CHAPITRE Vin
G«o. — Le IVIfer. — R<^tour vn France 8 juin 1907-22 «eplcmbre iWI
CAO
L'antique cité de Gao (Kag-ho-Gogo-rianirao i doit sa réputation au g^rand emi>iro sonraT de» Askia dont elle fut la capitale.
A cette époque, lointaine de 3o0 ans, Gao était une ville florissante, construite à la manière des villes arabes du Sahara et dont les constructions demeurées de lombouctou permettent de s'imaginer encore la pbysionnomie et l'aspect. Les maisons étaient faites en boules de terre séchée au soleil et agglomérées à l'argile ; elles étaient basses, couvertes de terrasses et donnaient sor des eoors intérienres. Les met étaient étroites, tor> taenses et probablement sales et nauséabondes. Un mur d*encttnte entoarait la ville sur la façade du désert, formant un vaste demi>cercle appuyé au fleuve en cbacune de ses eitrémités. A reitérieur primitivement, lors de sa fondation en ISSê, puis englobée dans les agrandissements de la ville, se dressait la grande mosquée dont les ruines seules sont encore demeurées. Enfin la promenade an bord du Niger était bordée d'arbres et de dattiers, ces derniers plantés par les Marocains lors de Toc* cupalion de Gao par le paclia Djoutlrr.
grande mos(piée des Sonnu fut, h une époque, une celéhrité soudanaise. I/piiccinte eu foj'niait un immense rectangle clos de luurs bas et toute la partie onenlalf en était recouverte au moyen de terrasses supportées par des lignes de piioues de
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terre. Cette larirc salle, sombre et eiK'uiiibrr(- de colonnades, était l'abri des fidèles ot leur lieu do réunion. En avant, au milieu de la cour qui s'étendait jusqu au mur extérieur oecidental. se dressaient deux énormes minarets. Les Sonraï les avaient construits comme le furent les pyramides mêmes d'fjgypte, superposant les assises pleines en retrait sur les assises inférieures. Pour donner de la cohésion à ces blocs informes et sans grâce, ils les armèrent de pieux de bois enfoncés par lignes horizontales ; les extrémités saillantes donnèrent à l'œu^ vre un aspect rébarbatif et hostile. Un étroit raidillon, d'abord extérieur, puis enfoncé dans la masse, permettait au « mueizin» d'atteindre le sommet dénudé.
Pour réelle qu'elle eut été, la prospérité ancienne de Gao parait s'être singulièrement amplifiée par la légende : Les conquérants marocains ayant occupé Gao après la défaite des empereurs Askîa demeurèrent étonnés de Taspect minable des palais et de la cité ; il semble de nos jours encore, surprenant qnll ne soit rien resté dans le pays ni parmi les Sonral actuels, ni parmi les Armas, ni parmi les Touareg, de tant de mitsquais d'or que le Tarik-e8*Soudan nous énumère si complaisamment.
^ De nos jours il ne demeure de la capitale Gao que des restes lamentables. Les pluies annuelles, les tornades et les ouragans ont fondu les murailles abandonnées ; les sables entraînés ont recouvert les tumuli, la végétation des talha est devenue maltresse du sol et les corbeaux à collier blanc sont demeurés les
^aeuls hôtes des ruines.
A Tétude» il est encore facile de découvrir les traces des murailles extérieures, arasées au niveau du sol ; Tabsence de pierres dans les constructions les a réduites à ne plus montrer au regard (]uc des lignes sombres tracées dans le sable. Par place, toutefois, se dresse encore la margelle d*un vieux puits; ici s'ouvre l'excavation à demi ensablée d'un ancien silo briqué intérieurement. Partout sont nombreuses les tombes faites d'un cercle de pierres j^rossières ou d'une enceinte de briques cuites et plaies enfoncées verticalement; certaines ont encore des pots de terre à demi enfoncés ou des cheminées de communication ;
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Planche XXXVI
(llichés héprcfut Ciiluninir.
I. Cao : le |io<!lc mililaire des Européen<i. 2. Gao : une case indijïi'ne et In Niger.
près de In mosquée, les tombes islamiques dressent quelques pierres tombales écrites, presque elTacées par les annces. Majis sur toute Tétendue de la ville, les débris de poteries couvrent le sol, pots, écuelles, récipients d'eaa ; certains éclats sont vemiasés» couverts d'arabesques ou d'ornementation en creux et témoignent d'un art que les Sonral actuels ne savent plus atteindre.
La bordure du Nigjer a seule conservé ses grands arbres et ses quelques touflés de dattiers. Alors que tout le pays à la ronde ne s'orne que de gommiers bas ou de c tebouraq » étiques, les frondaisons de Gao m6me sont superbes. Les vieui troncs percés et crevassés se dressent encore et jettent horisontalement des
branches énormes qui couvrent d'un ombrage épais un cercle immense sur le sable brûlé.
Auprès de ces frondaisons inaccoutumées, les populations sédentaires de Gao ont dressé leurs demeures actuelles; elles n'ont plus construit de cases de ferre i\ la mode ancienne, et se contentent de tandis de bra ne havres ou de caliultes elliptiques dont rarmniure est faite de rondins et la couverture de nattes superposées. Ces installations ont alors des allures de tortues bomb<'es, et la porte d'entrée en est toute basse et toute étrnile. Des enclos de branchages épineux limitent les courettes fangeuses où les femmes pilent le mil et cuisent les cous-cous, on les enfants se vautrent dans la boue, où le bétail s accroupit aux heures cbaudes, où les odeurs sont fortes et aigres.
Toute la population grouille et s'agite, sale et puante, au milieu des tumuli, de détritus récents, parmi les ordures et les parcs à bestiaux, à l'ombre séculaire des frondaisons épaisses, entre les feuilles desquelles le soleil fait miroiter la ligne lumineuse du Niger et estompe sur la berge opposée, la haute masse rougie de la dune de Koyama*
Le poste français et le camp des tirailleurs sont situés sur un éperon au bord du Niger, à prés d'un kilomètre au sud du village. Le fortin est rectangulaire avec des murs de terre crénelés et sa façade ouverte vers le fleuve s'encadre d'une double rangée de pylônes surmontés de cr&nes d'éléphants, trophées de chasse des oficlers du poste.
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' Les cases coniques des tirailleurs forment uq immense damier qu*ombreut des allées d'nrbres plantés depuis peu. Le jardia potager, le port où s*échoucnt les pirogues, en sont comme les dépendances et& longueur de jour s'animent des ébats des négriU Ions nus, des querelles des femmes aux seins découverts, de» chants et des danses des tirailleurs.
Les populations de la région de Gao sont extrêmement mélangées et curieuses. Quatre tribus diftércntes de races et d*usages y sont au contact et, suivant les époques, y ont dominé ou y ont été subjuguées ; ce sont les Sonral, les Arma, les Touareg lonlliminden, les Konnta.
LesSonraï forment la population la plus nomljreuse: ce sont les descendants des Askia, les fondateurs de rcmpirc sonraï. Sédentaires, ils sont aussi appelés « Koiroboro », c'est-à-dire hommes des villages par opposition aux nomades.
Cette race sonraï, apn^s son ère de splendeur, fut soumise, par les Marocains lors de leur occupation de Tonibouctou. Ces derniers installes dans le pays s'y croisèrent avec les Sonral et formèrent les « Arma 9 qui se prétendirent d'une caste supérieure et revendiquèrent la possession de tout le pays : terre, eau, végétation, poissons du fleuve, etc., etc. Ce mélange initial des Marocains et des Sonra! qui avait formé les « Arma », par la suite, ne se reproduisit plus, car ayant constitué une race dominatrice et autonome, les Arma affectèrent de ne plus se marier qa'entre eux.
Les tribus du fleuve cependant, sous les assauts répétés des Touareg venus du Nord, durent peu à peu accepter leur défaite. « Arma » comme « Sonral » devinrent les tributaires des nomades voilés. Cependant entre les « Arma » elles Touareg, il s'établit une sorte d'entente pour tomber les uns et les antres sur les Sonraï incapables de se défendre. Quehpies pillages mêmes des « Arma » par les Touareg n'envenimèrent pas leurs relations, car les « Arma » se faisaient par les Koiroboro rembouser au centuple.
Bref les Sonral, pillés constamment par les Touareg et les « Arma » ne pouvant rien posséder qui ne leur fut enlevé, et
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n*osanl méroe pas sortir avec an c Boubou » (1), s'abâtardirent et s'abratireut. Chose curieuse, ils sqnt d'autant plus affaissés moralement que leurs zones sont plus septentrionales et qa*ils sont plus lon^mps, par conséquent, demeurés sous la domination de leurs envahisseurs.
L'arrivée des Français sur le Niger et dans le pays de Gao les a sauvés île la déchéance complète. Mis à l'aln i désormais des pillages de tous, arrachés à leur situa lion tlrgradante, ils forment maintenant une population m pleine réirénérescencc mentale. Suf(isuinnienl lal)orieu\, [i()S>esseuis de nombreux troupeaux, adonnés aussi aux cullurcs vivriéres. ils s'cnricliisseat peu à j)cu et prennent le goût d'un certain luxe.
Sous notre protection ci poussés par les Français, ils reconnaissent leur personnalité et ieurs droits et se sachant défendus, n'bésiteut plus à accroître des ricbesst^s qu'ils savent leurs et à repousser quiconque tend encore à les leur ravir. Le chef d'AnsoogO n*a pas craint même de résister aux demandes de c Flbronn «aménoukal des iouUimiuden qui réclamait des bœufs et des moutons comme jadis.
La population sonraî régénérée et mise an travail est pour Tavenir un très important élément de richesse dans la basse val* lée do Niger.
Les Touareg IouUimiuden forment une des principales tribus berbères : issus du Tafilalet et de Tlguidi, ils ont occupé TAdr'ar* des Ifor'as et se sont fixés dans les territoires situés entre te Niger et TAlr. Très courageux et fiers, ils sont soumis plus nominalement que de fait, par suite de la création trop récente encore de.s compagnies méharistes soudanaises et de l'absence d'une [)olili(jue d ensemble à b iir égard
Dans le Sahara même, les Touareg ne sont pas très dangereux ; à [noximité d'une vallée riche connue le Niger, ils deviennent des dévastateurs et des lléauv. La domination française ayant repoussé ces loulliminden vers l'intérieur, ils s'y livrent à l'élevage. Cependant leurs terrains de parcouis ont été jadis des colonies soural où les villages étaient fréquents et les jardins
(I) Boaboo . V6teiii«iit ampte de guinie.
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nombreux; il est donc probable que d'ici quelques années, ces zones où la cnltiiro est possible leur seront peu h peu ravies, si eux-m<^nies ne se mettent ù travailler la terre. L avenir des Touareg" louUiminden est donc vers la culture et s'ils se trouvent maintenant trop grands seigneurs pour se faire agriculteurs, ils seront tôt ou tard réduits à devenir les pasteurs et les bergers des < Koiroboro » ou des Kounta.
Les Kounta sont une tribu arabe, maraboulique, qui nomadise au nord du Niger, dans les régions de Bamba, Bourem et Tondibi et qui, vers le sud, se trouve eu contact avec les louilimindcn et les Sonral.
Physiquement les Kounta sont assez noirs, maigres, petits ; ils portent leur cheveux longs ; leurs traits sont émaciés et sonffreteux. Parce qu'ils ont été des premiers à faire leur sonmiadon à la France, nous les avons toujours protégés : c*e8t une population fausse et fourbe, qui ne s*est rapprochée de nous que par intérêt. Au fond, cette tribu déteste profondément les blancs ; elle a le caractère réclameur, menaçant sans cesse d'adresser ses plaintes aux grands chefs, voire même à Paris, et d'allure générale, elle est infiniment moins sympathique que ne le sont les Touareg. .
Cependant le fond du caractère Kounta est le mercantilisme : tous sont ou veulent être « dioula » (1). Ils tendent à se fixer (luehjue peu, et s'il est possible de les attirer au Niger, il y trouveront dans les lies do fleuve des terrains de cultnre favorables. Hammoédi leur chef vient déjà de se faire construire une case h Tondibi et son intention est d'y servir d'intermédiaire aux Touareg, venus du nord vers le Soudan pour y acheter des graines.
Cette mise en valeur future des terrains disponibles du NijErer est malheureusement contraire aux intérêts des pasteurs nomades. Faute d'eau plus au nord, ceux-ci sont obligés, pendant cin(( mois de l'année, d'amener leur bétail au fleuve et de le parquer dans les iles où les roseau.v et le «< buurgou » (2) subsislout toute l'auuce.
(1) Otoula : négociant ambultm des Ixirds du Niger. (S) Bourgott : aorte de roaettt da Niger.
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Lorsque toutes ces Iles seront transformées en champs et en jardins, quelle ressource restera-t-il aux Touareg nomades 'et Jeurstroupeanx?
Ce conflit économique est encore trop lointain pour avoir causé l'hostilité actuellement esistante entre les Touareg et les Kounta. Ces derniers, simples marabouts, étaient jadis, très inférieurs aux Touareg^. Armés par les Français, ils devinrent les plus forts et pillèrent les Ifor'as, voir même les loiilliminden. De là vient la haine réciproque. .
En 1905 Hammoédi fut autorisé à tenter un reszou contre des Cheman-Ammas dissidents agrégés aux loulliminden. Au lieu des cent guerriers permis, il en groupa cinq cents et parlit dans la direclion du Tilemsi vers Kerrhoiiel. Ce ne furent pas des Cheman-Ammas qui curent à subir l'attiKjue, mais un petit cam[)emont d loullimiiulen Kel-Ara dont le chef Rou-Kheliloull-Sahih fut tue. Fihroun aménoukal des loulliminden jura de le ventrcr en coupant la tr^tc d'IInmmoédi. De[)iiis les dcuv ti ihus sont aux prises et nos ell'orts politiques réussissent mal à les tenir séparées.
D'ailleui's les Kounta, gens religieux, {guerriers d'occasion, ne peuvent l iou contre le uios de la tiihu des loulliminden, braves et g"uerriei s ; ils en ont d'ailleurs une peur atroce.
Ces (juatre groupes difléients : Sonraï, Arma, Touarcf; et Kounta occupent donc toute la région nigritienne de Bamba à Gao.
Les plus intéressants sont les Touareg : intelligents, pas fanatiques, braves, ils sont malheureusement par atavisme pillards et paresseux, et par éducation pasteurs. Leur présence dans des régions riches à toiyoors été une cause de raine, et de la vallée du Niger nous sommes obligés de les repousser vers le Sahara alors qu'il est facile de se rendre compte qu'ils pourraient être les meilleurs auxiliaires de notre domination dans les zones désertiques de l'Afrique occidentale française.
.Les Kounta sont Arabes, fanatiques et pétris de la haine des Français. Toutefois ils aiment l'argent et le commercé èt il est possible de les tenir par l'intérêt. Aucun autre sentiment n'aura 4e prise sur eux et il est inutile de chercher h les rallier: de
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cn'iir. Fixés et cultivateurs, ils pourront apporter leur appoint à la prospérité du Soudan.
Les « Arma » sont peu nombreux. Leurs privilèges étant détruits, ils se fonderont nécessairement avec les Sonraï.
Les Sonral sont de tous les moins intelligents et les pins grossiers. Mais ils sont laborieux et notre domination a considérabiement amélioré leur situation. II nous en sont reconnaisaants. C'est sur eux que doit porter tout refTort de perfectionnement moral, car c'est leur travail et les résultats qu'ils obtiendront, qui seront les principales causes de la prospérité certaine, mais encore future, de la Tallée du Moyen-Niger.
BBTOiia m ntAMCK
A Gao mon voyage saharien est achevé. Le Niger, route vers Dakar, est une voie connue et journellement parcourue.
Du 8 juin au 24 juillet, je suis demeuré à Gao. Soit que j'aie navigué, partant en chasse, vers Tabange, soit qu*aox environs de Gao j*aie relevé les textes anciens que les vieux marabouts conservent dans des caisses recouvertes de cuir, soit même que j'aie patiemment attendu Toccullation nécessaire à la fermeture des calculs astronomiques, mon long séjour à Gao a été on enchantement au milieu des aimables camarades du poste auxquels j'adresse ici mes remerciements et mes vrpux.
La vie y est délicieuse an milieu tles amis que n'énerve aucune « souilanite », dans ce poste où les saines distractions, les galopades h cheval, le tennis, les bains dans le fleuve, ci-éeut une atlcctucuse ambiance sur laquelle le soleil turbulent n'a nulle action.
(iC n'est pas sans n-frrels (jue j'ai quitté le poste de Gao, et le capitaine Pasqiiier et ses ofliciers.
Le 2i juillet je remonte le tleuve^ en une pirogue d'acier, vers Tombouctou.
Le 2.') juillet je suis au poste de Itourem : j'y laisse mon vieux Barca et le jeune Larbi ipii tous deux rejoindront, (|ui l'Adr'ar', qui le Tidikclt, en se joignant aux caravanes traussabariennes.
26 juillet. — Passage aux rapides de Tosaye.
27 juillet. — Arrivée à Bamba où j'ai le plaisir de trouver le
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