Roches de l'Adr'ar
•i. Arrivée au puits de Tasckdem (oued AUoug").
Dlgltlzc N^^Ci^îgle
L'àDR'AB* DES IFOR'as
pierres luisantes, la chaleur devient étouffante ; même à la nuit, après les observations astronomiques, le sommeil est rétif et le repos impossible. J'ai laissé la bougie allumée près de mon lit et je songe...
«Halte-l&l » Une des sentinelles a crié dansTobscurité et déjà tous les tiraiUeurs ont pris leurs armes. Une voix répond et tout de suite un Arabe m^est amené. Sans mot dire, il me tend une liasse de papiers ; c'est le courrier de France, arrivé d'In- Salah, et que le capitaine Dinaux me foit parvenir, de Tîmiaouin.
L*homme s*est accroupi au pied de mon lit, et, tout ému, tout heureux, je parcours les nouvelles de France déjà bien vieilles, mais encore igaorées, les lettres longtemps attendues des parents et des amis.
Âux récits familiaux, aux inquiétudes des proches, le cœur s'émeut et se gonfle ; même dans la joie ainsi surgis, le flot des souvenirs tristes lentement m'onvahit et je demeure interdit de cette évocation inattendue de la France et de tous ceux qui me sont chers.
Devant les lettres é[)arsos, les journaux ouverts et lus. je suis là, songeur ; la lassitude s <^st enfuie et je ne sens plus le désir du sommeil. Le courrier demeure immobile, la téte voilée, au pied de mon lit do c.imp et le bruissement monotoac des feuilles dans la nuit accompagne ma rèvehe.
Tessalil, 4 mai.
Ce matin un serviteur de Haï s'est approché de notre campement ; Barca est allé au devant de lui et me le ramène, t^est un vieux tout blanc, qui ne semble nullement elTrayé et qui n'est pas du tout farouche ; il est venu, conte-t-il, surveiller les pai> miers, et il annonce l'arrivée prochaine de Mokhammed Fer^ zou, le remplaçant d'IUi, aménoukal des Ifor'as.
Je suis monté jusqu'au sommet des arêtes qui, vers l'ouest,
surplombent Tessalit ; la hauteur n'en parait pas dépasser une
centaine de mètres et l'escalade est courte et aisée parmi les
blocs fichés dans le sol. De là, vers l'est et vers le sud, se
découvre le chaos 'informe d'une hamada surélevée, plateau
rocheux coupé et défoncé, mais d'où ne saille nulle hauteur
162 GARXBT DE AOUTS
digne d'intérôt ; vers le nord, par contre, la masse de l'Adrar Teraouanin limite superbement l'horizon. Mais vers Touest, au delà de l'arèle môme que j'ai gravie, !\ cin(| cents ntètres tout au plus, r<( Adr ar' » cesse brusquement et devant mes yeux étonnés s'étend à l'infini une dépreBsion nuirorniei toute garnie de pâturages peu opulents et que ne tachent ni cailloux, ni rochers. C'est là le commencement de la vallée du ïilemsi et du pays Kounta ; je suis arrivé à l'extrême limite occidentale de rAdr'ar' des Ifor'as et l'oasis de Tessalit en est située sur la bordure môme.
A peine suis-je rentré dans ma tente que par Tamont de la vallée déboacbe toat entière la ooropagnie de Bamba, parUfl le 2 mai de Timiaouin. Sur quatre colonnes parallèles, elle descend le lit de Toued et forme le carré à hauteur de la case de Bal. Au milieu des palmiers mômes, le capitaine Gauvin et le lieutenant Lenglumé s'installent et bientôt toute la dépression s'emplit d'animation, d'appels, de grognements des « méhara ».
A nouveau, tous réunis, nous prenons ensemble les repas du matin et du soir. Lenglumé s'en vient voisiner et palabrer avec moi et, tandis que nous mettons au net les itinéraires, les ordonnances pr( parent le thé cérémonieusement dégusté.
A[)rès dîner, encore la température demeure chaude et lourde ; les observations astronomiques sont pénibles et j'ai le front et les mains tout trempés de sueur. Au loin quelques grondements sourds pourraient être les répercussions du tonnerre ; la tension de l'air laisse prévoir des orages prochains.
Tesialit, Smai.
Le réveil est hi'uyant, des Sénégalais ipii s'interpellent à grands cris, [xuisseiit les méhara vers les pâturages, [>ré[)arent la distribution des vivres ou rangent les cuisses et les sacoches de cuir.
De bomif Ih iut, MoUhammed Ferzou s'est présenté au cam[). 11 l'st ai'ri\é connue ferait n importe <]u<'l touareg, pres- (juc sans suite, sans bouclier, dans ses vêtements de chaque jour et sa [jrêsence est denjcurée tout à fait ina[>ercue. Un de ses iils est venu m'avertir que son père avait, en cadeau, envoyé
L ADII*AB* DES IFOR AS
deux bœuf», que Tun était pour la compagnie de Bamba, et l'autre pour mes hommes, et que Mokhammed Fertou lui-môme viendrait à ma tente, sitôt achevée sa visite aux offlciers de fiamba.
Les deux bœufs en pfiet sont entravés près du camp des tirailleurs. Le plus grand se débat et fonce sur ses gardiens ; par instants il menace de rompre ses entraves et les Barobaras s'en écartent. Pour surprendre les bouviers Ifor^as, le capitaine Gauvin m'a fait prier d'abattre ranimol d*un coup de carabine SI?* A soixante mètres la balle pénètre sous les cornes, fait voler la cervelle en éohils et le bœuf s'affble sur les genoux, sans un sursaut, comme une masse. Les indigènes, que la détonation puissante a surpris, s'a[)prochent et constatent avec un étonnement salutaire, que la blessure est effroyable. L*amie passe de main en main et semble incompréhensible.
Mokbammed Fcrzou lui-même, en vieux chasseur, ne pont résister h sa curiosité et s'avance k son tour. Il vient à moi et me (ioiiiie iiiic (le ces larges [)oignées de main, de tonte sa force, si franclies (ju cllcs feraient douter seules de la félonie légendaire «les ^ouarej^. Il constale par hii-njt'nie la «lislance, vérilie la blessure, soupèse el [)alj)e la caraliine. Puis il se tourn(; vers moi et me serre a nouveau la main en me criant d une voix forte et «juel(|ue peu houirue « K ouolla iolicé ! » Oui, Mokbammed Ferzou, je le sais (jue l'arme est bonne et tentante!
(iote à côte nous gainions mon alu'i. Mokliammed Fcrzou est presque de ma taille ; il peut avoir quelipie cin(|uante ans et ses cheveux (jui paraissent au croisement du voile et du turhan, déjà grisonnent fortement. Son allure toute entière est d'un brave homme, un peu bourgeois, le verbe haut, un peu Ixjurru pour se donner contenance ; mais en tant que chef, Mokhammed Ferzou en impose peu et parait médiocrement sûr de son autorité. Ses vêtements de guiuées blanches ou )>leues sont très simples : il semble ignorer la cotpietteric si prisée des Kel-Aiiaggar el ne porte pas le diadème d'étolfe si seyant et si chatoyant.
Sur un burnous étendu dans le sable, Mokhammed Ferxou s*accroupit près de moi et Barca nous sert d'interprète.
£n remerciement di| bœuf, j'offre quelques pièces de guiaîc,
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acceptées avec plaisir. Dans le palabre quelques mots ifor'as que je glisse habilemeai m'ont vite attiré la sympathie du vieux chef; puisque je connais sa langue, je ne suis plus un étranger. D ailleurs, pour achever sa conquête, je parle de Lalla, la jolie fille dllli et je récite même les quelques vers sus par cœur où . la jeune femme vante k Ettioub, son mari, les qualités de Mottssa-ag-Amastan. (1) Pour le coup, la stupéfaction de Mokhammed Ferxou est invraisemblable : il me regarde par trois ou quatre fois comme s'il se croyait le jouet de quelque supercherie et part d*un rire bruyant, d*un de ces rires claironnants et inextinguibles dignes des héros de Fantiquité païenne : « Tu connais cette histoire ? — Comment peux-tu connaître cette histoire ? • s
Mais j'en connais bien d*autres histoires encore et je conte à Hokhammed Fertou que la renommée de ses exploits cynégétiques est venue jusqu'à moi et qu'il ro*a été dit qu'en telles et telles circonstances, il avait attaqué face à face le lion, bouclier et « tezraït » au poing et l'avait vaincu, .l ai touché la corde sensible : Mokhammed Ferzou se rcniiors-c et m'avoue (|uc non seulement cette fois-là, mais en d'autres occasions encore, il lua le lion à coup d'épée.
(» Mais comment peux-tu connaître res histoires ? » C'est \\n mystère que l'esprit du vieux chef s'etlorce vainement de percer: Barca [)rrs dr moi rit de son mieux cl se frappe les genoux en signe de contentement.
Passons maintenant aux choses plus sérieuses. Mokliammed Ferzou ne pourra plus désormais me refuser la nomenclature des tribus ifor'as et mille détails sur les mœurs que je lui fais demander par Barca : en un clin d'œil mes notes s'accroissent de renseignements inédits. Mokhammed Ferzou ne pourra plus désormais me refuser, à défaut de Fenna vainement attendu, un de ses compag-nons porteur de sa sauvegarde, pour me guider jusqu'à Kidal et m'introduire dans les campements. Mokhammed Ferzou n*en a même point l'idée : de suite il envoie cher* cher ses deux fils demeurés en arrière et me les offre comme
(1) Voir ces vers dans la t ptrie H Y. •
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protecteurs. Ce sont deux jeunes gens de seize à vingt ans, grands, élégants et beaux, màis qui paraissent timides et sau» vages : je les accepte toutefois avec empressement, et quand Mokhammed Fenou quitte ma tente, portant lui-même les cadeaux offerts, nous sommes enchantés l'un et Tautre et toutà Fait amis.
Le capitaine Ganvîn a fait demander aux Ifor*as quarante mébara et chameaux qu'il désire acheter pour remonter sa compagnie : (les hommes déjà sont partis vers les campements voisins pour rassoniblcr les bêtes demandées.
Aujourd'Iiiii nissi. un comniercanl du Touat qui, d'étape en ét;ipo. a suivi Ir dt lMclicnuMit du capitaine Dinanx, est arrivé à iessalit avec toute sa [)arotillc. Kn un clin d'o'iî sos pièces de ^'uinées lui sont achetées contre arirent [)at la compaurnie de Hamha. car Mokhammed Ferzou a demandé que les (juarante chameaux lui soient payés en étoile. L homme est enehatilé tic sa vente et se frotte les mains : il n'espérait pas un écoulement aussi rapide de ses cotonnades et déjà il forme le projet de retourner à toute allure A In-Salah et d'y chercher un nouveau chargement qu'il pourra vendre encore dans le pays des Ifor'as avant la prochaine saison sèche. Aux indigènes, ce n'est en effet que contre du bétail qu'il peut échanger ses produits et, passé le mois de septembre, la traversée du Tanexrouft est impossible en poussant des troupeaux.
Le hasard heureux qui vient de permettre à l'Arabe de se débarrasser de la sorte de ses marchandises, sera par la suite, j'en suis sûr, d'un effet favorable à la reprise d'un trafic suivi entre le Touat et TAdr'ar'. Pour s'en convaincre, besoin n'est que de regarderie vendeur qui pérore au milieu de ses gens et se réjouit ; sa satisfaction est telle qu'il veut à tonte force m'obligerà accepter du sucre et du thé, seuls produits qui ne lui aient point été achetés encore.
Après dîner, alors que les lumières du camp déjà sont éteintes et que l'obscurité est épaisse, le vent brustjuement s'élève et souffle avec violence. L'ourai^an fait clacjuer la toiture de la tente et les palmes, au-dessus do ma tète, bruisscnt avec un fracas d'océan cil courroux. Une poussière épaisse chassée par
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1b forimde rend l'air irrespirable ; le tonnerre fait rage et les
ct lfiiis ()fir fnoinoiil illuminont tout le lit de l'oued. Un instant, de ^lossos ^'^niillos oiépideiit sur la toile tendue. Non sans efl'roi, je sontre (jue nia tente et mes hiiirnizes sont installés en plein centre de U rivière, et cjue tout, si 1» pluie est assez violente dans la montagne [nniv faire couler le t(»n('Mt. s<Ma mouillé, inond»^. eiih/iim''. Déjà j'ai pris mes préeaulions pour eas^ner nipidcmoiil la berue en cas de surprise ; ujais roroffe peu h peu s'écarte et passe. Le tonnerre se fait plus lointain, les éclairs plus rares et bientôt il n'est plus comme seule trace de l'alei-te que la chaleur accablante, (pie les étincelles électricjues (jui claquent dans les couvertures et que la poussière irrespirable en suspension dans Tair.
Tesialit, mai.
Tout le jour, Mokhammed Fenou et ses fils ont rôdé près de ma tente, profilant fie chaque occasion pour examiner mes armes et mille objets dont Barca leur explique Temploi.
Je suis entré eo relations aujoiird'liui avec liammoédi, le chef des Kouota qui accompagne la colonne de Bamba. Jusqu'ici je Ta vais quelque peu évité : Hammuédi est le grand ennemi des Ifor as et je craignais que ces derniers, me voyant avec lui, ne s'éoartent de root. Cependant j'ai surpris Mokhammed Fersou causant amicalement aux Kounta et, avec Lenglumé, je suis allé me promener jusqu'à leurs eampements.
liammoédi est un grand et bel homme, à tête carrée, front haut et découvert, respirant Tintelligence et l'habileté ; il porte une petite barbe crépue, très noire, et à longueur du jour fUmc du tabac dans une sorte de pipe en os qui semblerait plutAt un portR«cigaretle. Il « le erène rasé, la figure toujours nue et sa simple gandourah bleue, sorte de chemise courte, le drape bien moins harmonieusement que ne font pour les Tonareg les véte* ments superposés de guinées blanches et bleues
liammoédi ne sait ou ne veut dire que peu de choses des affaires intérieures deslfor'as; ce qu'il pourrait nra[»pren(lre est inscril. (lil-il. dans ses livres demeurés sous ses fentes et je ne fire que lu promesse d'une copie des documents anciens concernant
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