‹ D'une guerre à l'autreChapitre 46 sur 56 · L ASSAUT FINAL · texte numérisé non relu

L ASSAUT FINAL

hissaient l'impérialisme capitaliste ou militaire, puis, prônant une entente avec l'Allemagne, condamnaient aussi la loi de trois ans. A cet égard, ils s'entendaient donc avec les radicaux. Malgré l'existence de trois partis, deux blocs se trouvaient formés, séparés notamment par des conceptions différentes de la politique extérieure et des précautions qu'elle impliquait. Touchant ces dernières, on savait de quel côlé penchait le nouveau gouvernement. Il avait bien promis, dans sa déclaration, de ne point revenir sur les mesures qu'avaient fait voler ses prédécesseurs, mais il s'appuyait en même temps sur les groupes parlementaires qui les voulaient abroger et dont certains représentants siégeaient d'ailleurs dans le Conseil. L'œuvre de défense nationaLe, naguère si vaillamment commencée, paraissait sérieusement compromise, et de là, chez beaucoup, des inquiétudes très vives. Elles envenimaient encore l'antagonisme des partis, si bien que les semaines qui suivirent la constitution du cabinet Doumergue virent s'accentuer les querelles intérieures ou rien ne subsistait plus de cette union morale qui, quelques mois auparavant, semblait en voie de se réaliser pour parer aux périls étrangers.

Ces périls, le gouvernement les niait d'ailleurs. Lorsque, au mois de mars, le Président du Conseil profita de la discussion du budget pourevposer l'ensemble delà situation internationale, il s'efforça de démontrer que les difficultés étaient, sinon toutes réglées, au moins toutes sur le point de l'être. Optimisme excessif. Les choses demeuraient très confuses dans une Albanie qui ne s'organisait pas, si confuse que le prince de Wied sollicitait l'envoi d'une force armée internationale, et que, au mois de mai, l'Autriche et l'Italie débarquaient des troupes. D'un autre côté, les é\énements d'Orient n'avaient pris, à certains moments, une tournure si grave que par suite des ambitions effrénées de certaines puissances et de leur jalousie envers les rivales qui les pourraient éventuellement contrecarrer. Or. à cet égard, rien sans doute n'était changé, Les derniers règlements balkaniques, spécialement la constitution de l'Albanie, se rêvé-

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laient. dans une certaine mesure, comme une victoire diplomatique-des puissances germaniques. Voudraient-elles s'en contenter? De fait, tandis que le gou\ ornement, allemand accentuait son emprise sur la Turquie, il déchaînait brusquement, en ce même printemps de 191 \, une violente campagne de presse dénonçant les dangers que lui faisait courir les préparatifs militaires de la llussie. A peu près dans le même temps, l'acquittement des officiers compromis dans la ridicule et scandaleuse ail'aire de Saverno attestait la puissance du parti militaire prussien que les moins prévenus ne devaient évidemment pas considérer comme pacifiste. C'étaient peut-être des svmplômes prémonitoires. On s'ingéniait à ne les point tenir pour tels. Même les publicistes, qui se piquent cependant de dénoncer les périls, tenaient à se déclarer satisfaits. Les formules ingénieuse» élaborées à Londres aplaniraient les dernières difficultés balkaniques ; comme les puissances, notamment la France et l'Allemagne, négociaient un équitable partage des chemin* de fer turcs, les rivalités économiques s'apaiseraient aussi. L'impression de détente qui se manifestait déjà dans les derniers mois de 19 i3 s'accentuait ainsi au printemps de 191 [\. Toutes les questions orientales, disait-on, se trouveraient bientôt auiiablement réglées, et, puisqu'elles avaient seules compromis la paix du monde, celui-ci n'allait pas tarder à retrouver le re-

A l'intérieur de ses frontière, la France, toutefois, ne le connaissait point. Les querelles que je mentionnais s'accentuaient à mesure que le péril extérieur paraissait continuer à se dissiper et, bientôt en outre, elles se compliquaient de scandales.. Le ministre des Finances n'était point de ces hommes qui consentent à s'eJVacer dans leurs besognes techniques : assoiffé de domination, et. malgré sa remarquable intelligence, ne comprenant pas que le pouvoir impose une certaine retenue, M. Caillarux s'agitait de toutes manières. Lorsqu'il avait annoncé le retrait de l'emprunt, un député avait voulu obtenir au moins de lui la promesse qu'aucun emprunt étranger ne serait

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imis sur la place de Pari> avant que la France n'eut satisfait ses propres besoins. Il axait refusé de répondre, laissant ainsi place au soupçon que ses combinaisons privées pri nieraient les intérêts nationaux. D'autres incidents surgirent qui précisèrent collusions possibles entre la politique et la finance ; une affaire, vieille de trois ans, fui exhumée, et il apparut qu'en 191 1, M. Caillaux était fâcheusement intervenu pour susprendre le cour de fa justice en faveur d'un banquier. Ces révélations provoquèrent des polémiques de presse, bientôt extrêmement violentes. Le Figaro notamment menait une campagne très vive, si vive que M" Caillaux jugea bon de supprimer son directeur, et, tout aussitôt, le 16 mars, le ministre des Finance donnait naturellement sa démission.

Encore que le cabinet Doumergue, déjà politiquement décrié, parvint à survivre à celte aventure, il en sortit largement éclaboussé. Or, tandis que le gouvernement se discréditait ainsi de diverses manières, les Chambres, de leur côté, n'accroissaient pas leur prestige. Le Sénat, quand il en venait à la réforme électorale, écartait systématiquement toutes les dispositions un peu hardies pour s'en tenir au simple scrutin de liste. C'était manifester l'intention de ne pas contrarier les pratiques électorales dont bénéficiaient certains partis. Ces partis, cependant, montraient à la Chambre une incapacité complète. Au lieu de s'occuper d'affaires sérieuses, les députés perdaient leurtemps en querelles ou divagations stériles, tant et si bien que* lorsqu'ils se séparèrent au début d'avril, étant arrivés au terme de leur mandai, ils n'étaient même pas parvenus à mettre sur pied le budget de l'année courante. Et si d'aucuns comptaient naïvement sur la chambre nouvelle, issue des élections qui eurent lieu en mai, pour rompre ces errements fâcheux, leurs illusions durent se dissiper dès le début de la législature qui fut littéralement lamentable. M,. Doumergue ayant jugé bon de se retirer, M. Viviani, M. Deschanel et M.Delcassé, ne purent ou ne voulurent former un nouveau ministère. M. Ribot y réussit •enfin, mais quand il se présenta devant la Chambre, le 12 juin,

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celle-ci refusa de le laisser parler, et, par un fait sans précédent dans l'histoire parlementaire, le Gouvernement se trouva cul» buté, dans un tumulte inouï, le jour même de son installation. M. Vivian i fut alors rappelé et, l'incohérence parlementaire étant sans limite, il parvint à faire accepter un ministère qui annonçait le maintien de la loi de trois ans et affirmait la nécessité d'un emprunt immédiat.

C'était reprendre la politique de M. Barthou. c'est-à-dire remettre au premier plan la consolidation de la défense nationale. Mais cette tardive rentrée dans la bonne voie ne réparait pas tout le mal qui s'était développé durant les derniers mois, ni no garantissait l'avenir. Le Gouvernement devrait compter avec des chambres sur lesquelles il était impossible de faire fond» L'antagonisme des partis y demeurait toujours aussi grand, de même que les illusions, car les socialistes, aveuglement confiants dans les dires de leurs coreligionnaires allemands, s'obstinaient à proclamer que l'empereur Guillaume n'attaquerait jamais. La masse du pays offrait un spectacle analogue, le souci des grands intérêts publics s'atténuant de jour en jour,, pour céder la place à la soif des jouissances comme à l'avilissement des consciences donj; aller témoigner l'acquittement de Mme Caillaux. Et ce n'était pas tout encore. Les dispositions militaires qu'avaient fait prendre MM. Poincaré, Briand eS Barthou subsistaient : toutefois, depuis le début de l'année, une série d'orateurs démontraient au Parlement la faiblesse de tels ou tels grands services militaires, celui de santé, par exemple, ou l'aviation ; maintenant une interpellation retentissante d'un sénateur de la Meuse, M. Charles Humbert. affirmait l'insuffisance complète de la défense de l'Est. En cas de nouvelle crise internationale la France pourrait sans doute compter toujours sur l'alliance et les amitiés quelle s'était assurée. Même le ministère Doumergue les avait ménagées, les rapports avec la Russie demeuraient excellents et la récente visite du roi Georges affirmait la persistance de l'entente anglaise. Seulement les exemples de io,o5 et de 1 9 1 i étaient là

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pour prouver qu'ententes ou alliances ne suffisaient pasà écarter les déboires ou les humiliations. Pour éviter les unes ou les aulies, voire de pires catastrophes, il fallait être assuré d'une grande puissance matérielle et pouvoir compter sur l'élan d'un pays moralement sain. Mais la santé morale de la France paraissait terriblement compromise et, les efforts naguère entrepris n'ayant pas été soutenus comme il aurait fallu, voici que sa puissance matérielle elle-même apparaissait peut-être commo un leurre. Les symptômes réconfortants que nous notions quelques mois plus tôt s'étaient évanouis et, comme aux plus mauvais jours de la Troisième République, il semblait définitivement impossible de résister à une attaque brutale.

Or, cette attaque que tant de gens déclaraient impossible se préparait et tout permet de croire que l'agresseur s'encouragaifr dans son dessein précisément par le. spectacle que la France lut oiTrail.

Le 28 juin l'archiduc héritier d'Autriche avait été assassiné à Sarajevo. L'opinion publique autrichienne vit dans ce crime l'aboutissement d'un vaste complot politique ourdi par les Serbes ; il fut alors immédiatement vraisemblable que le gouvernement austro-hongrois ferait des représentations à Belgrade. Mais, comme il ne précisait pas ses vues, l'optimisme continua de régner durant les trois premières semaines dejuillet, et malgré qu'à partir du i5 les observateurs perspicaces commençassent à prévoir des réclamations excessives. Souverains et hommes d'Etat ne changèrent point leurs projets, certains d'ailleurs peut-être pour mieux masquer leurs vues secrètes. L'empereur Guillaume II entreprit sa croisière traditionnelle sur les côtes de Norvège. De même, le Président de la République, aussitôt iinie la session des Chambres, partit pour rendre au roi de Suède puis à l'empereur de Russie des visites officielles et son Président du Conseil l'accompagna. Dans beau-

coup de capitales enfin, les ambassadeurs quittaient leurs postes pour les congés traditionnels en pareille saison.

liien n'était donc changé au train habituel des choses, quand, brusquement, intervint un coup de théâtre. Le 23 juillet, le gouvernement autrichien signifiait à Belgrade un ultimatum d'une violence inouïe : il exigeait l'humiliation complète de la Serbie, l'intervention des autorités autrichiennes dans des affaires ne relevant que de la souveraineté serbe, et. pour le cas .:>ù un acquiescement ne lui serait point remis dans les quarante huit heures, annonçait la rupture immédiate. Dès le lendemain .< 4. il notifiait aux grandes puis-anee- le texte de sa note en même temps qu'il s'occupait de mobiliser son armée. C'était ^ailigner la brutalité du i:este. entraîner en outre l'Europe entière dan* le conflit. Lue nouvelle crise générale se trouvait ainsi déchaînée. I ne t'ois de plus les empires centraux allaient s'en prendre aux états pacifiques de la Triple Entente. Mais, comme s'il fût déjà résolu à pousser les choses à l'extrême, l'agresseur dès le début, donnait à l'affaire une tournure plus grave q îe lors des assauts précédents. Celte fois-ci, en effet. Cûtri :ce> sg vo\ aient contraintes de prendre parti

sans délai : les préparatifs militaires attestaient eu outre l'intention arrêtée de ira la force: enfin, comme rien n'avait révélé la connivence du gouvernement de Belgrade dans le drame de Sarajevo, l'Autriche, en s'en prenant à la Serbie, ne cherchait manifestement qu'à subjuguer un pays dont l'indépendance gênait les ambitions orientales des Germains,

La gravité du moment tut aussitùt aperçue partout. Chefs d'Etats, ministres ou ambassadeurs interrompirent brusquement leurs \o\ aires on leur- villégiatures et le Président de la ublique entre autres, abandonna ses \isites aux cours du Nord, pour reprendre d'urgence le chemin de Paris. En même ps, e.ïmmençait, entre les diverses-capitales, unéchange bâtit de télégrammes. Huit jours durant, les propositions, contre-pro-

itiofls, dires et su. s ns allaient s'entrecroiser avec une

fébrilité énervante. Leur analyse a rempli déjà des volumes

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