I. L oueil Saoura à Kcrsaz
i. iniligèncs ilc Totiiiioili.
1»'aU}EB au TOL'AT PàH U VALLÈS DE LA SAOli&A
Ûi
sur des plateaux de l)ois, le couscous et les pAtes do faiinê dans des bois creux, le sauces «laus des écuelles de faïence. Sur un [)Iateau de cuivie Itrill.ud. la théirre d'argent Irûne au milieu des verres à liciueiirs. Deux lioninies ferment la niarelie tenant sur des lances de hois les corps rùtis d'une beulc pièce des agneaux et des chevreaux.
Sur les tapis où nous faisons cciole, artMonpis. le festin puntagrnélicjiM' est vnnsv noltlcinenl, et l'iuteudHut de Si-iiou-Fe|ja le présente et nous en fait Thommage.
A notre tour, nous faisons lionneni* an tnenu qui contraste bellement avec celui des jours passés ; tandis (|ue les kHOUriens empressés enlèvent les restes cl se les partagent, nous savourons le thé à la clarté d'un grand feu de bois qui flambe au milieu de la coar. Le ciel eitt brillant et l'air frais, et la fumée s'élève en colonne lumineuse dans l'éolairement des grandes flammes crépitantes.
« Toumodi », S7 février.
Vers 7 tieures da matin nous quittons Kersas en grande pompe sous Vescorte de la « 4iemàa » ; le lieutenant Laumonier déjA a pris la route de Beni-Abbès et ses Sahariens ont vite disparu derrière Téoran de la palmeraie.
L'étape du matin est courte ; de bonne heure nous arrivons au village de Toumodi. G*est une véritable forteresse naturelle, un nid d'aigle, perché sur le sommet d*une dent rocheuse qui s*est avancée jusqu'au milieu de la vallée et que Teau, aux époques des crues, a creusée et minée. Le Ksar surplombe l'oued de 100 mètres de haut. A sa droite un sentier s'élève en saccades entre des cases misérables qui ont débordé des murailles fermées et parmi les éboulis atteint la poterne étroite en saillant, percée dans le mur qui ceint la ville et couronne le rocher. L'intérieur de Toumodi est sale et misérable. Les ruelles étroites sur la roche en pente sont dangereuses et glissantes ; elles escahident les ressauts ou sVnfoncent dans les fissures, et les portes des demeures s'ouvrent sur elles, si basses sous leur linteau de rondins, qu'on n'y peut pénétrer <|u'en s'y glissant sur les mains. Sur le rebord de r!\-pic, un puits extraordinaire va jusque dans
GAHMKT DE AOUTS
le sous-sol de l'oued atteindre la nappe d'eau de la Saoura. Profitant d'une crevasse presque verticale dont ils ont muré l'ouverture béante vers l'extérieur, les habitants industrieux se sont créé, du sommet au pied de la falaise, une cheminée étroite au fond (le laquelle ils ont, à travers le sablo. foré leur puisard. En CHS de dan^•c^, car ce puits ne sert (pi'en cas de siège, l'eau peut être amenée jns(ju'au Ksar par nue série d'équipes placées dans le puits même, à tous les chaugemeaU de pente de la fissure naturelle.
Sur la corne extrême du rocher, une case arabe s'est incrustée dans la pierre ; une terrasie la surmonte sans balustrade, d'où la vue suit depuis l'hori/.on jusqu'à Thorisoii le long serpent vert aux écailles brillantes de la Saoura rampant sous le rocher. De cet observatoire, le modelé des dunes claires orientales et le relief plus brûlé des Uamada de l'ouest se sont aplatis, et la rivière de palmiers semble s'allonger dans une vaste plaine entre une rive de lumière et une rive d ombre. Du désert lourd sous la chaleur et comme pesamment endormi, une harmonie puissante monte dans la clarté du soleil. Le sable miroite an lointain. Le vent léger par places dresse et enronie de petits 4jinn de poussière sautillants et r6denrs et de Toued jusqu'à nous apporte le long murmure recueilli des djérid et des palmes froissés.
Au pied de la montagne de Toumodi, dans le Ut même de Toued où les bagages ont été déchsrgés, nous dînons hâtivement avant la tombée de la nuit ; car profitant de la lune pleine, le lieutenant Cauvin veut allonger de quelques kilomètres encore rétape matinale trop courte. Aux premières étoiles nous partons, à pied, tirant les mchara par le « rçen » (1) dans le chenal de la Saoura où les pas enfoncent dans la terre meuble. Les ombres allongées des grands palmiers zèbrent la surface claire du lit de l'oued, et sous le scintillement des quelques grosses étoiles qui pointent dans la lumière diffuse, le grand silence des solitudes règne ; parfois, au passage à distance des murs clos des villages, les chiens hurlent dans la nuit
(l)Rçen : sorte d'instroinent ea cuivre qui diez les dromadaires oorreapond M mors du cheval.
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l'Iauclie IX
i. L'arrêt avant l'arrivée de Toumodi.
i. Les notables de Toumodi apporlenl les dalles el le lait aigri.
Patto 33 ///.>
Planche X
B*AL6BB AU TOl'AT PAR LA VALLtE DE LA SAOURA
L'arrêta lie» au « Ksar » des (Julcd- llliotlir ; le campement est adossé à l'enceinte du villatro. Mais le sable est si froid et l'atiri des « luéhara » si précaire, (jue If lieutenant Cauvin. le capitaine Arnaud et moi acceptons l'otlVe du « caïd » de nous mener juscju'au caiavansérail préparé à nos intentions. Dans l'ombre épaisse des ruelles, il faut Ioniser la 't kasbab » ( 1) et son fossé avant d'altein<lre noire nocturne abri. Et là même, avant le sommeil, il faut encore accepter le café, si^rne de l'hospitalité, et endurer jusqu'au bout les palabres et les discours qu'impose la politesse arabe.
i8 lévrier.
Par la dune, nous coupons la boucle de la Saoura, laissant à lest le village des Oulcd-Raifa. Le raccourci en peu de temps nous mène en vue du village de Ksabi, en face duquel, an delà de la palmeraie, s'élève dans la plaine le fortin carré qui est le poste militaire.
Ksabi est notre dernière étape dans les territoires du Sud Oranais ; an delÀ nous allons pénétrer dans la région des oasis sahariennes que commande le lieutenant-colonel Laperrine; c'est ici que nous devons nous séparer de nos aimables convoyeurs. Le docteur Anbert, qui désormais nous accompagnera jusqu'à Adrar an Touat, et le lieutenant Martin, qui dirige à quelques kilomètres d'ici les travaux de F6m-el-Khoncg, sont venus BOUS attendre jusqu'au poste et nous invitent à pousser jusqu'à leurs tentes.
Dès que les chameaux de Beni-Abbès ont été déchargés et que ceux d'Âdrar ont pris les bagages, nous partons. La nuit déjà presque est venue quandnotre petite caravane atteint le barrage de F6m*el-Kboneg et le défilé dans lequel la Saoura s'insinue entre les roches et rétrécit sa vallée Cette gorg^e fut de tout temps une embuscade naturelle dressée aux caravanes de passatre, et les luiltos de pierre des sruetteurs, les petits nmrs crénelés, les noujbreux tombeaux même é[)ars dans les rochers témoignent de 1 àprelc et de lu fréquence lies luttes qui s } livrèrent.
(I) voir |Mige 35 imle I .
CAnNET DK BOUTB
Sitôt qu'elle a dépassé lagor^re du Fôin-el-Klionee:. la Saoïira semble se séparer en doiiv liras : le cours principal s'inilcchit au sud, et jusqu'au Boudah, à iO kilomètres d'Adrar, conserve un lit nettemenl marqué entre des bcrs-es de sable ; mais une dérivation contourne l arêtedu Fôm-el-KhonejLr ef attire l'eau de loued vers le nord jhs(|u'à une sebka (1 )qui, siseà hauteurde Ker* saz, n*en serait séparée que pnr la hainada plus élevée. Pour parer à cette déperdition de l'eau précieuse, le lieutenant Martin appuie h la montagne un épi de pierre ({ui barre la dérivation septentrionale et ramène vers le lit principal les eaux vagabondes. Pour surveiller de plus près les travaux, il a dressé sa tente sur les derniers contreforts rocheux, et c'est sous son abri que nous prenons place k la longne table pour la fête des adieux. « Notre a capitaine Vidalin, Cauvin, René, Moreau, Fischbach, demain matin nous quittent pour le retour vers le nord, et Pimminenee de la séparation attriste les convives, car les camaraderies se nouent et les sympathies se lient vite, loin de la France, dans la grande brousse ou l'immense solitude.
(1) Sebka: bas ioad ou se liccaiilciil les eaux salées.
IMnnche XI
CllÂPlTHË II
l«r Mars-9 Mars 19U7
|ef mars 11>07.
Donc, au petit joui, nous sommes montés sur les méhara et pendant que nous allons très lentement, le capitaine Arnaud, Auberl et moi suivis de l'escorte des (^hamba d'Adrur, nous r^ardons s'él»)igner vers le Fùm-ci-Khoueg, la caravaue de no» amis de Béchar ou de lieDi-Aljhès. Kncore un dernier adieu, et la tunique rouge du si aimable capitaine YidaJin s'est cachée derrière les rochers ; et nous restons pensifs un peu, le cœur gros au souvenir des jours passés, Tâme in(jiiirt<> de l'avenir et du grand voyage et du doute du retour vers de si cordiaux compagnoDS.
Résolument nous avons quitté la Saoura ; désormais, quand an delà de son grand détour vers le Boudah, nous regagnerons . près d'Adrar son bassin, nous ne retrouverons plus la rivière précise aux palmeraies ininterrompues; au Touat, le grand oued s^est perdu dans les sables et dans Testuaire immense limité par les Baten (1) lointains, les oasis se sont groupées un peu au hasard des dépressions, sans Timposante continuité des cultures septentrionales de la Zousfana ou do la Saoura supérieure.
Le versant de la montagne du Fdm-el-Kboneg que nous suivons à mi-côte, est sillonné de profondes ravines creusées par les pluies; Tabsence totale de végétation a favorisé le travail des
(i) Baten : plateau à rebords verticaïu.
CIRTIET DK ROOTE
eaux et le sol s'est balafré de mille crevasses confluentes garnies de cailloux roulés sur la roche mise à nu. Les chameaux au pas prudent en abordent lentement la descente, mais à proximité du thalweg étroit, ils se laissent entraîner par la pente, pesamment, en un trot dandiné aux saccades violentes, pour que l'élan acquis facilite la montée de la beige opposée. Et le pauvre méharisle accroché à la rahla redoute les réactions douloureuses et les cahots ennemis des équilibres novices. Aussi rentrée dans la dune où le pas des montures est moelleux, est-elle saluée avec joie malgré les détours au long des à-pics croulants en suivant les arêtes sinueuses (]ui vont de crête en crête. Dailleurs la dune elle-même a bientôt fait place au bon reg plat uni, garni de grosses touffes de a girgir » (1) vert et de figes frêles d' « aeheb » (2) aux fleurettes mauves. PendanI l'arrêt, nous en faisons de grosses bottes, tandis que les Chamba cherchent quelques brindilles de bois sec pour le feu, et les passons, brin [)ar brin, aux inrhaia auonouiilés dans lo sable qui uiuugeut bruyamment avec une cadcucc unifuruie et monotone.
Vers deux heures, nous alte-irnous la bordure <rinn' vaste dépression. <|ui se raccorde au plateau supei ieur par de longs ravinements enserrés enti-e des .l-pics de terre, et des < bonlis ; tout au bas de la descente, est la petite Kouba de pierre du puits de Foi;a-( iuira . sorte de j)ain de sucre blanc, minuscule au milieu des « i.'^our » (3) aux strates rocheuses horizontales, ties massifs isolés, se pressent autour du puits, et témoins des anciens niveaux du désert avant l'attoinllement des eaux, élèvent sur leurs parois verticales leur surface plane, tabulaire et sans ondulation. Le tem()s peu a peu les ronge vers la base, et les pluies avec les siècles les diluent ; l'une d'elles s*est couronnée d'une ruine d'un petit ksar informe et les caravaniers attardés au puits de Foga-Guira out creusé dans l'argile durcie de petites grottes enfumées, insufâsants abris contre les rafales du vent du désert et contre le froid des nuits hivernales étoilées. Mais cette
i\) (îir^'ir : |)l.inlt' •^aharietine h o<leur tor(c.
{•*} A< Ik-Ii : lierl)a;,'CN |K)us!>ant à la suile des pluies.
;;{) G.ii .i, [iltiriei gour: massif montagneux isolé et de forme tabulaire.
zone dure peu des collines éparses, transition du niveau supérieur au fond de la dépression ; au delà la plaiuc s'étend, sans végétation, sans brin d'herbe et parfaitement unie. Lorsque les profils estompés des derniers « gour » (1) se sont effacés derrière nous, r<ril parcourt en tous sens ces superbes cercles d'horizon où, si loin (]uc la vue peut porter, pas une aspérité, pas un ressaut ne vient interrompre l'uniformité infinie de lorbe céleste. Pas un point de repère, pas un espoir en vue ; le voyageur passe d*un horizon nu dans un autre horizon plus nu, sans connaître le chemin parcouru, les regards lassés du grand vide, entre la terre claire qui masque dans le monde juste autant d'espace que le ciel bleu. L*àme effrayée devant Timmensité s'inquiète, et tandis que le corps s*assoupit, indifférent peu à peu au monde extérieur uniforme, elle rêve, à la cadence monotone des grands mébara. sous le soleil implacable qui allonge lentement les ombres.
Que de souvenirs ce reg (2) si plat évoque en moi ! Je revois les dures étapes dans une i-égion semblable, à la conquête de* Taodeni. Nous allons sans causer, indifférents. La plaine ainsi
s'élend sur 70 kilomètres ; son centre est marqué par une dune étroite, en fer à cheval, où iu)us (^Icvoiis pour la nuit établir le camp. La silhonrtte hasse s'en [)rnfilo loiiulciiips devant nous et nous marchons toujours du nirinr pas autoinaticjiK* des hrtes. .Nous marchons des heures <•( nous s(Mnl)Kni> à peint' nous apjirocher du hut. Les pi'omières éloiirs déjà [)arais>;('nt (piaiid nous «Ml altciu MOUS, harrassés, 1rs contrel'orls avances. Le roiivoi est encore loiutaiu avec les provisions ; le froid se fait vif et pifpiant et les (^hamba à peine ont trouvé sur la rr>utc f|uel(pies brindilles de bois sec pour allumer une pauvre tlambée* vite éteinte. Dans les cendres chaudes, nous nous étendons enveîopf)és dans les burnous insuffisants que le vent glacé soulève et fait flotter. «
â mars.
Sans regret, nous quittons de bonne heure notre abri dans la
dune et notre lit dans le sable glacé. A pied la montagne de
(!) Voir noie il de la page j>recétlenle.
(2) Beg : ti>rrain sablonneux plat et fecile.
CARXKT DE aOUTK
sal>lc est franchie et le soleil levant, ini[mti«'ininent attendu, nous trouve, et nous l'écliautle peu à peu, dans un nouveau rei; uni <|ue liniile. apr^-s trois heures de inarclic utie autre dune. Dès lors le voisinatre du « Tsahite • ^'r<)U[>e d'oasis sous hi déj)en»lance du tîouiara, se laisse (hniuer aux srosscs touil'es de damrann (1), qui parsèment la plaine et que les nudiara allamés hroutent au passage. Quelques g-our isoles à nouveau re[)èrent la route ; et de nouveau les dattiers reparaisseut. liélas, ici les sauterelles ont passé et les tètes des palmiers réduites à leurs longues nervures ont des allures lamentahles et redressées. Le village de Urinken, sur la bordure des jardins, révèle un nouveau pays et des mœurs spéciales: désormais c'en est fait des « ksour » minuscules enfermés dans une enceinte rectangulaire ou carrée. Les villages des oasis» en général, s'étendent plus largement et s'entourent seulement d'une muraille basse, obstacle pour le bétail mais non pour les humains. En cas d'attaque, la résistance se concentre en une kas' bah carrée A bastions* extérieure au village. Elle en est séparée par une cour très vaste, parc naturel pour les chèvres, les moutons et les chameaux et sorte de forum où se tiennent les assem* blées, les marchands, les caravaniers de passage. La kasbah, normalement inhabitée, est un centre de défense préparé à Favance : lA sont les greniers, les armes, un puits. Le mur exté* rieur en est entouré de banquettes de tir étagécs et l'intérieur est aménagé en cellules multiples attribuées à l'avance à chacun des hahitants du villaire extérieur.
Le caïd de Kriuken nous a préparé une case imliiréne qu il faut traj^-ner pur un dédale de l'uelles étroites. Dans la salle haute, un irrand jdat de <lattes sii iipeuses incite notre gourmandise : les Chaud).! ont a( <M[)at é la eour intérieure ; sous les marmites de fer. les feux déjà font era(pier les palmes sèelies ; la fumée elaii-e uiotile eu tournoyant, et les ;jppels et les rires hruyants ellVaient les enfaids tout nus, qui par la porte entr'ouverte épient et surveillent.
(I) DtmraoD : fiante saharienne légèrement niée et qui pousse par grosses oufles.
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Plaiiclio XI t
LE TOHAT
Seul, je me sais échappé pour visiter les jardins où toutes les nielles intérieures aboutissent sans poterne. Ce sont encore les mêmes dattiers, les mêmes cultures, les mêmes petits enclos par^ tagés en plates -bandes étroites. Mais les puits à antennes qui grincent tout le long du jour ont totalement disparu ; Teau dans un dédale de petites rigolles coule au long de tous les sentiers, pénètre en tunnel sous les clôtures des jardins, contourne les parterres, s*épand dans des bassins et rit an soleil, si gaie, si vive, si cascadante qu'une joie intense émane de la terre vivifiée.
De cette ean précieuse les ksouriens connaissent la valeur et rien n'est émouvant comme la vue des soins et des précautions dont ils IVntonront Amenée par dos fogi^ara fil souterraines des pentes li>intaiii« s du IJah-n, l'eau sourd à I air libre en une séguia centrale au voisinajLj'^c des jardins. \/k elle se divise par dix, vinçt petites « sétruia » secondaires qui la dirifrent juscju'en chacjue enclos particulier. Tout piii[iii»'laiie de la fopcarall) a droit à une quantité d'eau propuitioiinelle aux sommes (ju'il a versées pour la construction des conduites ; pour qu'il la reçoive automatiquemeut, les canalisations particulières s'amorcent à la grande séguia par une kesria, sorte de peigne de pierre entre les dents égales duquel l'eau s'insinue. Tel ayant versé un tiers du prix a droit à l'eau de trois trous, tel autre plus fortuné a Feau de dix, et chacun, maçonnant sa conduite à la « kesria », reçoit sa quote-part par le nombre d'ouverture qui lui sont allouées. En chaque ksar, un ki-el-ma, chef de l'eau, snrveille les séguia, réprime les gaspillages et règle les diflérenda. Il est le détenteur de la mesure-étalon des débits d'eau: c'est une bande de cuivre, plane ou cylindrique percée de trous circulaires de diverses grosseurs; l'instrument est placé en travers du ruisseau, le barrant, et le ki-el-ma débouche autant de trous qu'il en faut pour qu'un niveau constant persiste dans la mesure et que l'équilibre s'établisse entre l'eau d'arrivée et l'eau d'écoulement. Il sufRt alors de compter le nombre des trous ouverts pour savoir que la séguia amène un, dix, vingt pouces-fon-
tl) Foggara : canalisatton souterraine pour l'adduction de l'eau.
GARMET DE ROUTE
tainîers d'eau. Ëa France au ziv* siècle déjà, le pouce-fontainier se mesurait d*une façon analogue avec une mesure-étalon plane ; le Piémont h la même époque utilisait les mesures cylindriques.
8 mars.
Peu après le dépai-t de Itriiikeu, une surprise: le petit ksar de « Hamad ». Keprésentez-vous un énorme hlor de rocher, haut de 30 à îî'i mi^trcs, qui brusquement détaché d'une montagne fictive serait venu rouler jusqu'au milieu de la forùl de palmiers. Sur lui, une population de fumeurs de kif (1), fortement métissée de sang juif, est venue construire ses habitations. Les cases se sont soudées à toutes les fissures, les murs se sont incorporés à la pierre ; tantôt en surplomb, tantôt étalées, les masures ont escaladé le bloc, immense pyramide, jusqu'à son sommet extrême. Un plan incliné érigé de main d'homme et barré par le seul portail d'accès, mène au seuil de la ruelle en hélice qui dessert les cases. Oh ! cette ruelle invraisembla* ble et pittoresque ! par endroit si étroite qu'on n*y peut cireu* 1er que de biais, si abrupte par place qu'il faut s'accrocher des mains et des pieds aux anfractuosités, si surbaissée au passage de poternes qu*il faut s'y glisser sur le ventre I Tout en haut, par une trappe qu'on ne peut escalader qu'à la force des poignets, on accède à la terrasse supérieure qu'aucune antre construction ne dépasse ; hélas ! l'effort de la montée méritait plus noble récompense: sans doute l'horixon est vaste et le ciel clair, mais la vue se fatigue vite de l'immense mais monotone étendue des palmiers et de la plaine unie de sable lin.
Pendant (|ue nies compagnons ont repris leur route vers le ksar de Sba, je ni attarde avec un seul Cliambi. A dessiner la silhouette, toute ensoleillée, du ksar d'Hamail. Pour rejoindre, mon u'iiide et moi, nous partons au grand ti'ot par la plaii.e laissant a droite la [)alnieraie oi'i (juehjues ksoiir isolés montrent les sommets de leurs murs. Les fogtrara souterraines d'adduction d'eau sillonnent la plaine; de distance en distance
(i) Kif : sorte de cbanv^ que tumcnl les indigènes el qui produit des eiïcis
s'enfoncent dans le sol des regards dont les déblais en monticules équidistanls s'aligaent jusqu'à l'horizon. Lesméhara maladroits buttent au passage, s'enfoncent et s'étiraient ; ils allongent en cadence leurs grands cous et trottinent en renAcIant. Au loin le mirage surélève les dattiers et tapisse de reflets d'eau les ondulations du rcg et les réactions de l'allure sont telles qne par instant je halète et suffoque»
Le capitaine Arnaud et le docteur Aubert m*ont attendu h Sba. Un coup d*œil au village, pauvre et ruiné, et nous partons pour rétape de « Meragen. » Guerara, village des hcrratin de Sba, est complètement chaotique et désolé ; bien que les constructions de terre soient fatalement destinées ft prendre des aspects informes, notre sensibilité française croit toujours deviner tant de détresse et de malheurs dans la mélancolie des ruines qne l'impression toujours est pénible et poignante.
Au delà de Guerara s'étend encore rétemel « reg ». Heureusement, le soir tombe et nulle part les couchers de soleil ne sont plus grandioses que dans le reg plat. En pleine mer mt^me, il est difficile d'éprouver l'impression d'isolement et de mort qui étreint dans le reg quand seul, on regarde face à face, la chute «le l'astre, dans l'occident en feu...
La nuit est complètement tombée lorsipie nous campons h Meraguen, à 15 kiloiiictros d'Adrar. Notre dcmcnre pour cette nuit est sur lu hordiiivMlii village, au delà de plusitMirs cours «pi'il faut ti'.wcrseï en s'éclairunt à la hunière fiiincuse des bougies arabes et où les Ânes et les chiens dorment en gromoielaut.
i mars.
Notre longue étape d'hier, ne méritait-elle pas la récompense d'un repos paisible? Ilélas, d'aventure, maître Aliboron errant et vagabondant par la nuit enfonce d'un coup de tête notre porte vermoulue, et dans l'obscurité complète piétine nos couvertures, souffle son haleine chaude sur les dormeurs et frotte à nos figures ses lippes moustachues. Dans renchevétrement des couvertures et des burnous le désarroi est immense ; maître AUbo> ron ne s'en émeut guère ; nos cris Teffhiient h peine et sa fan-
CARXBT DB BOUTE
taiflie seule l'incite à se retirer, icntemeut et superbement. Mais au jour, le pauvre dortonr Aubert qui s'était endormi sur un tapis de laine, se réveille dans un lit de paille m&cbée... et digérée !
Les rires se prolongent encore, longtemps après le départ. Adrar est maintenant très proche. Là-bas dans le reg uni où les pas ont tracé le sentier, des cavaliers s'avancent : de loin, à sa pelisse bleu clair, nous avons reconnu le colonel Laperrine ; nous partons an galop !
Quelle joie de se retrouver enfin 1 et les accolades sont cordiales et émues ! « Bonjour, mon colonel ». — « Bonjour, Niéger ! » et tout de suite nous évoquons les vieux souvenirs de Gattara, l'amitié cimentée là-bas et les dangei's subis en commun, et les détresses du retour, et le bonheur de se retrouver tous, sains et saufs !
Devant la porte de la kasbah d'Adrar, voici le capitaine Flye-Sainte-Marie. le lieutenant Mussel, qui fut à Taodéni aussi ; les Cliamba, en « gandourali » lilanriios, nous entourent : beaucoup me reconnaissent et je soi i r los mains (mi alleclant de me souvenir des figures autrefois vues et des noms peut-être jamais entendus.
Dans l'inti'pieur du lot t, une errande case es! mise i\ ma disposition ; en attendant l'ai rivée du convoi, nous bavardons avec Aiéger et Mussel, jusqu'à l'iiouie du [epas.
Au sortir de la popote, le colonel Laperrine nous communique les dispositions «ju il a préparées pour la coutinuation de notre voyage : le capitaine Arnaud et moi accompagnerons la reconnaissanee du capitaine Dinauz qui nous attend incessamment à In-Salali. jJe la sorte nous pourrons être ii Timiaouin vers le 20 avril, ou plus au sud à Ks-Souk le 10 mai, ou même, en continuant notre voyage jusqu'à Agadés, arriver dans VMv dans la première quinzaine du mois de juin. Le capitaine Arnaud, ayant pris connaissance de ces dispositions, les communique de suite par télégramme au gouverneur général de rAfrique occidentale.
Pendant ce temps, en avant de la « kasbah », un peloton de la compagnie saharienne du Touat s*est aligné pour la revue
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hanche XIII
Clichés liépi-che Citloitiale.
I. Alt |>iii(s Knga-(jiiira prés <!«* Ksalii. i, A Aclrar (Toual) lo culoticl l.apeiiiiio pa>s«< en revue le •li'lafliomciil
du lii'iilfiiaiil (le Sl-Li'^tT.
du colonel : c'est le détachement du lieutenant de Saint-Léger qui part ce soir même sur la route de Taodéni pour occuper le puits de Bir-el-Hadjaj. Abidin-cl-Komili a été signalé r/^daat dans la région de l'iguidi et soo intention semble être de combler le puits pour rendre impossible tout coup de main contre ses troupeaux.
Soixante- dix Cbambaaont là sur an rang, en gandourah blanches et ceinturés des buffleteries rouges ; les méhara tenus par la bride forment en arrière un second rang plus haut, et les têtes des animawCf sans cesse déplacées, font flotter l'alignement au-dessus des tètes immobiles des hommes.
Lentement le colonel qu'accompagnent le capitaine Flye- Sainte-llarie et le lieutenant de Saint-Léger, passe devant le front de la troupe. Et quand les rangs sont rompus, avant le départ, chaque homme s'en vient au colonel et lui tend la main sans mot dire, car en pays arabe la poignée de main a gardé son vrai sens de soumission et je n'ai pas trouvé que cette scène muette manquAt de grandeur et de beauté.
^ mare, Adrar (Tonat).
Nous quitterons Adrar pour In-Salah, demain, 6 mars, dans l'après-midi. Le lieutenant-colonel Laperrine et Niéger nous accompu ^Micron l jusqu'au Hdikelt et nous prendrons la route plus longue des oasis jusqu'à Sali pour parcourir le Touat, dans sa plus grande étendue.
Neuf « méhara » achetés à l'avance nous ont été destinés. Niétrer à bien voulu me céder un des siens propres ([ui sera désormais ma se»de monture : e'est un grand dromadaire au poil long et clair, Juché sur (|natrr [)altes maigres et longues, aux grands yeuv alunis, (jnelcjne [leu paresseux et (ont à l'ait goniinand. A l'appel « toï, toï », il accourt de loin vcis les friandises deviiu'es et s'il m'advient <le mangei-, en rahla. il retourne tout en trottinant sa \riv sur le cou et jusque dans nu's mains m'arrache les morceaux de pain ou les dattes ou le sucre. Sa patrie étant le massif du Ahaggar je le baptise du nom de « Koudia » (1). La pauvre béte jusqu'au Niger me fut iidèle ;
(I) Eoudia : massif central dn Abaggar.
GARIIET DE ROUTK
rarement I entente entre nous cesiia d'exister et ce fut uioii pire chagrin de la quitter ù (îao.
J'ai parcouru ce matin toute la ville d'Adrar : le fort entouré de fossés, les jardins à l'ombre des dattiers, le villit^re rommerçant aux rues droites et rectangulaires. Dans la « kasbati »», les officiers ont chacun de grandes eases isolées. eneloseS'de vastes vérandahs où des jours entre les briques laissent largement circuler Tair ; des cours intérieures, parcs pour les niéhara, y sont adjacentes. L*naieublement y est confortable, presque élégant : dans un cadre semblable il semble qu*on ait plaisir h, travailler et réconfort durant les longs exils loin de France.
Au magasin de la compagnie du Touat, nous nous sommes transformés en Sahariens ; les « gandourah » de toile blanche, les burnous de laine, les « chech » (1) légers, les sandales en peau de girafe vont s'entasser dans les sacoches de cuir et nons enfermons à double clef, les vêtements de France, les culottes étriquées. Désormais l'élégance n'est plus de mise : nous arrivons au vrai désert.
A nia case, des (^hîiinUa in a|>{)ortent les selles, les telis (2) de laine, li s cou vei lui es de feutre et ce sont les mille préparatifs qui prennent tout le jour.
Au soii-. en truise de repos, les ofticicrs s'en N <»iit [)ara(lei' sur la promenade, an ras «lu village Les indiirn«''nes anssi s'y trroupenl et l animation \ est très intense Lés vieux Arabes influents en burnous vert passent appuyés sur de hautes eannes ii pommeau de cuivre; les Sahariens discutent avec les vendeurs qui dans le sable, aecronjiis derrière leur étal fait de corbeilles, offrent aux passants de l'orge sèche, des feuilles vertes, du sel ou des piments. Les enfants demi-nus au crâne surmonté de la » mèche coranique jouent A grands ébats et les chiens errants donnent la chasse aux moutons et aux chèvres. Parfois des fem* mes voilées de la téte au pied traversent; sons les gazes flottantes on croit voir luire les yeux noirs et les jolies filles savent d'un geste mutin ^ découvrir à propos.
(4) Cliecli : étoile lcj;ère île lutle donl on s'enveloppe la ié\e pour s'abriter da
soleil.
(2) Telis : grand sac pour le cliarjjemenl tles meliara.
Au fort j'ai dressé Laslrolacic dans la cour; les sept chronomètres oot été mis en marche. Désormais jusqu'au Niger le reniontao-c des montres et la comparaison des heures seront l'otMiession journalière et le souci perpétuel.
6 mars.
A trois heures de Ta près-midi, nous quittons Adrar, en route pour In>Salah. Notre petite caravane comprend le colonel Laperrîne que suit le fidèle Anini-Srir, le lieutenant Nieger escorté du jeune Mohammed et du sloughî « Caïd », le capitaine Arnaud sur le mehari « Targui », et moi, accompagnés de notre ordonnance « Drifl », En arrière quc)(]ues Cbamba d*escorte, plus loin encore le convoi et sa garde.
Notre départ tardif a eu pour but uniquement de « décoller », car si la mise en route d'une caravane chaque jour est une besog'no pénible et fastidieuse, le premier départ plus encore est iiit(M'iniiial)le et sans fin.
D'Adrar à Tauienlit, la [)ulnipraie «'st iriintprionipue ; nous la traversons en biais et campons à l'anulo du viilasr»! à l'abri d un recoin du niiir de clôture. Tous les iidtables massés, caïd en téte, ont reçu le colonel. Mais 1 heure est avancée et le palabre est écourté pour(pic nous puissions avant la tombée du jour, visiter le ksar et la palmeraie l'un et l'autre réputés.
r.c colonel Ln|)errine, le capitaine Arnaud et moi, guidés par le chef de village parcourons les jardins jusqu'h la g-rande « Séguia ». Coinjne dans tous les oasis du Touat, l'eau des foggara, abondante et limpide, partout coule dans les ruisselets et biifurque dans les enclos. Mais à Tamentit plus (pi aillcurs les cultures sont étendues : sous Tombrage salutaire des dattiers épars au milieu des plates-bandes, le blé, la luzerne, les fèves poussent dru dans la terre féconde et les figuiers le long des clôtures dressent leurs branchages dépouillés.
Le ksar est entouré d'une muraille et d'un fossé, et la porte d'entrée est encore flanquée des deux piloris de bois où la € djemàà M du village exposait les voleurs et les criminels. A rintérieur, il est des ruelles qui se sont creusées comme des gorges dans les grès ou les schistes que le passage séculaire des
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hommes a polis et usés. La grande curiosité de lamentit, vers laquelle le caïd de suite nous conduit, est uu énorme aérolithe dont la chute est devenue aécessairement légendaire pour les ksouriens primitifs. Voici ce qu'ils racontent : « Ce fut ti une époque reculée, bien avant la naissance des vieillards les plus âgés (le Tamentit, que le bolide un jour totnl» i sur !a terre. Il pesait si lourd qu'il creusa un grand trou dans le sol et le lieu où le bolide gisait était à égale distance des ksour de Titaf et de Tamentit. Et les gens des deux villages accourus virent que le bolide était un bloc d*or pur. Les hommes de Tidaf retournèrent chercher leurs fusils et les hommes de Tamentit allèrent chercher les leurs et chacun des deux camps disait : « le bolide est à moi m. Les coupa de feu partirent et le sang coula ; mais les gens de Hdaf s'enfuirent et ceux de Tamentit restèrent. Or pendant la bataille Allah, attiré parles clameurs s^étaît détourné vers les combattauts et son regard courroucé rencontrant le bloc d*or, Tavait change en un bloc d argent.
(t La djemàft de Tamentit fit cependant soulever le bolide ; des chameaux attelés avec des cordes de cuir le traln«^rent jusqu'au milieu «lu village et il fut décidé (|uc le bloc d'arcent serait partau^c entre les habitants. Mais le jour du partaf:e tous les ksourinis étaient sur la place avec leurs fusils et eliaeun disait : « le l)olid<' est [joui* moi ». Les coups de Icu partireid et le sanir de nouveau coula juscpi à ce qu'un liomuie seul lut deiii»'Ui'é sur la place. Oi- durant la bataille .MIali importune a\ ait d'un • regard transformé le Idoe d'arirent en un bloc de fer eti'homme victorieux mé|)risa sa coïKpuHe ! »
Cette légende a sa morale, mais le caïd me laissa la deviner, car là il termina son récit. Toulefois se penchant su i ! i masse métalliipie, il me montra les entailles qu*avaieut faite» le ciseau de M. Gauthier, lorsque ce voyageur poussé, non plus par Tamour des richesses niais par l'amour de la science, s'était vainement efforcé de l'ébrécher. Et j'ai compris qu'Allah savait apprécier à leur juste valeur les mobiles des hommes, puisque réveillé par les chocs répétés du marteau inefficace, il avait jugé pour cette fois inutile de transformer le bloc de fer en un corps plus friable.
Pape 44 i his
Planche XIV