‹ D'une rive à l'autre du SaharaChapitre 14 sur 65 · l'anlasia de guerriers Kel-Ali;i<îgar · texte numérisé non relu

l'anlasia de guerriers Kel-Ali;i<îgar

LE MOUTDIB ET LK AHAOSAH

Les nuages peu à peu s'écartent et découvrent le ciel bleu. Soos la tente étroite où mon lit voisine avec celui du capitaine Aniaud, je copie Titinéraire et classe les plantes récoltées. Les étoiles une à une s'allument dans le ciel, et le vent calmé apporte les parfums lourds des « chih n en fleurs imbibés d'eau. Groupés en cercle nous dînons en plein air. Le cuisinier a mêlé au café quelques grains de « chib u qui donnent un ar6me piquant et pimenté que je trouve exécrable ; il assure avec fierté que les Arabes apprécient ce breuvage et que tous les Chamba déjA ont fait une provision de feuilles pour le reste du voyage.

S avril.

Le jour se lève très pur et très limpide ; les horizons succèssifs- s'étagcnt jusqu'aux lointains extrêmes tlan^ la lumière claire et hlanchf ; l'air est frais et léger et tout chargé des eftluves des végétations humides. Toujours, au ieiulemain des pluies, l'atmosphère matinale est d*une transparence et d'une ténuité nierveilleuse.

Au loin, devant ui»us. se dresse l'énornie piton de Taourirt atix flatu s à pic. Sa haute structure dépasse coaiine un drtme le fouillis des massifs plus has. Pour l'atteindre, nous déliions lentement au milieu des petites crêtes isolées et des gros blocs de pierre noire aux formes pittoresques et monstrueuses. Dans le ciel uniformément bleu, le soleil à nouveau illumine les arêtes et les dépressions de sable et la nature tout entière est rede- ▼enue riante et féerique.

Au pied même du massif de Taourirt, nous déjeunons dans le fond d'un oued sec sous quelques branchages dépouillés ; de petits réservoirs naturels, à la surface des roches horisontales, nous ont permis de remplacer par une eau savoureuse le liquide malodorant et goudronneux des outres et les méhara s'arrêtent aux trous d'eau et boivent longuement, en s'esbrouant avec délices.

Le capitaine Arnaud, à nouveau, est parti pîtonner dans la montagne de Taourirt; nous le suivons longtemps des yeux, au milieu des blocs plus élevés, infiniment petit sur le flanc de Téuorme géant. Moins ambitieux, je demeure fidèle au sentier

as GiMIT HE tout g

qui s'incurve à travers les rochers coupés d'oued qui descendent de la montagne.

Soudain nous sommes au col ; Chernach parti au petit trot s'y est campé d'avance et nous appelle À grands cris ;il frappe ses mains an cadence, et quand nous sommes arrivés auprès de loi, il nous montre du- doigt les montagnes lointaines et dit ce aenl mot : < Koudia ! »

La grande Koudia du Ahaggar ! Tout entière elle le déeou- %re devant nous, infiniment lointaioe eneore, et toute estompée par la brume! Hélas à plus de cent kilomètres et vue du haut de ce piédestal presque égal qu'est le Taourirt, elle ne m'a pas produit Teffét saisissant que j'attendais. J'avais cru devoir découvrir une montagne géante, formidablement surélevée et demi* nant de sa masse toutes les chaînes adjacentes. Au lieu de cela la Koudia est toute basse, formant à peine un renflement sur la ligne uniforme des massib rocheux, et moins migestueuse^ moins lumineuse, que le piédestal d'où nous la contemplons pour la première fois. Voici bien, là-bas, la coupole épaisse du Tahat et l'aiguille invraisemblable du géant de la Koudia, du * mont Ilaniane inviolable !

Depuis longtemps, au nord comme au sud du désert, j'avais entendu vanter la Koudia du Aliagt;ar ! Mon imagination s'en était fait une idée autrement iniposante et cette fois cocorc, je suis quelque peu «lésillusionné et dccu.

Au camp de l'oued Talmraq, par la nuit tombée, nous attendons 1<' c a{)itain(' Arnaud. De son excursion dans la montagne de TaourirI, il n'est [)oint encore revenu et Tchscurité va rendre sa marche difficile et peut-être impossible. Vnv la nuit je lance quelques fusées multicolores d'appel ; bienttM ses coups de fusils nous répondent et son arrivée tardive. calme les inquiétudes d'un retard prolongé.

Demain matin nous partirons en pleine nuit pour être de bonne heure au centre de culture, à l'arrem d'In-Amjel.

3 avril.

Par la nuit encore profonde, nous sommes partis au milieu des terrains rocailleux, semés de cailloux noirs qui roulent sons

LE kOUTOIft IT Ll ABAfiOAil 09

les pas et parmi les gros blocs arrondis ou découpés en cbaiidelles. La lueur diffuse des étoiles exagère les formes des roches voisiaes et trop faible, laisse invisible les arêtes plus lointaines, à tel point que nous cbcminons comme sur la crête d'un vieux rempart en ruine qu'entoureraient de chaque côté le vide et i'iniini.

Bientôt l'aube se lève, puis le soleil, qui peu à peu s'é<^auffe ; il est onxe heures déjà quand nous entrons dans Toued In-Anyel. C'est une belle artère de sable, large et peu encaissée, où les gros bouquets d^ tamaris surélevés se pressent, ne laissant entre eux q»e d'étroits chenaux. Quelques Touareg & méhari y laissent divaguer leurs troupeaux de chèvres et s'avancent vers nous ; pendant ce temps, Chernach, au trot est parti vers le village.

Enfin nous voici à In-Amjel même : au milieu de Toued, adossées à des rochers, quelques huttes de paille, de construction STossière, s'élèvent au milieu de petites clairières (|uc les jeunes chevreaux ont dévasté. Des alms de paille, plus soniinaircs encore et quelques haies d'épines en sont les dépendances et les parcs. Quehpies tamaris privés de leurs branches basses se dressent çà et là ; les chiens accroupis sur les [»alh's de devant aboiiMit en sourdine au passa^^e des inéhara et quehjiies fumées montent, légères, à travers les herijases des toitures.

C-heriiaeh cependant a rassemblé tous les culti\aleurs de l'endroit; tant bien (pie mal il les a ali;^ues derrière lui, el nouveau chef d'armée tout imbu de son importance, il s'avance à leur téte, le fusil en bandouli> re Pour la circonstance il a ^l» en main une vieille lance de iiois sur laquelle il s'appuie en des poses héroTipieH et ses soldats arabes disparates et en loques, lui obéissent, à lui nègre et ancien esclave. Devant la bande comique, nous déliions jusque vers un tamaris immense, qui déploie horizontalement ses branches touffues. Du camp, dressé là, nous surplombons toute la dépression de Toued où s'étendeut formant un immense bassin rectangulaire, les terrains de culture de l'arrem. Mais les champs à celle époque sont stériles et le fond du vallon entre ses berges parallèles de rochers n'est empli que de fourrés de « bérdi » verts où quelques chameaux indolents paissent à l'aventure.

100 CAaNBT OB BOUTB

Nous causons encore, après le repas achevé, quand les sentinelles annonc^'ent l'arrivée d'un petit f^rouj)e de Touareg. Au loin, parmi les tamaris, ils s en viennent, trois mêharîsles montés sur des » natra »( 1 ) blanches, au petil trot, d'une allure mesurée et pompeuse, lance au poinir? Les larges bouchers pendus battent en cadence au dossier des rabla (2); le vent léger fait flotter les amples gandonrah à raies rouges ou vortes, mais ne dérange aucun pli des voiles de guinée luisante et empesée maintenus par les diadèmes d'étoffe. A quelques pas du carré tous trois ensemble ont arrêté leurs montures e\ les ont accrouqués; les trois hommes s^avancent à pied vers nous, sans un geste, sans un mot et plantent dans le sable meuble, les lances de fer garnies de cuivre. C*est Baba-ag-TamakIast, vieux bandit touareg raszieur et pilleur sans vergogne que TAge et les circonstances, ces dernières surtout, ont réduit à se faire ermite • et ses deux fils dont Talné est Si-Mokbammed-ould-Bà ; en arrière suivent à pied et se hAtent tous les clients d*un si grand chef, parents, neveux, serviteurs.

• Sous les branches du tamaris le capitaine Dinaux les a ftiit tous trois s'accroupir sur les tapis; leurs lourds épées ceignent, sous les amulettes, la poitrine en travers et leur suite s'est

assise et forme un vaste demi-cercle. Impassibles tous attendent les paroles de bienvenue et de paix et ne montrent sous le « litam 1» îl i rabattu que les yeux étonnés et légèrement inquiets.

Dès les j)remières (juestions, la raitleui- voulue s'est enfuie. Les trois chefs écoutent et bavardent et sur le sable qu'ils ont lissé, ils tracent avec trois doitrts les raies et les points souvent modifiés et elTacés qui semblent aussi nécessaires à la logique des Touareg que le voile l'est à leur pudeur; cax toute idée berbère se précise ainsi par un dessin sur le sable Ict la pensée semble avoir besoin pour s'e.xprimerde figurations puériles. Au fil de la conversation, les mines engoncées s'éclairent et les voiles de tôtc s'abaissent imperceptiblement : asses, cependant pour

(1) Naga : nom arabe delà teineilc du méhari. %

(2) Hâlila : selle des iiichara. •

(3) Litam : voile de figure des Touareg.

u MocTDm rr u aiia6«ai

qoe j*entrevoic la vieille Ggurc l'idêe, mais énergique dans l'encadremcut des favoris gris, du vieux Baba-ag-Tamaklast, et la pbysioaomie profonde de Hokhammed-oald-Bà. Celui-là peut avoir vingt ans ; et son allure est encore celle d'un éphèbç intimidé*; sous le yoile presque noir et le diadème dair, je ne vois que la ligne des yeux et les tempes; le teint est d'un bistre chaud et mAt et les yeux tout noirs sont immenses, d*un velouté et d'une profondeur qui émeut. Nulle femme arabe encore ne m*avait montré ces yeux de gaselles qui me rappellent le souvenir des jeunes filles hindoues, dont le regard aussi est une caresse. Si- Mokhammed s*est aperça de mon attention ; il en semble même flatté et volontiers se prête au portrait que j'en fais en quelques coups de pinceau. Mon œuvre sans doute lui semble admirable, car il est «levemi tout souriant et très loquace tandis quo la leiiilb' du (lossiu passe entre les mains du cort«\ffe tout »Miti«'r et (juc j'entends les exclamations étoutl'ées : «Si-Mokham, Si-Mokbam !»

La glace en est tout h fait rompue et rattentioa aux choses sérieuses est bien loin déjà. Les rcirards do nos trois visiteurs s'étonnent sur mille objets incompréhensibles, les porte-plumes, les lampes électriques, les couteaux; il faut en expliquer Tusage et les étonnements se manifratentà grands renforts de larges poignées de main admtratives et de « La ilah il Allah w de stupéfaction. Les yeux se font suppliants et quémandeurs; un refus cependant n'est point pour nos hôtes chose vexante et nos menus objets ne les tentent point plus qu'il ne sied.

Déjà rbeure s*avance : les trois méhara couchés et entravés lèvent leurs longs cous inquiets et hument la brise chargée des effluves des p&turages rafraîchis. Nos amis touareg comme de grands enfants enjoués, questionnent toijours, s'intéressent et rient, tour à tour incrédules et confiants. Sur un signe de l'intei^ prête, ils se lèvent : les mines d'apparAt reparaissent, mais imperceptiblement voilées de sympathie. Les adieux sont cérémonieux : voici quelques cadeaux, épingles, fil ou aiguilles pour Lalla, Zahora et les jolies filles des tentes et les trois méhara s'éloignent au petit trot, majestueux, dans les ombres tombées des crêtes tandis que les (uaitres v ont alifrnés, très souples ri sans tourner la tète, d'une pliure mesurée et pompeuse, lance au poing.

108 CAIWtT DE ROITTE

A In^Ainjel, le capitaine Dîiiaux avait pensé demearer quelques jours et déjà nous nous étions fait une joie d'excursions au travers de la Koudia, jusqu'au mont Ilamane même. Cependant cette année les pâturages du Ahaggar sont nuls; plus que nos désirs» ce sont les nécessités des méhara qui nçus dirigent, et nous allons sans arrêt, filer vers Tit et TAdr ar* des Ifor'af plus favorisé et plus verdoyant.

L.es pluies, longtemps espérées, avec nous sont venues et redoublent; au soir Torage s'irrite et dans l'air sans vont les gouttes énormes tombent verticales et drues. Notre tente est* terriblement étroite pour les quatre convives quQ nous sommes et sous l'abri hermétiquement dos» la température est lourde e^ angoissante. •

4 avril.

Cette nuit encore, diiiHiit douze heures consécutives, la [diiie ne s'est pas calmée ; niais au matin, un vent frais a chassé les nnaues et le soleil se lève radicuv dans la petite hinmc Icuère des aurores humides. Autour de nous tout est trempé : les lentes, les cais«i('s, les sidles ; les (ihamha tant hieii que mal se sont étendus sous l'abri précaire des tamaris, mais leurs vêtements encore sont ruisselants: nos pauvres méhara, toujours entravés dans le sahhs <>nt des allures piteuses, avec leurs loiiys poils du eou et des é[)aules collés et uoircis, et leurs yeux ont des regards navrés et suppliants.

Les premières heures sont employés nu séchage des objets et les branches basses se couvrent d'une floraison spontanée de gandourah blanches et de couvertures colorées.

Enfin nous partons vers le sud : Chernach toiyours marche devant la colonne et son bagage s'est encore accru d'un plat de cuivre qui résonne 6 chaque heurt. Après quelques passages rocheux, glissants et pénibles, nous atteignons de bonhe heure, une large vallée découverte où poussent h foison les « asabal et le « drinn ».

Le temps est demeuré splendide; le soleil luit et réchauffe, mais rhorixon demeure voilé de brouillards que. les rayons aspirent du sol détrempé. La Koudia, voisine cependant, demeure obstinément enclose et invisible. ,

LE MUUYDIR ET LE AHàGfiAR

Sur les rochers brûlants, les Charaba, dès I*arrèt» ont encore au soleil, étendu leurs burnous et les ceintures ; Larbi et Yahia vident les caisses au bois gondolé, et Embarek nettoie les maiv mites et les casseroles où le sable s'est incrusté. Son .nettoyage est d'ailleurs curieux, et quel que soit l'objet, s'achève en trois temps réguliers : 1* coup de sa chemise donné dans l'objet; 9* coup de doigt pour détacher le sable encore adhérent ; 8* souffle violent pour «xpulser les dernières poussières. Il lui semble qu'à ce triple procédé rien ne résiste, car l'objet eu sort lisse sinon propre.

il ivril.

Le sentier qui mène vers Tit, suit sanH cesse la bordure des contreforts rocheux derrière les(juels se cache la Koudia. Par toutes les brèches, hi montae-ne centrale un instant a|)[)ar;ilt: au nord l'Ilamane fusifornie, au sut! une [»e(ite loctria do ijuarlz jaune à l extrcmité des rochers îi pic. I>cs oued élaruis en descendent tout encombrés de tamaris puissants et se perdent dans louest plus uni ou seules quelques crétcs^isolées percent le manteau des sables.

Nous nous sommes arrêtés en face d une brèche plus importante ; dans l'embrasure naturelle, la Koudia tout entière s'étale imposante et massive. L'air est très transparent et d'une fluidité admirable. Les derniers rayons du soleil nuancent do rose tendre les divers plans du massif et les montagnes plus voisines; ils s'attachent aux roches du premier plan mêmes, accrochent à chaque aspérité les tonalités transparentes et les baignent dans l'atiposphère rose où les ombres sont violettes*

Ainsi sur l'écran du tiel qui en fond les détails, le Ahaggar se projette tout entier. D'ici on croirait quelque viUe médiavale endormie, avec ses pignons pointus, ses clochetons ^tagés et la Koudia en est la cathédrale immense avec TUamane pour flèche, le Tahat pour dAme et les milles aiguilles pour clochetons et gargouilles.

L'ombre qui monte des vallées enveloppe les contreforts pro* ehains et la brèche immense, et longtemps la ville fantastique encore flamboie dans le ruissellement féerique de la lumière rose épandue à foison,

104 CAiLMrr de roitf.

6 avril.

Par les oueds et les trouées bordées de collines rocheuses, nous atteignons enSn le petit village de Tit ; la vallée s'y est

incunrée au long des rochers et le centre de la circonférence est marqué par un pilon isolé où les gros blocs se chevauchent et s'esculadoiit. Quelques cases de joncs, d'autres plus opulentes en tel rc pétrie, surveillent les coins de cultures et h s enclos que de longues « seguia » ai iosenl. L'ensemble peut avoir une vingtaine d'habitants et il ne semble pas au premier abord. (\ue les cultures soient suffisantes pour 1rs nourrir tous. L'atrojiliie de ces centres, que les cartes inscrivent en grosses lettres ctonne même les regards prévenus.

Devant le piton de Tit nous nous sommes arrêtés et tandis qu'assis sur le sol auprès des rahia et des sacoches, nous attendons l'arrivée des bagages et des tentes ; des cases les plus proches, soudain Mous.sa-ag-Amastan, aménoukal (1) des Touareg Ahaggar, le vrai roi du Sahara s'avance vers nous. D'instinct je me suis levé pour l'arrivée du chef imposant que je devine au grand trot d'un méhari de prix, lance en main, bouclier battant, et tout hiératique dans les gaudourah opulentes, sous le diadème des Kel-Ahaggar.

Mais Moussa est à cheval, sur une petite béte étique et trottinante, dans le vulgaire burnous rouge à gland d*or»des caïd du Tell et sans son voile a turban vert que surmonte nn haick bleu pàle, on l'eût pris pour le dernier des chefs d*un ksar septentrional ! Moussa-ag^Âmastan ! A cinquante mètres de nous, Moussa retient sa monture et descend ; ses vêtements accentuent encore Tampleur de ses formes et il marche en' se dandinant, épais et lourd, les jambes écartées. Adieu le beau Touareg de mon rêve, sorte de colleone énergique de caractère, rude de traits, élégant de parures ! Combien était plus imposante Tarrivée en In-An^el de Baba-ag^Tamaklast et de ses fils 1 Nous avons à peine pénétré le Sahara, et déjà parmi la jeune génération, le panache des touareg n*est plus.

Puisque Moussa a perdu tonte couleur locale, il m'en faut me

(1) Aménoakal : roi ou sultao en touareg.

LE MOUYDIR ET LE ABAttGAB 105

consoler en soQg:eanl gue toute la valeur de l'homme, le capitaine Dinaux l'assure, réside dans son esprit plus onvert, dans son intelligence plus large, dans une loyauté et un tact remar^ quable, dans un jupment snbtil et clairvoyant* A chacun de nous Moussa est venn tendre les mains, puis il s^assied sur le sable, les jambes repliées. Son plaisir de voir des Français ne semble nullement feint et ses yeux très noirs, mais qui tranchent peu sur la peau noire, «s'illuminent et reflètent Tàme subtile. Le voile léger laisse deviner le nés busqué et les lèvres épaisses.

Vite j'ai pris mes pinceaux et mes feuilles et pendant que I Moussa conte le reszou de Reskou-ag^Yahia et Texpédîtion des Taltoq, je croque sa silhouette et mon dessin cette fois encore fait sa joie et celle de ses suivants.

Le p-. de Foucautd désireux de visiter son cloître de Tamenrasset doit demain pousser une pointe jusque-là et dans trois jours rejoindre à Endid le détachement au complet. Au dernier moment je me suis décidé à partir avec lui. Rapidement je prépare les observations à l'astrolabe du soir et les bagages du lendemain, heureux de cette randonnée supplémentaire auprès de la Koiidia, et de rclte occasion de vivre dans la société plus intime d'un homme dont les conviclious imposent le respect et dont la science impose l'admiration.

Le départ séparé s'orpranise lentement ; il est sept heures déjà quand notre petite caravane s'éhranle vers l'est ; outre le 1*. de Foucauld et moi, elle ne comprend que (ihernach, Enibarek. Bak-Ader et Vahia et ne com{)le que les animaux indispensables au transport des uens, des vivres et des instruments. En même temps que nous le capitaine Dinaux et le capitaine Arnaud partent avec le gros de l'escorte parla vallée de l'oued Tit jusque vers Endid.

Moussa-ag-Amastan,' toujours à cheval et en burnous rouge a tenu à nous accompagner durant quelques kilomètres snr la route de Tamenrasset ; il converse en famachèque avec le P. et apprenant de lui que je vais vers le Soudan et le Miger, il me fait dire : c Si tu vois plus tard de mes caravanes au fleuve,

traite les biea. Tu sais que nous avons tops fait la paix avec les Français et que moi je suis entièrement soumis an gouvernement ». Moussa, lè fier Touareg, est définitivement déchu du piédestal où mon imagination l'avait élevé je veux de plus enr plus croire à ses hautes qualités morales que 1^ P. encore affiriqe ; mais elles remplacent mal la fierté et le prestige défunts.

A peine Moussa a>t-il tourné bride, ^ue par le terrain de mamelons rocheux, débouche une petite caravane de guerriers Ahaggar ! Trois hommes voilés marchent en avant, sur leurs méhara, en ligne ; leurs gandourah sont brillantes et les lances et les boucliers les signalent commë des gens dlmportance. Derrière eux viennent les suivants moins splendidement vêtus et moins bien harnachés. De loin ils ont reconnu le P. de Foucauld et s'avançent en pressant Tallure. Il y a là Boukhelil qui revient du pays des Ajjcui's où il participa au rezzou qui mit à mort le fameux chef de handc Heskou-nç-Yahia et Khedidi qui fui un des quatre survivants de rexpédition des Taïtoq dans le Secuirt-ol-Ilamra et dont la figure ridée et les yeux tirés témoignent encore des «ouffrances endurées. Ils ont mis pied h terre et nous entourent; tous sont de beaux hoiniues grands et maigres; les yeux sont avenants et je ne découvre en eux nulle trace de sauvagerie. La [>oili"iiic «'st honiljce de la niasse énor-nio des amulettes de cuir et de longs cheveux boucles, derrière le diadème d ètoU'c, pendent jusc|u*au cou.

Ils s'en vont A Tit rendn' visite au capitaine Dinaux; la rencontre du l'. de Foucmld semble les avoir emplis de joie et longtemps aj)rès nous avoir (|niftés,dcs crêtes où leurs silhouettes élevées se profilcut, il nous adressent encore des gestes d'adieu cl de sympathie.

Le sentier do Tamcnrasset longe toute la bordure sud de la Koudia et nous défilons devant les aligpements du Tabat, de rUamnne. des pilons (jui se dressent comme des phares audessus de la plaine et de^ mamelons isolés séparés par des brèches, qui forment jusqu'aux montagnes les plus lointaines une série infinie d'arrière-plans insensiblement dégradés.

Aux dernières lueurs du jour; nous arrivons enfin à Tamen-

LE MOIYDIK LT LE AH.VGIÎAU

rasset. L'oued y creuse une vaste cuvette toute encombré!» de verdure basse et s*adosse aux contreforts fantastiques des montagnes. Sur le ciel se détache, comme la plongée de quelque* fortification {gigantesque, la montag^nc d'Helias percée d'une brèche, œuvre de ({ticlque Roland légendaire ; sur le fond clair de la Koudia se dressent symétriques les deux mornes coniques (In pilon et du mortier et tout près la masse 'plus ample de la Montajînc P»oni:e dont les ombres font saillir les nervures verticales. Derrière la falaise s'arrondit et entoure comme une couronne la dépression tout cnlit'ie ; sur la muraille de granit clair, clia(|ue inclinaison du soleil moclific les teintes délicates et en idéalise les roses et les violets à tel point (jne l'aspect de la Koudia clianp^e h chaque instant et que de Tamenrasset qu'elle surplombe, on ne se lasse pas de l admirer,

(Jiiolfjues cases de l'oseaux, demeures des cultivateurs du lieu, sont çroupées près du lit de l'oued et face à face sur un [)e(it mamelon caillouteux, le P. de Koucauld a dressé son erniitage. Ermitage modeste s'il en fut : une case de terre à toit de paille, étroite et longue en est la chapelle surmontée d'une croiv : h quelques mètres une hutte d'herbages si basse qu'on s'y tient h peine debout, sert A la fois de cellule et de cuisine. Quelques ali- §nocments de pierres sur le sol aride tt-acent les sentiers d'où les trop gros cailloux ont été rejetés. Cependant dans sa pauvreté et sa simplicité, cette retraite est si reposante et si recueillie, l'ho* rizon de la koudia si majestueux et si changeant que la solitude n'y semble nullement morose et que la mélancolie en est absente.

8 avril.

Séjour & Tamenrasset. Nous avons mis en station le baromètre à mercure, arrivé en bon état; ses indications pourront désormais servir de repères aux reconnaissances futures.

Le F. de Foueauld tient, pendant mon séjour dans ses domaines, A me faire vivre de la vie touarègue et à me faire manger A la mode des habitants de la Koudia. Le déjeuner se compose de taraoualt, sorte de bouillie épaisse faite de lait aigri mélangé de farine indigène. Le goût en est aigrelet et les petites particules demeurées dures grattent la langue et la gorge. Mon estomac

CARNET Ut HULTE

se refuse de Tapprécier malgré mes efforts et malgré les incitations d*un appétit robuste.

Après la sieste, j'accoinpag'ne le P. jusqn au villaire iiidiirène. Los casos de rosoauv y sont de la (loniioio sauvagerie, puantes et enfumées ; bien tpie les bal)itants on soient des rultivateurs libres, leur oxistonco ne peut se <*oin[)arei' <ju'à celle des bêles et dans louis tani«'i'es sales, ils vivent [)armi les étolTes sales et les détritus, bestialement. Nous donnons quelques conseils médicaux pour des ulcères ou des plaies, quelques encouragements à des femmes prématurément vieillies, quelques cadeaux aux enfants malpropres et crjards.

1,0 repas du soir est composé de farine, de lait aigri et de dattes pili'os : intérieurement je cric famine et très tard le soir, après les observations et le travailt je' m'étends, l'estomac vide dans la hutte de paillis et je regarde à travers le toit les étoiles innombrables, qai scintillent et dansent et se poursuivent, jusqu'à ce que le sommeil me soit venu.

Tamenr'aMei, 9 iTril.

Gbemach qui nous a servi de guide jusqu'à Taroeur^osset, est parti ce matin vers les campements de Moussa. Pour le retour .v^rs Endid, désormais Bak-Ader, mou informateur afar is, sera notre guide.

Après une dernière lecture au baromètre à mercure mis en

station, nous avons remuré l'ermitage du P. de Foucauld. remis en ordre les instrumentî» et préparé le domaine pour un nouvel abandon do plusieurs mois.

Donc, après le ro[)as do mots louai'oir, après los adieux aux cultivalours assemblés, nous (juittons à piod lo villa^^o par los sontiors d'arrivée cl nous cliciniuons dans los cailloux et par les p;\tni;iees, devisant tous deux, tandis qu'en airière les méliara et les bagages suivent sous la conduite do Yaliia et d'Kmbarek.

Notre rendez vous à Kndid est pour le 10 au soir; et l'étape est lonËTue sans être excessive. Le départ de ce soir n'a eu d'autre but que de gagner un peu et bientôt nous nous arrêtons, auprès de rochers couverts de dessins, en un beau pâturage d'une herbe fine où les méhara sont l&cbés.

LE HOtTOIB ET LE ÂHA6GAA 109

Devant notre camp, la Koudia vue pour la dernière fois se développe tout entière, imposante et tonte colorée d'un violet profond. Les ravines et les brèches, longues nervures verticales ^ de la falaise, s'emplissent d'ombre fauve tandis que le soleil illumine les ly^tes saillantes et l'on dirait un buffet d'orgues gigantesque aux tuyaux luisiyits. En arrière des élévations oceidenttf)es,' le soleil lentement disparaît et peu è peu l'ombre monte au flanc des montagnes dont les pieds deviennent d'un violet brun foncé. Les sommets encore restent embrasés et flamboient ; lentement les plus bas, puis les autres, s'éte'ignent un à un sous le voile d'amétyste qui les envahit. Bientôt seul le sommet en aiguille de rilamane géant est en feu dans le ciel assombri» au-dessus des [ipemiers plans embrumés ; comme un phare dans le crépuscule, il Ulumine un instant l'ombre croissante d un reflet d'or et meurt à son tour en un dernier éclat de feu. Jamais riiorizcn n'a <>té plus profond et plus diaphane et rctiibrascmcrit de la Koudia jamais n'a ("tô [)lus sublime.

Les éloiles s'allument innoml)ral)les dans le ciel profond et leur clarté est si vive qu'il est [K)ssil)le de dîner sans lumière. Tuiilefois contre le froid de la nuit nous avons fait allumer un Errand fou de hrindillos et le 1*. de Foucauld et moi. nous nous «'tendons sur les burnous, la tiiiure à la flamme qui éclaire par intermittence. Les mébara paissent an loin, nos hommes sont nn[)rès d'eux : pas un sotiftle de vent n'ai;ite les lonirues tii;rs de merkba sec et nous demeurons en silence, sa\ ourant l'heure j)résente, et jouissant de fexquise sen.sation de la solitude dans l'infini du désert vide et sous l'infîni du firmament constellé.

Je me suis écarté du camp pour respirer au sommet des rochers, le vent frais de la nuit. L'horizon ttmt autour de moi demeure à peine marqué d'une ligne plus claire et l'isolement est si impressionnant dans l'ombre d'où ne saille aucun repère qu*une crainte légère voltige autour de moi et que le silence dramatique m'oppresse. Et j'ai l'impression d'une délivrance quand à nouveau j'aperçois au loin, p&lote et tremblottante, la petite flamme de bon augure qui palpite parmi les brindilles de bois sec.

CABNET D£ AOtrrË

10 atril.

Bak-Ader s'était vuiitc trop tût de connaître la route directe de Tamcnr^asset à Ëadid ; il a repris le chemin de Tit, suivi il y a trois jours, et ce n'est (ju*en arrivant auprôs du piton de « Kl-Noç » mi^distance d*Jférouttne à £l-Âoulcf, qu'il se' décide à quitter la piste ancienne pour pénétrer dans les ravius abrupts et les fissures caillouteoses et couper au court. Dans la direction qu'il désigne, le sentier est alisent, et nous allons dans les ébouUs et les pierres, par les pentes inclinées où parfois le passage possible ne se découvre qu'après de longues recherches. Les mébara et les chameaux de bàt renâclent et buttent, et moimême, sur « Koudia » hésitant, je m'inquiète par moments, las de Tattenlion constante.

En un petit oued à fond de sable, très étroit entre les rochers, nous nous arrêtons pour manger, à Tabri d'arbustes pr('S(|ue dépouillés, le « sfouf » (1) et les galettes de farine touarègue. Notre repas est singulièrement Spartiate, et cependant en face de nous sur la roche ensoleillée un lézard bleu k tète jaune nous surveille et se soulève sur ses pattes antérieures, gourmand peutêtre des bribes tombées ; un petit oiseau vert cendré, pas du tout farouche sautille dans le sable et s'envole avec les miettes audacieusement l a massées.

Bientôt lieiii cusfinent, nous rejoignons le cours de l'oued Tit, large et tout encombré de tamaris élevés. nuelt|ues cultures eu des enclos tle bnincliatres sur les deux hcrges de la rivière, une grande rigole desséchée qui tra\ eiM' la vallée, (juelques cases enlin éparses el basses maitjuent le eentie de l inameiisart qui fut, à dire d'histoire, la pali'ie de mon méhari « Koudia ». Au delà l'oued Til serpente parmi les mamelons [)eu élevés, toujours large et verdoyant et nous suivons en poussant les hôtes, le chemin monotone qu'il a tracé et garni de sable meuble.

Le crépuscule est tombé lorsque notre petite caravane atteint enfin le camp où toute la reconnaissance duTidikclt est groupée, il est installé sur le bec extrême du confluent de l'inied Tit et de l'oued Outoul, au milieu des cailloux noirs sur le fond desquels,

(1) Sfouf : dalles pîldes et séchées.

malgré l ombrc, les toitures des tentes se détachent en clair.

Des longtemps, les sentinelles chaniba nous ont signalés ; le lieutenant Sigonoey, parti d'In Salah dix jours avant nous et rejoint ici même, s*avance vers nous avec Bent -Messis, Tinterprête touareg, et nous soiihaitc la bienvenue. Bien qu'un peu jaloux d'une barbe plus fluviale, je suis ravi d'avoir trouvé un camarade charmant dont le P. de Foucauld m'a maintes fois fait Téloge et que je considéra par suite déjà comme un ami. En- 8erobl<t nous gagnons les tentes où le capitaine Dinaux et le capitaine Arnaud sont installes depuis Ta va nt- veille.

Xies nouvelles que chacun apporte, les récits des jours de notre séparation sont bientôt écourtés par le repas plu^ européen et plus substantiel, et dont je me réjouis sans aucun regret de la enisine targui, desaouzzaq (1) et des taraouait (2).

Le groupe des soixante-dix Chamba de la reconnaissance est campé autour des tentes ; de grands feux de paille éclairent par moment les hommes qui se mêlent et s'interpellent cl rendent plus obscure la nuit (jui entoure le carré.

Ce soir des réjouissances ont lieu et bientôt le bal va débuter. Qui hjiies Chamba so sont co:-t unies en aimées, avec un long voile nias<ju.int la tête et des culottes amplement boullantes ; leur arrivée est l occasion des rires et des clameurs universels. Le chonir, sans instrument, s'est rangé en cercle autfiurdes feux et frap[)e des mains en cadence tandis qu'une petite tlilte, une rhcTla, prélude et lance ses notes grêles. Et les danses commencent bouffoonet et crues, mêlées d'éclats de rire et de lazzis. Plus comique encore est vieillard appuyé sur sa canne et dont l'Age sans doute a incurvé les jambes chaussées de bas rougcsl L'Age cependant lui a conservé l'agilité et l'amour des pitreries, car il interrompt les évolutions, entraine de force les aimées et frappe sur le soi de grands coups de son bâton ! Il s'anime tant que ses bas se dénouent et redeviennent, 6 prodige, les ceintures de flaoelle rouge d'uniforme. Les rires redoublent, les tiattementi de mains ae précipitent et les hommes eties aimées tournoient

(\) Aouzzaq : farine de graminées indigènes.

{i) Tftraouait : bouillie failede lait aigri et d^Ottzzaq.

CàMXEt HK IlOOTB

dans ia clarté des grands feux qui portent des ombres grotesques et n'illuminent qu'une des faces des danseurs.

Au loin la. nuit est radieuse et la température très douce ; au pied des tamaris Tombre est profonde et les clameurs lointaines d'une joie exubérante viennent jusqu'à moi qui sous le feuillage suis venu chercher mélancoliquement la solitude et le calme aussi pour les observations des astres.

Endid, li avril.

L'oasis d Ëndid est située dans l'oued Outoul à quelques centaines de mètres en amont du camp. Adossée à un monticule rocheux de larges dalles grises, elle compte tout au plus une vingtaine de palmiers dispersés ; de vieux troncs de tamaris noircis et calcinés, gisent épars sur le sol parmi le fouillis des herbages secs aux larges feuilles claires.

De bonne heure, tandis que Moussa-ag^Amastan, Boukhelil et Khédidi viennent palabrer au camp, je vais seul dessiner et peindre dans le lit de l'oued. La lumière est très vive, la température est douce et Tombre des tamaris, toute parsemée de points de soleil, est d*une fraîcheur exquise.

Sous la tente échauffée la sieste d'abord, puis le travail d'étude des Iforas sont pénibles; nonchalamment j'attends le soir. Et nous examinons, avec la lunette d'occultation, Jupiter énorme et Mars qui cheminent lentement dans le ciel, plus éclatants que la foule des étoiles scintillantes.

Bent-Messis, l'interprète touares;^, a obtenu de Khédidi le récit de sou expédition dans le Sei^uiet-el-llamia. A son tour il nous conte la fantasti(|uc é[)op('e : « lis furent (juarante, tant Kel- Ahaggar (jue Tattoq, (jui sous le commandement d'A/.iouel partirent pour le Sahel. il y avait Akhmed air-Ouankiia, Tacha-asr- Seghada frère d Aziouel, llali-ag-Badjeloul lils du chef des Kel-Ahnel. Kliédidi-at:-Kliaffi des Kel-Kela, Douka-ag-Baïlieli des Irrovanaten et vinirt (juatre autres encore. Ne pouvant lazzier les trihiis du Mger ou des Oasis, ils avaient décidé de piller les Reguibat dont les tentes sont au delà de Taodéni, plus loin que l'erir Clieeli et (jue l'icuidi. prcsqu'aux rives de l'Océan. Au passage, Abidiu-ei-Kouuti leur fouruit un guide ; mais ils se

Planche XXII

Page 1