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CHAPITRE III

fï. La Restauration des forces, — II. L'assaut Final

Tout en s'appliquant à reconstituer les forces matérielles ou morales du pays, le cabinet Poincaré avait à remplir une tâche fplus particulière. Qu'on l'approuvât ou le blâmât, le traité du [\ novembre était un fait acquis. Pour en tirer profit, comme pour mettre un terme à l'énervement qu'il avait provoqué, le mieux était de l'appliquer au plus tôt.

Mais cela mêmeétait complexe, impliquant, au Marocd'abord^ des arrangements que les puissances auraient à reconnaître ; impliquant aussi des accords complémentaires avec l'Allemagne ; enfin des négociations dans le Parlement français. Car le traité qu'il fallait faire ratifier par les Chambres demeurait toujours pendant devant le Sénat et la commission, dont les investigations avaient provoqué la chute du cabinet Caillaux, persistait dans ses critiques. Tout en les tenant peut-être pour fondées, le nouveau Gouvernement jugeait sainement qu'elles ne devaient fpas empêcher, ni même retarder, la solution indispensable. Il usa donc de son influence pour hâter la discussion, et, dans

ce but, le Président du Conseil alla jusqu'à des déclarations d'un optimisme certainement excessif, notamment au sujet du droit de préférence sur le Congo belge. La commission, puis le Sénat, se laissèrent convaincre, et le vote intervint le 20 février 1912. En même temps, et comme par ricochet, le Sénat approuvait aussi le traité de 1908 avec la Belgique, relatif précisément au droit de préférence, et qui, depuis de longs rnois^restait en oubli.

L'acquiescement du Parlement obtenu, rien n'empêchait d'échanger avec l'Allemagne les ratifications : la formalité s'accomplit le 12 mars. Mais, comme il arrive presque toujours, surtout quand interviennent des cessions territoriales, le traité ne se suffisait pas complètement à lui-même. Un premier accord avait déjà été passé, le 2 février, touchant la nationalité des ressortissants établis dans les territoires qui changeaient de maître. Des négociations s'engagèrent ensuite sur les autres points à préciser. Elles conduisirent à une convention préliminaire conclue à Berne le 18 juillet, puisa un arrangement définitif qui intervint seulement le 28 septembre. Ce même arrangement rectifiait en outre les frontières entre le Dahomey et le Congo, >i Lien qu'avec l'Allemagne toutes les difficultés africaines se trouvaient intégralement réglées.

Entre temps, la France s'était assurée au Maroc les avantages que le traité lui permettait d'acquérir. La chose revenait à faire accepter d'abord par le sultan la position dépendante où l'on entendait le placer. Privé désormais de tout appui extérieur^ Moula y- Ha fid était incapable de résister et, dèsle3o mars 19 12, il signait donc le traité de protectorat que les Chambres approuvaient au début de juillet. Bestait alors simplement à obtenir la reconnaissance par les gouvernements étrangers. Ceux-ci ne soulevèrent dans l'ensemble aucune objection, et d'autant moins que l'acquiescement de la plupart était acquis d'avance.

Mais ni rétablissement du protectorat, ni l'accord complet avec l'Allemagne ne liquidaient la question marocaine. Il fallait encore, pour Tanger, déterminer le fameux statut international

prévu dès Algésiras, et le gouvernement de la République souhaitait en outre réviser les accords passés avec l'Espagne en 1904 et i()o5. L'intention en avait été naguère exprimée par le cabinet Caillaux et le ministère Poincaré partageait à cet égard les vues de son prédécesseur. Au prix de longs efforts et de concessions considérables au Congo, la France avait décidé l'Allemagne à ne plus entraver l'action politique que d'autres exerceraient dans l'empire chérifien : de ce fait l'Espagne tirerait profit; il semblait donc légitime qu'elle compensât,- dans une suffisante mesure, les sacrifices de son associée. Le gouvernement de Madrid ne le contestait pas en principe, mais il voulait conserver à peu près intactes les zùnes qu'il s'était réservées et empêcher que la France n'y put, par l'intermédiaire du sultan, exercer la moindre influence : il entendait aussi se réserver une part prépondérante dans le chemin de fer à construire entre Fez et Tanger, exclure de cette dernière ville les représentants du sultan et restreindre étrangement sa banlieue qui devait être placée sous le régime international. Ces prétentions paraissaient inadmissibles à Paris, car toutes grandissaient l'Espagne en amoindrissant la France ; l'une d'entre elles tendait même à transformer la zone espagnole en colonie véritable, complètement détachée du Maroc. Les pourparlers étaient dès lors extrêmement laborieux, et d'autant plus que si l'Angleterre nous appuyait dans des discussions relatives aux zones, elle émettait, à propos de Tanger, des vues qui ne s'accordaient nullement avec les nôtres. Inutile d'ailleurs d'entrer ici dans les détails mais il faut au moins remarquer que, dans l'été de 191*, après plus de six mois d'efforts, aucun résultat n'était encore obtenu. La lenteur même et l'âpreté de ces négociations, jointes à certains incidents locaux, parfois très irritants, ne laissaient pas que de réagir sur les relations générales entre Paris et Madrid. La confiance très grande qui avait régné naguère s'atténuait sensiblement. Or, avec l'Italie aussi des difficultés avaient surgi : au cours de ses opérations contre la Turquie, le gouvernement de Rome exerçait une surveillance maritime peut-

étire excessive parfois et qui l'avait conduit à saisir même des paquebots français. Le gouvernement de la République avait protesté comme de juste ; des explications assez vives s'en étaient suivies, avivées encore par 1 opinion publique qui se montait dans l'un et l'autre pays. 11 en allait ainsi avec l'Italie comme avec l'Espagne et deux des puissances que nous étions naguère parvenus à associer plus ou moins directement à notre politique tendaient à s'écarter de nous. C'était, sinon une brèche, au moins une légère fissure dans notre système général d'amitiés et d'ententes. Celui-ci se trouvait, par là même, quelque peu affaibli, d'où la nécessité d'accroître encore, si possible, la cordialité des relations avec nos amis avérés : l'Angleterre, d'une part, et la Russie de l'autre.

L'Angleterre, de plus en plus nettement pacifique, suivait à ce moment des négociations avec l'Allemagne, pour chercher un accord de principe qui lui permettrait de limiter ses armements. De telles conversations marquaient un rapprochement. 11 n'était toutefois pas pour nous inquiéter, car l'entente de iqo4 ne subissait nulle altération. Nous venons de voir le gouvernement britannique nous soutenir dans nos contestations avec l'Espagne ; les conversations engagées naguère au sujet d'une éventuelle coopération navale se poursuivaient aussi sans aucun doute et aboutissaient même probablement à quelque combinaison précise : dans l'été de 1913 le gouvernement français concentrait, en effet, ses flottes dans la Méditerranée, ce qu'il n'eut certainement pas fait sans l'assurance que l'Angleterre se chargerait éventuellement de défendre la Manche.

Avec la Russie des arrangements du même ordre, mais ceux la officiels et certains, intervenaient également. Dès le début de l'année, le ministre de la Marine français avait pris l'initiative de compléter par une convention navale la convention militaire de 1892. Le gouvernement de Pétersbourg accueillit la suggestion et l'accord fut rapidement rédigé. L'alliance, qui demeurait le fondement essentiel de la politique française, se trouvait de la sorte pratiquement renforcée. Celte alliance tra-

-versait pourtant une sorte de crise. Les deux gouvernements lui demeuraient fortement attachés, mais la pratiquaient maintenant avec moins d'enthousiasme et moins de réciproque confiance. La chose tenait surtout à ces questions de personnes toujours importantes dans la conduite des affaires. Les caractères des hommes chargés (Rassurer les relations ne s'accordaient pas comme il aurait fallu. De part et d'autre, les ministres des Affaires étrangères estimaient que l'ambassadeur allié qu'ils trouvaient en lace d'eux n'était pas exactement celui qu'ils auraient préféré. De là, sinon des froissements, au moins un espacement des conversations, un abandon moins grand, voire une certaine froideur réservée qui restreignait la collaboration. Justement préoccupé de renforcer partout ses positions, le cabinet français voulut mettre fin à une situation qu'il déplorait. Il en trouva bientôt l'occasion. Une sorte de tradition voulait que les ministres des Affaires étrangères de la République allassent faire visite à leurs collègues russes. M. Poîncaré jugea convenable de ne pas manquer à cet usage et se rendit à Saint Péter&bourg au mois d'août. Le premier succès de ce voyage fut la ratification delà convention navale qui demeurait en suspens. Il dissipa, en outre, tous les malentendus et rétablit une cordialité sans réserve. C'était un résultat capital. Mais le séjour de M. Poincaré en Russie eut, semble-t il, une autre conséquence aussi et de portée plus grande encore.

Pour le montrer, une digression devient ici nécessaire et le rappel de la politique que les puissances germaniques suivaient clans les Balkans. Nous y avons vu l'Allemagne s'inféoder de plus en plus la Turquie, tandis que l'Autriche s'insinuait en débordant la Serbie : la dernière crise avait, à ce double égard, pleinement révélé toutes les ambitions de Vienne et de Berlin. Afin d'endiguer la poussée qui s'affirmait ainsi, la Kussie, quelque peu délivrée de ses embarras intérieurs, serrait son jeu et s'appliquait à rapprocher . les uns des autres les différents Etats balkaniques pour en former un bloc qui dominerait au besoin la Turquie et gênerait la ruée des Germains. La tactique

avait réussi et. dans les premiers mois de 1912, Serbie, Bulgarie, Grèce et Monténégro s'associaienl par une série de traités. L'existence de ceux-ci était connue à Paris, non leurs stipulations. Ce fut, dit-on, dans l'abandon des conversations que le ministre des Allaites étrangères de Russie communiqua les textes à M. Poincaré. Mais, arrivés à ce point, force est de convenir que nous entrons dans le domaine des hypothèses ; du coup, le travail que nous poursuivons se révèle fragmentaire, et, par cela même, peut-être assez vain. Il ne suffit point, en histoire d'établir, voire de classer des faits. Il faut encore les enchaîner et l'enchaînement, souvent, ne devient possible qu'en tenant compte de l'impression que tels ou tels événements ont laite sur les hommes au pouvoir. Il importerait dès lors de connaître au juste ce que le ministre français pensa des arrangements qui lui étaient révélés. Nos successeurs en seronl probablement instruits. Nous l'ignorons, encore, d'où dans le présent récit, une lacune certaine et une incertitude fâcheuse. Pour continuer néanmoins, force est de risquer une supposition. La plus simple, celle qui explique le mieux ce que nous verrons se dérouler, serait alors celle qu'on formulera il ainsi : les traités balkaniques furent une sorte de révélation pour M. Poincaré qui aperçut immédiatement des conséquences auxquelles son collègue russe n'avait point songé.

Ces traités ne liaient pas simplement les contractants pour une défense commune : ils prévoyaient un partage de la Turquie. Des arrangements de pareille nature ne sont pris qu'en prévision d'un conflit que les parties ont l'intention de faire naître. Il fallait donc admettre que la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro songeaient à déchaîner les hostilités, et probablement sans délai. Or, étant données les ambitions germaniques, étant donné surtout le protectorat que l'Allemagne entendait exercer sur la Turquie, tout permettait de redouter que le conflit ne demeurât pas localisé. Si l'Autriche et l'Allemagne intervenaient, la Russie serait contrainte de le faire aussi, la France suivrait son alliée, et, une fois de plus, les

alla ires d'Orient mettraient aux prises toutes les grandes puissances. La crise générale, depuis si longtemps menaçante, pouvait ainsi éclater d'un moment a l'autre, si bien qu'il importait de se tenir prêts à l'affronter. Fidèle à son programme, le cabinet Poincaré s'était appliqué, dès sa constitution, à la restauration militaire. En même temps qu'intervenaient les accords internationaux qui viennent d'être mentionné, M. Delcassé s'employait à augmenter nos forces navales. M. Millerand, de son côté, ne demeurait pas inactif au ministère de la Guerre, et, tout en supprimant le déplorable système d'espionnage politique qui avait tant découragé les officiers, il préparait ou prenait une série de mesures, coordonnées en un vaste programme d'ensemble. La tâche entreprise se trouvait de la sorte en bonne voie. Mais il semble bien qu'une fois mis au fait de la situation orientale, le gouvernement français jugea nécessaire de bâter les choses, et probablement aussi d'aller plus loin qu'il n'avait d'abord songé. Il voulut sans doute accroître les moyens de défense du pays dans une mesure qui n'avait pas encore été envisagée, resserrer en même temps les liens diplomatiques, enfin, et ne serait-ce que pour gagner du temps, ajourner si possible, ou tout au moins localiser, la crise balkanique. Ce n'est là, je le répète, qu'une hypothèse, mais vraisemblable, car c'est précisément à celte triple tache que M. Poincaré, président du Conseil, se consacra dès son retour de Russie et qui se poursuivit ensuite, avec son appui certain, après qu'il fût devenu Président de la République.

Dès la fin de septembre de celte même année 1 9 1 ti , Serbes. Grecs et Bulgares mobilisaient. Appuyée par la Russie, la France fit aussitôt une lentalive suprême pour empêcher les hostilités. Mais la diplomatie s'épuisa vainement dans la recherche de formules conciliantes. Le 10 octobre, le Monténégro

déclarait la guerre, el, aussitôt après, les autres associés entraient à leur tour dans le conflit.

Ainsi attaquée, la Turquie avait besoin de concentrer ses forces. Depuis quelque temps, et à l'instigation de l'Allemagne qui ne voulait pas la voir s'affaiblir trop, elle suivait des pourparlers pour mettre fin à sa guerre contre l'Italie. Les complications balkaniques les bâtèrent et d'autant plus que l'Italie aussi souhaitait se trouver prête à tous événements. Un traité fut alors si^né à Lausanne, le i5 octobre, qui stipula la cessation des hostilités et Tevacuation.de l'Afrique du Nord parles troupes turques. De ce fait une loi déjà promulguée à Rome et qui annexait la Lybic trouvait sa portée pratique et les puissances étrangères, notamment, pouvaient reconnaître le fait accompli. Mais on sait que la question de Tripolitaine se liait, pour la France, à celle du Maroc. Un accord intervint donc le 3o octobre entre les gouvernements de Paris et de Home confirmant celui de 1902 : la France promettait à nouveau de n'entraver en rien l'Italie qui, de son côté, renouvelait son engagement de ne pas protester contre notre action au Maroc. Dans le môme temps, et touebant aussi ce dernier pays, les laborieuses négociations engagées avec l'Espagne aboutissaient aussi. Divers incidents retardèrent i'écbange définitif des signatures jusqu'au 27 novembre ; dès la fin d'octobre cependant toutes les difficultés se trouvaient aplanies et seule la question de Tanger, qui impliquait l'intervention de tiers, demeurait encore en suspens. Les clauses de la convention n'étaient évidemment pas pleinement satisfaisantes, car, si l'Espagne consentait à restreindre quelque peu ses zones, elle se réservait à l'intérieur de celles-ci une situation mal définie et capable de créer des embarras. Un point toutefois était obtenu, et qui, à ce moment, primait les autres : un terme était mis aux discussions irritantes qui altéraient les rapports avec le cabinet de Madrid. Comme, d'autre part, et en attendant que les arbitres eussent réglé les contestations relatives aux saisies de naviresr l'accord du 3o octobre rendait possible la reprise de relations-

plus cordiales avec L'Italie, la diplomatie française se voyait désormais provisoirement dégagée des soucis accessoires, libre par conséquent de concentrer son entière attention sur les événements de l'Orient.

Là, les coalisés avaient immédiatement obtenu des succès considérables. Dès la fin d'octobre, les Turcs devaient être tenus pour battus et il apparaissait que le statut territorial de la péninsule balkanique se trouverait entièrement bouleversé. Cefait n'était point pour simplifier les choses, et d autant moins que la défaite de la Turquie désappointait les puissances germaniques. L'Allemagne, nous le savons, s'habituait à la Considérer comme une sorte de vassale. L'Autriche, d'autre part, était nettement hostile à l'agrandissement des jeunes Etats slaves et notamment de la Serine, cliente traditionnelle de la Puissie. Tout portait donc à penser que le moindre remaniement de frontières soulèverait des difficultés fort graves, et non point seulement entre les belligérants du moment. Toujours soucieuse de sauvegarder la paix générale, la France voulut alors tenter de limiter au moins la crise qu'elle n'avait pu empêcher. Le 3o octobre, M. Poincaré proposait aux grandes puissances de prendre, les unes à l'égard des autres, un engagement d'absolu désintéressement territorial. L'Autriche refusa : c'était avouer des arrières-pensées. De fait, elle voulait, et par tous les moyens, contrecarrer les ambitions de la Serbie qui, lasse d'être enserrée par les Etats voisins, réclamait un débouché sur l'Adriatique. Si elle l'obtenait, elle pourrait entraver les communications entre la Bosnie et les ports de la mer Egée. Le gouvernement austrohongrois protesta donc et, dans le même temps, lit suggérer par sa presse la constitution d'une principauté d'Albanie qui barrerait complètement la route aux Serbes. Ceux-ci n'admettant point d'opposition à leur dessein, les rapports se tendirent entre Vienne et Belgrade. Mais, comme la Russie appuyait énergiquement la Serbie, les relations s'envenimèrent également entre Pétersbourg et A ienne, et à tel point que les gouvernements crurent devoir appuyer leur action diplomatique par des

manifestations d'un autre ordre. L'Autriche massa des troupes en (ialicie comme en Bosnie ; et la Russie, en manière de riposte, maintint sous les drapeaux ses classes libérables. L'Allemagne, de son coté, ne dissimulait point l'intention de se ranger éventuellement aux côtés de son alliée, et, au su de toute l'Europe, provoquait des conférences entre représentants des états-majors allemand et autrichien. La crise orientale aboutissait ainsi, dès novembre, à un antagonisme très aigu, et, pour peu que les choses continuassent le même cours, un conflit entre grandes puissances rivales devenait à peu près inévitable. La diplomatie de la Triple-Entente résolut de tout faire pour l'empêcher en s'etTorçant d'abord de gagner du temps. Mors donc que les Turcs, s'avouant battus, sollicitèrent l'intervention de l'Europe et que, après la conclusion d'un armistice des conférences de paix durent s'ouvrir à Londres, le gouvernement britannique fit admettre qu'une autre conférence siégerait parallèlement à la première pour permettre d'échanger des vues et de préparer le règlement général de toutes les questions qu'avait posées la guerre.

Le iG décembre 1012 les deux conférences inaugurèrent simultanément leurs réunions. La conférence de la Paix interrompit bientôt les siennes, les plénipotentiaires n'étant pas parvenus à s'entendre : il fallut une reprise des hostilités, de nouvelles défaites turques et une nouvelle intervention de l'Europe pour qu'elle pût enfin aboutir et seulement au mois de mai 1913.. Ces péripéties ne doivent pas nous retenir ici, bien que la France fût nécessairement intervenue dans les pourparlers. Nous ne cherchons, en effet, qu'à dégager les traits généraux de sa politique, et, à cet égard, le détail des contestations balkaniques peut sembler pratiquement négligeable. Je devrais, par contre, analyser les travaux de la conférence, dite des Ambassadeurs, où les représentants de l'Autriche, de la France, de la Russie et de l'Italie siégeaient sous la présidence du ministre des Affaires étrangères britannique. L'entreprise est malheureusement impossible, les renseignements précis et sûrs

font actuellement encore défaut. Une chose est cependant certaine : bien que la Conférence eût admis en principe, des le début, la formation de cette Albanie à laquelle tenait tant l'Autriche, les débats continuèrent d'être gros d'orages, du fait surtout des puissances germaniques qui entendaient imposer brutalement leurs façons de voir. Dès le courant de novembre, l'antagonisme s'affirmait ; il persista durant les mois qui suivirent, et, lorsqu'on en vint à discuter les frontières de la fameuse Albanie, aux mois de mars et d'avril toi3 notamment, le conflit fut sur le point d'éclater. Deux fois, dit-on, le plénipotentiaire autrichien arriva à la séance décidé à remettre une note de rupture. Pour empêcher un éclat irréparable il fallut que les plénipotentiaires de la Triple Entente fissent preuve d'une souplesse admirablement conciliante et d'une ingéniosité rare* On dit aussi que M. Paul Cambon joua dans toutes ces circonstances critiques un rôle volontiers prépondérant. La France demeurait ainsi obstinément fidèle à la ligne de conduite qu'elle avait dès longtemps adoptée, et cela malgré les modifications successives qui survenaient dans son gouvernement. M. Poincaré ayant été, en effet, élu Président de la République, le 17 janvier iqi3, M. Briand avait formé un nouveau ministère où il confiait les Affaires étrangères à M. Jonnart, la Guerre à M. Etienne et la Marine à M. Baudin. Puis, M. Briand s'étant trouvé en minorité à propos de la réforme électorale dont il demeurait partisan, M. Barthou constituait à son tour un cabinet qui ramenait M. Pichon au Quai d'Orsay, tandis que MM. Etienne et Baudin conservaient leurs portefeuilles. Mais, et c'est le fait capital, M. Barthou, s'installant au pouvoir, reprenait exactement le programme extérieur de M. Briand qui, lui-même, n'avait fait que continuer la politique de M. Poincaré. Et c'est pourquoi, notamment dans le dédale des négociations de Londres, le représentant de la République pouvait continuer sans faiblesse comme sans hésitations, les manœuvres, souvent ingénieuses,, qui évitaient la conflagration générale.

Le danger que courait la paix du monde était d'ailleurs accru encore par l'attitude qu'adoptait l'Allemagne. Tout en ne paraissant pas soutenir toujours complètement l'Autriche dans les affaires orientales, elle prenait ouvertement des dispositions qui ne visaient point exclusivement la Russie. Dès le mois de décembre, le gouvernement impérial provoquait un renouvellement prématuré et retentissant de la Triple Alliance, et, dans le même temps, élaborait des projets pour renforcer considérablement son armée. In peu plus tard, et, comme de juste, dans un moment où la tension s'accentuait à Londres, son attitude se précisait. Au mois de mars 19 i3, les représentants militaires de la République à Berlin signalaient des mesures qui témoignaient incontestablement xle pensées belliqueuses. Bientôt après intervenait une série de petits faits peut-être significatifs : un Zeppelin, égaré disait-il, mais on ne savait comment, atterrissait à Lunéville, ce qui prouvait à tout le moins qu'il avait tenu à inspecter la frontière. Peu après, un aéroplane allemand prenait terre à Arracourt, en Lorraine française. Entre temps, une querelle s'élevait à Nancy entre des voyageurs allemands et la population. Aucun de ces incidents n'eut de suite et, de fait, aucun n'était très grave en lui-même ; mais leur répétition demeurait singulière, et, d'autant, que des incidents ou des malentendus de ce genre sont souvent les avant-coureurs prémédités d'une rupture.

La France devait ainsi se croire de plus en plus directement menacée. Tout en poursuivant à Londres l'œuvre de paix que je viens d'indiquer, il lui importait donc de continuer aussi d'activer les efforts dont il nous a semblé que M. Poincaré sentit la nécessité dès son séjour en Russie. Il devenait chaque jour plus urgent d'accroître la sécurité du pays, ce qui impliquait à la fois, nous l'avons dit, des mesures militaires et des précautions diplomatiques.

Touchant ces dernières, le voyage même de M. Poincaré avait marqué déjà un premier pas, puisqu'il avait dissipé le vague malaise qui anémiait l'alliance. Restait alors à rendre à

-celle-ci sa pleine vertu. Pour y parvenir le gouvernement de la République avait jugé nécessaire d'envoyer à Pétersbourg un ambassadeur d'une autorité particulière ; M. Delcassé avait accepté cette mission, et, aussitôt parvenu à son poste, avait rétabli l'intimité d'anlan en assurant, à nouveau, la parfaite cohésion des deux diplomaties. Avec l'Angleterre, par contre, les liens ne purent être resserrés. Nous ne savons si une tentative fut faite ; s'il en alla de la sorte, elle échoua et il y eut même plutôt un léger recul. C'est du moins ce que l'on serait tenté d'induire d'une démarche que le gouvernement anglais tint à faire en novembre 1 9 1 2 . Le cabinet de Londres, qui s'appliquait à l'amélioration de ses relations particulières avec l'Allemagne, spécifia alors que le projet de coopération éventuelle élaboré entre la marine anglaise et la marine française ne constituait en aucune mesure une alliance et n'entrerait par conséquent pas automatiquement en jeu. Il ne fallait alors compter que sur un appui purement diplomatique de l'Angleterre. Mais pareil appui demeurait précieux. Le gouvernement français s'appliquait donc à cultiver l'amitié britannique, et, de fait, lorsque le Président de la République se rendit à Londres, au mois de juin 1910, l'accueil qu'il y reçut montra que l'entente demeurait toujours cordiale. Nous avons vu d'autre part les relations avec l'Italie, un moment fâcheusement tendues, redevenir meilleures. Lorsqu'au début de 191 3, la Cour arbitrale de La Haye eut tranché les différends provoqués par les saisies de navires, les dernières causes de froissement disparurent complètement. De son côté, le roi d'Espagne, au mois de mai de cette même année 191 3, eut à cœur de se rendre à Paris, et, lors de son départ, les deux ministres des Affaires étrangères échangèrent des télégrammes paiticulièrement chaleureux. Si pareille manifestation n'entraînait pas nécessairement des conséquences pratiques, elle pouvait cependant, et comme la sympathie italienne, laisser espérer, le cas échéant, des abstentions bienveillantes. Tout le faisceau des amitiés, plus ou moins avouées, qui s'était quelque peu relâché au cours

des années précédentes se trouvait donc renoué. Le terrain perdu était regagné et, dans l'ensemble, la situation diplomatique paraissait aussi favorable qu'à aucun autre moment dans l'histoire de la Troisième République.

Dans le même temps, la réalisation du programme militaire s'achevait aussi et après s'être également poursuivie, sans nul fléchissement, malgré la succession des ministères. Ce serait sortir de notre cadre que d'entrer ici dans le détail des mesures qui furent ainsi prises, tant pour la marine que l'armée de terre, entre la fin de 1 892 et l'été de i<)i3. Une d'entre elles doit être cependant mentionnée expressément, car elle fut à la fois la plus importante et la plus significative. Pour remédier à l'insuffisance numérique des troupes de premier choc, le Conseil supérieur de la Guerre, délibérant sous la présidence de M. Poincaré, décidait, le 4 mars iQi3, au temps du cabinet Briand, de revenir sur la loi de recrutement de 1905 et de porter de nouveau à trois ans le temps du service dans l'armée active. Le projet de loi fut déposé le 6 mars. Le cabinet Barthou, qui prit peu après le pouvoir, le défendit énergiquement devant le Parlement, et, malgré une opposition parfois violente, il fit triompher la réforme que devait consacrer la loi du 7 août.

Cette réforme allait imposer au pays un lourd surcroît de charges. La grande majorité des citoyens en acceptait la perspective sans protestations. Dans les esprits s'accomplissait, en effet, un travail obscur qu'avait révélé déjà l'élection de M. Poincaré à la Présidence de la République. Fait sans précédent, le nouveau chef de l'Etat s'était vu porter à la magistrature suprême par une longue vague d'enthousiasme populaire^ plus forte que toutes les combinaisons des politiciens. Les acclamations qui l'avaient alors salué étaient vibrantes d'espérances. Espérances confuses sans doute, procédant de désirs mal définis et divers. Mais, dans l'élan patriotique qui s'affirmait ainsi, le sentiment du péril extérieur entrait certainement pour quelque chose. Le pays, pris en masse, ignorait les renseigne-

'ïiienls alarmants qui venaient de Berlin et les détails des négociations de Londres. H ne discernait même pas exactement comment et pourquoi les événements orientaux pouvaient engendrer un conflit où il serait impliqué. Les appréhensions raisonnées des diplomates filtraient cependant jusqu'à lui et il en éprouvait une sorte d'angoisse. La crise qui se prolongeait en péripéties sans cesse renaissantes activait le réveil qu'avait commencé les alertes de ioo5, de 1908 et de 191 1. On sentait la persistance de la menace allemande et l'on se sentait aussi •las de se courber périodiquement sous elle. Delà, chez la majorité des citoyens, le désir de s'unir pour assurer éventuellement le salut du pays en soutenant les hommes qui semblaient capables de le bien conduire, comme en s'irnposant au besoin les plus durs sacrifices.

Que l'accord à cet égard ne fût pas encore unanime, l'opposition faite à la loi de trois ans suffirait à le prouver. Mais les détracteurs de l'idée de Patrie, les négateurs du péril extérieur et les apôtres de la fraternisation universelle comptaient moins que dix ans plus tôt. Un souffle nouveau s'élevait et c'était là un des traits essentiels de la situation car, au moment où nous sommes, c'est-à-dire vers le mois de juillet 1913, le Gouvernement avait presque réalisé tout le programme que nous lui prêtions à l'entrée de l'automne 1912. Les complications continuaient bien dans les Balkans où la Bulgarie déchaînait une deuxième guerre eu attaquant traîtreusement ses alliés de la veille; mais les différends s'apaisaient à Londres et l'on pouvait se féliciter à bon titre d'avoir circonscrit la crise. Nous avons vu, d'autre part, que les combinaisons diplomatiques se trouvaient rétablies par le resserrement des amitiés. Des efforts étaient faits aussi pour accroître jusqu'à l'extrême les moyens de défense. Et voici enfin que les facteurs moraux entraient à leur tour en jeu. La France paraissait donc s'être définitivement ressaisie et se trouver désormais en mesure de parer aux pires éventualités.

Elle n'allait pourtant pas tarder à fléchir de nouveau. d'une querrk a l'autre , 22

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