Retour de Tamenrassel. Le I'. fie F
i. L'oasis de Eiiiliil (Alia^^ar).
'A. Autre vue de l'oasis de Kiidid.
L£ MOUYDIR KT L£ AHAGfiAR 11 S
eontentèrant de regarder de loin le « ksar » de Taoilém pour éviter que leur marche ne soit éventée et leurs intentions dévoilées. A quatre étapes an nord-ouest, le puits de El-Ksalb est perdu parmi les dunes ; en vain d'arête en arête le guide cher» che les repères ets^efTorce de reconnaître les abreuvoirs. Malgré trois jours de recherches, El-Ksalb demeure introuvable et les quarante, presque sans eau, décident cependant de reprendre la marche vers le nord. Heureusement, durant la nuit, un oura« gan s'abat sur le désert et les pluies emplissent un lagon où les coureurs des saliles renouvellent les provisions des outres et alMTUvent leurs « méhara ». Pendant seize jours ils marchent droit devant eux. d'horizon en horizon, les yeux toujours fixés dans la même dii ortion; et le seizii^'me jour ils fumnt dans le pays des Hegnihat, en une région mamelonnée de terrains noirs où les oued sont tapissés de « damrann », d' « askaf » et de gommiers. Deux pasteurs ont été fait prisonniers : un de la fraction des Reguibat, l'autre de celle des kenakat. Le premier est tué parce qu'il est inutile et le deuxième sous menace de mort conduit la petite troupe vers les tentes les plus voisines.
Lm Kel-Ahaggar et les Taltoq ont quitté Taodéni depuis vingt'deux jours quand ils atteignent le pays de Djemmour (Zemmour?) où sont des campements qui paraissent de petite importance. Déjà ils ont brûlé des tentes etrassié des troupeaux. Mais Talarme s*est répandue par le pays et les Reguibat s'avancent à l'attaque des envahisseurs; ils sont cinq à cheval, quelques-uns à méhari et plus de cent à pied. Les Touareg combattirent vaillamment. Aziouel eut son méhari traversé ; froidement il met pied à terre, desselle sa monture étendue sur le sol et saute en croupe derrière un des fidèles ; une balle l'y atteini en plein dos et Téiend sur le sable. Le guide est tué ; Akhmed-ag- Ouankila est tué ; Salkhou est tué ; llaniadi-ut,'--el-Ilahih est tué. Le détachement liàtivement hat en reti aite en abandonnant ses prises. Le soir il y a onze tués ; il ne reste (jue dix-huit « méhara » dont quatre seulement sans blessures; plus de vivres, plus de guide, seulement deux jours dVau.
Repouss<M' dans les dédales de l'iuuidi. la colonne en retraite marche dans une direction parallèle ù la route d'aller; elle va,
114 CkÈStn M ftom
ignorant le pays, vivant de la chair des « méhara » tombés, s'approvisionnant de la viande de deui antilopet tuées. La ioif est ardente, mais les Touareg se rationnent et aonffirent en sUence.
Quatonte jours après le combat, le détaebement par grand hasard, a découvert un puits. C'est EI-Ksalb à trois jours de Taodéni, vainement recherché à l'aller; mais la troupe, privée de guide, ignore que c'est Bl^Ksalb et demeure perdue dans le désert infini.
Au lieu de prendre la direction heureuse de Test^ elle t*iiifléchii au sud et pénètre dans le Merala terrible et dans le Djouf inexorable. Cinq jours après avoir quitté El-Ksafb, l'eau manque à nouveau totalement et les vivres sont épuisés. Il reste vingt-neuf survivants et cinq (( méhara ». Ces cinc] hétcs, c'est prut-(>tre pour quatre ou cinjj hommes le salut ; vin^M-ncuf sont de trop. Tacha-aç-Scî^-hada avec les Taltoq veut march(?r plus nu sud ; Khédidi-ai,'--Khani veut prendre la route de l est. Alors en plein désert, près de mourir^ les hommes se battent sauvagement.
Tacha, Khandoudi, Ëlfensi-ag-Aoual, d'autres encore et un seul méiiari s'enfuient vers le sud et vont se perdre dans les dunes d'Akela. Khédidi et ses suivants Conservent quatre ani* maux et reprennent la route de lest.
Après quatre jours encore le détachement de Khédidi aban* donne cinq hommes qui ne peuvent suivre ; le cinquième jour^ il coupe enfin le sentier de Taodéni à Araouan.
11 reste neuf hommes : Afregad tombe, Bouketta tombai Adjadj tombe, Ibdi-ag-Sidi tombe, Amghi-ag-Oughar tombât Le sixième jour ils ne sont plus que quatre qui atteignent Ara^ rouan.
Le vieO Arouatta, chef de la ville, a de suite envoyé des Béi»' biches et des chameaux à la recherché des derniers survivants f trois sont retrouvés encore en vie ; mais sitôt qu'ils ont bu, ils
meurent.
Kliédidi-ag-Klialli. I louka-ap-HaehcIi, lknessi*ag-(!hckri^K)»alira-aLr-Mali()ua oui mis trente jours aprrs le combat de Zeniaiour pour atteindre Araouan. Durant ce temp», ils n'ont bu
LE MOlTlMh ei LE AHAGGAa
d*eaa que cinq Joon : deux jOUM au Zemtnotlf, trois jours à El'Ksafb. »
BDdid, It ivril.
8on9 la tente du cnpitdirK; DinAUJK, v6Htnhle snloti décoré de
tapît) tif Timmimoun et d'étolTcs claires, Mous5a-îi^f*Amnslnn et ses «nivnnts tout le jour encore pnl/itiretif. De ^rnves nouvelles viciirK'tit (ranivorde i'e«t, et nu pnrti H'Ajjeurs pillnrds serait, Ip hruit m court, sur la route UH^nc ilu Ahrt^^^nr. 8i la iiouvello élaicîut continuée, il nous faudrait sans doute deuieurcr dans le pays, prrts i\ toutes éventualités ; mais les nouvelles au Sahara !K)nt si fantaisistes et si trompeuses (pi'il semble inutile de modifier l'iUbérairo fixé sur de simples racontars d'origine ineertaine.
DonCf ft moiiis d'impréVii, tiollS repartons demnifi pour f^ilet.
YHbia, mon lldMe dfdonn/ince me fpiitto. Il fait partie de l'eseodade qui doit retourner h lu-Salah. Je Tai ramplacé par Jètfaf, un petit CtiaAibi tôutfloel, imberbe, att» albrea féminines. Tout 9tÈ plu» il peut avirir s«iae ans ét c'est oépeiidatit déjfl un vieux serviteur ateo quatre ans de service et uo brate qtii a fait ses preuves. Le P« de Foueauld me l*a <;battdeM«iit re«ommandé et tout de ««lté il êë montre empressé et adroit, sans étie obséqdiéu» commd Tétait tta peu Yabia. D'ailléftrs 11 ne manqde pas d'espril el qoattd moi>^méffle ou d'autres, rions Un pétf de Sa trop grande jeunesse et dé la candeur qu'elle nous laisse silpposer, il se défend ébaleureusement avec une confusion tout à lîÉit eomiqoe.
Luthi le dirige au tnilîen des caisse» épnrses, lui découvre les secrets des hatfag-es, très lier de son importance. Jellar écoute un peu UKMpieiir, les inductions de Lnrbi et plus Subtil, songe *(u' Allah sans doute a pr^sé en loi i^énérale, phi- lui-même aujourd'hui subie, rpje toujours l'aiitoiité et parfienlit t crneftt celle Larbi s'arroge, vient de raucicnnoté plus que de l'intelligeuce.
Au soir Cependant il parait évident que 1 intelligence a repris tous ses droits.
L'idée m'est venue, après le repas, à la nuit tombée, d'aller
116 cABfiR m Boora
visiter Moussa et ses compag'noQS, campés dans Toued, sous les tamaris. Quelques feux sont épars dans l'obscurité et nous serviroot de repères. J'ai entraîné le lieutenant Sigonney et tous deux nous partons seuls, sans armes.
Moussa, Boukhelil, Khédidi autour d'un brasier presque éteint, déjà sont étendus sur le sable sec et paraissent dormir; la clarté rouge du foyer illumine par instants les lances piquées en terre, les burnous dont ils sont enveloppés et les premières branches étendues des tamaris.
Lenr méfiance instinctiTe cependant les éveille; tous trois d'un seul coup se sont dressés et dès qu*il8 nous ont reconnu nous accueillent avec empressement. De larges poignées de main s'échangent et nous nous accroupissons auprès de nos hôtes qui semblent charmés de notre visite. C'en est fait des mines d'apparat et des burnous rouges hideux ; (toussa et ses compagnons ont le votle presque levé ; affablesils nous reçoivent familièrement et répètent des « c'est la noce n du plus haut comi« que que Bent-Messis leur a seriné tout le jour. Moussa avec sa large (Iguro noire est plein de confiance et de bonhommic; dans sou véritable costume indi^'éiie, il a repris grand air el son embonpoint même ne semble plus ridicule. Ma lanterne électrique le surprend, phénomène incompréhensible ; pour ne pas demeurer en reste, il me présente ses armes : il y a là des revolvn-s bien entretenus et surtout un Mauser automatiipie, don de M. (l.uitliier. (pii l'enchante et Tenthousiasmo. Il no résiste pas au plaisir de ceindre ses carlonrhiéres, tl'y (Mifoncer les revolvers, et véritable arsenal vivant, il mime, Mauser au j)oing, un combat héroïque et s'excite en poussant des cris de guerre.
Khédidi qui revient du Zemmour el du re/zou des Taïtoq contre les Reguibat, me fait peine ; grand et maigre, il a les traits accentués et tii és et la souffrance l'a marqué terriblement. Son teint est bilieux et sa volonté seule redresse ses épaules qui déjà se voûtent.
Boukhelil aussi est grand et mince, mais la figure est fraîche et avenante ; le teint est clair et les grands yeux noirs me rappellent les yeux de Mokhammed-ould-Bà ; il semble encore étonné et peu confiant. Lui aussi nous montre un petit revolver
LE HOUmni ET LE ARÀGGAR 117
de poche qu'il cache tout (Mitier dans ses doigU ei explique comment avec cette arme, il est possible de tuer son adversaire en semblant lui tendre la main. Cette main qu'il avance, ce disant, est fine et fluette comme une main de jeune fille ; à peine j'oserais la serrer entre mes doigts et Boukhelii est déjà un guerrier réputé parmi les Kel-Ahaggar.
Quelques-uns des sqîvants des chefs se sont rapprochés et font cercle ; des branches sèches de tamaris raniment les foyers presque éteints ; la flamme haussée éclaire ce groupe curieux des chefe Kel-Ahaggar assis fraternellement avec des Français et devisant dans la nuit douce et limpide. Sans doute la conversation demeure primitive faute d'interprète ; mais mes quelques mots de tamachèque et d*arabe suppléent aux j^estes parfois insuffisants et je comprends très bien les pensées de Moussa.
Ma visite au camp des chefi touareg m'a ravi, car je les ai vus sens façon, un peu enfant, comme ils le sont, mais bien dans leur cadre et dans leur couleur. Sigonney aussi est ravi. Ce soir nous avons senti vibrer l Amo de ce peuple touareg, primitif, mais sentimental et impressionnable.
tS avril.
Aujourd'hui ,î?fanfle séparation; définitive pour Moussa-Boukhelil et Kliedidi partent en guerre vers le pays des Ajjeurs, tout lieureux de l autorisation ol)teniie ; définitive aussi pour Yaliia qui remonte vers In-Salah avec son escouade de huit Chauiba ; très eourte pour ic capitaine Dinaux et nous autres i\m, par deux routes dillérentcs, gagnerons ce soir même un rendez-vous dans les montagnes.
Avec le capitaine Arnaud et Sigonney, nous avons pris la route de l'oued Tit pour visiter au passage le village et les cultures d'Abalessa. Ce centre (le mot village me semble tout à fait impropre, car, ici je n'ai nullement l'impression d'un village) s'étend au lung de la vallée sur plusieurs idlomètres ; de-ci de-là, quelques champs dans des haies d'épines, quelques cases isolées, de terre ou de paille tressée, ^'espacent et se remarqueraient à peine pour un voyageur non prévenu.
Ba-Hammou, secrétaijre ou khodja de Moussa, c'est-à-dire son
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intcrprtîto et sou traflucteur arabe, s'est conslpuit dans le lit mùino de l'oued lit uiiq vaste domeiiro circuliiipo cm puiliis liubi» Icmenl ouvragâ. Il noiit attand sut* le gauil au panstige et insiste pour que nous honorions «f^s pénales d'un arrêt. Puisqu« le céré* monial ainsi l'exi^^e, noui entrons toiif) dftOi In eaiio et d'InstiDot, tant l'aspect des taudis vus précédomment m'ii déformé le goAtf j'admire la coaitraction pln« ioigoé^ raérattos ot la hauteur du toil. Qa-Hammou, érodit arabei e^hibo avec fierté aea livrée, des Coraos plue ou moins anoîans et tachés au contact séculaire des doigts, d'autres Gorane encore, d'autres encore* dons du colonel Laporrioe, dorée eur tranche s'il voua plaît et tout flambant dan> lee reliures de molesquine rouge! Je constate que la bibliothèque ne contient guàre que dea Corana de tous formats ; cependjint Ba-Hammou à la réputation de connottre mille seerets de l'histoire antique du pays. Ba-llammou veut être aussi généreux ; il offre le thé, denrée luxueuse pour le Ahapr^ar; Sigonuey reçoit on cadeau un curieux mois de euivi-e ciselé, et j<' me vois gratifié d une très vieille tasoulVa (1) dont le ctiir n^é lient l'eau trr-s fraîche, Ba-IIainmoii me l'assure, niais qui |>réi»entement renferme \\\\ horrible mélauire de dattes pilées et de morceaux «Inicis de tikamai-ine, ces aigrelets petits fi-omag"es de lait de chèvres. Je remercie vivement mon h«Me de sou présent; une tasoufra d aulaut plus précieuse iprdle est plus vieille, est toujours, lorsqu'elle est bonne, dil'ticile à trouver; alors elle tient l'eau d'une fraîcheur remarquable et la peau fine de gaaelle ne communique aucun gout nauséabond ; je suis plus heureuse de ma vieille tasoufra fripée et noircie que je ne pourrais le dire.
Les cultures importantes de Abalessa iont au and de ce centre, près de rétranglement de la vallée par une arête rocheuie tmneversale Pe trèp profondes canulisationa coupent Toued* passage périlleuv pqnr )e« méh^ra craintifei et conduiient J'ean limpide jufiqu'eA 4ea champa étendup, « vaatee même qn*ils empliwent la dépreiaion* Quelqucg puits purieuv, ^ tmctîon^
(1) Tasoufra : outre en |>eau line de gaxeiie, s^rvaiil qu Iraiisport di4 iail ou do l'ssiif
lE MOOTDIll Cr L8 ABA66AR
montés tur des échafaudagei de boig, eriasent à loDgoeor jour et les épis de blés sont lourds et pesants, prometteurs d'une féeolte abondante. Les vtUageoii a&îrés aurveUlent Tarroaagi, défoncent le sol, ou poussent les animaux de bât; une animation réelle règne au milieu des moissons et de tout le désert, Abalessa est l'unique centre de culture où j'ai vu réelle* ment des eoltivateurs et des cultures.
Lerendes-vousdu capitaine Dinaux est an milien des montîeoles isolés et ce n'est qu'après force reconnaissances que nons découvrons enfin le camp sur la pente d'un mamelon.
En avant une vaste plaine unie s'étend coupée de lignes i)R8se8 d'arbrisseaux qui sont la trace des oued asséchés. Lii los gazelles abondent, niais à peine Siçonney oi moi sommes nous partis en chasse que les hétcs craintives s'enfuient dans les rochers où nous les poursuivons pénihiement et vainement. Les Gbamba ont été plus heureux et ramènent six victimes.
i l a\ril.
Le terrain est devenu volcanique ; les traces des anciens cratères de Tépoqne quaternaire sont visibles à. toutes les montagnes et sur le sol même les laves et les pierres ponces roulent ans pas des mébara. Le capitaine Arnaud a trouvé une corne de mouflon encastrée dans les détritus volcaniques, preuve manifeste du peu d'antiquité relative des dernières éruptions.
D'ailleurs les vasques eratériformes ne laissent à cet égard aoenn doute. Les cavités se sont comblées, mais Taspect génélal est resté de falaises oiroulaires bordées par des è-pics.
Parmi les rocbes, le capîtaine Dinauz a déployé ses Chamba en ligne et fait exécuter les évolutions sncoessives d'un combat. Je constate, non sans étonnement, que le dressage de ces hommes est très soigné et qu'ils ont, en particulier (wur Tatilisation da terrain, une prédisposition naturelle que l'instruction militaire a développée d'une façon tout à fait remarquable.
Un large seuil rocheux qui s'étend comme une marche d'escalier et que nous franchissons par un ravinement étroit, lurmc la limite méridionale du Ahagjtrai". Au tlelà <laiis le désrrt presque uni quelques pitons encore, isolés et perdus, sont les deruiers
120 CARNET DE EOUTE
qkntreforts au delà desquels s'étend Timmensité nue du Taneirouft.
A proximité d'un de ees pitons, de celui de Tin>Tidaf, la « montagne des voyeurs » sont les deux oasis de Silet. La première qne nous longeons tout d'abord, n'est qu'un bosquet plus dense des arbustes ordinaires au désert; quelques palmiers seuls indiquent encore d*anciennes cultures et leur distance entre eux est telle qu'ils sont perdus au milieu des tamaris et des gom^ miers.
La deuxième oasis de Silet, appelée Tibe4jin est au pied même du pic de Tin-Tidaf. Moins étendue et presque circulaire, elle est surtout formée de palmiera, mais comme les Touareg
insouciants n'en ont pas coupé les anciennes palmes séchées, les liiuitcs tiges se sont .«garnies d une [)arurc de djerid jaunes qui pondent lamentaMoment comme une chevelure éparse. Les trous d'eau de Silet sont des excavations à fleur de terre, maintenant embourl)ées et qu'il faut recreuser et nettoyer avant l'abreuva^'e. Tous les Chamba s'y sont mis ; presque mis, ils travaillent dans la vase puante et s'excitent en chantant; bientôt entre les couches du sol l'eau sourd plus pure et se décante lentement dans la cuvette appropriée des puisards.
Ën attendant le convoi retardé, nous déjeunons des provi* sions de route au fur et h mesure de leur apprêt : dattes séchées d'abord, café, enfin cborba et pâtes chaudes. La préparation du café est particulièrement arabe ; le cuisinier pour s'assurer qu'il est A point le goûte et le regoâte consciencieusement et après chaque essai reverse dans la marmite le contenu de sa tasse. Mais nous sommes faits à ces petites choses et nous n'adressons pas même une observation, parce que sans doute l'homme ne saisirait pas notre reproche.
Enfin les chameaux de bât sont arrivés; nous fixons les ten* tes sur les dernières assises du mont Tin-Tidaf : en iiace se dresse un bouquet de trois palmiers chevelus, si dégingandés, qu'on croirait trois miss anglaises, très grandes, quelque peu montées en graine et coiffées de éhapeaux à plumes défraîchies et étiques. Le voisinage de ces miss m'enchante ; i\ chaque assaut du vent, elles prennent des inclinaisons féminines et semblent
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Planche XXIII
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LE MOCTDIR ET LE ÀHA6GAR
entre* elles se faire des grftces et des salutations; elles se reculent, se rapprochent, se saluent; les bras cachés sous les djérid pendant comme un schawl, se courbent et se tendent et le bruit du feuillage froissé est comme un susurrement d'anglais entre des lèvres timides ; tout en haut, les touffes de plumes vertes s*agîtent furieusement.
Sous les lentes la chaleur maintenant devient très vive ; nous sommes insensiblement descendus des altitudes élevées du Ahaggar et, A la bordure du Tanezrouft, nous retrouvons les instants étouffants sous le soleil de plomb. A cette heure le regret est vif des averses et des temps couverts du Mouydir, mais le grand soleil implacable poursuit sa course dans le ciel uniformément bleu, indifférent & nos souhaits.
Après le dîner, je pars avec Je&r et deux hommes jusqu'au point d'observation de M. Vilatte en 1904. Dans la nuit tout à fait tombée, la distance est longue à franchir et la lumière dont je m'éclaire, m'aveugle et rend très profondes les ombres qui m'environnent. Les touffes d iraq (1) aux odeurs fortes s'euiacent comme des barrières continues dans lesquelles la recherche du passage est parfois difficile ; les « Kangas » (2) endormies se redressent au bruit et s'envolent en piaillant sourdement.
Au retour, les feux du camp, très loin, me servent de repère ; les lumières tremblent parmi les branches et ont des aspects tout à fait fantastiques.
Au brasier, le P.dc Foucauld elle capitaine Diuaux se chauffent encore ; je m'assieds auprès d'eux et sans presque parler, nous demeurons dans la température exquise, regardant la nuit très belle, très profonde et silencieuse au-dessus du camp endormi derrière nous.
Silet, 15 avril.
Jour de repos avant la longue traversée du Tanezrouft. Dès l'aube, la température est très douce, l'eau froide à profusion est exquise et dans la brume matinale les palmiers chevelus emplissent l'air d'un bruissement léger et se bercent en cadence.
(i) Iraq : plaaie sabirienne.
(3) Kaoga : caille de barbarie.
Ifl CABHET DE BOOTB
6ouf les trois miif anglaises, nous déjeunons sans'hAt«, snvouruut la douceur du jour et les délices de Tombrage épais et le doux fai tiioDte, avant la obaleur, la lumière pénible et let Ditiguee de demtin.
Au soir avec Sigonnoy jo suis monté au •ommet du mont Tin-Tidaf. De larges « basina » de pierre lont aeeroohéei au flanc de» rochen et nulle ▼égétation ne pousse entre les pler^ ree noiref . Vem le Tantfkrouft, la vue l'étend à rinftni aur le cerele de rhoriion aana aspérité, aana arbre, lana roche ; Toblervalolre eat bien choisi des veilleurs dont le devoir est d'avertir en eas d'alarme, les paalenrs et les eultivateurs du Ahaggar.
Vers le nord aussi le désert s*étend oui et plat, mais au loin les montagnes volcaniques et les larges coulées de lave s'irisent et s^estompent dans le crépuscule et frangent d*une dentelle claire la vaste plaine de terre noire étendue à mes pinds.
Au milieu de la platitude monotone les palmiers de Tibadjin saillent en bouquets et je reconnais pour la première fois Toasistype de nos imaginations, émergée du sol, au milieu de la plaine uuifnrnie, snii» qu'aucune cause explique pourquoi les dattiers
se sont droMsiÔH là. La lionhiro de palmiers en est tr(>8 nette et sauM trariNitioii la v ue puiiHo dot> toullcs épaisHes de djerid clairs au terrain noirAtre gans végôlaliou.
Cet as[)ect d<' Tibedjin vu de haut est tout à fait curieux et contraste avec celui des oanis soptenti-ioualcs qui toujours s'étendaient dans des bas-fonds ou des lits d' « oued '> là, où la nappe d'eau souterraine est peu profonde et resserrée par des seuils ruL'Iienx.
Du nord au sud, nous avons maintenant traversé le massif du Ahuffgar ; on peut dire (ju'il est la vertèbre centrale du Sahara. Uurscpi'on tr.n e une ligne droite d'In-Salnli -h Tonibouclou, on partage en deux zones tout le désort, au sud des oasis algériennes ; ^ roocat, 0 est ic Sitltara des sablc« ; 4 l'est, c'ojit le Sahara des pierres.
Vers l'occident, ce sont les < reg » (1) infinis, les dunes sans (1) Reg : sorfîMe plane de sable ou de gravlsr léger.
LB MOOTOm ET Vt 4i466AB
tasse en monvamont et tpujouri vivantes, l'Iguidi t^t V $ $vg 9 Cbech, les immenses dépressions qui sont des fondi dft mert iQf fournaises du Djouf-ol du Merala. Vers i'orient, Ç9 ne tant que massifs (granitiques et yoliMiniqoes enchaînés ou séparés pur des dépressions qui s'étendent comme des couloifv entre lee blocf.
De cette charpente rocheuse, le Ahaggar est à la fois le massif le plus important et le plus central. Les sommets dépas* sent probablement les altitudes de 2.S00 mètres déjà admises. Ses ressources, sa situation, sa population même en font le principal centre osseas de Timmenae squelette de granit étendu en travers du Sahara.
Comme des membres reliés, une couronne de massiTs moins élevés, eu diveri^c et chacun d'eux est le pays ot le rcfiieo d'uno triliU Ijoihrro isoli'o. Au nord-ouest, c'est rAliiu-t aiiv tables grésousos (|uc part'ourent les Kcl-Ahnol et li-s Taïtoq ; an in)ril le Mouydir ; à l est le Tassili des Ajjcurs ; au sud'Ost l'Air ou Ashin ; au sud-ouest l'Adr'ar' des Ifor as.
pour (léiiudi's et infertiles qu'iU soient, partout, ces mnssifs ont créé rlincuu un centre de vie cl les « oued » issus des pitons ont canalisé Teau des précipitations atmosptiériques. Tout guidée vers les dépressions où poussent les arbrisseaux et les berbes on l'ont conservée souterrainement à 1 abri de leur lit de sable superficiel.
Chose enrieuse, ce n'est guère que depuis ]90o et 1006 qu'on connaît eiaetement la situation géographique du Abaggar. Sur la foi des renseignements aneiena, on s'était figuré le massif comme beaucoup plus occidental. La mission Flatters, m moment oA elle fut massacrée A Tadjenout« se oroyait encore k 900 kilomètres du Ahaggar ; elle était A 14 hilomètrei d*un een« tre de cnltttre de ce pays et y était venu donner, tête haiseée, en plein. Plus tardi lu mission Foureau-Lamy reconnut Tadjenoot, Gomme ses devanciers, elle ignora sa proximité du Ahaggar et rexistence d*un village si voisin ; elle vit bien des montagnes élevées, mais elle les crut des contreforts trè^ lointains et ne s'imagina pas avoir longé la «r Koudia u, 11 fallut les déterminations de M. Vilatte en 1904 et surtout la tournée du lieutenant
124 CABNBT DE fiOOTK
* Voinot pour placer le Abaggar & sa situation réelle et constater
le voisinage de Tadjenout et des centres berbères.
Antérieurement à Toccupation française, les Touareg Kcl- Abaggar vivaient, dans leur pays déshérité, de guerres et de pillages, de droits perças sur les caravanes, de redevances • imposéa à leurs tribus serves. De nos jours, ces Berbères en sont réduits à chercher dans l'élevage et la culture leurs moyens d^exiatence.
Si les pluies étaient plus abondantes et plus régulières, sans doute les troupeaux de moutons et de « méhara » seraient une richesse apprédable, car le débouché est très voisin sur les
marchés du Tidikelt et du Touat. Là, la viande de boucherie fait défaut et les ijcsoiiis en animaux de selle se sont accrus avec la t r éaiioti des compaf;:nies sahariennes. Mais les pAturaeres sont si |)rt'caires (jue les Kel-Aliaggar sont [)arrois ohlitrés de conduire leur bétail jusque dans l'Adr'ar' des Itor'as pour lui permettre de résister au manque d'eau et d'herbages.
L'eau encore se trouvera-t-elle en abondance suffisante pour permettre un développement satisfaisant des cultures et des palmeraies. Sans doute, j'ai oui dire que l'eau coulait dans les « oued » vers les hautes vallées de la Koudia ; sans doute à Abalessa, j'ai vu des « foggara » vivantes, des champs de blé à perte de vue. Moussa en ce moment même fait construire de nouvelles canalisations. Cependant la quantité infime de pluie tombée sur le pays laisse prévoir que les réservoirs naturels des montagnes sont de capacité très limitée et le sous-sol granitique ne semble nullement favorable au forage de puits artésiens.
Les Kel-Ahaggar, incapables d'assurer leur existence par l'élevage et la culture^ seront-ils réduits à être les convoyeurs des caravanes transsahariennes? Ce commerce d'une rive à Tautre du Sahara, déjA très faible, est voué à une mort certaine et ce ne sont pas les échanges de tribu berbère à tribu berbère qui fourniront aux nomades actuels des éléments de richessse future.
En seront-ils donc rédoits h émigrer fers des régions plus
favorisées, ces Kol-Ahaggar jadis si craints et dont Texistence
même semble maintenant menacée ?
LE vomrDia et le ahâogar ti5
Il faut espérer que la science des géologues français et les efforts des chefs blancs de la région sauront faire sourdre du sol Feau nécessaire à la vie des plantes et du bétail et que les guerriers de jadis pourront dans Ta venir se transformer en paisibles caltivatenra et en pasteors vigilants.
eu A PITRE V 16 avril I907-S5 avrillM?
16 avril.
Au delà de Silet, la route vers l'Adr'ar' des Ifor as entre en plein Tanezrouft, et y demeure jusqu'à l'arrivée à In-Ouzel. Je m'étais figuré celte zone, cetio harrirre, beaucoup plus aride et plus infertile et en moi-môme, je l avais con)[)arée à cet autre Tsnezroiift qui s'éteiul plus à l'ouest entr<' Araouau et Taodcni ; aussi je suis t«tut étonné de trouver ici encore une véirétation étiquc, il est vrai, mais suffisante cependant pour tracer nettement le cours des oued et [)0ur j)ermettre aux méhara de se réconforter au passaije. Sans doute, les espaces ne nianipient pas où, sur des kilomètres, le désert s'étend tout uni, tout plat, seulement plissé par les rafales périodiques et prolongées des veuts ; mais cependant ce n'est point encore ici le pays du vide absolu, leMérala d'Araouan.
Chance inespérée, le ciel durant la nuit s'est couvert et nous allons dans l'atmosphère seulement attiédie, qu'un vent léger rafraîchit par instants ; le souvenir de Tan passé et des étapes dans le « DJonf mr fait sentir plus encore l'agrément de l'étape d'aujourd'hui. Le P. de Foucauld mon compagnon de marche,* ro*a conté des choses délicieuses sur l'histoire antique des Touareg, sur Torigine de Tlslam et sur la 'pénétration de la religion de Mahomet à Babylone, à Koufa, à Bagdad. Il sait dire tous ces résultats de. ses recherches avec une précision et un charme qui en font un régal pour l'esprit»
tt TANiiziioiirr « m
I>6 dxtq heafM do matin à trois heuHê ûn toir, nous mai^ clioos prtfsqiie mus arrêt ; oepêodaot la fatifva ne m saut paa$ e«t-ee la doneaurde la tampératore, eat-ce rimpreanoo profonda dei aoseignemanta du P*. ; aat-oe l'eau déMeiatiaeinent Mcba de la ç taaoofra » de Ba-Hammoà? inaia la première journée du TaoesroQft affolant m'a été an enehantefflent ; et je la marque d'one pierre blanche dans mon esprit, le soir, en m'endormant dans le sable qui n'étend à Tinfini. toujours plat, toujours uniforme, toujours immensémcot vide.
17 Avril.
I)e quatre heures du matin a quatre heures du soir, nous clieniiiions dans le Tanexrouft, d'one allure monotone et dolente, par le « reg » infini qui rapproche Thoriaon et sous le grand ciel gris ot les nuages striés s'immobilisent et persistent. Au passage des ouêd issus do Ahaggar, quelques touffes d*heri»es quelques goqumiers se dressent perdus, avec des allures éplorées. Puis la route k nouveau ' se déroule, triste, immensément triste» sur l'éternel lable terne et sous le ciel perpétuellement gris. Les heures s'allongent et se traînent désespérantas tandis qne l'esprit vagabonde, revit les souvenirs anciens, rumine les idées déjà mille fois réfléchies et s'accrocbe k toutes les réminiscences du pHSsé cl à tous les espoiis de ravenir.
Le vide de la terre et du ciel à la longue fait le vide de l'esprit et par les solitudes inliuies, on s'en va rom[»u, alFiiissé. le civur lourd et les yeux sans regard ; l'j^nie s'enfeiMue en soiinémc et s endort immensément lasse du néant et lasse du vide.
A peine au camp, nous nous étendons dans le sable presque sans mot dire, comme inconscients, preâsés de trouver le sommeil, seul remède contre le vide angoissant.
18 avril.
Par ici pleine nui! sans lune, à la lueur des lanlernes, nous avons levé le camp, sellé le» hétes et rhargé les bagflgf»». Nous allons h pied. Les yeux ne distinguent pas le sol, mais rju importe puisque la [)laine à l'infini est sans aspérité, sans [)ierre, sans herbe. Derrière nous les méhara tenus eu mains suivent
128 CARNET Dl BOUTE
silencieux, en baissant la tète et tout le détachement sur un rang, ligne d'ombre indécise qui flotte, défile, sans bruit vain de paroles, chaque homme enveloppé daos ses burnous, les capu* chons dressés sur la téte. Les pas pressés des bétes et des gens produisent un crissement du sable et le veut par moment fait claquer les étoiïes lâches.
L'étoile du matin, Nejma, déjà brille à Torient; bientôt l'aube se lève blafarde. Lentement le soleil apparaît, déformé dans la brume basse et d*nn seul coup éclaire tout le grand désert o& les seules ombres sont celles de nos méhara et de l'escorte. • Au lointain pas une dune, par une roclie ne 8*e8t découverte et le guide à pied» les bras croisés dans son pagne de guinée, tenant comme un sceptre sa badine blanche, marche tout droit et sans se retourner dans la direction uniforme et constante.
Bent-Messis, l'interprète touareg, chemine auprès de moi ; les leçons de Yahiu et quelques mois tamachèques appris au tiasard me permettent de converser, avec mille circonlocutions et mille peines. Et Bent-Messis semble ravi quand enfin j'ai compris le sens des .vers qu*il a composé en notre honneur et qui célèbrent notre marche à travers le désert.
Au soir, dans le désert plat une dépression se marque bordée de pierres grises éparses et adossée à de petits mamelons rocheux. Les touffes de hàd d'un vert poussiéreux y sont pressées et vigoureuses, et longtemps avant nous, les inéhaia qui les ont apcrru ou senti pressent l'allure et prennent le trot. Les pauvres bètes oublient vite la fatigue du jour ; le décliari^enient des caisses est pénible du dos des chameaux qui sans cesse se relèvent et s'enfuient vers 1(^ pAturage.
Du camp dressé en plein « reg », l'aspect du désert le soir est grandiose et le ciel prend des teintes délicates (|uî se reflètent sur la mei- de sable et se dégradent cl s'ctcigneut ieuteuieut.
19 avril.
• Toujours le sable. Intijours le vide; le soleil se lève sur la plaine nue, au uiiiieu de la vapeur légère qui imprécise l'ho» rizon.
Vers U heures, une muraille grise, & peine visible, émerge de
LE TANmolTT
la brume et court parallèlement au chemin suivi : c'est le Tassili de l'Adr'ar', soulèvement de irn's dont les contreforts se prolongent vers Touest jusqu'au puits de Timissaô. Quelques dunes parallèles, d'accès facile, semblent le travail des remous des vents brisés contre les pierres ; un large couloir les sépare de la falaise. Les monticules de sable et toute la plaine sont bosselés d'énormes touffes de « drinn » dont les graines noires au sommet des longues tiges se balancent et balayent le sol. Devant nous quelques troupeaux de gazelles cbassées de ces lieux de régal s'enfuient et se retournent inquiètes, et jusque dans les pieds dei méhara, les gerboises cabriolent et sautillent de droite et de gauche, d'une allure incohérente. *
Pei^à peu le Tassili se précise ; au sommet de la falaise les blocs perchés se découpent en dents, en pyramides, en phallus énorme»; parfois on dirait des ruines dominant la montagne, ou des animaux fantastiques qui se seraient perchés là comme à TaffAt. Quelquefois les éboulis ont arraché la patine superficielle et les tonalités profondes apparaissent, jusqu'au rouge brique.
La gorge de Tamada, au dire du guide, s'ouvre devant nous ; mais l'entrée oblique n'en apparaît pas encore, lorsque nous dressons \h canq) sur la bordure des ci)ani[is de drinn auprès de (|uel(jues beaiiv L;t)nimi(M's qui nous serviront d'abri. Les meliara de suite sont pai lis sers les abreuvoirs du délile ; après le déjeuner et la sieste nous irons à notre tour, Sigonney et moi, ,eu reconnaissance jusqu'aux points d eau.
Quand nous partons, la chaleur déjà s'e>l airaiblio rt le soleil est inclim* sur l'horizon ; les premiers chameaux leviennenl des lagons dont l'eau, au fond de la gorge, est abondante et superbe, mais dont l'accès a été particulièrement difliculttieux.
Jeffar et Larbi nous accompagnent porteurs de Tastrolabc et des montres, et la trace des méhara sur le sable nous sert de guide. Les cailloux, entre lesquels la trace serpente deviennent insensiblement des pierres puis des rochers. Soudain nous sommes devant Taréte du l^assili même et la gorge de Tamada s'enlr*ouvre, étroite, entra deux énormes murailles verticales de grès qui se dressent et surplombent de pcnl-ètrc cent m'^tres.
130 CAR.\ET m: uoltk
Au fond de la brèche, le ciel apparaît au loin, très pÀle et Ton croirait (|ue par là, la vae s'étend sur un autre monde.
D'instant en instant la gorge se rétrécit; d^énormes pierres se sont éboulées des falaises supérieures et se sont incrustées dans le lit de sable de l'oued ; autour d'elles le remous des eaux a creusé des cavités, des fondrières, et jusqu'aux sommets, des herbages sont demeurés accrochés.
Bientôt les blocs errants sont si nombreux qu'ils se chevauchent et se lieurtent et ijnc le sontior incapable de les contourner, les escalade ; il r.iiil alot s s ai(h r des pieds cL des mains ; les pas ont par place ( i ciisc des marches infoi mes et les caravaniers ont dressi' des i)an irres aux enilroits trop danirereuv.
Vaine précaution : les nu liai a t;lissent et des iiùties plus d im ont déjà roulé parmi les blocs où demeurent des traces de sang; par groupes ils leviennent de l'abreuvoir, en file indienne; ils vont lentement et prudemment, sautent et font eilort. Parfois les cailloux roulent, les pauvres bêtes Luttent et ttimbent sur les genoux en poussant un grondement'roulé que l'écho répète ; et pour les laisser passer, nous grimpons au sommet d'un bloc ^ et dégageons le sentier.
Au-dessus de nos têtes, des pigeons in(]uiets volent en cercle ; sur chaque pierre saillante de la muraille, il en ést qui roucoulent et qui prennent leur essor quand l'envol passe à portée d'eux.
La brèche maintenant est si ressérrée qu'il semble qu'on en puisse toucher les parois des deux mains à la fois ; encore un effort et de la roche gravie, le lac apparaît à nos pieds.
Sous les roches noires et contre la paroi sévère incurvée, l'eau réflète le ciel bleu et miroite. 11 est bien petit, « le redir »; en France il passerait inaperçu et sa circonférence de 10 à 15 mètres ne lui vaudrait guère que le nom de flaque d'eau ; mais ici en plein désert, le lac de Tamada est une surprise et un émer^ veillement. L'eau y est à l'air libre, et riante dans son cadre; les méhara étonnés y boivent A longs traits, bruyamment et paraissent surpris de pouvoir tremper leurs pattes et s'esbrouer jusqu'au dos. Les Chaniba eux-mêmes se couchent à plat ventre fiur les pierres et iioiveul ù pleine bouche.
LB TAMEmOUPr
Tout autour du lac, sur toutes les pierres, sur toutes les falaises, les pii^eons sont groupés et luttent entre eux ; sans nul doute la présence des lioninies et des animaux leur est vivement désagréable, car la soif cl la tombée du soir les poussent à se désaltérer et la peur les en empêche. Quelques-uns plus hardis se laissent comme des traits glisser jusqu'au milieu des gens afBsiirés, mais aucun n'ose s'approcher de Teau qui clapit.
Leur crainte d'ailleurs est fondée, car à plusieurs reprises Sigonney a tiré sur leur troupe pressée et le hruit se répercute des battements d'ailes affolées et do tonnerre de la détonation qui rugit et se renvoie et se prolonge.
Sur une roche plate aa-dessus du lac, j'ai dressé Tastrolabe ; Larbi entre deux blocs a préparé la place où je m'étendrai et Jeffar plus loin fait une flambée de paille sèche dont la fumée montre verticalement et empuantit l'air.
Le crépuscule s'étend ; tout d'abord tapissée contre la paroi occidentale de la falaise, l'ombre monte lentement au long des pierres tandis qu'une brume en flocons légers emplit la gorge ; les blocs erratiques du sçmmet à leyr tour rougissent et s'éteignent.
J'ai commencé mes observations des étoiles qui une à une s'allument dans le ciel vert clair. Puis une clarté plus blafiarde descend peu A peu dans la coupure profonde et l'obscurité s'atténue
tandis que les ombres se précisent ; soudain des rochers, la lune pleine sort lentement et inajestneusement ; elle miroite dans l'eau noire comme f(M'ait un grand oiseau lumineux et la clarté flotte lég»>re dans la gorge et s'accroche à toutes les aspér ités, blanche comme serait iinr nei{j;e inviolée, indécise et mystérieuse comme la trace duus les airs d un cortège de l'éérie.
20 avril.
Dans la clarté encore indécise, je me réveille sous le roclier »|ui m'a servi d abri;déj:'i L.irbia pr('|».ir<'' le café et le feu de brinililles saches crépite et fume. L'ail- matinal ot frais et léger et les pigeons dans la gorge môme décrivent des cercles lents ou se laissent tomber comme des flèches jus<|u'à l'eau du petit lac. Leurs roucoulements emplissent le déliié d'une musique légère
13S CVU^iET DE ROUTK
et continue ; sur le bord de Teau, ils sont si nombreux qu'on croirait voir la frange d'une écume sortie de l'onde. De petits lézards gris courent sur les pierres et soudain aux rayons du soleil encore invisible pour moi, les grès supérieurs s'illuminent et se teignent de rose et de violet.
Jeffar et Larbi ont repris les caisses et vers l'aval de la gorgre nous allons A nonvoaii, escaladant les piorres et glissant sur les surfaces [)olies du rocher. Sur le sentier, en longue file indienne, s'envient à nouveau vers les ahi'euvoirs la théorie indolente des ( hanicuux de bAt ; les eonvcneurs par derrière les poussent et les cveitent. mais les [)HUvres Ijrtes scinbleul déjà lasses de l'attention constante et des ellorts parmi les roches croulantes et les marches naturelles. Le soleil maiutenatit a gagné vers le fond les roches inférieures et la muraille illuminée s'irise de tonalités très claires, légèrement voilées, (pii contrastent avec robscuritéf qui tapisse encore la paroi verticale opposée.
Le camp est silencieux et presque vide ; tous les Chambas sont partis au pâturage ou vers les abreuvoirs et seules demeurent les sentinelles et la garde ; les officiers même excursîonnent parmi les rochers du Tassili ; le P. de Foucauld est demeuré et travaille sous sa tente.
Auprès de lui et avec son concours, je continue l'étude des mœurs des Touareg. Après le retour des excursionnistes et le déjeuner, je recopie mes notes jusqu'au soir.
La nuit arrive, froide et claire ; à nouveau la température est très basse et j'envoie Larbi rechercher les couvertures et les burnous déjà rempaquetés dans les caisses. Mal^ leur abri, malgré de grands feux de paille, la bise pénètre et glace ; vraiment elle est très exacte cette définition du Sahara : «r un pays froid où le soleil est chaud ».
il avril.
La muraille du Tassili-n-Adr'ar' s'étend sensiblement orientée nord-sud, en travers de notre route vers In-Ousel En longeant
la bordure, nous espérons y trouver une brèche qui nous livrera passage.
Une série de petits oued de.scendeut des pentes de grès ; ils ont
LE TAXEEBODFT 133
très peu ranbé la surface du sable et se montrent surtout aux lignes de gommiers et aux pâturages de drinn en graine qui en encombrent les lits étroits ; tous vont rejoindre le coUecteur général, l'oued Tamada qui disparaît je ne sais trop vers quel Tanezrouft.
Tonte la matinée, parallèlement à l'arête de la falaise luisante
au soleil levant, nous passons ainsi d'oued en oued par dessus les potitos ondulations caillouteuses. Là, les t)asiuas antiques ahondonf ; mais an liou do colonnes creuses do [)ierres sèciics. ce ne sont plus cpic dos corclos conconlriipies tracés sur le sol par des dalles oiifoncoos ol qui ne saillent plus; j'en ai noté une particulièrement importante et située à kilouiôtres au sud de Tamada et poul-ètre h 800 mètres des lianes du Tassili : un « erclc central libre d'environ 7 mètres de diamètre est entouré de () rangées concentriques de pierres arasées au niveau du sable et resserrées sur une larg'eur d'un mètre. Plus loin, une autruche a laissé dans le sable meuble la trace de ses deux doigts inégaux et chacun s'en vient contempler l'empreinte encore inconnue d'un animal dont nous n'aurons que cette seule occasion de deviner l'existence.
Ail heures, une percée s'ouvre dans la barrière continue ; peut-être est-ce déjà la limite méridionale du Tassili au delà de laquelle ne sont plus que des contreforts isolés. Nous entrons dans la montagne, mais tout de suite le col est atteint et de nouveau s'élargissent des valléas herbeuses entre les mamelons à demi ensablés dont n'émergent que les tètes de roches noires.
Les opulentes touffes de « drinn » en graine ont fait place à quelques «r asabaî » maispres genêts, desquels l'oued où nous campons k pris nom : In Ana (celui des asahaï).
Le fond de sahlo, au milieu des gommiers et des genêts, est couvert de cohxinintes sèchos (jui éclatent comme des coups de fusil sous les pas dos h méhara » errants. Les gazelles s'en nourrissent ; mais les jolies hétes se sont enfuies k notro approche, et le vent souffle ce soir trop violemment pour qu'il soit possible de les poursuivre.
Au camp les Chamba nous ont dressé des abris avec les caisses et les lits ; le sable saupoudre les papiers et les cartes comme
CABNKT DE BOUTE
il saupoudra plus tard le cous-oous et le ris et dtAt le soleil caché derrière l'écran des grès, le froid tombe, avec la buée, impitoyable et pénétrant.
La grande falaise rocheuse d'In-A.na, qui surplombe le campement, disparaît dans la nuit, très lentement...
22 avril.
La montagne d*In-Ana forme au de là de Foued In-Ana comme une seconde muraille en rotrait et parallèle du Tassilide TAdrW. Elle se termine en dent au-dessus du cours de l'oued qui dès lors file vers l'ouest dans les plaines de sable qui recouvriront le lit peu à peu.
Gomme toutes les montagnes sahariennes, le Tassili se prolonge par une jetée de mamelons isolés entre lesquels les oued s'insinuent en des lits de sable. De -ci, de-là les pierres noires saillent et de long^ filons de micaschistes et de quartz blanc sillonnont les aUleureinents rocheux comme des traits de craie. hii végétation devient de moins en moins vivace : les plantes légères et les lierhaces ont dispaiu com[)lrl«'ment, et les maigres tiyes de liAd, contournées rt rampantes, ont à peine encoi'e fjuehpies panaches verts. Le soleil illumine les pii'rres éparses et le sahle, et réciuii'eiiient eu est si lilanc et si vif que les yeux se fatijjuent et s'emplissent d éhlouissements.
Le guide sans arrêt pousse la marche et active l'allure vers les pAturages qu'il espt^rc et qui jamais n'apparaissent. Des oued nombreux sillonnent la plaine, mais leur cours est aride et irarni seulement de cailloux. Tn^'s loin encore vers Tavaat, les deux pointes jumelles des pitons dlchet'Uog semblent hausser leuK têtes, sentinelles géantes.
Parce que déjà la nuit tombe, et près de quelques bouquets de hàd très maigre que nous avons gagné par un èrochet, nous campons parmi les pierres, sans un abri contra le sable et le vent, en plein désert. Pour la première fois je sens la fatigue de l'étape, fatigue de la monotomie des ondulations toutes pareilles, fatigue de l'étemel horizon vide, lassitude de l'esprit vide.
Planche XXIV
33 avril.
Nous allons droit sur le repère des pitons de Ichet-Ilog ; le joor lentement se lève sur un vrai paysage saharien : ligne rose de rhorison, ligne grise des sables et de-ci, de-là quelques mamelons lointains et violets.
Au passage près de Ichet-Ilog, le capitaine Dinaux et le capitaine Arnaud partent pour ascensionner dans les cailloux ; du sommet la vue, parait-il, s'étend très loin sur les sables et les rochers, à tel point que le pie a dû servir d'observatoire A des veilleurs, 8*il faut en croire les traces demeurées sous forme de poteries grossières.
Au delà le terrain ondnle comme une étoffe fripée entre de petits ravins desséchés ; de eros blocs de pierre, h demi ensablés, g^iscnt épai's, faits d'uue arg-ile verte et patinés connue des galets de cuivre.
De distance en distance se drossent d<'s cr<''tos isolées dont le sointnet seul, l'ocheux et nf)i!Ti par le soleil, érnerye du manteau de sables .violacés (|ni les couvre jnsfju'à nii-bauteur. Dans le massif plus important de In-Aiiiei^ ni se trouvent des points d'eau où le colonel Lapcrrinc en lUOi vint abreuver sa caravane. Ils sont Jans un col peine visible d'ici et précédés d'un immense fossé naturel, de 7 à 8 mètres de profondeur, qu'on croirait avoir été creusé de main d'homme. Le pAturage jusque-là est nul et se réduit à quelques brindilles de hàd.
De tous côtés les cailloux de quartz A facettes luisantes, tantôt blancs et tantôt jaunes, abondent mêlés à des grès à poudingue* et à des granits tout effrités, mais encore parés de jolies tonalités roses tendres.
Au pied même d'In-Amegui, des dunes de sable meuble, les premières depuis le départ d'In-Salah, se plissent tontes claires, de ces belles dunes de sable fin, propre et uni, où la lumière se jooe dans toutes les inclinaisons, estompant légèrement les demi-teintes et où les faces sont limitées par de longues arêtes, aiguës et sinueuses, qui serpentent délimitant nettement l'ombre de la lumière intense.
Nous les tra\ers()ns en eiifoiK ant jus(]u cbe\ i[ies dans le sable encore frais et doux aux pieds nus. L'eiTort des pas rejette
13(> CAliNirr DE UOL'IE
le sable en bourrelet autour cle la trace imprimée et la lumière oblique du matia allonge l'ombre de ces ressauts, maculaat de iioir la surface si polie de la dune.
Dans le sens du vent, la muraille de sable est très verticale ; les chameaux la descendent péniblement en se laissant glisser avec les éboults sur les pattes d'avant, quand Tescouade de téte n*a point trouvé en suivant les crêtes, un passage aux pentes moins accentuées.
• l.à, dans des enfoncements où poitilont les cailloux, do belles loiilles (le (Ifiim en graine ou de liAd viennent ollVii' leur tentation an\ yeuv iinp.itionls des nichara (jui liùlent le pas, broutent une toulle et passent à rey rct. Vu de la dernière cr<Me, la plaine s'étend à nouveau, mais la pente sud de la dune est superbe sous son 0{)ulenl manteau de frondaisons vertes. Le drinn en touffes énormes, le liAd s étendent an loin, si verts et si tentants (pic les bettes (pii n'ont hier rien niauLré se pressent vers le camp (jue le capitaine Dinaux a de suite décidé d'installer là.
Après le repas des hommes et des bôtes, à nouveau nous repartons. Bientôt nous sommes à hauteur de la pointe est du massif d'In^Amegui d'où sortent des oued remplis d'une herbe fine, le nsi, que les chameaux déjà bourrés, mangent encore avidement.
La chaleur très vive et la lumière éblouissante répandent comme une somnolence sur nous tous, qu'entretient le son grêle de la guesba (1) qui module sans interruption ses mêmes airs enchaînés. Et nous allons devant la longue ligne silencieuse des Chamba alignés, au pas mélancolique des méhara« indolemment bercés tandis que la petite guesba grêle siflQotte toujours ses notes aiguès qui voltigent autour de nous.
Jusqu'au soir, le grand soleil demeure, enflammant la terre appesantie, endormant les hommes qui vont et les chameaux marchent indifférents d'un pas toujours égal, insensibles, mais attentifs.
Au delft d*In-Amegui dont le soir précise les nervures dans les roches, nous campons près d'un pAturage de nsi superbe et
(1) Gueslia : petile tlùledes Cliamba.
LE TAAKZROl'PT
de merkba en graines. Le temps est très clair, sans vent, et frais (1). * ^
Demain nous parlons en pleine nuit pour atteindre de bonne heure In-Oozel et TAdr ar' des Ifor as ; je me réjouis à Tavance de pouvoir, avant le repas de ce soir, faire un peu de sieste, In-Shah- Allah (2) ! Mais Imterprète Bent^Messis est libre ; je travaille avec lui et le F. de Foncauld et n'ai point le temps de me reposer encore.
24 avril.
Le départ ost siffle en pleine nuit. Même d'aussi bonne heure, le réveil dans le Sahara est très doux et n'a rien de brusqué.
Longtemps déjA avant l'instant fixé, quelques Chamba se sont relevés et autour des marmites do café causent à voix basse ; puis ce sont quelques grondements étouffés de mébara frôlés ; bientôt Tijustage des b&ts et des selles provoque des roulements plus perçants. Enfin les convoyeurs chargent les caisses qui nous abritent et les déplacent bruyamment. Pendant ce crescendo de bruits et au moment du sig^nal, je me trouve éveillé si doucement qu*il me serait impossible de précner le moment de l'éveil.
Nous allons à pied, tirant nos Ix^tes par la hridc au milieu des cailloux dont la lune oblique entleb's aspérités. Mais bientôt l'aslre disparaît et pour éviter dans l'obscurité les lieurts et les chocs aux piods nus, je [)rcfcrc luo couder aux yeux pon ants du bon Koudia. lloulé dans les bui nous épais, tlouccuicnt berce et demi-souinolcut, je guette vers l'arrière le lever de Nejma, l'étoile du matin.
A l'aube rosée, nous nous arrêtons un instant, pour attendre le convoi, dans un lit d'oued tout garni d'énormes toulfes de « merkba m sec. L'une d'elle est aussitôt transformée en un superbe brasier; la flamme s'élève d'un seul coup et tourbillonne avec des lèchements au milieu des crépitements des tiges. Par les pailles enflammées, 'les Chamba communiquent le feu aux touffes voisines ; tout le lit de l'oued bientôt s'embrase
H) A 3 h. 15 en fronde 30°7.
(2) In^hah-Allah : exclamation arabe : s'il plait A Dieu !
188 C&BlfBT DB ROUTE
et les grands feux dispersés oui ua éclat et ud flamboiement plus intense que l'aurore enooro à peine naissante. ,
Au loin, par delà le désert tout plat que sillonnent les oued garnis de grosses touffes, apparaissent noirs parmi les lointains gris, les crêtes de l'Adrar (1) d'In-Ouzcl.
Enfin nous arrlYons en une large vallée très verte emplie d'ar^ bnstes épineux et de coloqnintes.Tout contre, l'Adr'ar* des Ifor'as, dresse ses contreforts noirs faits de grosses pierres informes.
Le puits d*In-Ousel est tout proche dans les sinuosités d'un petit oued affluent ; toutefois après un arrêt dans les p&turages de genêts et de drinn, il est décidé que nous nous en rapprocherons plus encore, et nous campons dans une anfractuosité des collines de pierres, au milieu des basinas et des tombes récentes, sur le bord même de l'oued d'In-Ouzel.
Pendant le dressage des tentes, je vais m'étendre sous un arbre toufl'u, et parmi les reflets du soleil, j'étudie en somnolent les vols compliqués des mouches cuivrées, les courses des petits lézards gris et les détours des papillons blancs, hôtes nouveaux du désert.
Sur le soir, je suis parti avec Larbi et JcU'ar pour le puits où je fais les observations astronomiques. Quel<|u<'s troupeaux de cli»*vrcs. poussés par dos pastours, sVn viennent boire ; puis le silence s'établit autour du trou d'eau en même temps que tombe la nuit.
Onaïul je i-entre au canij), le ca{)itaine hinaux, le P. de Foucauld et le lieutenant Siuoiiney devisent encore devant les tentes à la lueur (le L;rands fenv de bois. Des nouvelles ont été reçues du sud et. an dire des Ifor as de passage, les inéharistes soudanais seraient à liniiaouin depuis plusieui-s jours déjà, nous attendant auprès des puits. Ou sait que lianiinoédi, chef des Kounta est avec eux, mais personne n'a pu dire la composition et l'origine des détachements.
Le Tanezrouft est maintenant dépassé et nous allons pénétrer dans l'Adr'ar' des Ifor'as.
(1) Adrtr : distinguer les deux mois Adr'ar et adrar. Adrar est un mot arat)e signîtîanl montagne ;
Adr'ar' e«t un vocable tamachèque dont le sens est également « montagne • mais qui «et pris comme nom propre dans Adr'ar* des Ifor'as.
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Planche XXV
Clicbcs Iti^pichv L'oU'niutv.
I et i Dans te Tassili «le l'ArIr'ar'
GHAPiniE VI
L'Adr'ar' des ITor'aa
25 avril lS>07-29 mai 1U07
In>Oitzel, SS avril.
La journéo tout entière ost accordôr an\ iiirliai'a. qui dans les véirétations f'ournios de l'oued lu-Ouzel ont trouvé une compensation -impie, mais nécessaii*', à la famine des étapes du lanrzrouft. Mal^'ré la stérilité du Ahajr^ar les pauvres bétes sont cependant encore en bel état, encore très suseeptibb-s d'effort; ce résultai est dù tout entier à la façon de marche du détaehement et au soin qnHl a été pris d'aller toujouri de pâturage en pâturage.
Le sergent indigène, Ben-Diab, ee matin est dépéché vers Timiaouin pour prendre au plus tôt contact avec les officiers soudanais, leur annoncer notre arrivée dans TAdr'ar'.et leur donner rendes-vous à Timiaouin même pour le 88.
Mon petit Ghambi, Jeffar, m'accompagne en excursion dans les rochers qui surplombent Toued et le puits ; nous avons tous deux emporté des pelles et des pioches et d*aréte en arête, je cherche une basina, bien importante et bien antique, pour en exhumer le contenu, squelette ou objets. Le choix n*est pas sans difficultés ; il en existe sur toutes les pentes mais celle-ci, semble d'origine plus récente ; celle-là montre dans le cercle de pierres deux dalb'S levées d'allure islamique. Kiilin je me suis décidé [)our un in)poitant amas de grosses pieri-es noires, formant lumulus, d'allure tiés vieille et facile à déblayer ; de suite Jeffar et moi nous nous mettons à l ii uvre et rejetons ii deux mains les cailloux supérieurs vers le vide.
liO
CARNET DK ROUTK
Les pierres ne forment qu'une couverture superficielle ; tout de suite en dessous nous sommes dans la terre. Ce n'est plus en effet le beau sable solide et propre des pays septentrionaui ; le sous-sol ici est fait d*une argile bistre, que la sécheresse a réduit a Tétat de poudre impalpable et quHl est impossible de creuser trop verticalement sans qu'elle s'éboule et ne forme ruisseau comme une pâte fluide. Dans cette argile, le travail devient pénible ; une poussière épaisse se dégage du trou à chai] no pelletée à tel point quUl faut par instants remonter à l'air pour respirer et que de la téte aux pieds nous sommes saupoudrés de rouge.
Cependant Jelfar et moi nous travaillons sans cesse en nous relayant : hélas nos lefforts sont bientôt iropuissauts h lutter contre l'envaliissement de l'arg-ile à chaque instant plus boulante ; d'ailleurs nous sommes arrives au s.ms-sol de caillouv et de roches et nos seules trouvailles ont été quelques fragments d'os tr«'s petits et des houles creuses, de la taille d une irraine de mei'khn, faites d'une sorte de calcaire ; je les ai prises poui' des graines que les vers auraient percées, mais Bcnt-Messis les croit plut(M des o'ufs de lézards ou d ouran (1).
Mes recherches sont peu satisfaisantes ; j'en attribue l'insuccès à l'absence de terrassiers en nombre suffisant, ce qui m eiM permis d'élarg-ir la circonférence de la fouille, et à l'insuffisance des instruments. Il y aurait cependant un réel intérêt à étudier ces basinas antiques et, vu leur nombre, il semble impossible qu'on ne trouve pas en quelqiies-unes, des traces susceptibles de livrer leurs secrets.
Au camp nous rentrons tellement poussiéreux et teints qu'il faut un nettoyage complet et général. Le travail manuel m'a rompu bras et jambes ; je n'ai guère plus de courage pour partir & nouveau par l'oued malgré les invites de Sigonney ; cependant, après la mise au net des itinéraires, nous allons ensemble jusqu'au puits, par la nuit tombante. • Demain matin, nous quittons In-Ouzel« et ce sera notre der^ nîère étape de trois jours avec les Algériens avant la jonction à Timiaouin et le départ pour le sud avec les Soudanais.
(1) (htran : gros lètard.
l'aOH AR* DES IFOr'AS
•26 avril.
D*In-Ouzel. il est un sentier <|ui mène tiiieclenieul à Timiaouin en passant très au nord des puits de Iii-Fefifian et des itinéraires déjà suivis; cette route eut été tout parliculiéremeui intéressante, puisqu'elle eût permis de recouper le cours moyen de tous les oued reconnus en amont de 1904, et très en aval en 1906, par les reoom^aissances de Timiaouin et de Taodéni.
Toutefois le capitaine Oinauz a décidé d'utilûier encore la piste de 1904 dans l'hypothèse que peut-être les Soudanais pousseraient une reconnaissance au-devant de nous par cette voie connue d'eux.
A cinq heures du matin, le détachement tout entier a quitté le camp, et remonte le lit à fond de sable de Toued In-Ouzel ; au delà des puits mêmes bientôt atteints, la rivière se resserre de plus en plus entre les roches noires. De-ei, de-là quelques beaux gommiers forment comme des il6ts surélevés et les branches basses en sont encore encombrées de pailles et d'herbages entraînées par les dernières crues. Bientôt nous atteignons la tête do la vallée ; au-delà, parmi les cailloux blessants qui roulent sous les pas, nous passons de vol en col, de ravines en ravines, sur le sentier étroit où la marche n'est possible que l'un derrière l'auli e. Ihi sommet des crêtes, inio rég^ion noire et mouvementée se découvi»', laiU' de petites vagues de [)iei're pressées et coupées, moutouncuscs et courtes, avec des remous et des reflux.
Après la traversée de l'étroite fissure de l'oued In-Mezouk perpendiculaire à notre route et qui s'enfonce, issu des montagnes, vers les montagnes, le terrain toujours accidenté est devenu moins difficultueux;ilest fait de cailloux plats, noirs, qui forment comme une couverture mouchetée sur le fond bistre clair du sol entre eux apparent. Le sable a disparu des mamelons et laisse place à une terre ai^leuse friable qui s'étend en poudre im^lpable dans tous les fonds et les ravins et que le moindre vent soulève en tourbillons pénibles.
Un dernier col, assez facile, nous mène au-dessus de l'oued Tessamak dont la percée plus large trace vers le nord un long
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sillage pAlo. Devant nous le pays s'est découvert, formant un immense amphitliéAtre clair piqué de petits mamelons noirs et de iouffes d'arbustes sombres, et que ceinture Tarête basse des montagnes lointaines et squelettiques. Dans ces plaines d'argile, les eaux ruisselantes ont creusé mille canaux peu profonds, mais dont les petites berges à pie rendent aoz méhara 1^ traversée laborieuse. Les arêtes de gr^ à strates verticales saillent de place en place et laissent entre les failles d'étroites sentes qu*ont polies les passes caravanes. ,
Au milieu de ces dédales, la descente est difficile et lente ; bientôt nous sommes dans la vallée. Le fond de sable laisse par place affleurer des rugosités argileuses qui déjà font prévoir les latérites soudanaises. Le pâturage des gommiers et des merkba est asses sec ; mais entre les toutes sombres s'étendent, comme une étoffe claire de mousseline, les fanfreluches d'un jaune d'or tout clair et tout luisant sous le soleil des alloummouz délicates et pressées, si frêles que le moindre souffle les incline en vagues longues, et chatoyantes comme un velours aux teintes passées.
Les méhara vei-s le régal se sont pré(i[)ités et broutent à grands coups de tête; sous les pieds (jui les écrasent, les tiges crissent avec nu bruit soyeux couirne ferait un tapis de prière, et les Cita in ha poussent de grands « ouch ! » pour exciter les chameaux attardés.
Avant le déjeuner, nous rampons pour le reste du jour au milieu d'un il6t de rochers ; les blocs sont pétris de facettes de mica qui luisent, sous les inclinaisons diverses, de teintes opalisées et la chaleur très lourde tombée verticalement du ciel se diffuse sur les pierres et sur le sable et fait de notre bivouac une fournaise.
L'après-midi, tandis que nous travaillons sous^les tentes, le vent s'élève et chasse des tourbillons d'une poudre rouge qui s'infiltre partout, sous les abris, jusque* dans les vêtements. Heureusement, comme presque toujours au désert, la chute du soleil calme les éléments ; la nuit tombe très douée et l'atmosphère du soir, tout embrumée de nusges rouges sur l'horizon, laisse au-dessus de nos tètes, dans le bleu profond, percer les étoiles, les belles étoiles, nos compagnes fidèles.
ar avril.
Notre étape d*aajourd'hui sera longue et nous mènera ce soir très prèsdeUmiaouin, afin qu'U nous soit possible d*6tre demain
de {^nd matin an Heu de la jonction.
Nous remontons l'oiioil Tossamak ; j>ientAf entre doux pitons rocheux, les puits de In-Feftnan sont atteints. Ce sont dans l'argile, trois cavités aux parois éhoulées et peu profoniles. L'eau vt'i fl.litro y croupit et l'etlrle le ciel clair et les roches noires. Les litM ucs de l'oned, au |)ied même des crêtes, se parent de qoniuHers et d'une floraison nouvelle «< d airar 1 1 ) j^as et très verts et de » Koroun ka », sorte d'euphorbes aux larges feuilles et aux gros fruits verts accouplés.
Puis le sentier pénètre à nouveau dans les ondulations monotones, outre les massifs gris, tristes et luisants : partout des tas de pierres informes, des blocs se chevauchant sans harmonie, des tonalités sombres sans poésie, sans transparence.
Par contre les oued se s6nt élargis. Hors des lits mêmes, la végétation s'étend dans les dépressions et y forme des pâturages étendus, des prairies, des campagnes. Elle a garni et envahi tout ce qui n*est pas le rocher et tapissé d'arbrisseaux etd' <c alloummouz M les bas-fonds d'argile craquelée. Désormais c*en est fait du c reg » septentrional, de ces platitudes de sable fin et dur, désertées de la flore saharienne : TAdr ar* des Ifor*as ne connaît que la montaient' aride de granits ou de porphyres et le pâturage opulent d'arhustcs cl de graminées.
Nous campons sur la pente de la montagne de Tidjemin, non loin du puits encore inconnu de In-Gesal. Tout de suite l'aspect du carré devient j)ittores(jue et plaisant. Les CJiamhaont tiie des « mezoued » (2) <le jieau leurs « gandourah >» les plus blanches, leurs « chech >» les plus vaporeux ; des musettes sortent des « i*ven » (3) de cuivre ornés de cuirs multicolores ; les étoffes blanches ou bleues voisment sur les selles avec les cein-
(1) Agar : arbuste de l'Adr ar des lfor*t9.
(2) M*v.uue<i : sac ik> cuir youv le transport des eff(^.
(3) Rçen : sorte de mors des ineljara.
CJUUIET BE BUITK
turcs ruiitrcs et h s » ciii i liia L< s ;ij»j»els sVnlrccroisoiit, les rires éclatent t-t if coin perdu du di-scrt s'jiniiue et vit. I^es lioinmes accroupis sur les couvertures euti'e euv se rasent les cheveux et la barbe et d«'S le soir même s'enroulent autour du corps les ceintures et les baudriers et boucleot déjà leurs cartouchières.
A\i ihîlieu des préparatifs et des nettoyages^ la nuit tombe | bientôt et dans l'olvicuritc que dissipe mnl quelques bougies fumeuses, les arrangements se prolongent et les élt ^anls se poçiponnenl. D*eox-mèmes, pour la fête de deniain, les Arabes ont tenu à se montrer dans tout leur éclat ; les Touareg les éclipsent et dans leurs Tétementsde parade, sont superbes de miigniGcence et de distinction.
i% avril..
De toute U nuit, les Cbamba n'ont pas dormi ; à Theure officielle du réveil, tons sont déj& dans des tenues éclatantes, en gaudourah jnponnées, ccinthronné3 et en armes. Les méhara déjà sont sellés, propres et fringants: il semble que les bétes aussi se réjouissent de l'événement du jour et qu'elles participent à la joie de leurs maîtres. Contre l'ordre, l'escouade des Touareg a été mise en avant-garde, pour que leurs vêtements de guinée bleue et leors voiles surtout qui tranchent sur les couleurs claires, fassent impression. De tous Bent-Messis est le plus brillant : il a sorti de sqs fontes ses turbans les plus chatoyants, ses guinées les plus empesées; sa haute taille qui dépasse celle d<? tous les hommes du détachement, attire tous les regards et devant le front d*' la ti()U[)e, il s'en va noblement, de cette allure si mesurée et si pompeuse des chefs touareg, paré comme serait quehpie tami><)ur-major de jadis poui" une revue soliMiiiclle. ^
Maintenant nous sommes [)arlis; le c*mvoi (leincuie en arrière et nos bêtes trottinent parmi les cailloux tandis que nous «levisons gahnenl et ipu- les h<»inmes clianlent, s'interpellent et rient. Les ga/dles sont nombreuses et nous rei^ardcnt passer ; mais aujourd hui personne ne songe à la chasse. Les Touareg par moment chantent en chœuf et la petite guesba reprend toute légère, k peine perceptible, comme le bourdonnement
L* A DR* An' DES IPOR'aS
indécis d'un g-rillou. Le jour se lève dans le ciel très pur et très calme; une petite brume Hotte au pied des montagnes et la fraîcheur du matin encore demeure sur le sol ; la terre pou à peu FMplendit d'une clarté plus vive ; les roches scintillent et les plantes accrochent à leurs tiges claii-es les rayons d'or du soleil d*avrii.
Soudain, les hommes d*avant-garde signalent des voyeurs sur les mamelons ; avec la jumelle nomi reconnaissons les sentinelles soudanaises, aux vêtements sombres, aux grands chapeaux coniques. Un frisson secoue tons les cœurs et nous nous déployons en ligne : en avant les officiersli derrière eux Talignement toujours sî imposant des énormes méhara sombres montés par les Ghamba d'un blanc éclatant. Lffnlement, le détachement eir bataille débouche dans la vaste clairière de sable, entourée de mamelons, oà sont les puits de Timiaouin, où sont devant nous les leutt-s et les carres tics Soudanais.
Nous avançons d'iui pas de paratle et sous la clarté irradiante, l ellet de cette vague d'hommes aliijnée et onduicuse est prestigieux et suhlime.
Devant non> les Soudanais en armes forment df ii\ troupes séparés, sur un flanc des carrés où sont rangés les l>a!^agcs et les selles. Ils sont peut-^-tre cent et se- tiennent raides, inimobiles, uouâ regardant défiler. Quelques tentes des ufticiers se dressent ici ou là, tentes européennes ou tentes indigènes de« cuir; au delà le sable est nu et sans végétation et tout autour des deux groupes des Ghamba torrentueux et des Soudanais impassibles et jusqu'aux rochers, 4a dépression s'étend vide, brûlée, aveuglante. Au>dessus du puits même, un seul gommier très haut dresse ses branches dénudées et quelques corbeaux à collier blanc voltigent et croassent.
Les officiers soudanais A pied se sont avancés au devant de nous ; nous sautons h notre tour à bas des méhara et tandis que les sous-officiers conduisent les Ghamba vers l'emplacement du camp, nous joignons enfin nos camarades, et nous nous serrons les mains.
Il y a là le capitaine Pasquier, commandant la rompaa^îc et
le cercle de Gao ; il l'ut eu l'JOo mou compagnon de voyage de
Jiordeaiix à Kayes, «oiiiiMUDdii niiiialde et toujours jovial et mon plaisir ost immense de le relrnii\ er ici. en lionne santé ; le CMpil.iine t'anvin avee <|iii je lis la l'oiite il Araouan à raodéni ; le li<'utenant LenLiluiné, un am ien camarade de Paris; le lieu- ' tenant Vallier, un déjà viéiix soudanais de Gao.
Un instant les compliments s'cntreeroisent, et les vœux et les souvenirs de jadis; « t nous nous réjouissons ensemble de cet événemont mémoralile d aujourd'hui, de cette quatrième jonction entre l'Alc-érie cl le Soudan, nouvelle preuve de l'entente française entre les deux rives du Sahara et de la camaraderie des officierHdu nord et du sud.
Mais au milieu de ia joie qui étreint l'Ame» mon esprit malgré moi se reporte à l'an passé, à la combien plus grandiose encore Jonction de Gattara du !^ mai 1906. Aujourd'hui nobs • allions par des routes déjà parcourues vers un but connu, vers des amis dont nous savions la présence, qui nous attendaient depuis dix jours déjà. A Taodéni nous étions dans l'inconnu , i|fnorants tout du pays et des puits, ignorants même les uns des autres, de nofre proximité; et voici qu'au tournant d'une dune nous nous ^dvons face k face en yue des puits de Gattara ! Presque avant qtie nous ayons en le temps d'y penser, Niéger est déjà dans mes bras^ t (]nel(|ucs isetfondes plus tard le colonel Laperrine aussi me donne Tacêolade. Et nous restons ensemble deux jours dans cette cuvette jusqu'alors inviolée, nous sans » vivres, presque sans bètes, ravitaillés cependant pour quelques
t jours par les Algériens que la Providence a envoyé sur notre
route ! (^c souvenir émouvant s'est trravé pour toujours on moi et toujours je reverrai !<• camp et les oflieiers alLU'riens. Niéiror, Mussel. Launionnier <•! la i:taii(l<- liunre si Itienveillantc, si aimée du colonel Lapeninc. An joiinl lmi malirré moi. toujours je pense au 20 mai lîMHi, j en ie\oi!> lou.'s les. détails et j ai les larmes (jdi me nioiili-nl aux veux.
.Mai^, jr \rii\ aussi me réjonii' d anjonrd liiii (|ni me donne le plaisii- de i-etitiuver lani d .uici. iis aiiii^ . le < apitainc Pascpiîer avec ipii nous causons des oflieiers vrnuv <'ii [*M)'.\ et dispersés dans tout le Soudan, des eoloiiocs accoaqdics, des espoirs d'avenir et de retour
l*adr'ab* DBS ifob'as 14?
Surtout j'ai là mes anciens Sénégalais de Taoâéni qui près de moi et avec moi, souffrirent de la soif, de la fatigue et de la faim, dont certains furent admirables. Vite, je suis allé à eux toujours immobiles sous les ardues : quel joie j'ai de retrouver le caporal Diara qui de tous fut le plus énergique, et qui peut-être nous sauva tous, Mahamadou M*Baye et tant d'autres. Aup^ès d'eux, je m'attarde â les écouter conter leurs périgrinations depuis un an, leurs joies, leur vie, et grands enfants, me dire leurs peines, leurs difficultés et leurs espoirs.
Le capitaine Pa^quier a dressé près du carré de ses hommes une grande tente à la mode des loulliminden : c'est une immense toiture faite de peaux de bœufs cousues, soutenue par un long piquet central et relevée sur les bords par une ceinture de piquets plus bas au\(jucls elle se relie par des laiiicros. !)<' la sorte par hcau t(Mn[)s, l'air p<'ii«"'tre sous I ahi i et y maintirut la fraîcheur: par pluie ou tourtneuto de sahie, il suffit d attacher les reijortls de la toiture aux pieds même des pi(piels extéiieurs pour supiirinier l'espace entre le sol et la peau et éviter ainsi l'accès des tourbillons et de la poussière.
Sons sa tente le ca[)ilaiiie Pas(juier me commuiiicpie les ordres de l'Afrique occidentale relatifs à notre mission : ils sont différents |)our le capitaine Arnaud et pour moi, bien (pic nous sovons l'un et l'autre libres de revenir au Niser avec l'escorte de Gao ou de Baniba. Mais le capitaine Arnaud est invité à hâter son retour vers le Dahomey, tandis que je suis personnellement autorisé à prolonger mon séjour dans l'Âdr'ar' des lfor*as, pour y étudier le pays, les mo'urs et y dresser une carte appuyée sur les itinéraires d'aller et de retour du capitaine Pasquier et du lieutenant Lenglumé.
Quoique ces instructions m'obligent à quitter le capitaine Arnaud, qui fut sans cesse ^n si bienveillant compagnon de route, je suis fort heureux de pouvoir étudier plus à loisir ce pays tentant qu'est l'Adr'ar" et en rapporter une utile moisson sdentiflque.
Aussi je prends de suite la décision de laisser partir seul, vers TAiaouad et le pays Kounta, le détachement de Bamba et de revenir sur Gao après avoir traversé et recoupé en diagonale
GAANET DE ROUTK
tout le pays des Il'oi-'as, Xwc son .iin.ihilitf' (.'(nitnrnit-fc, lo capitaine Pas(|uier d'ailh'ui's s Csl mis tmil ;i ma disposition : pcrsonnelloment il vont osroi tçr j)nr la ronto tlii'ecte le capitaine Arnaud jusqu'à Gao ; mais il m'ollic de mettre à mes ordres cinq tirailleurs qui m'accompajjueroul dans toutes mes péri;^;^inations. Son ititention élaul d'autre part de laisser le lieutenant Vallier près de Kidal, au sud de lAdr'ar, il me sem |)ossil>le après mon voyage, de me joindre à cet officier pour eiiecluer avec lui la traversée du pays loulliraiadea el le retour sur Gao.
J'aurais peut-être préféré vagahoadcr seul dans le pays et sans cette petite escorte plus apte, je le craignais, t\ épouvanter les habitants paisibles que les malfaiteurs audacieux ; par prudence cependant le capitaine Pasquier tint à me Tad joindre; il ne me restait plus qu'a trouver un guide, ou mieux un chef des Ifor'as, qui put en cours de route me renseigner et favorirer de son influence mon entrée dans les tentes et dans les campements. Ce fut Bent-Messis qui se chargea de me procurer un tel compagnon et son choix tomba sur Fenna, un des chefs des Tarat-Mellet, qull envoya de suite avertir.
Cependant le camp des Algériens s'est formé au sud du puits; au centre de leur carré se dressent les tentes des officiers et du P. de Foncauld et les sentinelles Ghamba blanches et rouges veillent sur les rochers avoisiminis. Les hommes sont partis au pAtnrage on travaillent encore aux installations m'-cessaircs et seuls quelques Soudanais se sont avancés et regardent sans mol dire.
Le déjeniiei" du matin, je dirais pres(pie le liaiiipiet. a «'lé [)répaié sous la u-^rande fente iiuliuenc du ca[>itaine I'a>t|iiiri-, Là ont été trroupés toides les taldes et tontes les chaises, ou Ions les objets a[»tes à iem[)lacer les unes ou le> au{ie>; et le repas sera [iresipie à l'europécnue sans qu'il y manque grand chose d'un festin de l'rance.
.Nous nous sommes tous assis autour de la grande table que préside le capitaine Dinaux. Des conserves diverses font les pièces de résistance du repas ; il n'est point jusiprà la bouteille de Champagne d*usage qui n'aide à porter un toast à la France,
i/adr'ah* ipur*as 149
h r.Ms-ôric et au SoiKlaii^ et ne favorise la gailé et le bonheur de la jonction accomplie.
Combien cependant je trouve plus simples et plus parés de couleur locale nos frugales dinettes algériennes des jours passés : là point de tables grossières et boiteuses que cache mal la blancheur d'une serviette ; point de caisses inéquilibrés en place de siège : seul sur le sol le grand tapis de Timmimoun bariole de rouge, de noir et de jaune autour duquel, en plein sable, nous nous étendions & la mode arabe, sur les burnous. Point de verres de métal bossués. point de conserves variées mais lourdes : toujours le merveilleux cous-cous si réconfortant et d*un transport si simple, lu chorba (1) faite de pure farine, la kesra remplaçant le pain, le riz aux raisins secs.
Toute l'après-midi nous voisinons; dès que le soleil s*cst incliné et qu'un peu de fraîcheur emplit à nouveau le cirque de Timiaouin, je suis allé travailler avec le P. de Foucauld pendant que les lieulenaiits soudanais s insli uisciit aiiprcs de Sigouney et visifcnt on (lôtaii le caiiipeiuent ali;«Tieii.
Le oajtilaiiif Diiiaiix a fail [)révaloir c(» jniiieipe <|iie durant ces jours de jonction, les re[)as seraient i)ris alternativenieni dans un canip et dans l aulre. Kn sicne <lc i«)i<', les ("liamlia ce soir danseront ; loim-fpni|)S avant la nuit, ils s'apprrtenl déjà, se irriinent et se costument : la représentation sera brillante à n'eu point doutei-.
Nous nous sommes tous groupés au camp des Algériens. Le dîner indigène est servi selon l'usage journalier; et nous nous sommes étendus en cercle autour des immenses plats de farine et du méchoui rôti, l.c capitaine Arnaud seul est irratifié d'une chaise, et préside l'assemblée, l'uis c'est iç long déiilé de tous les plats arabes, appréciés diversement par les uns et par les autres et qui dure jusqu'au moment où commencent les danses.
De grands feux de 'bois sec et d'herbes jettent sur la place réservée, en avant des tapis où nous sommes étendus, une clarté rouge et intermittente. Lets Ghamba se sont groupés en
(1) Chorba: sorte de macaroni indigène.
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cerclo cl fraj)pent des ninins : ils chantent aussi d'une voix traînante et lentement nctivcnt la cadence. Alors un des hommes entre an milieu de rarène ; il danse sur un rythme akngvi et hes gestes sont efféminés et lascifs. F*ar instant il pousse un cri rauquc que tous les Chamba répètent en chœur sans arrêter le ba|tement continu des mains.
D'autres danseurs* se sont avancés : quelques aimées miment des extases d'amour. Mais toujours leurs évolutions et leurs gestes demeurent mesurés et polis.
Dès les premiers chants, les Sénégalais aussi sont accourus pour assister au spectacle ; ils doublent le cercle des Chamba et se pressent derrière eux. A leur tour, ils dansent ; comme les Arabes, ils s'accompagnent en battant des mains, mais la cadence est très vive et se précipite encore* Un noir criant de toute sa force, s*élan<îe au milieu du cercle ; il tient un bAton en main .et tout de suite exécute les bonds et les cabrioles les plus désordonnées ; il saute de droite, de gauche, saps ordre apparent, et les cris des assistants Texcitent et Ténervent* BientAt un autre prend sa place et reproduit les mêmes contorsions violentes, les mêmes ttauts endiablés. Tous les noirs groupés suivent le danseur des yeux, rient largement et l'invectivent s'il faiblit. L liomme bientôt épuisé cède la place et le chant continue, sur un modo élevé, rauque comme serait un cri de guêt re, rythmé par les hath'inents de m;iins. Tontes les rares du Sondan sont ici repri'scntées, et cliaciuir lour à tour exécute ses d;uis<'.s : les Mossis au\(jnels leuis dents taillés en |)oinfe donnent une allure sauvage et f'arouclie. ont des «restes violents cl lourds, sans grâce et sans harmonie, (jni n'ont pins rien de la danse : ils les accompai:nent de m<dopées rancjn.-s et élevées qui s'étendent dans la nuit et prennent de loin des allures luirid)res. Les Hîunbaras plus policés ont des évolutions plus signiticatives et plus rythmées ; leurs danses veulent représenter aussi des scènes de pas~ sion, mais hicnt'M ils s'énervent et poussés par les cris, se démènent et se tmdcat. Pour faire plus de bruit les Toucouleurs frappent à tour de bras sur des [>lats ou sur des caisses et redevenus sauvages simulent des eid'''vement8 ou des batailles et
dans le vide frappent à grand ahan.
l*adr*ar' des iron'âs 151
Les Arabes maintenant reprennent leurs chœurs ; il semble que les clameurs farouches des noirs les aient appeurées et leurs mouvements sont plus ondnleuv, pins dansants; ils tournent en rond en roulant sur les hanches et renversent leur corps en arrière sans boug^er les talons. Leurs pas sont redevenus délicats, leurs expressions de visage nimbées de sentimentalité et près des aimées attendries, leurs regards se font suppliants. Leurs chants mêmes gardent un rythme monotone et traînant et les claquements des doigts sont étouffés et espacés.
Nous avons déjà regagné nos tentes qu'au loin les tam-tam résonnent encore et grondent dans la nuit ; à la clarté rouge des feux, les noirs aux bonds désordonnés, semblent des démons fantastiques, hurlants aux étoiles.
Et par instant vient jusqu'à nous la petite mélopée harmonieuse çt légt^re des thamba, au milieu du sifflement grêle des < guesba » perçantes.
29 avril.
Bent-Messis m*avait hier soir découvert un guide Ifor*as,
capable en attendant l'arrivée de Fenna de me mener à Tessalit,
ma promit're étape. V.c matin l lioinine s'est enfui. Une assemblée de (|iieltjues notables Uni- "as doit avoii- lion sons [)eu de jonrii à lessalit et mon désir s<Mait de i:airner bientôt ( <* centre où je pourrais, à cette occasion, trouver le clieT susceptible de m accornpai^ner et de me uuiibîr, .1 défaut de l'enna.
Aujourd bui 1q»> tirailleurs soudanais et les rnéb.iristes cliamba ont commencé à frayer enseiidde et (pieli|ues camaraderies se sont ébauchées. l/es[)érance de bonnes atlaires a, je crois, favorisé ce ri'sulfat, car les noirs ont lait tle nombreuses ac(juisitions de tabac, de chaussures arabes, de chech ; pai' contre l'ignorance de toute lau^^ue commune rend les conversations diflicuUueuses et les appdvoiscnients laborieux. lUen n'est curieux cependant comme de voir mon petit Jeifar, faire entre deux grands diables de noirs le tour du carré soudanais et gravement inspecter les selles et les paquetages; tout jeune qu'il est, il a pris de suite ascendant sur eux; il commande l'orpanisation de mes bagages et de mes caisses et les Bambaras lui obéissent sans hésitation.
Diara est venu me voir sous ma lente ; dans le retour de Taodéni, il m'a |>i'>uvé tant d'énorLrie, tant de dévoiienicnt et d'intelligence <|U(' je Ir considère mieux (jue tout antre noir et que je l'ai presque ('lf?v('' au laiiii d'ami : dans les eireonstancos critiques, les situations sociales se rapprochent et ICstime er(''e de ces confraternités là. I.ui ne veut à aucun prix, frayer avec les Arahes bien qu'il soit un des rares Soudanais qui puisse couramméat pai-Ier l'arabe ; il sait qu'en leur for iotérieur, les Chamba mépriseut les n(^f;rcs et il refuse de s'exposer h des dédains 'que son intelligence lui permettrait de comprendre. Assis près de ma table, il me conte sa déception de n'avoir obtenu aucune des récompenses pour lesquelles il fut proposé ; il me parle de sa famille demeurée à Bamba, de son espoir de devenir bientôt sergent* Il me remercie du cadeau d'usa'ge et me regarde de ses grands yeux fidèles : voilà le vrai type du tirailleur sénégalais, • brave et tout entier à ses chefs, intelligent et par le contact prolongé de civilisations supérieui'es, devenu réfléchi et affiné.
Les Ifor'as de la région ont la plus grande terreur des Soudanais ; en 1904. ils se sont trouvés en relation avec le colonel Laperrine et ils manifestent au contraire beaucoup de bonne volonté pour le capitaine Dinaux. C*est par Tintermédiaire de ce dernier que le capitaine Pasquier a pu trouver enfin un guide pour Dourit et Kidal ; Bent-Messis en cette occasion a prouvé h nouveau son utilité d'interprète intelligent ; avec une aide comme la sienne, toutes difficulté» se résolvent »dans le Sahara, un interprète dévoué est la moitié de (ont succès.
Comme bier nous avons déjeuné chez le capitaine Fasquier et dîné dans le camp du capitaine Dinaux. .lournée chaude et calme; ce soir les étoiles sont sui)erbes et jusqu'il minuit je travaille à Tastrolabe, auprès du puits.
avril.
J'ai pu enfin, non sans difticnlté, engager un s-nîde pour Tess ilif. Telia et mêmc pour lîao. C'est encore Bcnt-Mcssis qui me l a tlécouvert, mais son mérite n'est point très i^'raud, car Rarca drjà a conduit de Tclla à Timiaouiu le détachement du capitaine Pasquier et c'est seulement parce qu'il ignore la route de ,