‹ D'une rive à l'autre du SaharaChapitre 51 sur 65 · C. — Ari · texte numérisé non relu

C. — Ari

Parler d'art touareg pourrait sembler singulièrement prétentieux s'il n*était de suite entendu que cette expression est ici

LES IPOR AS DE l'âDU'ar' 375

employée>danB la même, acception que celle d*art préhistorique ou d'art de Thomme des cavernes par laquelle se désigne des manifestations artisti(|ucs -dn même genre et du même ordre.

Mon étude s'étant particnlièrement attachée aux Ifor'as de l'Adr'ar', c'est chez eux que je preadrai les quelques exemples cités.

L'art dos Toiiarejs: se manifest*' scnlcinoiil par des gravuros et des dessins sur pierre, ef des orneriHMil.i lions en <Miirs teintés. Les tri'avuL'es el dessins sur pierre sont evh-t'rneinent freipients dans tous les [)ays berbères et pai'ticulicii rneiit (bms l'Adr'ar', Ils sont toujours exposés très visiblement à la surface de la roehe, le phis souvent à proximité des points d'eau et accompagnés d'inscriptions trop fréquemment insignifiantes.

Ces figurations n'ont jamais eu une destination religieuse comme probablement les œuvres préhistoriques des cavernes; se sont de simples amusements tracés par des bergers ou des femmes pour tromper l'ennui d'abreuvoirs fastidieux. Les œuvres* de rAdr'ar* souttantôt des gravures à la pointe ; tantôt des dessins au trait. Les premières sont assurément les plus anciennes et le travail en parait .d'autant plus soigné que leur origine semble plus reculée : les instruments jadis employées devaient être des poinçons de silex et depuis la diffusion du fer l'art de les tailler semble s'être perdu. La netteté et la profondeur des traits sont remarquables. Les œuvres modernes semblent faites plus grossièrement; les incrustations sont larges, peu précises et' paraissent exécutées avec des instruments de fortune en fer mal trempé ; souvent même elles ne sont que de simples dessins sans relief formé d'un lirge contour fait avec un colorant gris on ocre très empAté.

Suiviinl iMi t»idi»> nalupel, les Touarei? ont acquis une réelle liabileté dans la représenfali(tn des animaux; [xuir I honiuie ils en sont restés à d«'s formes prescpie toujoui's sl>émali(pies et ils n <»nt été nulle part jusqu'à la re[)!ésen(atitin «les végétaux.

L'intér('l de ces gravures sur pierre résille surfout d.ins leur réalisme : les animaux re|>resentt's sont géiH'ralement pris sur la nature même et très j)re( is d allure i^enérale. ( ".iqx iidant ce qui diil'ère cet art primitif contemporain de l'art préiiii»torique,

c'est que le mouvement est généralement absent des dessins touareg- : alors que <;oaveot l etpression de la tète est très Nrivante, l'animal est presque toujours au repos sur ses pattes reptéaentées par quatre traits parallèles deux à deiu. Cela donne une attitude d'affût ou d'observation parfois charmante. Nulle part je n'ai vu trace de coloration.

Les plus répandus des dessins touareg sont totalement dénués d'intérêt : ce sont des représentations des plus enfantines du fçenre ci^dessous :

A côté de ces œuvres de novices, U en est par contre qui prouvent un talent déjà formé*. Parmi celles-ci une des plus remarquables est une antilope relevée dans le voisinage de In-Tebdoq. L'animal est en observation ; le corps est de profil, mais le mouvement de la tête regardant de face et légèrement inclinée, l'oreille pendante sous la corne, sont étudiées et d'un réalisme charmant.

IJn guépard de l'oued Irerr'er est fort habilement i^ampé.

Voici relevés ci-dessus près de Talakak une antilope oryx, un cheval, une jfirafe.

LES ipon'Aft UK l'adr'ar

Si les toaareg sont arrivés & aae certaine habileté dans la représentation des animaux, leurs figures humaines sont restées très simplifiées. Ainsi :

Ci-dessus un antre dessin plus complet relevé à Telakak.

La valeur de ces œuvres est bien faible ; inférieure même à celle des œuvres de Thomme des cavernes : les unes et les autres sont aussi sobrés de détail, mais chez les Touareg le mouvement extraordinaire des animaux préhistoriques fait totalement défaut.

Les travaux du cuir consistent surtout en quelques découpages simples et en ineuions avec enlèvement de la couche super* fieieSIe : les deslins sont .tous géométriques. Un cuir noir par exemple, découpé, sera placé sur un fond vert ou rouge et la

vivacité des couleurs donnera un aspect agréable à celte décoration. Les boiirliors de peau d'oryx sont ornés de croi.\ sans intérêt artishcjuo.

Les Touareg, on le yoit, on sont restés à uiie,[)( rio(le [iréhistorique. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : leur pays, leur existence toujours difficultueuse, leur civilisation islamique même n'étaient guère faits pour favoriser 1 éclosion d'un mouvement

378 RDISlIGltKMENTS SCIENTtFIQUn

:irlisfiqiie. Toiilofois les qii( l(|iios «'Vf^iiiplos cilés nous porniottrorit (le constater les dispositions <los Toiluoct ot l'existence chez eux d'un sentiment du beau encore embryonnaire, mais certainement développable.

Malgré toutes les recherchas faites, je n'ai pu avoir connaissance de rpxistence d'aucun « tarik u ancien, concernant les

événements passés de l'Adr ar'. I,es Touareg Itor'as ne possèdent ancnn document écrit ; ils i^rnorent leur oriirine, leurs ancêtres cf le seul renscii: iiciiit'ii t (jiie j'ai pu tii'er des uns ou des a M tics c>t le suivant ; « .Nous descendons d'un chcrif de Tal.clijala (?)

Les Arabes par contre, et les Kel-ICssouk, possèdent <jiicl«pies papiers où se tiouvent ca cf lu relatés les faits importants parmi un fatras de hanalités. Je me suis adressé à tous les marabouts illustres et j ai pu obtenir d'eux des notes manuscrites, compilation de leurs archives. Ainsi :

llammoédi, chef des Kounta. m'a remis deux notes.

Mohammed Ougenett, chef des Kel-Essouii, plusieurs notes.

Rattari marabout Kounta, une note (t).

Malheureusement ces ivotcs contiennent des récils de joiis genres et tr^s peu de choses sur TAdr'ar' et la ville d'Es-Souk.

J'ai été plus heureux auprès de Sidi-Mehammed-ould-Sidi- Ilalb-AUah, le plus célèbre marabout des Kounta et le maître de llammoédi lui-même. Sidi Mehammed à mon passage à Tombouctou était eti [irison [)our <piel(]uc pécadille ; il me fut possible de causer longuement avec lui et de dirigef l'interrogatoire. Toutefois le vieux marabout m'avertit que les liv;*eB où les renseisrnemenls historiques étaient écrits, se trouvaient h ses campements et que ne pouvant y rafraîchir sa mémoire, il riscjuait de commettre quelt|ue uul»li ou tpiehpie erreur.

Voici d'apies le> renseiiruements de Sidi-.Mehaniincd-ould- Sidi-iialb-AUah, l'histoire de l'Adr ar' et d'Iis-Souk.

(1) Voir ces notes aux appendices.

LBS ifor'as de l'a.dr*ar' 379

Ce forent les Sonral qui les premiers eolonisèrent rAdr*ar*. Us Y fondèrent des villes nombreqses : Es-Souk, Kidal, Telohest, Zeladar, Ghoachou, In-Tebdoq, Ir'acher, «Tessalit, Guensis, Gonnhan: Aeettcf époque rinflnence des Sonral s*étendait pap

tout le désert jusqu'au Touat, à l'Aïr, dans le Trarza, dans

ri^uidi au Nord-Ouest deTaodenni, à Oualata.

Les Sonraï furent chassés de l'Adr'ar' par l'invasion de trois tribus berhères. les Iketaouen, les Imeddcdren. les /ouaden, ces derniers oriirinaires du Fezzaii. Elles occupèrent Ks-Souk , mais la prospérité de la ville s'était arrêtée avec le départ des Sonraï.

Ce fut alors qu'arrivèrent les Souhaha, une trihu arabe et musulmanet originaire de Ardeschan (?) dans le Maroc. Les Souhaba avaient pour chef Rokbatoul Moustejab (1). Le chef des Touareg Imedeclren était Koseilata. — Es-Souk ayant été prise par les Souhaba, Koseilata fut mis en prison ; il y resta deux ans,- jusqu'au jour où il poignarda Rokbatoul-Moustejab ; Koseilata fut massacré de suite.

Par la suite, les Souhaba ayant converti TAdr^ar* à l'isla^ mîsme, laissèrent les Touareg musulmans sous les ordres de quelques-uns des leurs et continuèrent leur marche vers l'Ouest, dans la direction de Oualata.

Ce fut pour TAdr^ar^ une période de prospérité nouvelle ; elle dura ^u, car FAdr^ar' fut envahi à nouveau par Chennali, chef des Sonral. Ce dernier prit Es-Souk qui demeurait habitée ; il fit massacrer tous les habitants et toutes les femmes enceintes. Quehjucs femmes toiiai-eir dont la grossesse «'tait encore invisible subsistèrent cependant et c'est d'elles que sont originaires les Kel-Essouk actuels.

Pour la seconde fois les Somaï étaient maîtres de l Adr'ar'. L'invasion mai-ocaine du [)at ha hjonder brisa leur [)uissance. Les Sonraï revinrent uu lleuve, et sous les ordres de marocains envoyés par Djouder, £s-Souk se Repeupla des Kel-Essouk.

Bientôt Tautorité des c pacha » marocains s'affaiblit et c'est

1. lyaprèt un renseignement d*Amida chef de Tabingo» Rokbatoal Movsie* jab aérait le nom méridional de Sidi>Ogba.

AEMSBIfiNGlIENTS SCIBNTIPIQrSS

à cette époque qu'Ëii-Souk fut abandonnée et commença à tomber en ruines.

L'Adr'ar' était alors occiipi' par des Imededren, des Tademeket, des Ikatnouon ; Tentenie entre ces tribus était précaire et les combats fréquents.

Les Iketaouen furent cbassés du pays par les 'lademeket, rAdr'ar' n*ent plus que des Imededren et des Tademeket.

Ce fut k cette époque qa*arriTa dans TAdr^ar' un Maure, originaire de Lahaoued (El Hodb ?) pays de Oualata et de la tribu des OuledpEmbarek. Il s'appelait Mebemmed et les Touareg le surnommèrent : «r our ilemmed », ce qui signifie : je ne connais pas votre nom.

Cet ft our ilemmed » dans u6 combat prit parti pour les Tademeket; sa bravoure fut remarquée. En récompense le chef des Tademeket lui donna en mariage sa tour Elad. Il en eut

trois fils, et mourut.

Quand mourut le chef des Tademeket, Elad selon la coutume des Touareg revendiqua ses droits au « tobol w et le fils aîné de « our ilemmed » fut désigné comme chef.

Ce dernier étant mort à son tour, un conflit s'éleva entre les l'ouareir et les deux lils lestant de Our ilemmed. Les Touareg voulaient que le trrtne passAt au fils de la sœur d'Elad ; les lils d' « Our ilemmed » dirent : « non ; nous voulons, selon la coutume des Arabes, que ce soient les fils qui succèdent au père ». Ce dernier avis ne prévalut pas, et les deux fils de « Our ilemmed » furent chasses ; ils s'installèrent à Tessalit.

A Tessalit, Karidenna le fils puiné d' « Our ilemmed » groupa des KeKfeniri, des Ahaggar et des Ifor'as qui venaient d'arriver de i'Alrsous les ordres de leur chef Reiak. Cette agglomération de guerriers inquiéta les Tademeket ; sous prétexte de réclamer un ff méhari » ils dépéchèrent un messager à Tessalit< Le messager y fut mis à mort. Par vengeance, les Tademeket partirent en rezsou vers Tessalit et obtinrent Karidenna et tous ses gens à s'enfuir vers le Nord jusqu'aux dunes de Zemoul*Inor au Nord de Taodeni.

La, les gens de Karidenna se préparèrent à la guerre ; aux premières tornades ils descendirent dans TAdr'ar* et A Kidal,

LES IPOB*AS DE l'aD&'ar'

ayant surpris leurs ennemis, (mi liièreut (jiuitie cents. L'année suivante ils revinrent encore et tuèrent 240 Tademoket. Comme il retournait après cet exploit vers les dunes de Zemoul-Izzor, Karidenna fut rejoint par tous les u imr'ad » des Tademeket, qui venaient le reconnaître pour chef. ^

Quand, pour la troisième fois, Karidenna revint camper dans l'Atlr'ar' f> Tessalit» sa troupe s'était h tel point accrue que les Tademeket prisent peur. Ils s'enfuirent de rAdr'ar' vers l'Ouest et payèrent tribut à Karidenna pour être laissés en paix dans la région de Tombonctou.

Les -descendants* de Karidenna, appelés dès lors les louUiminden (ce mot viendrait de I oui lemmeden, les fils de ilemmed) d^ meurèrentdansrAdr ar*ainsique les Ifor'asdescendantsdeReiak.

Vers Tépoque de l'arrivée des Français au Niger, les lonlliminden ayant découvert au Sud de TAdrW de vastes pays plus fertiles allèrent les occuper, et les Ifor*as étant demeurés, furent les maîtres du pays. Toutefois il y a bien à remarquef quel'Adr*ar^ est pays des loulliminden et non des Ifor as, moins nobles.

Les Ifor'as de l'Adr'ar* sont formés des Ifor'as descendants des compagnons de lloiak, auxquels se seraient agglomérés les descendants d'un arabe, llamza, se disant cliérif et originaire du Taliiak't. llamza est pinr des Kel-Afella et Mokharnmed Fcrzou, futur aménoukal des Ifor'as et futur clief des Kel-Afella est fils de llammabi ould Umara ould Délie ould liainzn.

Voici enfin la liste des « amcooukal » des louiliroiudeu depuis « Our Ilemmed ».

t" Mehanimed dit Our ilemmed ; 2" Echaoued ; 3° Karidenna ; 4* Agescliirb ; 13" Amma ; 6" Mebemmed ; 7** Kadcdou ; S" Kaouà; 9» I^abeq; 10° Ilotba; 11" Salmi ; 12« £Unsar; 13° Madidou ; i^o Laouel; 15^ Filiroun, cbef actuel.

Quelle autorité faut-il attribuer à ces récits du marabout Sidi Mehammed ould Sidi Ualb- Allah ? Les notes de Uammoédi, de Rattari, de llebammed Ougenet mises en appendice permettront peut-être des recoupements intéressants. En tous cas un fait se dégage nettement, c^est que TAdr'ar* fiit depuis longtemps Tobjet des comjiélitions violentes des tribus arabes ou noires du fleuve et des groupements touareg de TAlr ou de Tlguidi.

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