D*ALGBR AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA 8A0IAA
quelques danses de femmes en l'absence des hommes. Nous partons seuls, longeant les clôtures des jardins; In nuit est si épaisse que l'allure est lente hors des sentiers. Là-bas, dans un repli de lu dune, quelques tentes d'Ataouna se sont cachées ; le reflet de leurs feux illumine le sable par éclats et le son des tambourins frappés en cadence nous apprend que déjà les réjouis*sauces sont commencées. Prudemment nous nous approchons : la clarté des brasiers, dont une femme avive par moments la flamme, nous a bien|6t fait découvrir. En un clin d*œil les danseuses sont rentrées dans les tentes ; mais heureusement les pères ou les maris sont au loin et quelques « douros » (1) vite ont ramené les fiigitives.
Elles sont cinq ou six ; l'une est une jeune femme du Nord jolie sous son haick (voile) de soie claire et ses colliers de séquins d'or. Les antres plus brunes, des Ataouna, n'ont que des vêtements d'étoffes grossières et point de bijoux. La plus jeune est très gracieuse et si vive, si enjouée, à peine timide avec les « Roumi ».
Quelques « djerid » (8) secs ont ranimé le feu presque éteint ; tme flamme vive et tremblante éclaire la ponte de la dune où nous nous sommes assis. Dressées autour du brasier, les femmes battent des mains en mesure : une Ataouna va danser ; encore cpîiintive elle liésite. Les claquements se font [)lus pressés et plus forts et le chœur l'excite de « oheu, oheu » répétés. La danseuse s'est élancée; daus le demi-cercle de ses sœurs (jui pressent raccompagneinent, elle se pAme, les bras mi-levés et frappant des talons. La cadence s'active encore ; la jeune fllle se déhanche et se tord lentement on frappant vivement des mains. De ses compagnes impassibles elle s approclie et voluptueuse mime une scène d'amour, les reins cambrés, la tète rejetée en arrière, la poitiine haletante.
Epuisée maintenant, elle s'est atl'alée dans le sable ; les chants se sont tus. La grande clarté des « djerid >» embrasés, h son tour, s'est éteinte et dans l'obscuritc, par la dune où les
(1) Douro : pièce de cinq Trancs.
(3) Djerid : feailles de palmier.
21 CAWIEir DE BOUTK
pas enfoncent, nous rentrons vers le |)oste. Le déseil est redevenu silencieux; le vent. souffle imperceptiblement dans les grands dattiers et la poésie sauvage de cette danse, près des tentes perdues et à la clarté des grands feux, chante encore mélodieusement pendant que nous gravissons, courbés, la montagne.
24 fétrier.
Les capitaines Martin et de Chouiot^ l'interprète Gognalons, le lieutenant Basse qui nous convoyait depuis Bécbar» nous ont accompagnés ce matin durant les premiers kilomètres de rétape, puis sout revenus vers Beni-Abbès. Désormais c*est le lieutenlmt Cauvin qui commande Tescorte de quelques méharistes; le capitaine VidaUn^ les lieutenants René, Moreau, ' Fischbach continuent le voyage avec nous ju8qu*à Ksabi et Fômel-Kheneg.
La route suit fidèlement la vallée de la Saoura et s'allonge sur un plateau de cinq cents ou six cents mètres entre le Grand Erg (1) oriental et la « bamada » montagneuse de Touest que borde la coupure de l'Oued, emplie de palmiers et de villages. G*est la région des «t Ghenanma », nomades de race arabe très pure, originaires sans doute du Sahel parleur ancêtre Ghanem. Ils chassèrent de la Saoura les Doui-Menia, (]iii eux-mêmes en avaient chassé les Ouled-Saoura constructeurs des ksour aujourd'hui ruinés de la rive droite. Leurs terrains de parcours s'étendirent autrefois justju'à Taghil.
Ces Ghcnanma sont de piètres cultivateurs; ils vivent surtout en nomades et leurs villaifos sont habités seulement par des affranchis ou des«( herralin •> (2) qui leur paient redevance. Toutefois par suite de la perle de leur bétail, ils en sont réduits à se mettre eux-mêmes au travail ; certains d'entre eux déjà vont se louer sur les Hauts-Plateaux et les femmes mêmes, avec moins de peine, savent y gagner plus d'argent.
(i) Erg: dune de sable.
(S)Hartani, pluriel herralin: caste d'araties, eoltivaleun, rapérleurs vox esdavM, infériaan aux libres et aux nobles.
D* ALGER Al) TOUAT PAR U VALLÉI M LA lAOURA S5
La tribu se divise eu : « Ataouiia » habitant au voisinage de Tamtert et formant un sroupement fermé qui ne s'allie avec aucun autre; Uuled-llamou cantonnés de Babahà Kl-Ouatta. et Chemamcha subdivisés en Ouled-Rezouir, Ouled-Hossein et Maadid (les deux premières sons-tribus nomadisent de Bou- Khlouf à Bou Hadid ; les Maadid habitent Ammès).
Au voisinage de Beni- Abbés, lesksour sont pressés au long de la vallée et les palmeraies se succèdent presque sans interruption. Après une traversée de dune nousdébouchonsèTamterty la patrie des Ataouni, dont je vis hier les danses ; c'est toujours l'éteniel village carré, enclos dcuis des murailles de terre et à demi>enscveli dans les frondaisons des dattiers. Il existe près de Tamtert une ruine curieuse et d'origine inconnue ; on Tappelle la « kasbah (1) des chrétiens ». Par son antiquité elle serait sans nul doute intéressante à fouiller. Ën face s'ouvrent, parmi les roches, des cavernes profondes dont le percement on l'utilisation semble remonter au delA des juifs et des berbères.
An passage, mon ordonnance arabe, n'a point manqué de me conter la légende indigène du pays. U parait qu'il y a quatre ou cinq ans, un hartani de Tamtert, en rentrant de ses jardins à la tombée de la nuit, fit par les sentiers rencontre d'un homme qui s'en allait enveloppé dans ses burnous. Or notre villageois, au passage, s'aperçut que les os de rinconnu claquaient sous le vêtement et que sur ses épaules il n'y avait qu'une tête de mort, avec des trous vides en place des yeux. Affolé, hurlant, il s'enliiit jusqu'au ksar, se barricada dans sa maison et y mourut de frayeur une heure après. Le bûcheron de La Fontaine appelait la mort ; les habilants de Tamtert sans doute sont plus heureux de leur fortune, car ils évitent maintenant d*étre à la tombée de la nuit par les sentiers où Thomme rôde encore.
Sans arrêt, nous dépassons Bou-Khlouf et touchons El-Ouatta oik se fait la halte du soir.
Le village dans sa muraille carrée est entouré d'un large fossé et sa poterne d'entrée garde encore la trace des boulete qu'elle reçut de l'année du sultan en 1894.
(t) Kisbah : fortin de défenw dans les villt^ arabes.
CàRNBT DE ROUTB
A oeite époque, le pacha du Timmi se rendant à Fez poar y porter dr^s pi ôsnnts fut» dans la Saonra, arrêté et pille par une centaine de (ilienanma. Le sultan expédia aussitôt une l)nrka(l) pour châtier les agresseurs. Tous les ksoiiriens s'enfuirent et se rcfug-ièrent à El-Ouatta. Les Marocains, auxquels s'étaient joint les Beni-Gonmi d'Igli, mirent le siège devant le ksar; la défense en fut acharnée et les assaillants malgré leur unique canon ne purent emporter la place d assaut. En représailles, tout le nord de la Saoura Ait ptUé et deux cent cinquante Ghenanma dans la force de l'âge furent entraînés en captivité à Fez où presque tous moururent.
Les troupeaux des Ghenanma décimés alors ne se sont jamais reconstitués ; cette année encore des épidémies ont frappé le bélail. Par contre les jardins qui entourent EI>Ouatta sont féconds et étendus ; l'eau assez profonde sous le sol est amenée dans les « séguia » (ruisseaux) d'arrosage par des pnits à bascule. Ce système d'irrigation est spécial à cette région ; dans la Zonsfana nous avons vu l'eau couler directement dans des rigoles superficielles ; aux oasis elle sera canalisée dans des « foggara»(2) souterraines.
Nous nous sommes pour la nuit, installés à Tintérieurdu vil-
laî^e dans une lon :;-uc pièce toute étroite qui sera notre dortoir ; la seule porlp s'nuvro sur une [letite cour intérieure (ju'orne un vioMv [)iiits A margelle, très large et plein d'une eau croupissante et verdie. Là. sur une hancjuette de terre, nous nous sommes assis, devisant ou prenant des notes ; du haut des terrasses voisines, derrière les parapets ini-détiuits, (jucKpies femmes nous observant curieusement et les enfants en nous voyant pleurent et s'enfuient.
iît février.
Au delà d'l\l-( )uatfa, h's [)aInu(M s [tins (i«nis» s forment une vérilalile foièt iiiiiitenoni|»ni> et tout coiivenlionnel est le lotissement qui lesattriliueaux villages d El-Ouatta, d'AuUd oud'Ag-
(!) Harka: troupe armée aupérieore an djlch (10 k SO hommes) et au rezxou (20 à IDO liommes).
(S) Pof (ara : eondolte soaterraine d'adduction dWtt.
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Planche Vf
d'aUER au TOUAT PAB la VAUil DB LA SAOUftA SV
dal. Du sentier qui serpente d'one rive à Tautre de la Saoura au travers des flaques d*eau dormantes, Anfid s'entrevoit à peine ; mais Agdal, en face d'un petit lac d'eau claire qui reflète une longue terrasse basse, émerge comme une fleur terne d*un bouquet de feuillage.
A Tafdalt Tan passé, alors que le lieutenant fiesse était très tranquillement aux pâturages du Grand Erg, un fort parti marocain traversa la Saoura et s'engagea dans les dunes pour surprendre le détachement français. Le camp était en danger; par chance, une erreur de guide retarda le rezzou qui dans la nuit, sans repères, tâtonna et se perdit. Besse eut le temps d'être prévenu par un courrier qui fit cinquante kilomètres d*une traite dans le sable et par une retraite rapide échappa ft nn désastre certain.
Entre Tafdalt et la petite saouia (1) bien déchue de Guerzim, la Saoura décrit nn grand coude que nous coupons en passant par les dunes. La suceesaion des monticules de sable croulant dont il faut en suivant les arêtes sinueuses éviter les raidillons abrupts, les montées pénibles qu'il faut faciliter aux méhar» en creusant des passages, sont vite obsoédantes et font regratter le détour plus long par la vallée.
lleurcHisemeiit la lig-ne dos palmiers bientôt est proche à nouveau ; du sommet de la derniiTc crt>te nous les apercevons emplissant la coupure de la vallée et soulignant les sinuosités des eaux.
IJeni-Khlef, où nous campons ce soii\ ost caché derrirre leur abri en face fie la ïnoiitiiune élevée et roclu'ust- (|ui ilés lors s'étend sui' la rive occitlcutal»'. jusijirà Kcrsaz. Le villaj.'-e est le repère d'un groupement berbère, sauvage et hostile, possesseur et cuitivateui' de ses pr(»[)ios dattiers, l/accueil y est froiii et cornpasséet la dilla (2) du caïd mesquine et mauvaise. La case des voyageurs, extérieure aux murailles, est crevassée d'ouvertures par où liltre [y,iv instant la clarté des étoiles, mais <pie durant la nuit la petite pluie line saura découvrir à sou tour pour venir
(1) Zaooia s confrérie religieuse.
(S) Oiffa: rspu offtrt eo liommage anx hôtM.
jusqu'à nous. Ma foi qu'importe? Ici tout au moins nous éviterons la curiosité malveillante des enfants et les importunités des mendiants ; et puis nous avons la vue des jardins, des platesbandes étroites où Torge pousse drue et verte, des ruisselets qui clapotent parmi les pierres. Les gros nuages noirs immobiles du ciel ont attiédi la température du crépuscule et nous dînons accroupis devant la porte, tandis que les grands puits à bascule iuelineDi alternativement leurs deux antennes jumelées qui, sur ' deux tons aigus, grincent lamentablement dans la nuit.
36 février.
En prévision de Tarrivée à la grande « zaouia » de Kersax, nous avons fait quelque toilette, car nous serons aiyourd*bui les h6tes d*nn marabout célèbre par son influence et par son luxe.
Dès le départ, nous croisons une procession qui s'en revient vers le nord, drapeaux éployés et oimntantà tue-téte. Les femmes voilées suivent sur les bouiTi(junts gris à l'ombre des grands étendards bleus et verts qui claquent aux brises matinales.
\oiis sommes partis au trot ; peu nous intéresse au passage de la petite » zaouia » indépendante d'El-Kebir, toute déchue, mais encore pittoresque avec ses deux « kouba » de saints, si propres • et nettes, dans leur enceinte blanchie h la chaux ; ou même la
réelle beauté de l'oued dont la vallée s'est élargie et qui'mire dans son chenal encombré d'herbages et de roseaux, sa double berge de palmiers nains et de dattiers géants.
Le minaret de Kersaz à peine est en vue que déjà s'avance la « djemàà » (1) des notables : au galop sautillant des petits chevaux carapaçonnés de cuirs multicolores, les chefs s'avancent cérémonieusement, tout raidis dans leurs burnous de soie blanche qui s'évasent sur la croupe de Tanimal et dr6lement coilTés des capuchons blancs tout dressés. A la tête de chaque coursier, des noirs mi-nus courent en tenant les rênes et leurs grands chapeaux de paille flottent sur leurs épaules, tenus au cou par
(1) DjemAft : assanblie de noUMes, lorle de conseit municipst du villife arabe.
D*AL6ER AC TOUiTT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA
une cou HToie. Derrière les notables, voici le iils même de Si-Bou- Felja, le marabont de Kersaz, aussi compassé et raidi que ses compagnons, mais plus hiératique encore dans son liNirnous rouge à gland d'or. Des enfants, tête et Jambes nues, courent à ses c^tés, s'accrochent anz poils de la crinière ou à la queue pendante dû cheval et poussent des cris prolongés en buttant dans le sable. Tous à tour de rôle, viennent nous prendre la main pour le « salain » (1) ; puis ils nous suivent, sur leur che- ▼aui caracolantSj impassibles et comme déjà replongés dans des extases supra>terrqstres.
Pour la première fois depuis Colomb-Béchar, nouh atteignons an ksar propre, aux murailles d*enceinte solides et crépies, au minaret imposant et architectural. Trop souvent mes yeux n'ont eu à contempler que des remparts effondrés et des ruines inhabitables quoique habitées: Kersas sent la ville opa> lente respectueuse des édits d'un chef puissant.
Le fils du marabout nous a fait préparer une maison tout entière. Sur la cour intérieure s'ouvre par trois baies une salle allongée, sorte de vérandah mi •obscure où, le café d'usage attend les hôtes de marque que nous sommes.
Les délais d'installation sont sans doute écoulés, car voici Si-Bou-Felja lui-même. C'est un vieillard d une soixantaine d'années, aux traits extraordinaircment fins; le teinf est bronzé, la barbe blanche, niais les yeux pétillent d'intcllig'ence. Ses vêtements de soie immaculée, son allure majestueuse, le prestige (|ue lui donne la vénération de ses fidèles, lui font une majesté de [)ontife aux gestes onctueux et stylisés. Sa visite, comme il sied à si haut personnage, est courte : il a tenu à recevoir en personne ses hôtes et pai ce qu'il sait (|u'il est parmi eux des voyageurs qui s'en vont par delà le désert jusqu'au pays des Noirs, il a voulu lui-même apporter sa « baraka » (2) et ses souhaits.
Nous avons remercié de grand cœur pour l'intention et pour la « baraka ».
(1) Stlâm : MloUtion et tKnninage.
(S) Baraka : bénédictiOB aralie.
CABXET tx aoûts
Ln cér/'niojii»' .ichcvro, vil(\ nous partons h la déoouvcrtp par les ruelh's éti-oites cou[»éos (le marches informes. Voici la porte do lu n»os()iioe ; [)orlo basse cl lourde »jiroii no franchit que cuurbû. Uii long corridor obscur mène à la cour intérieure et pour rappeler aux croyants le resjtect du saint lieu, le plafond en est surbaissé et garni de poutr('ll«'s sailUntes qui rendent riiutnilité de la démarche oblii,Mtoire et chAtient l'oruneil des grnnds. La cour intéi ieure est très [iropre et tout ensoh'ilh'e sous le minaret rigide en pierres taillées; par une arcade cintrée lu mosquée reçoit un jour dill'us et propre à In prière. C'est une grande pièce nue et blanchie que partagent des colonnettcs assez minces pour ne pas faire plusieurs salles d'une seule ; dans une cbApellc adjacente gisent les catafalques de bois des saints révérés. La demi-clarté pare le lieu d'onction et l'odeur fade des mosquées entretient l'Âme dans le recueillement ooranique.
La montée au minaret par l'esealier aux marches usées, dans l'obscurité complète, a pour récompense la vue superbe dont on jouit au sommet. Le village cascade sur la berge de l'oued et vient blottir ses murailles inférieures dans le feuillage des dat* tiers. La Saoura lumineuse serpente î\ ses pieds dans sa vallée élargie et le grand soleil couvre d'or liquide les terrasses aux murs frustest les longues palmes agitées, et les hautes tours massives, réunies par des pièces de bois, des puits A bascule cadencés. En arrière la dnne fauve enserre le rempart et le vent d*est, par delà la vallée, entraîne le sable jusqu'à la « hamada »(1) infinia occidentale. L'air semble si pur dans les jardins, la clarté si adoucie que je m*empresse do descendre aux puits pour fixer avant la nuit, en aquarelle, les tonalités fugitives du soir.
A mon retour, notre groupe s'est accru d'un hôte nouveau; le lieutenant Laumonnier que je vis jadis à Gattara près de Taodéni ; vient d'arriver du sud et j'ai la joie de causer dès ce soir aveelui, des détails du retour de Tan passé et des durs moments dont le souvenir s'est adouci.
La diifa de Si-Bou-Felja, comme il sied, est digne du grand marabout. Des serviteurs en procession ont apporté les dattes
(I) lUroada : plateau rocheax si difBeile*
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