Le P. de F. à Tamenrassel
LE MOOTDIB KT LE AUAGGAll
Le défilé supérieur, où Toucd Tin-Tekoula prend source est plus Ions: encore et plus abrupt; les rochers l'encadrent superbement, découpés et dentelés et toutes les anfractuosités en sont garnies de toutfes d*herbes opulentes que les méhara tondent au passage. Mais la ligne de partage des eaux ea^ A peine marquée : un dos d'âne imperceptible sépare les versants et la coupure y demeure aussi large dans son lit de sable uni.
Au delà s*ouvre un vaste cirque entouré de falaises sombres coupées de vallées emplies d'une brume claire. Quelques pitons isolés se dressent et les sillons à peine creusés des eaux sont marqués d'herbages aux tonalités plus sombres.
Un instant Yahia me montre une antilope qui fuit dans les escarpements lointains; Je me précipite sur ses traces : hélas je découvre bientôt mon gibier, paissant domestiquement auprès d'une tente isolée. Je suis rentré tout penaud vers le camp qui s'est dressé pendant mon absence. Gomme la veille, le ciel au coucher du soleil se charge de nuag^es floconneux ; mais à l'abri des montagnes le vent s'est calmé et le froid des nuits, malgré l'altitude, est déjà, moius vif et moins pénétrant.
S3 mars.
Pour traverser la [uonta^'^ne qui nous enserre, la seule voie est la trouéf' de Takouuibaret, sorte de coupure grandiose, dont les la l éjiutatiou depuis Adrar nous est vantée. Malheureusement les Irons d'eau de ces gorges sont, paralt-il, à sec, et nous devrous franchir le passage sans arrêt, pour atteindre le lac de Tahouat- Arak le plus rapidement possible.
L'entrée de Toued l akoumbarct est masquée de contreforts rocheux â tel point que la brèche n'apparaît que lorsque nous sommes déjà face a face avec la muraille verticale. L'oued 8*étale sur une centaine dç métrés de large ; son lit, tout uni de sable fin, est encombré de bouquets de tamaris et de toufifes d*herbages ; les rochers qui l'enserrent sont bas et sans ressaut, mais la muraille peu à peu s'en élève au fur et à mesure de ravanoée vers l'intérieur du massif.
Soudain, un méhariste touareg débouche à quelques centaines de mètres en avant : c'est un courrier qui vient du Ahaggar et
GAftNCT DE loirnt
qui va vers In-Salah. L'homme est un beau gars, aux yeux noirs profonds ; il s'avance au petit trot de son méhari en balanças! les bras qui tiennent la lanco de fer ; le grand bouclier de peau est pendu à la selle. Auprès de nous il s'arrête et demie les renseignements que l'interprète traduit : dans les gorges même, l'eau est en petite quantité, mais existe cependant; un réservoir auquel il s'offre de nous mener est A peu de distanee, parmi les herbages aquatiques.
La trouée peu à peu devient plus sauvage et plue encaissée ; sur la lisière même de la falaise, les roseaux par plaee poosMnt drus, et le courri^rdésigne dans la ix>ue noirâtre quelques trous où Teau çauroAtre affleure et réflèle le del gris et lourd.
Puisque Veau est id snfflsamment abond^nte, nous pouvons y séjourner, et peuMtre, si le del se découvre, jouir de la féérie d*one nuit de lune dans les rochers. H&tivement j*écris les lettres pour la France, que Thomme emportera vers les oans ; le paquet postal fieelé lui est remis et enroulé dans les étoffes d*une saooche de cuir. Maintenant le Touareg est reparti; à pied, il traîne derrière lui sou méhari, et se balance élégamment dans une démarclio gratieuse ; dcri-ière les arbustes, il disparaît sans se retourner. l)aus (juattc ou cinq jours nos lettios peuvent atteindre !u-Salnh, et dans un mois arriver k Paris, (^ettc occasion inattendue de corresponflro avec le pays si lointain éveille mille souvenirs ijais ou trish s ; il semble que nous avons été frùlés par l'Ame de la France, et que « e soir nous sommes moins iso* lés, moins séparés des êtres chers qui pensent à nous.
Yahia et Larbi ont dressé ma tente ; le 1*. de Foucauld lui-même monte la sienne, plus petite et de forme ovale, avec l'aide de ion noir Embarek qui «lemhle malhabile et que son maître stimule sans acrimonie. Pendant ce temps les C.hamba curent les trous d'eau; parmi les souches entassées, iis ont aperçu une vipère à corne et tous, à grands cris, lui donnent la chasse à coups de matraques ou de baïonnettes. Au milieu des rires et des eida» mations, le corps de Tanimal, percé d'dne branche aiguë, nous est apporté et les dents sont sorties et arrachées.
Des Touareg viennent puiser de Teau près du camp; ils pous* sent devant eux quelques ânes gris. Les bouniqnots vont d*un
LE MOLYDIB £T LK ABAGGAA 83
pas taeoad^ dans le 'fable, avec Les doux grosses outres balanles. tandis qa*qoe femmB, eolièremant voilés d*étofliis salies, assise sur les rtinsde riin d'eux, les excite en balançant alternativement les jaml>es et en les frappant d'une branche garnie de feuilles. En arrière les enfants nus courent inquiets et, sans s'arrêter ni craindre los faux-pas ou les chutes, tournent la tète pour nous examiner plus longuenient,
Ik' \)U>c en bloc je suisjsrriinpé jus<ju'à l'arête supérieure de la coupure ; le temps est couvert et priis ; «los nuasros ép<iis roulent dans le ciel et masquent los crètos lointaines. Dans la domiomhro. los rochers sont tristes ot la surfaco de la « hamada » (1) supérieure est sans relief et sans colorations.
La nuit tombe lourdement et la lune derrière les brumes ne marque son passage que par une illumination intermittente à peine perceptible, longtemps, devant les tentes, nous nous sommes promenés dans 1 obscurité espérant une éclairoia ; te moindre rayon illuminerait les blocs et ferait vivre te paysage fantastique. Le oiel demeure impitoyabte à nos vœux.
fi mars. Dimaocbe 4t» fiametax»
Le P. de l^Nicauld déeiraux de dire sa messe, nous a priés d*étre ses essistenls. Longtemps avant te jour, nous pénétrons, les capiteines Binaux, Arnaud et moi, sous la petite tente, et nous noue aceroupissons dans te fond sur le sabte. Les portes de toite ont été reCsrmées et Teffét ne manque pas de pittoresque de celte eérémonte en plein désert, dans te frêle abri, avoc l'éclairage tremblant de deux bougies.
l*uis nous partons au jour; le ten>ps est toijjours couvert et maussade, mais la température est [)lus élevée et c en est fait des icrands froids et des vents glacés, si hostiles dans les plaines du Tidikelt.
Peu à peu l'oued se resserre ; les |)arois verticales deviennent de plus en plus élevées et prennent des formes étrani:< s ot des colorations rousses. Des blocs détachés des falaises maintenant encombrent le lit, et le sentier serpente parmi les pierres
(1) Hamada : plateau 4e ruches el de pièrras.
84 CARNin Db HUUTE
énormes, au pied desquelles l'eau a creusé des foidrières et qu'elTe a tapissé vert Taniont d'un matelas d'herbages entraînés. Les touffes de « girgrr » aux senteurs acres^s'însinnent entre les rochers sur lesquels dei tamaris s'inelmept et bercent leur feuil*
lagc vaporeux. Quelques fauvettes noires à tête blanche, de perchoir en perchoir, volent devant nous.
La i^orge est devenue grandiose ; les hautes parois verticales ont pris des allures de forteresses géantes, avec des tourelles carrées, des portails à arceaux, et des balcons en sniplonib. Tout en haut, des pien es plates saillent comme des mâchicoulis et le sommet de la falaise scmhlc crénelé et garni d'embrasures. Entre ces murailles étranges, la gorge est toute rétrécie comme une crevasse et sa profondeui' est telle f)ue l'ombre y' demeure vague et indécise, même aux heures ou le soleil illumine les crêtes. Parmi les rochers et les éboulis du fond, au milieu des toult'cs d'hei bes et des atfouiUements des eaux, notre caravane serpente lentement, toute mesquine, à peine perceptible. A la voir, on croirait la marche d'un de ces cortèges fantastiques, que le graveur (lustave Doré menait au long des rochers de l'enfer, dans Tombre pleine de fantAmes, devant le Dante épouvanté. Mai^ nos Chamba sont indifférents, sans que le sublime du lieu les émeuve et leurs appels aigus se répercu* tent et s'enflent d'échos en échos.
L'oued Takoumbaret, ainsi encaissé, traverse toute la montagne de grès pendant quinze kilomètres. Brusquement U débouché sur une grande plaine de sable, encombrée sur la bordure de pitons clairs et qui s'étend au loin, jusqu'à de nouvelles falaises que les lirumes indécisent ^t que les nuages plu& sombres -^ découpent étrangement. ^ ^Dans la vaste cuvette unie, 1^ vent souffle à nouveau^t sou- u lève de petite « d|jin » (I) de sable, qui tourbillonnent et vire* voltent au hasard, parmi les tamaris ou les touffes épaisses âjc -ji damrann. Mais le soleil reste voilé de nuages épais ; les crêtes % lointaines, les mamelons plus voisins, le sable tout proche ont -j.
(I ) Djiii : génie, lutin ; rc mol est n[t|iliqué aux tourbillons de poussière que k l'iinaginalioD arabe compnre à des lutin;».
LE MOUTDIII ET LS ABAfiGAB
des teintes ternes et toute la gaieté et le resplendissement de la terre ont fui avec les rayons de Tastre qui seul fait vivre et palpiter Je grand désert. La tristesse de la nature nous rend plus tristes et plus songeurs, plus las et plus faibles tanclis que les méhara, dans le sable meuble, vont de leur pas toigours égal, de ieur grande allure impassible et indifférente en balançant leur tète indolente sur le cou qui se ceintre à chaque pas.
Sans nous y arrêter nous dépassons les deu| puits ensablés de Ben-Gordan ; ce sont des excavations dont l'ouverture est rétrécie par des. pièces de bois et que signalent seules l'existence d^une clairière circulaire aride, parmi les berbages, et Tabondance des détritus et des traces anciennes.
Au soir nous campons dans le bec du confluent des oued Taearaft et Arak, a peine mar(|ué par un ressaut de sable mêlé de cailloux aig-us. A notre droite un superbe mamelon dentelé et couronné de deux: pilons coniques par moment apparaît tout proche et par moment se caclie sous les tourbillons de brume ou de sal>le; vers l'avant la nioutairne d Arak, haute falaise dont on ne distingue encore ([u'uii seul plan vertical, s'estompe plus grise dans le ciel uniformément gris,
Sr» mars.
Au matin, le temps comme la veille est encore couvert et triste. La falaise d'Arak vers laquelle nous marchons demeure noyée dans les nuages. Par éclaircics seulement elle montre ses dentelures, sesan^tes ii pic et sa haute façade verticale aux tonalités sombres, qui se dresse toute hérissée sur le clair des premiers plans de sable et de verdure légère. Au loin uoe roche étrange surmonte la crête supérieure; c'est une sorte do cylindre allongé, tout ( ti-oit et qui apparaît sur son socle élevé comme un doigt placé verticalement. Ën deçà de ce signal, peu avant d'entrer dans la gorge même d'Arak, nous campons sur un ressaut de terrain adossé aux premières hauteurs et bordé, an long de l'oued Arak, d'une ligne de tamaris. L'ombre des tamaris est légère; mais Jours branches incurvées enclosent près du tronc des salles de verdure et brisent l'effort des vents et des tourmentes de sable.
86 CARNET DE ROITE *
A peine, sôus cei abris, avons nous achevé le repas frugal de ris mêlé de raisins secs, que la tourmente s'irrite ; le vent siffle dans les branchages et de grosses gouttes de pluie tombent avec violence. Les Ghamba se sont précipités pour monter tes tentes ; sous Teffbrt de la tempête les toiles volent, les ficelles ' % ' s'entortillent, les piquets déjà plantés s*arrachent. Enfin péni* blenicnt les ahris sont dressés et nous nous y réfugions, le capitaine Arnaud ot moi, au milieu de l'enrombremcnt des caisses; le vont par tons los iritrrsticos p^'-iirtro et oiiIimIiio lo sable et les bAclios [)Pii à |)(Mi (k teiulues chujuenl comme des coups de fusil. I^e pauvre Liii hi sans cesse doit demeurer A la pluie pour enfoncer les bois tlo su[)port et tendre à nouveau les cordes.
Entiii la tornade s'apaise; mais le ciel reste plus voilé encore de brumes basses cpii eaclienf les inoiitairiies Vn instant, avec Yahia. je tente une excursion pai- la plaine et dans les rochers, parmi les basinas anticpjes qui dressent sur les pentes leur cvlindre creux de grosses pierres entassées; les ondées répétées, bientôt m'obligent au retour. La vallée de l'oued, encombrée de tamaris et de commiei*s, garnie de grosses toutres de drintl juchées au sommet de monticules de sable et tapissée de cailloux de granits ou de porphyre rouge est d'une fraîcheur exquise, encore tout humide de l'averse récente.
Le soir enfin, le soleil perce les nuages; les dents supérieures de la falaise par moment s'éclairent et toute rougies et brillan* tes illuminent de leur reflet fugitif les nuages qui sMrisent et chatoient. Les blocs de grès soulevés verticalement se teignent de rouille au-dessus des soubassements granitiques si soinbres que la lamière ne les avive pas.
M mirs.
Avant de pénétrer dans les montagnes inconnues, nous avons projeté ce matin une excursion dans le dédale des falaises gréseuses jusqu'à la pierre de Tabount-Arak et jusqu'aux réservoirs perdus dans les rochers. Le capitaine Arnaud part de grand matin sur les crôtc^ supérieures qu'il est possible d'atteindre par des fissures garnies d'éboolis. Longtemjts après lui, nous partons par la vallée avec les chameaux porteurs des outres
9 vides.
LE )10UVD1H KT LK AHAUUAH
Les lagons sont dans une petite vallée, à fond plat, encaissée entre des mufailles veiticaleB de grès que, vers la base, des éboolis granitiques raccordent au sol. Quelques herbes tapis* seat le lit de l'ooed et parfois des toutfes plus vertes de roseaux
signalent les dépressions où Ve&u affleure sous le sable couvert de cristallisations.
La Tahount-Arak est une énorme pierre, aux formes incurvées, aux tons chauds, qui s'est détachée du sommet de l'aréto et qui a roulé jusqu'au milieu du lit de l'oued. Lors des pluies, la violence des courants a affouillé le sol au long- des parois et creusé des fondrières ou Tenu séjourne encore. Le [>etit lac reflète les teintes rouges du hloc et se plisse au souffle léyer du vent, tandis que les longues tiges jaunes de merkba effleurent la surface et tracent des cercles qui se prolongent en ondulations. L'eau est limpide, mais sitAt les outres pleines, les ébats de nos méhara lâchés ont vite ramené à la surface la bourbe du fond et les hètes boivent avec bruit et s'esbrouent dans la vase liquide.
Au-dessus de Tahount-Arak, dans la paroi gréseuse verticale des grottes s'ouvrent, 'd'accès impossible et la légende les a peuplées de génies et de revenants. Voici ce que content les Toua* reg : « 11 existait jadis une femme targui, jeune et d'une beauté remarquable. Elle venait d'épouser un Kel-Ahaggar noble et riche et tous d'eux s'aimaient et la jeune femme allait devenir mère. Or il arriva que pour des affaires pressantes, l'homme dut partir en voyage ; il dressa ses tentes dans la haute vallée de l'oued Arak et s*en alla à méhari vers les plaines du Mouydir. Avec ses suivantes, la femme attendit de longs jours, psissant les troupeaux et cousant les peaux tannés des jeunes chevreaux. Puis un jour elle apprit par les confidences mensongères de quelque amie, que son mari^ au loin s'était remarié et qu'il vivait dans une autre tribu, oublieux de ses promesses et de son épouse. La malheureuse se désole; tout le jour elle pleure et se lamente ; toutes joies lui sont interdites, elle ne prend pUis soin de sa nourriture et bientôt elle va mourir do chagrin et d'amour, dépendant ses plaintes et ses sangU)ts ont éveillé le génie protecteur de la montagne ; il aeeorde à la jinme femme ie don de » envoler par les airs et la conduit jusque
88 CARNET DE KOITE
dans la g^rotte d'Arak, que personne ne peut atteindre. Là, la malheureose vit toi]yoan et parfois durant la nuit les caravaniers ont entendu gémir son jeune enlsnt.
Depuis ce temps Taréte rocheuse où s*onvre la grotte s'est appelée en touareg t az'rou n tamef », le rocher de la femme >.
Al) delà (les points d'eau, la vallée où nous pénétrons ne garde pas longtemps son aspect grandiose ; les pics fantastiques que les brumes masquent et découvrent tour à tour, les montagnes grises, sauvages et grandioses, les falaises abruptes dénudées maintenant sont dépassées. Quelques dunes claires apparaissent, el des pointes de rochers seules saillent de-ci, de-là de l'ensablement qui s Ctend et de[)asse la vallée de l'oued.
Le chemin suivi n'a jamais encore été parcouru parles blancs. Le nègre Clicrnach, le courrier de Moussa-ag-Amastan désormais nous sert de guide et marche devant nous. Il ne manque d'ailleurs pas de pittoresque et de couleur locale : il va courhé sur son méhari efflanqué, enveloppé d'une sarreau à raies jawies et brunes sous laquelle, au-dessus des pantalons de guinée bleue, dépassent des étoffes à bandes rouges et violettes. Sa téte, couverte d'une chéchia graisseuse, jadis rouge, est enveloppée dans le capuchon dressé, dont le gland de soie verte se lève comme une flamme. Sur le ventre, il boucle un vieux ceinturon à bretelles, garni sur le pourtour de cartouches de fusil Gras, et sa poitrine est rehaussée de tout un entassement de gris-gris dans des sacs de cuir, de couteaux, de pinces métalliques et d'autres objets étéroclites. Son méhari pie, à l'œil blanc, traîne derrière la selle tout un amoncellement informe de mesoued (1) en vieux cuir, de sacoches fripées, d'outrés usées reliées par des cordes grossières, le tout posé sur des lambeaux de vieilles étoiles déteintes ; par dessus ce bagage, la carabine au.\ cuivres verdis, [)end au dossier et menace les niehara voisins. Au moral il semble quelijue peu épais et borné, niais le P. de Foncauld toujours cliaritable, lui prèle, faute de mieux, une mémoire prodigieuse [xjur les vers et les poésies tamachèqucs. 11 est vrai que pour récolter des te.\tes, le P. s'est oil'crt de
(1) Mezoued : grand sac de cuir poar le transport des effets.
Ll MOVTSm ET LR AHAfifiAB
lui payer un sou chaque vers récité : quel meilleur stimulaat pour la mémoire '? A longueur de jour Chernach récite des vers et peut-être en composerait pour moins encore I
Après l'arnH au milieu des asabaT, ces genéis fi fréquents auprès de Tombouctou et dans l'Azouad, je pars avec Yahia, à la poui*suito de quelques mouflons un instant entrevus. La chaaae dans les rochers coupants est bientôt si pénible que la fatigue, autant que rapproché du soir, me lait abandonner la trace de deux gaselles qui devant quoi ont déboulé à grand galop, dans un fracas de pierres entraînés et croulantes.
Le ciel est encore nuageux, mais quelques édaircies laissent voir les étoiles brillantes ; le vent est tout A fait tombé et la nuit descend peu à peu, si calme et silencieuset que paft un bruit ne trouble le recueillement de la nature. La température est devenue très douce ; Tair apporte les senteurs légères des plantes et la paix de la terre favorise les conversations calmes qui effleurent et reposent. Au milieu du désert, les premières heures de la nuit sereine sont des heures exquises.
87 mars.
Toute la matinée nous remontons le cours d'un même oued, à fond sableux garni de genêts et de drinn, entre des crêtes patinées de noir, tristes et sans grandeur; le ciel demeure uniformément gris et l'étape est monotone et pénible. Les traces d antilopes abondent et se croisent ; deuv trazelles a[)ercues se sauvent par les rochers aux grognements de naou uiéhari « Koudia » qui refuse de s'accroupir.
Enhn nous sommes au col supérieur, où le vent souffle plus vif et plus frais. Eu arrière le paysage est informe et nulle crête, nul massif ne se détache des entassements 'de roches noires. En avant s'étend une grande plaine de sable ou des oued dili'us se révèlent aux lignes continues d'arbustes verts. Là des sommets sont jetés au hasard : roches énormes figurant un lion couché, obélisques ventrus^ succession de dents de scie sur un même alignement, dômes épais. Il semble que le sable ait comme une inondation envahi la base de montagnes élevées dont les sommets seuls émergent comme feraient des lies dans un océan soudain figé.
90 HikKm DK BOOTE
A deux hearos nous ean/(>oiM auprès d'un entassement de blocs de grès sox formes earieuses; il y a là des tables, des roches penchées et branlantes et des menhirs naturels si parfai* tement dressés qa*iine étude seule me convainet que lA n'est point l'œuvre de races aneiennes disparues. Tout autour de nous, les falaises forment un immense demi-cercle, par place interrompu et qui fut peut-être le reborâ d'un cratèré intense peu & peu ensablé et nivelé.
Chose remarquable ; au soir de journées grises et maussades, quand le ciel sur le tard devient limpide, les couchers de soleil sont si profonds et si lumineux que, quelque blasé qu'on soit sur ces spectacles journaliers, on demeure malgré soi en extase. Aujourd'hui ^es teintes sont délicieusement fondues, depuis le zénith bleu* et l'horizdn vert et jaune, jusqu'à la bande des rochers violet rose sur lesquels se détache en noir les arbustes dps premiors plans que la lumière déjj\ n'éclaire plus.
La nuit tombe lenlemenf, silencieuse, cl dans le sable frais, le lit de burnous et de couvertures est doux où nous nous endormons npi(''s un flcrtiicr reirard aux étoiles si pures qui miroitent par milliers et scintillent voluptueusement.
28 mars.
Ktapp monotone et insipide, au milieu des monticuleg schistf'ux aux strates verticales tournées vers le nord. Nous passons d'oued en oued par des versants de irrosses pierres, dans des ravines où le sentier étroit est encombré de blocs coupants, au pied d'éboulis surmontés de murailles de grès.
Vers midi, nous atteignons enfin la vallée plus large et plus verdoyante de l'otied Tararrart. Et nous dressons les tentes près du confluent de l'oued Tin-Uelenbila, sous un large bouquet de tamaris au pied d'une haute pyramide de quartz jaune clair.
L'oued 1 in-Belenbila, est réputé, disent les Touareg, par ses mines de pierres à bracelets. Peut-être y trouve-t-on, en effet des blocs de lave ou de msrbre noir, que les artisans creusent au tour pour en faire ces lourds anneaux garnis d'inioription que les gens du désert portent au-dessus du coude. Mais mes recherches des carrières sont vaines et je ne rentre au camp.
IB MOmiB KT LC AtAGOAR
«prèi tme longad eienrsioii daiu toutes les gorgeê troiditeg, qu*avec une collectioa de beaux crislaux de toehe, transparents et'limpides.
Le temps semble s'être remis an beau ; aussi vers le soir, j*ai dressé Fastrolabe, et, sitôt le repas acbevé, Je eommence les premières observations que m*aif permis Tétat dn eiel et les • étoiles.
99 nuira.
Deux chasseurs, partis hier soir à l'afràt, ne sont pas encore renlr<^s A l'heure fixée pour le départ. De crainte d'accident, nous allons les nttntulro ici ce nintin, et comme l'eau du puits de .< Onssnder » est encore ù trois jours, les Chamba vont profiter de la matinée pour d»''sensftl)ler les puits voisins de l'oued Tarnrrart et renouveler la provision des outres.
l'rofitaîit de ce repos impn'nu, je pars en chasse avec Yahia. •le lie me suis habillé (pie d'une lon^.-ue çandourah chambi ii laquelle rn(ui voile de téle fait une ceinture, et me voilA parti, carabine en bandoulière, dans le lit des oued, puis bientAt dans les pitons schisteux aux strates coupantes mêlées de failles de quarts blanc. Yahia m'a certifié que les mouflons se tenaient sans eesse vers les iritons les plus abrupts et dans les ravins les plus sauvages et il dirige la marche vers les roches si difflcttltaeuses qu'il faut s'aider des mains et que j'ai bientôt les genoux et les paumes en sang. Mais qu'importe, l'excitation delà chasse m'en* traîne et je vais toiyours, précédé de Yabia qui gravit les cimes et qui ne trouve nul sommet assez élevé.
Un instant nous entendons au loin les pierres rouler et s'entrechoquer ; vite Yahia part au grand galop tandis que Je me plaee en embuscade vers la direction qu*il mlndiqne. Mais J'attends en vain ; an loin deux eoups de fusil résonnent et se répercutent... et Yabia me revient bredouille. Je retourne vers le camp quelque peu furieux et dépité; en vain au retour Je poursuis quelquès Uèvres affolés ou même une gaselle qui profile sur les crêtes sa silhouette ironique : Allah aujourd'hui ne m*est point favorable et je rentre lassé courbant la tête devant le mauvais sort.
92 CARNET DE ROUTE t
IV'ndunt ce temps les Cliamba ont travaille sans rel;\che, mais les terrassiers onl rencontré la roche que ne couvre nulle nappe liquide ; la sécheresse persistante a épuisé l*eau jusqu'à la dernière goutte. *
Donc, il faut partir coûte que coiUc vers les puits de Oussader ; la provision dos on très est juste suffisante. Les chasseurs égarés ont, d ailleurs, répondu aux coups de fusils d alarme et rejoindront en route.
A ^ine avons-nous traversé quelques massifs schisteux, que nous tombons soudain dans le vaste désert de sable plat et uni qui sépare le Mouydirdu Ahaggar. Les massifs informes de l'arrière disparaissent peu à peu et devant nous lentement s*élève et se précise une nouvelle muraille^abrupte, aride et teintée de violet sombre, et qui est le contrefort avancé du Ahaggar semblable comme aspect aux premiers contreforts avancés du Mouydir.
La vaste plaine qui sépare les deux massifs est fiaite de sable uni et fin ; aucune végétation ne la pare. Cependant il y a quel> ques années la floraison y fut si luxuriante que fous les troupeaux des Kel-Ahaggar se donnèrent là rendez-vous.
La nuit tombe déjà quand nous atteignions, h l'entrée des contreforts qui se sont crenscs et disjoints, un inaitrre pftturage de liAd }»resquc sec. Le ciel à nouveau s'est couvert et le vent s'est élevé (jni siffle à travei*s les tiges ligneuses et cliasse le sable en tourbillons bus qui dessinent des larges raies de poussière sur le sol.
30 mars.
(À)inine le Mouydir, limité vers l'est par une haute falaise verticale, s allonge cliaotiqncinent vers l'ouest, le Aliaggar aussi domine de sa muraille abrupte la plaine séparative puis s'étend au delà en des massifs décharnés et sans relief. 11 semble que nous gravissons les marches successives d'un gigantesque escalier aux larges paliers encombrés de mamelons dilformes.
Le jour se lève à peine quand notre earav^e* pénètre au milieu des premiers massifs granitiques. Ce sont encore d'énormes masses qui saillent des lits de sable qui les entourent comme on voit parfois les sommets des montagnes dépaver la
IX MOtnrBIR ET LB AHÂlifiAB
hrome basse qui tapisse les foods de vallées. Les blocs ont des formes épaisses et arrondies ; par places on croirait de gigantesques pachydermes vautrés, et les écaiUements des rochers découpent des sarfaoes planes comme font les rides dans la peau. En avant, le Zooalt dresse jusqu'au del ses cônes ventrus successils'qne surmonte une double corne: Nous avons pénétré dans le rebord granitique du Abaggar, et les formes de coupoles, les calottes surbaisséés remplacent les sierras aux strates feuilletés et les schistes aux failles coupantes. Partout sous l'action du soleil, la roche s'écaille en plaijues plus ou moins épaisse^, dalles qui peu à peu glissent sur les parois demeurées ; H Madagascar jadis j*ai vu ce môme phénomène d'écaillement, obtenu par les Uovas de rimcrina au moyen de brasiers entretenus à la surfacM' des irranits.
Dans les dépressions successives ^aiiiies de sable où nulle plante ne fleurit, nous louvoyons sans cesse entre les masses surplombantes, et tVancliissons les cols d arèles successives. Bientôt les oueds réa[»paraissent plus nettement mar<jués et ^^'^arnis de tamaris aux branches largement étalées. Par moments une petite pluie line pénètre et nous force à chercher un abri pour le repas.
Déjà les schistes réappïtraissent ; toute une série de petits oued perpendiculaires à la route dévalent vers le sud et leurs vallées sont séparées par des mamelons noirs que les méhara irravissent avec peine et descendent à force j^lissades et faux pas. Quelquefois des tables de i,^rés afileirrcnt percées de larges trous, ^ui sont des chaudières de fées ; Teau seule a pu produire ces excavations et le courant alors dut être violent pour que les pierres entraînées aient pu creuser de semblables cayités.
Enfin nous arrivons^à Toued Onssader. Le puits est encore à quelques cents mètres du camp, mais le p&turage est assez vert et la vallée affaissée sous les gros nuages noirs disparaît dans le fouillis des tamaris groupés en bosquets et des touffes de merkba que le sable a surélevé et séparé par des sillons plus creux.
La végétation de Toue'd « Oussader » nous fait oublier la marche pénible dans les pierres, et le paysage Apre et rude, et la tristesse des rochers noirs sous le ciel gris. Le P. de Poucauld
94 OBNtr tut bootk
affirme que le pays serait tout iï fait charmant, s'il y avait un peu ()lui> (](> venluro, dv» troupeaux, des teatcs et quelques Toua* rcfi riiautant daitii la uuit ! Certes !
m s'il y avait un peu de soleil ausei. Mai» le temps reste ooU' vert et maussade ; par instants une petite pluie fine pénMre par rafales jusque sous les tentes où nous dlnoos à tel point que la fin do repas en est activée.
/ Sous la tente étroite du P. de Foucauld, je commence avec son
aide, l'étude dos Tousreg»Ifor'sB en interrogeant Bak-Ader, on Afar'is (1) engagé k la Compagnie du TikideU. Jusqu'à une heure avanoéo de la nuit» nous travaillons toua trois» à la lueur d'une bougie, elos hermétiquemenl sous notra abri de toile tandis qu'au debors 1« vent fait rage et que Les goutta de pluie crépitent sur l'étoffe tendue qui bruit
91 mars.
Jour <lc l'Aques, jour ,i;ri8 sans lever de soleil. De bonne heure, sous sa tente, le I*. de Foucauld a dit sa messe en notre présence. Sans lumière, la matinée est triste et fastidieuse et malgré mille besognes entreprises niais vite délaissées, je me sens las ot l'esprit soucieux. La mélancolie du désert me serre et me crispe, et mon Ame vag^ahonde vers la France peut-être ensoleillée, où l'isolement ne pèse point, où le ro-ur se réchauffe d'atleetions ! Pour chasser le spleen je pars à pied tout seul dans la vallée. Quelques tentes sont, paralt-il, en aval de l'oued, et je vaisTers elles, au hasard, curieux de tout ; ici les longues tiges de merkha inclinées ont tracé dans le sable des demi-cercles Hous le balanoeflieat régulier des vents dominants ; là de petits lézarde ^ris me regardent en se soulevant en eadence sur les
* pattes de devant et s'enfuient soudain ; quelques gros insectes
• noirs gravissent péniblement les petits ressauts du sable et rou» lent parmi les arattesques légères que leur passage a gravé sur la auffeoa polie ; plus loin des cailles s'envolent bruyamment et tournent en eetele en piaillant à tue-téte. Mais les grands tamaris sont sans harmonie, les oiseaux sans poésie et sans
(1) Oa éit : aa Afar'ii, dm lfM>*si.
il konni» *r u UACGÀà
gaieté, l'Ame demeure sauH joie en labseoce du soleil qui seul vivifie et anime le grand désert.
Vers une heure de l après-midi, nous sommes partis ; le sentier qu'indique Chernacb, longe sur les cnHes un petit oued si eofiaiiié que le passage est impossible par la vallée. Les collines rocheuses et les ravines abruptes se stteeèdeut. et la caravane des méharistes d'abord, puis des cbameaux de bAt s'allonge de oréte en eréte, en iile indienne, en espaçant les distances. Des ' arêtes que gravit la tète de la colonne, on voit en arrière le long aeVpent des bétes traverser la première ravine ; quelques bommes un instant se profilent dans le ciel sur Tarâte suivante et plus en arrière, sur la pente descendante lointaine, la queue s'étire et se prolonge.
L'ombre déjà s'est faite plus dense dans les bas-fonds quand nous atteignons l'oued In-Tibourar. Toute la vallée large et sableuse est garnie d'énormes bouquets de « chih » (l)dont les fleurs jaunes en grappes dorent les touflés arrondies* Une odeur violente et balsamiqtf» monte des branches frôlées et vers Taval au loin, l'oued plus étroit entre les rochers épais, semble d*or liquide dans le rouge vif du ciel.
Vers le pftturage opulent, les méhara se hâtent malgré les entraves ; pendant ce temps nous avons dressé les tentes. Sous l'aliri plus large du cjipitaine Dinaux, nous nous sommes tous groupés et durant J atloiile du dluer, le 1*. do Foucaud lit à haute voix le récit touareg du combat de Tit ou quelques légendes curieuses. Klcndus sur les tapis de laine loiige et jaune, nous laissons nos esprits suivie le til du récit poétique ; la [)luie dehors tombe à grosses gouttes et ('la(]U(^ sur le toit léger. De plus en plus violente, elle s'irrite en rafales prolongées et ci'épitc chassée parle vent.
Sous la hàehe, mon lit et celui du capitaine Arnaud ont été dressés côte à cùio; paessés contre les bagages mal protégés, Yahia et Larbi se sont étendus et près d'eux des Cbamba se sont fait un gtte inefficace. Les autres stoïquement se sont couchés dans le sable qui ruisselle et sur les burnous vite traversés s'en-
(1) Chih : sorte d'sbstathe odoraate.
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donnent iusouciaot de la [iluie qui les imprévue et du froid qui les transit.
<•» «vril.
Toute la Duit la rafale s'est déc II Rlnôo : au matin la pluie fait rage encore. Rien que la h.^che et 1 ubri des caisses nous aient protégés des g^outtes chassées par le vent, les lits et les burnous sont tout imprégnés de i'tiumidité de la miil et les gandourah de laine sont dures et raidies. Mais les pauvres Chamba, couchés sans refuge en plein air, sont détrempés et ruisselants ; les armes sont toutes rouges et |es étoffes fripées ont des allures lamentables.
Au grand jour enfin, Touragan se calme et le soleil indécis et pâle peree peu à peu le voile d'humidité qui entoure la terre. Le séchage des vêtements nécessitera toute la matinée au moins et le départ est remis à l'après-midi.
Ce sont toujours quelques instants de gagnés pour ma documentation sur les Ifor*as et pendant deux heures, avec le secours du P. de Foucauld je hâte le travail intéressant dont je voudrais, avant Tarrivée à Endid, avoir aehevé le canevas d'ensemble.
La direction que Chernach va nous faire suivre, pique droit sur une haute niontag^no, le ninnt Eguelé. L'oued In- 1 ihourar vers l'aval en loni;'e les dcrniei's contreforts. Quand nutrc délachenicnl chemine au pied dos rochers éhoiilcs <ln massif, le capitaine Ai naiid, siii\ i (!<• son ordonnance, {)acl à l'assaut des cimes griscuses parmi les blues encore humide qui réflèteat le ciel gris.
Le départ a cte trop tardif pour (pie I éta[)c soit fort longue. Après une heure et demie de marche, nous campons dans un élargissement de l'oued, au milieu des loulTes de « chib » en fleur et des bouquet d'askaf i I ). Près du camp se dressent quelques pitons roéheux couverts d'inscriptions en tifinar (2) et de dessins mpestres.
(I ) Askaf : plante grasse et salée. ^ (i) TiQnar : nom de l'écrilure loutrQg.
IMancho X\l
I. Monssa-a^-Amasian amriioiikal iIps Kel-Aliajixar (au milieu). Itiniklietil et Kliedidi.