ; l'Ulemagne, surtout sans doute, parce que, en contenant la Serbie, elle favorisait l'Autriche. Les ambitions serbes ainsi provisoirement réfrénées, restait la question de droit. Les puissances de la Triple Entente paraissaient, d'ores et déjà, vouloir se contenter de satisfactions de forme. Pour les trouver, on mit naturellement en avant l'expédient classique d'une conférence, et, comme toujours aussi, des pourparlers s'engagèrent pour déterminer le programme. Ils furent extrêmement confus et menés surtout par l'Autriche et la Bussie. Celle-ci poussait d'ailleurs l'esprit de conciliation jusqu'à ses dernières limites, et, au vrai, reculait constamment. Or, comme la France se réglait systématiquement sur son alliée, il en résultait que, dans les négociations orientales, elle reculait aussi, et que, partant, la Triple Entente cédait perpétuellement du terrain.
Au Maroc, par contre, où elle menait le jeu, la France résistait aux prétentions de l'Allemagne. Usant d'une tactique qui lui était familière, celle-ci essaya de l'intimidation, en choisissant, bien entendu, le moment où les difficultés orientales prenaient un tour plus aigu. La froide résolution du gouvernement français lui avait fait admettre déjà que l'affaire des déserteurs de Casablanca serait soumise à un arbitrage. Sans revenir formellement sur cette décision de principe, elle exigea toutefois, le 4 novembre, que des excuses fussent présentées avant que les arbitres se trouvassent saisis. M. Clemenceau et M. Pichon refusèrent catégoriquement. Leur fermeté eut bientôt sa récompense. Voyant qu'elle ne parvenait point à nous faire
•reculer, l'Allemagne changea de ton et admit une procédure qui mettait les deux puissances sur le même pied. Elles s'exprimèrent des regrets mutuels et, cette formalité accomplie, le
"inpromis d'arbitrage fut enfin signé le :>4. Le coté politique de l'incident, qui, un instant, avait mis la paix en péril, se trouvait réglé.
• N'ayant pas tiré de l'affaire tout le parti qu'elle escomptait sans doute, l'Allemagne prononça une autre manœuvre et qui confirme peut-être une supposition précédemment formulée, car la chancellerie de Berlin ne sut jamais varier beaucoup ses procédés. J'ai dit que n'ayant pu réussir à rompre brutalement la Triple entente lors de la crise d'Algésiras, elle avait, sans doute, voulu l'effriter, en entraînant la France dans son orbite. Au point où nous sommes parvenus on est porté à croire que tel avait bien été son dessein, car elle en revenait manifestement maintenant, dans les derniers jours de 190S, à la combinaison que nous lui prêtions en 1907. Aussitôt l'accord préliminaire signa à propos des déserteurs, le gouvernement impérial devint, en effet, aussi aimable qu'il s'était montré cassant. Avant la crise qui venait de se clore, au moins provisoirement, des efforts avaient été faits pour trouver au Maroc un terrain d'entente générale. Les conversations interrompues se renouèrent. Le 6 janvier 1909, M- de Schoen reprenait à Berlin la conversation avec M. Jules Cambon. M. Pichon, consulté, répondit d'urgence que ses vues s'accordaient avec celles du secrétaire d'Etat allemand. Des pourparlers réguliers s'engagèrent donc et se poursuivirent, autant qu'on peut le savoir, sans incidents notables. Ils furent en tout cas très rapides, car, le 6 février, l'accord se trouvait élabli sur les termes d'une déclaration aussitôt publiée. Le gouvernement de la République, proclamant à nouveau son intention de maintenir l'indépendance et l'intégrité de l'empire chéritien comme d'y sauvegarder l'égalité économique, affirmait ne pas chercher à nuire aux intérêts commerciaux ou industriels allemands. Le gouvernement impérial, de son coté, affirmant ne poursuivie au Maroc que des
LORlEiNT ET LE MAROC 303
avaaiages économiques, promettait de ne pas entraver 1 action politique Je la Fiance. Les deux gouvernements, ayant ainsi constaté que leurs vues ne se contrariaient pas, annonçaient enfin qu'ils chercheraient à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourraient respectivement obtenir l'entreprise. A l'antagonisme si longtemps manifesté, se trouvait ainsi substitué le principe d'une collaboration.
Dans le même temps les affaires s'arrangeaient aussi eu Orient. L idée d'une conférence finissait pas être abandonnée et les gouvernements, même ceux de l'Entente, se résignaient à sanctionner purement et simplement la violation de l'article 2 5 du traité de Berlin. Mais pareille solution ne satisfaisait pas les Serbes. Directement menacés par l'Autriche qui les encerclait désormais, ils insistaient de plus en plus vivement pour obtenir une compensation.
L'exaspération de l'opinion publique allant chez eux croissant, il y avait à craindre que leur gouvernement, plus ou moins débordé, ne se vit contraint à des démarches agressives. La Russie, toujours conciliante, proposa dès lors une double intervention collective, à Vienne et à Belgrade, pour prêcher, -de part et d'autre, la modération. L'Allemagne, chose caractéristique, déclara vouloir bien parler à Belgrade niais nullement à Vienne, car elle entendait ne point blâmer son alliée. Cette résistance obligea de modifier le programme et l'on se mit finalement d'accord pour faire simplement des démarches à Belgrade. En dépit des atténuations de forme, les puissances de l'Entente se laissaient ainsi aller, par amour de la paix, à exercer une pression véritable sur le seul gouvernement serbe. Celui-ci ne se trouvant soutenu par personne ne pouvait que s'incliner. Il le fit, à la fin de mars, et la Russie ayant expressément reconnu l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, les complications orientales furent aplanies. Comme, d'un autre côté, la Cour arbitrale de La Haye rendit, dans l'affaire des déserteurs de Casablanca, un arrêt que l'Allemagne et la France purent accueillir sans protestation, aucune
difficulté ne se trouva plus pendante ni au Maroc, ni en Orient, et la crise générale dut être considérée comme heureusement conjurée.
On vient de voir à quel prix. En Orient, les puissances de la> Triple Entente avaient reconnu, sans compensation aucune, des violations éhontées du traité de Berlin, et, notamment, l'annexion par l'Autriche de l'Herzégovine comme de la Bosnie. Au Maroc, l'Allemagne avait fait accepter par la France le principe d'une association dont elle pensait bien retirer des profits. Le bilan se soldait donc, pour les puissances germa- ' niques, par d'indiscutables profits.
Mais, la France ne se jugeait pas lésée. De fait, à peine intervenue l'entente avec l'Allemagne, les difficultés locales avaient, au Maroc, commencé de se régler comme par enchantement. Une mission envoyée à Fez, put, dès la fin de mars, arrêter le texte d'un arrangement : le Sultan prendrait des mesures qui nous permettraient d'évacuer la Ghaouïa comme les régions voisines de la frontière algérienne, et paierait en outre . les indemnités par lui dues, tant à des ressortissants français qu'au gouvernement de la République. Dan§ le même temps, la mission chargée de préparer la mise en pratique de l'accord du 6 février trouvait à Berlin un bon accueil, et jetait le& bases d'un programme commun. Lne collaboration intime semblait donc en passe de s'établir. Elle profiterait, pensait-on, aux deux parties et, la bienveillance du gouvernement impérial paraissant désormais assurée, on escomptait que notre action politique ne rencontrerait plus au Maroc les obstacles d'antan. La satisfaction était donc grande à Paris, jusque parmi les publicistes les plus susceptibles en matière coloniale et les moins suspects de sympathies pour l'Allemagne. La formule trouvée pour le Maroc était même jugée si bonne, qu'on la considérait comme excellente en soi, comme capable d'écarter toutes les difficultés, si bien que, par une pente naturelle, on en venait h
vouloir l'appliquer sur un autre terrain où commençaient à se produire des difficultés.
Pour faire comprendre celles-ci, force est de remonter quelque peu en arrière et de rappeler la situation de la France dans l'Afrique équatorialc. Poursuivant sa politique de pénétration, elle assurait de plus en plus ses positions, au moins politiques. Elle venait, à la fin de 1908, de signer avec la Belgique qui avait définitivement repris les territoires de l'ancien Etat indépendant, une convention confirmant expressément le droit de préférence et opérant en outre certaines rectifications de frontières ; on se souvient d'autre part que, au mois d'avril 1908, une convention franco-allemande avait précisé les frontières entre le Cameroun et nos domaines du Congo. Mais l'occupation de tous les territoires annexés n'était pas effective, et, même dans le Moyen-Congo depuis longtemps français, les postes chargés d'affirmer la souveraineté demeuraient ridiculement insuffisants, liien de plus facile dès lors, pour des étrangers, que de s'installer sur notre sol et d'en entreprendre l'exploitation : les compagnies allemandes du Cameroun n'y avaient pas manqué et elles étaient ainsi entrées en contestations, parfois même en conflits, avec des concessionnaires français. D'aucuns prétendent d'ailleurs que ces derniers n'étaient pas mécontents <le la chose, le préjudice qu'ils paraissaient subir les autorisant à réclamer des indemnités aux ministres français. Mais il est heureusement aussi inutile de discuter ici ce point que de débrouiller l'histoire de la compagnie de la Ngoko-Sangha. Nous n'avons besoin que de constater l'existence de diiïicullés au Congo et de mentionner qu'à tort, ou peut-être à raison, le gouvernement de la République avait jusqu'alors peu soutenu ses ressortissants. Il craignait, a-t-on dit, de s'attirer une querelle qui viendrait se greffer sur les embarras marocains. C'est tout au plut si, après l'accord du 6 février, il hasarda quelques timides réclamations. Il n'insista d'ailleurs pas, s'étant aussitôt avisé que, précisément, l'accord relatif au Maroc pouvait fournir une procédure permettant d'arranger les choses à d'une guerre a l'autre 20
S06 LES ATTAQCES ALTERNÉES
l'amiable. Dès le mois de mai 1909, M. Pichon proposait dontr à Berlin une sorte d'association franco-allemande dans la région du Congo : un consortium serait créé qui grouperait les firmes allemandes cl les firmes françaises. L'idée n'ayant pas été repoussée de prime abord, des pourparlers s'engagèrent, parallèlement à ceux qui se poursuivaient au sujet du Maroc, et il parut que l'on s'acheminait vers une collaboration économique générale, dans tous les domaines extra-européens où les deux pays s'étaient jusque là contrariés.
A regarder les choses de près, il semble bien que la combinaison fût surtout avantageuse pour les Allemands : ils profileraient au Maroc de nos efforts et de la situation que nous nous étions acquise; au Congo, ils participeraient à l'exploitation de territoires qui nous appartenaient. Mais ce n'était pas là le plus grave et le système avait incontestablement une portée à laquelle on ne prenait sans doute pas garde. Dans toute collaboration, l'un des participants domine toujours l'autre : nul doute que l'Allemagne, devenue notre collaboratrice, n'entendit se réserver le premier rôle et ne sut profiter de notre indolence pour se l'assurer. Ayant associé nos intérêts aux siens, elle comptait évidemment parvenir à associer également les politiques. Grâce à la communauté des entreprises, les relations deviendraient graduellement plus confiantes ; le gouvernement impérial entraînerait peu à peu la France dans son orbite ; le jour enfin où il aurait ainsi inféodé Paris à Berlin, il se trouverail avoir atteint le but qu'il poursuivait, tantôt par la violence et tantôt par la ruse : la Triple Entente ne constituerait plus un danger pour les desseins de la Triplice et l'équilibre européenan rail vécu. On peut dès lors se demander si l'attitude adoptée par les dirigeants de la République ne révélait pas 11 n léger changement d'orientation, et ce malgré le maintien très attentif de toutes les alliances ou ententes précédemment conclues. Les une- et les autres ayant été naguère recherchées pour contrebalancer l'Allemagne, une association avec cette dernière atténuerait leur importance ou modifierait leur caractère.
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Mai?, dans le même (emps, certains incidents se produisaient à l'intérieur qui ('(aient peut-être caractéristiques. Dos accidents survenus dans la marine avaient provoqué, dans le murant de 190S, des enquêtes parlementaires successives et des études administratives qui aboutissaient, en mars 1909, à une demande de crédits. \u cours de la discussion M. Delcassé formula des critiques si pnécises quE M. Clemenceau, sentant le cabinet en péril voulut jeter le discrédit sur l'ancien ministre des Affaires étrangères qui avait, disait-il, conduit la France ;i Âigésiras. M. Delcassé riposta en évoquant les services par lui rendus. La Chambre l'écouta sans défaveur, et, quand les urnes circulèrent , elle refusa sa confiance au Président du Conseil. Le ministère Clemenceau avait dès lors vécu. Toutefois, son chef se trouvant seul atteint, M. Briand, qui prit la présidence du Conseil, le •>.'} juillet i()oo. put se contenter d'un remaniement et M\ Picbon notamment demeura. Le nouveau gouvernement entendait donc, et il l'annonçait du reste. continuer la politique de sou prédécesseur. Il marqua néanmoins, dès son début, l'intention d'accorder un soin plus particulier à la complète remise sur pied des forces militaires. Quelques semaines plus tard, M. Briand prononçait à Périgueux un discours retentissant pour blâmer les compétitions mesquines où le Pari •ment se complaisait et l'enlisement du pays dans les mares stagnantes de circonscriptions électorales trop étroites. De l'ail, une campa^n.- était alors menée pour substituer au scrutin d'arrondissement le scrutin de liste avec représentation proportionnelle, et, sous la pression de l'opinion publique, la Chambre allait, dès sa rentrée, voter le principe de la réforme. Quelles que pussent être les arrières-pensées des députés, quels qu - »ient aussi les mérites véritables de la représentation proportionnelle, une réaction s'annonçait contre les pratiques avilissant s de la politique inlérieure, et les sentiments qui se faisaient ainsi jour s'accordaient évidemment avec la sollicitude plus grande témoignée à la défense nationale, voire avec l'accueil que la Chambre réservait aux explications de M. Delcassé.
Vers l'automne de 1909, où l'on commençait de discerner ses conséquences, la dernière crise extérieure paraissait donc avoir eu un double eiïet. Elle avait contribué à souffler un esprit un peu nouveau sur le pays qui. vaguement conscient des périls étrangers, annonçait un effort pour se ressaisir et se mettre en état de tenir tète. Ses dirigeants, d'autre part, s'acheminaient, de façon plus ou moins raisonnée, vers une entente avec la puissance d'où venait la perpétuelle menace et contre laquelle il s'agissait précisément de se garder. Qui voudrait pousser l'analyse à fond, pour raisonner en pure logique, conclurait à une contradiction. Il faut se garder avec soin d'aller jusque là. Au moment où nous sommes il ne s'agissait que de velléités vagues et de tendances flottantes. On commettrait une bévue historique en leur attribuant immédiatement une signification trop nette ; il fallait les signaler cependant et ne serait-ce que pour permettre de mieux comprendre le cours ultérieur des choses.
Comme toujours après les crises, une détente s'était produite en 1909 dans les relations internationales, d'autant plus marquée cette fois, que les projets de collaboration économique franco-allemande semblaient apaiser l'antagonisme chronique. L'accalmie devant durer environ deux ans, le cabinet Briand n'eut pas à montrer, à l'extérieur, la fermeté plus grande qu'il avait paru promettre. Dès lors, les traces de l'alerte passée s'atténuèrent dans les esprits et le pays s'absorba de nouveau dans les préoccupations du dedans. Inutile d'ailleurs d'insister sur les objets de celles-ci. Mentionnons simplement que les élections générales de 19 10 ne renouvelèrent point le monde po-
litique et que la réforme électorale, dont les partisans se promettaient des merveilles, étail âprement combattue, précisément parce que les coteries qui jouissaient du pouvoir entendaient ne pas s'en laisser évincer ; les difficultés budgétaires demeuraient, en oulre,aussi grandes et les compétitions sociales aussi aiguës — tant et si bien que, de façon générale, les choses reprenaient, en France, exactement le train passé.
Dans certains pays, au contraire, des modifications notables intervenaient : en Russie, par exemple, où le régime nouveau s'organisait à peu près ; en Allemagne, où le prince de Bulovv cédait, dès juillet ioo<), la place de chancelier à M. de Bethmann-IIollweg ; en Angleterre, où Edouard Vil laissait, le G mars 1910, le trône à son fils Georges V; en Turquie enfin, où, après la révolution qui, au printemps de 1909, avait expulsé définitivement Abd-ul-Ilamid, les Jeunes Turcs s'installaient en maîtres complets du pouvoir. Avec eux l'Allemagne avait, par avance, lié partie, ce qui lui permettait de profiler de leur succès pour augmenter son emprise sur l'empire ottoman. Mais c'était un l'ait dont les puissances rivales paraissaient résolues à ne point s'occuper. D'un autre côté, les nouveaux gouvernants d'Allemagne et de Russie n'avaient nulle intention de rompre les accords conclus par leurs prédécesseurs et, en Angleterre, le jeune roi entendait également continuer la politique de son père. La Triple Entente demeurait donc intacte, ainsi que la Triplice. Le:? mêmes groupements se balançaient toujours de la même façon, et, comme la situation intérieure française, la situation internationale ne subissait dans l'ensemble nul changement. Elle tendait cependant à se modifier sur un point essentiel, et. fait eu apparence paradoxal, justement parce que, dans les questions qui touchaient le plus directement la France, aucun élément nouveau n'intervenait non plus.
Au Maroc, l'anarchie continuait bien entendu malgré le changement de règne. Incapable de la réprimer lui-même, le sultan songeait, par moments, à d'autres concours que le nôtre et confiait son armée à des instructeurs turcs. Ses dispositions chan-
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geaient cependant quand grandissaient ses embarras, surtout linanciers. Son représentant, El-Mokri, commençait donc, dès la lin de 1909, de négocier un emprunt à Paris. Un premier accord intervint en mai 1910, mais, dès la fin de l'année, les pourparlers devaient reprendre en vue d un nouveau secours. L'Espagne, de son coté, ne demeurait pas inactive, et, précisément en novembre 1910, elle signait un arrangement particulier qui lui procurait des indemnités et des garanties. Elle accentuait ainsi son rôle et semblait disposée à précipiter les événements. Pareille altitude pouvait évidemment compliquer les problèmes. Mais, au point oir" en étaient venues les eboses, les ambitions espagnoles demeuraient secondaires, connue aussi les discussions avec le sultan ou les désordres locaux. Tout s'aplanirait si l'Allemagne n'y mettait point obstacle ; seule, son hostilité provoquerait à nouveau des difficultés graves. Or, on se tenait assuré de sa bienveillance puisqu'on poursuivait toujours la réalisation de cette collaboration économique, imaginée d'abord pour le Maroc et qu'on avait résolu ensuite d'étendre également au Congo.
Des arrangements de principe comme ceux qui avaient été pris supposent des mesures d'application qui seules leur donnent une valeur réelle. De l'ait, on essayait d'en combiner, mais, tout aussitôt, des difficultés surgissaient dont il n'est besoin de fournir ici qu'un aperçu très approximatif. Pour ce qui était du Congo, par exemple, après avoir réglé par voie d'arbitrage la question d'une indemnité réclamée par la compagnie française de la Ngoko-Sangha, on avait pu préparer un consortium franco-allemand. Seulement des contestations se produisirent alors entre ministres français ; celui des Finances, qui devait payer l'indemnité, estima que l'arbitrage, base première de la combinaison, était nul, l'Etat n'ayant pas le droit de compromettre, et, malgré les réclamations allemandes, tout se trouva remis en question. Au Maroc, ce fut autre chose. Sur l'initiative de leurs gouvernements respectifs, des hommes d'aiïaires français et allemands avaient formé une Société ma-
rocainc de travaux: publics. Une fois constituée, elle ne sut guère comment exercer son activité. Un éminent publiciste français a écrit naguère de longs chapitres pour démontrer que la responsabilité en incombait exclusivement à notre administration, incapable d'élaborer des programmes et de prendre des décisions. Peut-être. Mais il semble prouvé aussi que lorsqu'on en venait à des projets précis, à la construction de chemins de fer par exemple, les Allemands émettaient des prétentions inadmissibles tandis que, fait plus grave encore, notre amie l'Angleterre opposait l'Acte d'Algésiras aux arrangements particuJiers intervenus entre Paris et Berlin. Dans l'ensemble donc et pour des raisons variés, au début de 1911, c'est-à-dire après deux ans passés, au Maroc comme au Congo, les projets de collaboration franco-allemande demeuraient dans le' domaine de la théorie pure.
Sur ces entrefaites, en mars 191 1, le cabinet Briand se relirait à la suite d'un débat sur les congrégations religieuses et cédait la place à un ministère que présidait M. Monis. M. Déliassé recevait le portefeuille de la Marine : après les incidents mentionnés, ce retour aux affaires marquait peut-être l'intention de renforcer un des éléments de la défense nationale; c'était peut êtrp aussi l'annonce d'une évolution dans la politique extérieure. M. Pichon, d'ailleurs, était remplacé au Quai d'Orsay par M. Jean Cruppi. De celui-ci on ne savait rien comme diplomate, mais l'arrivée d'un homme nouveau pouvait également faire prévoir une orientation un peu nouvelle.
De fait, un changement se manifesta bientôt, mais graduellement, et au cours d'une série d'incidents parfois assez confus. M. Cruppi rejeta d'abord formellement les projets de consortium congolais, qui, s'ils n'avaient pu être réalisés n'étaient cependant pas définitivement écartés. Or, ces projets avaient manifestement pour inspirateur premier M. Pichon qui les prônait au temps où M. Clemenceau flétrissait publiquement la politique «de M. Delcassé, jugée offensante pour l'Allemagne. Au Maroc, -d'autre part, où la collaboration continuait à ne pas s'organiser,
M. Cruppi accentuait en outre l'attitude, assurément ferme mais cependant très prudente, qu'avait gardée son prédécesseur. Des troubles s'étant produits dans la Chaouïa, puis,. et bientôt après, à Fez, le Gouvernement préparait une expédition et, le 21 mai, les troupes françaises arrivaient dans la< capitale chéri (ienne, tandis que des opérations de police se poursuivaient sur la frontière algérienne.
Malgré les précautions diplomatiques et les explicationslournies, l'expédition de Fez eut immédiatement des contrecoups. L'Espagne, d'abord, jugea que la France se mettait ei* devoir de réaliser à son profit l'intervention éventuellement prévue dans l'accord de 190/1, et, pour s'assurer les avantages que lui promettait aussi cet accord, elle voulut prendre possession de son. lot. Le gouvernement français eut beau la rappeler à la prudence, elle préparades troupes qui, au mois de juin, devaient débarquer à Larrache. Cette double intervention, espagnole et française, éveilla les susceptibilités de l'Allemagne. Non contente de protester, elle déclarait, dès le mois de mai, que tous les arrangements marocains se trouvaient remis en question : à des textes désormais caducs, il fallait substituer des accords nouveaux.
Le gouvernement impérial se borna toutefois d'abord à ces affirmations de principe ; probablement parce qu'il attendait le résultat d'une négociation officieuse qui s'était engagée en dehors, et même à l'insu.'de notre ministère des Affaires étrangères. Au lendemain de l'échec du consortium congolais, les Allemands, décidément très désireux de collaborer, avaient mis en avant un projet de chemin de fer reliant le Cameroun au Congo. Sur l'intervention directe du ministre des Finances, M. Caillaux, et du ministre des Colonies, des pourparlers se nouèrent par l'intermédiaire de M. Fondère, président d'une entreprise coloniale française. Un projet fut élaboré. Lorsque le ministère des Affaires étrangères s'en trouva saisi, au début de juin j 9 1 1 , il opposa une fin de non recevoir absolue. Non .d'ailleurs sans bonnes raisons, car il semble bien que la corn-
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lunaison eut conduit l'Allemagne à dominer complètement des territoires français. Mais, en se dérobant ainsi, le gouvernement français se trouvait mettre un terme définitif à la politique qu'avait paru inaugurer l'accord de février 1909. Il n'y a sans doute pas lieu de le regretter. Les prétentions mêmes que l'Allemagne émettait dès ce moment sur un simple point particulier, les événements qui se sont déroulés depuis et ce que nous avons appris, tout en elï'et, porte à croire que les dangers que nous signalions naguère n'auraient pas tardé à se manifester. Prise dans un engrenage dont ses dispositions éperdûment conciliantes l'auraient empêché de se dégager, la France se serait trouvée peu à peu dominée. L'association, vite devenue [léonine, lui aurait fait perdre son indépendance que sauvegardait au contraire la classique politique d'équilibre à laquelle on allait être conduit à revenir.
II est donc permis de penser maintenant que l'altitude prise à propos du Congo sauvegarda l'avenir du pays, beaucoup plus que ne le laissait supposer l'importance directe de la question enjeu, beaucoup plus aussi que les hommes les plus perspicaces pouvaient le croire dans cet été de 191 1. Mais pareille attitude comportait un danger immédiat et grave, auquel, très probablement, on ne songeait pas non plus. L'Allemagne haussa soudain le ton, dévoilant la portée qu'elle attribuait à une combinaison à première vue très spéciale, révélant aussi le lien qu'elle établissait entre diverses affaires qu'à Paris on s'obstinait trop à considérer séparément. A la suite de la protestation qu'avait provoquée notre marche sur Fez, notre ambassadeur à Berlin devait naturellement essayer d'engager une conversation. Quand il le tenta, dans le courant de juin, le succès fui médiocre. Le chancelier allemand affirma de nouveau la nécessité de faire table rase du passé pour traiter sur des bases nouvelles, mais indiqua aussi que, pour admettre l'intervention de la France au Maroc, l'Allemagne exigerait des compensations. Il ne dit pas lesquelles. Le ministre des Affaires étrangères impérial ne fut pas plus explicite, encore qu'il parût
er de chercher au Congo. L'indication était significative irément, mais trop peu claire, et la négociation ne se nouait pas encore quand survint brusquement l'incident décisif. Le ier juillet, M. de Schoen remettait au Quai d'Orsay une note tarant que le gouvernement impérial, désireux de protéger intérêts allemands, menacés dans la région d'Agadir, enviait devant cette \ i 11 e un bâtiment de guerre. Or, d'intérêts allemands, nul n'en connaissait à Agadir, où seuls deux ou trois indigènes sans consistance représentaient vaguement quelques maisons germaniques. Mai- ce lait soulignait la gravité du geste, d'autant plus sérieux, que le prétexte choisi se révélait moins plausible. Si l'Allemagne invoquait un motif peu soulenable. c'est qu'elle-même n'y attachait nulle importance et voulait surtout se montrer provocante. Son jeu, dès lors, devenait clair. Déçue dans ses espérances de collaboration, elle revenait à la manière forte. N'ayant pu s'attacher la France, elle prétendait de nouveau l'intimider. C'était, en somme, la répétition des manœuvres de io,o5 et de 1908. Lne fois de plus la Triple Entente subissait l'assaut de la ïriplice, celle-ci essayant de dissocier celle-là, en même temps quelle cherchait des avantages matériels immédiats. L'Autriche en avait obtenu en Orient, au détriment de l'influence russe, après avoir déclenché la crise de 1008. Maintenant c'était l'Allemagnequi passait en tète, en visant principalement la France, et, le Maroc ne lui semblant plus un terrain d'attaque suffisamment vaste, elle y adjoignait le Congo.
La note du icr juillet ne fut pas reçue par M. Cruppi, mais par M. de Selvesqui s'installait au Quai d'Orsay. Au ministère Moiii.s venait en ellet de se substituer un cabinet formé sous la présidence de M. Caillaux. La déclaration qu'il lut aux Chambre:-, le 00 juin, affirmait l'intention de gouverner vé- Titablement et avec énergie. Il ne visait ainsi que les affaires
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Intérieures. les seules sur lesquelles il formulât des vues précises. Or les circonstances, et spécialement l'attitude de l'Allemagne, allaient le conduire à s'occuper principalement des atïaires extérieures et c'est dans ce domaine qu'il aurait surtout besoin de faire montre de lésulution.
Car la situation était manifestement grave, et à tel point que Ife nouveau ministre de la Guerre, M. Messimy, s'empressait d'étudier les plans de mobilisation. Les amis de la France se rendaient également compte du péril. Dès le \ juillet, Y \ngleterre annonçait l'intention de ne reconnaître aucun nouvel accord marocain conclu sans son aveu ; c'était révéler l'intention d'intervenir au besoin dans la querelle, si ceile-ci s'envenimait. Mais, par contre, Londres souhaitait ne pas répondre aux provocations par des actes de même nature : la Triple Entente demeurait toujours aussi conciliante. D'aucuns songeaient à envoyer devant Agadir des bateaux anglais et français dont la présence contrebalancerait la démonstration allemande : la combinaison fut écartée, et notamment par le gouvernement britannique. La France n'avait donc qu'à engager des pourparlers.
Les conversations se déroulèrent à Berlin entre l'ambassadeur de France et les ministres allemands. Dès les premiers entreliens ceux-ci consentirent, en principe, à des concessions au Maroc, mais strictement limitées ; bizarrerie remarquable, ils s'obstinaient en outre à parler toujours de l'accord de 1909, encore que cet accord lut manifestement périmé et qu'il s'agit précisément de lui substituer autre chose. D'autre part, et en ■échange de la liberté accordée dans l'Afrique du Nord, 1' Vllemagne entendait bien obtenir des compensations. Elle les réclamait décidément au Congo et, naturellement, énormes : quelque chose comme la majeure partie de notre Afrique Equatoriale. A cela le gouvernement français ne consentait point. Il était prêt à des sacrifices, mais ne savait au juste ce qu'il abandonnerait au besoin. De même, souhaitant au Maroc une liberté d'action complète, il ne parvenait pas non plus à le dire
31ô LES ATTAQUES ALTERNÉES
fermement. Au boni de douze ou quinze jours on n'avait donc pas avancé d'un pas et les entretiens, de plus en plus acerbes, ne laissaient qu'une impression d'incohérence.
La situation était d'ailleurs d'autant plus complexe que des conversations officieuses se poursuivaient dans le même temps et parallèlement à la négociation officielle. Dès le début de la crise, le président du Conseil français avait été abordé par le Président d'une des principales banques allemandes qui désirait faire coter à Paris les actions du chemin de fer de Bagdad. Les tractations orientales menaçaient ainsi, une fois de plus, de >e relier aux affaires africaines. La proposition fut toutefois repoussée et avec raison, ce qui maintint le conflit sur son terrain véri table. Mais, là aussi, des interventions particulières se produisirent. Brusquement, l'ambassade d'Allemagne prenait le contact avec M. Foncière, que nous avons vu déjà s'occuper du chemin de fer congolais, et M. Fondère acceptait la conversation sur l'invitation expresse du Président du Conseil. L'objet précis que celui-ci poursuivait ainsi est difficile à démêler même après le -livre où il a récemment présenté l'apologie de sa politique. Voulait-il, comme on l'a cru parfois, élargir le débat, et, pour arriver à une entente générale avec l'Allemagne, procéder à une liquidation comparable à celle qui, en ioo'i, avait permis le rapprochement entre l'Angleterre et la France!' La chose devient maintenant très douteuse. Par contre, il reste permis de croire que, pour faire comprendre que les exigences formulées à Berlin étaient nettement repoussées par le Président du Conseil, l'homme d'affaires français se vit conduit à indiquer ce que M. Caillaux serait probablement disposé à céder. Le gouvernement allemand se trouvait ainsi prévenu de nos intentions dernières, alors ^ue nous continuions à ne rien savoir des siennes. D'un autre coté, celte conversation pouvait inciter Berlin à hausser encore le ton, en lui révélant la désu nion des ministères français. En effet, avec une légèreté singulière ou de^ arrière-pensées plus répréhensibles encore, M. Caillaux agissait certainement sans accord avec M. deSelves:
le ministre des Affaires étrangères ne fut même informé que de façon très incomplète. Ce fait entraîna une animosité bientôt grandissante entre les dons hommes d'Etat. La manœuvre personnelle du Président du Conseil divisait le ministère français, en même temps qu'elle renseignait la chancellerie allemande ; de toutes façons, elle compliquait les choses et rendait encore plus difficiles les négociations véritables.
Celles-ci étaient d'ailleurs d'autant plus délicates qu'on ne parvenait toujours pas à discuter sur des formules précises. 1 n seul point était acquis, mais celui-là même apparu des le début : l'Allemagne consentait à se désintéresser plus ou moins du Maroc à condition d'obtenir des territoires au Congo. C'était donc le Congo qu'elle visait désormais en première ligne. Ce changement dans les prétentions manifestées au cours des années précédentes résultait pour partie sans doute de l'attitude prise par 1* Angleterre qui affirmait ne pas admettre la présence des Allemands au Maroc. En parlant de la sorte le gouvernement britannique nous rendait évidemment service, mais son appui ne suffisait pas à écarter le péril. La rupture pouvait aussi bien se produire à propos du Congo qu'à propos du Maroc. Et si l'Angleterre encore tenait en réserve un projet de conférence internationale, on ne pouvait oublier que les conférences arrangent rarement les choses. Tandis donc qu'à Berlin les entretiens se faisaient chaque jour plus aigres, l'Allemagne songeait à un débarquement éventuel au Maroc et la France commençait à s occuper de préparatifs militaires. Symptôme non moins préoccupant, les banquiers de Paris, dûment conseillés, prenaient des précautions vis-à-vis de leurs confrères allemands.
Aux derniers jours de juillet la situation semblait par conséquent des plus inquiétantes, mais personne cependant ne souhaitait un conflit : la Triple Entente le redoutait pour les diverses raisons matérielles ou morales déjà plusieurs fois signalées ; l'Allemagne préférait l'éviter pour des motifs qui seront indiqués dans un instant. Aussi quand les négociations, sus-
pendues pendant quelques jours, reprirent au mois d'août,, chacun se montrait disposé à les faire aboutir. Elles furent d'ailleurs conduites désormais avec une suffisante logique. La France entendait liquider tout d'abord la question marocaine ; après avoir obtenu de ce côté le minimum de liberté qu'elle estimait indispensable, elle verrait à déterminer les concessions possibles au Congo. Ces concessions, ou, pour parler plus exactement, les cessions territoriales, seraient naturellement aussi restreintes que possible. Le ministère était résolu, en cITet, à l'aire preuve d'énergie, et, tenant compte notamment d'une évolution de l'opinion publique sur laquelle nous aurons à n venir, il annonçait vouloir rompre plutôt que de dépasser les limites qu'il s'était fixées. L'Allemagne les connaissait malheureusement, puisque, durant la première phase des pourparlers, on avait eu la maladresse ou l'imprudence de les lui incliquer. Mais, malgré cet avantage dont ils entendaient bien profiler, les ministres allemands se voyaient contraints cependant de se montrer relativement conciliants. Et d'abord, la situation du marché de Berlin était extrêmement délicate à la suite de l'altitude prise par les banques françaises ; bien que l'intervention de capitaux américains écartât la catastrophe un instant imminente elle ne suffisait pas à garantir l'avenir. Force était, d'un autre côté, de tenir compte de l'attitude très nette de la Russie et de l'Angleterre qui, en cas de conflit, se rangeraient certainement aux côtés de la France. Ce ne serait donc pas à celle là seulement que l'on aurait affaire. Bientôt, en outre, intervenait unecomplication. Voyant la France en passe de s'assurer à peu près complètement le Maroc, l'Italie estimait le moment venu de réaliser, elle aussi, ses ambitions africaines en s'adjugeant la Tri poli tainc. Dès le début de septembre le gouvernement de Rome laissait percer ses intentions ; à la fin du mois il prenait un prétexte futile pour adresser un ultimatum à la Turquie et commençait les opérations militaires. Or, de ce fait, et l'Italie faisant partie de la Triplice, celle-ci se trouvait momentanément affaiblie, d'autant plus que l'Italie prenant la Tripolilaine en
compensation de ce qu'elle permettait à la France de faire au Maroc, c'était en réalité du coté de la France qu'elle se rangeait. Il ne faut pas oublier, enfin, que la Turquie devenant le facteur essentiel des combinaisons germaniques en Orient, ses embarras nuiraient indirectement au gouvernement allemand. Pour des raisons multiples celui-ci ne se sentait plus complètement libre de ses mouvements. Dès lors, tout en s'etTorçant naturellement de restreindre ses concessions comme d'augmenter ses profits, il entendait ne point pousser les eboscs à, l'extrême.
Dans ces conditions, les négociations furent relativement rapides, encore que parfois violentes. Mais, précisément parce que le gouvernement allemand ne voulait pas rompre et parce que le gouvernement français faisait preuve de fermeté, elles aboutirent sanscomplications nouvelles à un traité qui fut signé le l\ novembre i<jti. Il se composait de plusieurs actes complétés par un certain nombre d'annexés, le tout formant un ensemble dont les stipulations essentielles étaient simples. Au Maroc, où l'acte d'Algésiras continuerait néanmoins d'être appliqué, la France serait libre d'établir son protectorat, de prendre les mesures militaires ou administratives qu'elle jugerait nécessaires. Quant à l'Allemagne, elle obtenait des territoires congolais lui donnant accès, d'une paît sur l'Oubanghi, de l'autre sur le Congo même. Il était enfin entendu que, dans le cas où le statut territorial du Bassin conventionnel viendrait à être modifié, les deux puissances contractantes devraient au préalable s'entendre sur la question.
L' Allemagne s'assurait ainsi des avantages appréciables. Sans doute elle n'annexait pas brusquement une partie de notre Afrique Equatoriale, comme elle y avait un instant songé. A la « coupure » brutale dont il avait été question se trouvait substitué un système de « piqûres », qui ouvrait toutefois des voies de pénétration' jusque vers l'Afrique centrale. Celle-ci semblait ainsi devenir l'objectif des ambitions germaniques. La clause relative au remaniement éventuel du Bassin conventionnel
fournissait à cet égard une autre indication et les Belges étaient en droit de craindre pour leur.colonie. En échange, l'Allemagne ne sacrifiait à peu près rien de positif, renonçant simplement aux perspectives qu'avait ouvertes l'accord de 1909 Elle ne pourrait plus s'assurer au Maroc une situation privilégiée, ni se servir aussi facilement de lui pour des chantages, mais elle demeurait dans l'empire chérifierr sur le pied où l'avait placé l'acte d'Algesiras et, à défaut de privilège, conservait les mêmes facilités que les autres Etats. Les profits qu'elle se procurait maintenant n'étaient donc point compensés par des sacrifices équivalents.
Pour obtenir ces profits, il lui avait suffi d'étaler sa force, cat la crise qui se terminait ressemblait jusque dans son dénouement à celles de 1900 et de 1908. Cette fois, comme les précédentes, les puissances germaniques n'avaient pas rompu la Triple Entente, mais, cette fois encore, l'une d'entre elles s'assurait des bénéfices sérieux. L'assaut précédent avait procuré à l'Autriche la pleine possession de la Bosnie et de l'Herzégovine ; l'Allemagne touchait maintenant sa prime. En dehors des avantages matériels et tangibles, les deux puissances étroitement associées pour troubler le repos du monde, retiraient aussi de leurs combinaisons un profit moral certain. Elles remportaient incontestablement ce que l'on est convenu d'appeler des victoires diplomatiques ; elles faisaient reculer leurs adversaires, démontraient leur ascendant, et si bien que rien ne semblait devoir les détourner d'un pareil jeu.
Les choses se présentant ainsi, on comprend difficilement les protestations que le traité du [\ novembre provoqua cbez les Allemands. Elles ne se peuvent expliquer que par les ambitions •d'un orgueil démesuré ou par la déception d'espérances illimitées. Il est par contre tout naturel que les Français ne fussent point satisfaits : les concessions au Maroc leur paraissaient insuffisantes, car ils comprenaient que dans ce pays, toujours grève dune hypothèque économique, ils assumaient des charges lourdes qxie compensaient mal d'incertains profits. En outre, et
LE MAROC ET LE CONGO H2t
ceci marquait le changement survenu dans les idées depuis !e temps de Jules Ferry, les terres coloniales, jadis si décriées, étaient maintenant jugées partie vraiment intégrante de la France. Le fait d'en abandonner des lambeaux sans compensation, devenait une humiliation insupportable. De violentes attaques se produisirent dès lors dans les Chambres qui devaient connaître du traité, et leurs commissions voulurent élucider les moindres détails des négociations. Elles estimèrent que celles-ci avaient été menées de façon parfois incorrecte. M. Caillaux se vit accuser d'avoir trahi les intérêts nationaux, et, dans les couloirs du Sénat on parlait à mi-voix de le traduirai devant une Haute-Cour. L'antagonisme entre le Président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères s'accentuait d'autre part et si bien que le dernier donna brusquement sa démission, ce qui entraîna M. Caillaux à se démettre à son tour, le 11 janvier i 912.
Mais ce serait méconnaître la portée de l'événement que d'y voir simplement la résultante d'une rivalité de personnes ou de la susceptibilité agressive de commissions parlementaires. Sénateurs et députés ne faisaient, dans l'espèce, que traduire les influences du dehors. L'agitation, ou, pour parler plus exactement, la colère, grondait dans le pays et l'émotion suscitée tout d'abord par les négociations avec l'Allemagne, puis par le traite lui-même, amenait une évolution profonde dans l'opinion. Nous avons constaté à plusieurs reprises le fléchissement du sentiment national, l'illusion décevante que les périls extérieurs se pouvaient toujours conjurer et que les querelles entre Etats m aboutissaient qu'à des règlements pacifiques Or, voici maint riant que tout changeait. Les sentiments dont mous avons cru uscerner en 1909 quelques manifestations vagues et qui s'étaient assoupis depuis, reparaissaient et s'affirmaient. On apercevait la gravité de la perpétuelle menace allemande, l'impossibilité de la détourner complètement par les arrangements amiables, et le danger des concessions répétées qui ne conduisaient jamais qu'à des exigences déplus en plus d'unk guerre a l'autre 21
humiliantes. Suivant la parole de Roosevelt, la guerre commençait à ne plus être considérée comme le pire des maux. Des termes, tels que « honneur du pays » et u dignité nationale », recouvraient, pour beaucoup, un sens quelque peu oublié, et le désir se répandait de consentir enfin tous les efTorts nécessaires pour que, le jour venu, la France put refuser de céder, en opposant la menace à la menace, voire s'il le fallait, même la force à la force.
Sans doute, à cet égard, l'unanimité n'était pas faite encore ; maint politicien, qui persistait à se croire avancé, voulait s'obstiner dans les errements anciens. Le réveil était cependant manifeste et la formation même d'un ministère nouveau en fournit une première preuve. En le constituant, le i3 Janvier 19 12, M. Raymond Poincaré fit entrer dans la combinaison deux anciens Présidents du Conseil, M. Briand d'abord, qui devint Garde des Sceaux, et M. Léon Bourgeois, qui se contenta du département de la Prévoyance sociale. M. Delcassé reprenait, d'autre part le portefeuille de la Marine, M. Millerand recevait celui de la Guerre, et M. Lebrun celui des Colonies. Il y avait là une tentative évidente pour grouper les personnalités les plus considérables, un premier essai d'union sacrée nouée pour faire face au péril étranger.