‹ Dactylologie et langage primitif restitués d'après les monumentsChapitre 10 sur 83 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La langue patriarcale était parlée à Babylone, à Persépolis, à Ninive, à Damas. Ces immenses métropoles des premiers temps donnèrent à cette langue un haut degré d'urbanité.

Les cosmopolites originaires de Tyr et de Sidon puisèrent à ces grands centres de population les premiers rudiments de l'art qu'ils s'efforcèrent de répandre chez les différents peuples. Heureusement pour Cadmus, la séméiologie prohellénique de ces capitales offrait un modèle à suivre. Pline l'Ancien dit expressément:

Literas semper arbitrer assyrias fuisse '.

Certaines inscriptions assyriennes remontent à vingt siècles avant notre ère 2 ; toutefois on est forcé de reconnaître que les lumières répandues sur les prétendues cunéiformes sont en raison inverse des efforts de la science 3.

- Pline, H. N., liv. VU, ch. 56.

1 Paléographie universelle , p. 6.

3 Exposé des Éléments de l'écriture cunéiforme de Persépolis; Paris, 1847, 'n-80, p. 99.

Le docte Gésénius fait aux présomptueux traducteurs des cunéiformes le procès en ces termes :

Ipsa monument;) légère nemini hucusque contigit '.

Les Assyriens sont les Arabes primitifs; l'écriture carrée, substituée par Moïse à l'hébreu vulgaire ou samaritain, s'appelait assyrienne, Aschschurith, de Assyrius,

mur» a.

Imbu de ce principe, que les premières pratiques des hommes devaient être d'une remarquable simplicité; persuadé que le langage d'action fut pour la pensée le premier moyen de transmission; convaiucu de l'emploi général de la dactylologie et de son existence simultanée avec la langue monumentale et les patois vulgaires, on est conduit à l'idée logique que les prétendus cunéiformes se rattachent aux pratiques primitives. Il est permis de croire que les seize signes de Gadmus ne sont autres que les chevillettes ou iToi^ia de Clément d'Alexandrie. Les cunéiformes se groupent par compartiments; chaque compartiment simule la main; les doigts, mal dessinés, montrent une pointe du côté de l'ongle et un renflement vers leur naissance; les orientations, les divisions en phalanges, en crochets, en chevrons, se prêtent aux combinaisons infinies de la dactylologie.

L'antique Babylone rappelle la confusion des langues et le varice loquenlium hominum d'Hésiode.

1 Scripturse linguseque pliœnicia.'. Lipsiae, i838, in-4°, P 74- » Saint Jérôme, Prsefatio in libros Samuel et Malachim. Oper., t. IX, col. 453 et 454, édit. de Vallarsius, Venise, 1770, in-40.

Les monuments de l'architecture assyrienne nous montrent la langue dactylologique répandue plus tard sur le monde civilisé : cette langue patriarcale possédait les seize signes représentant les touches phonétiques primitives. A côté de cette langue sacrée, savante, artistique, marchaient les idiomes du vulgaire, avec une phonie spéciale et compliquée, parce qu'elle était d'étroite convention , bornée à quelques familles , à certaines tribus ou corporations, à quelques régions peu étendues et à diverses époques; servant des intérêts particuliers, des besoins restreints et locaux. Les enfants de Babel tentèrent alors une impossibilité, la fixation sur la matière d'inflexions de voix articulées , saisissables par les seuls contractants, d'origines et de castes différentes, et pour leurs propres besoins; aussi ces grimoires ne présentent, aux yeux mêmes de ceux qui les étudient , que versatilité , amplitude , relâchement '.

Non-seulement plusieurs signes s'appliquent à une même voix, mais les signes d'une même forme admettent plusieurs sons 2.

Ces signes ou touches primitives se subdivisèrent en fractions, au point de former d'abord quatre-vingt-deux signes distincts 3, en ne comptant que les caractères sans analogues, existant en différentes contrées, et man-

1 Exposé des éléments constitutifs de la troisième écriture cunéiforme, par Isidore Lôwenstern , p. 14, 22; Rawlinson, p. a5.

2 Ibid. , p. 73 et 22 : les signes ne sont plus les mêmes au commencement du mot , dans le milieu et à la fin.

3 Ibid. , p. ig.

ro ASSYRIE.

quant complètement dans d'autres; ils donnèrent bientôt naissance à un nombre tellement exagéré, qu'il justifie de tous points la qualification de signes babéliques.

Les conventions populaires, locales, temporaires, constituent les diverses écritures babyloniennes, assyriennes, élyméennes, araméennes, persépolitaines, etc. On reconnaît dans ces idiomes, qui en réalité n'étaient que des patois, une base japbétique1, révélation imprévue du principe régissant les dérivés prohelléniques. M. Lôwenstern a donc raison, lorsqu'il déclare « qu'il « n'est aucunement convaincu d'une organisation pho- « nétique précise de ces langues, et que si jamais elle « a existé dans le principe, tout effort pour la retrouver « sera inutile 2. »

Il est probable que les cunéiformes étaient des signes graphiques conventionnels, de même que les notes, et, comme elles, nullement phonétiques. Il y a entre ces deux quasi-graphies, un rapport qu'il est facile de saisir : c'est la difficulté d'interprétation pour un tiers non initié.

Nous pensons que, chez les différentes nations, le vulgaire, usant des prétendues écritures cunéiformes, ne recherchait rien au delà de ses intérêts immédiats, particuliers, matériels, et se bornait à faire des signes conventionnels, représentatifs d'objets physiques, comme de nos jours, dans l'ordre numérique, nous voyons les marques des portefaix , les entailles des garçons bou-

' Exposé des Éléments constitutifs, etc., p. 8a. * Ibid., p. 44.

langers, les coches des bûcherons, et les jambages des marqueurs au jeu.

Abandonnant cette hypothèse et rentrant dans celle qui en fait une écriture phonétique, si, comme les monuments semblent le démontrer, la langue patriarcale devint chez presque tous les peuples la langue hiéroglyphique et aristocratique ', alors les cunéiformes représentent des patois vulgaires; et si de nos jours il est impossible d'écrire et de lire les patois d'une manière intelligible pour tout autre qu'un autochthone, comment prétendre déchiffrer des idiomes vulgaires sous une graphie conventionnelle, après trois mille ans d'intervalle? Le temps dissipera ces illusions, malgré la présomption des archéologues impuissauts à s'accorder entre eux. Le faux se divisant à l'infini, ils sont condamnés à voir surgir autant de versions différentes qu'il y a d'interprètes : les caractères hébreux, si chers aux traducteurs, le sont probablement à cause de leur propriété élastique, dont les rabbins ont fait un abus si ridicule dans le Talmud et les Médraschim.

Le copte se compose de dialectes gréco-chrétiens des

1 L'aristocratie des intelligences est un fait. Écoulez sur la place de Grève les patois des ouvriers : vous y distinguez le Normand, l'Auvergnat , le Picard , le Bourguignon , le Wallon , le Breton , le Limousin, etc. ; comment se faire comprendre par une langue écrite? Et si elle était possible, la paroi sur laquelle on la tracerait obtiendrait-elle un regard de ces hommes aux prises avec des besoins sans cesse renaissants , et pour lesquels la littérature est sans utilité comme sans charme? Les esprits cultivés peuvent seuls s'y complaire: c'est une classe privilégiée dès le commencement du monde, mais considérablement accrue par les institutions modernes.

s 2 ASSYRIE.

langages vulgaires de Thèbes, de Memphis et des Basmures ', séparés par plus de dix siècles de la langue essentiellement monumentale des Pharaons.

Nous n'oserions affirmer que le langage vulgaire de Thèbes el de Memphis, antérieur au christianisme, dût contenir les vestiges de l'idiome des Pharaons, parce que ces princes devaient faire inscrire sur leurs monuments, non les patois du vulgaire, mais bien une langue aux formes générales, admise par les intelligences d'élite. Le copte, tel qu'on nous le présente aujourd'hui, n'esl autre qu'un dérivé vulgaire du grec de l'école chrétienne d'Alexandrie : avec plus d'assurance, nous considérons l'idiome des Pharaons comme la langue prohellénique; son alphabet dut se composer des sèmes de Cadmus, ou des signes samaritains de Moïse \

Les antiques patois d'Alexandrie, de Thèbes et de Memphis pouvaient posséder des nomenclatures dont les initiales fussent communes avec les mêmes noms appartenant à la langue classique : ainsi les hiéroglyphes devenaient en partie compréhensibles aux agrégations polyglottes de ces capitales.

Une des prédilections de notre époque, à laquelle il nous est impossible de nous associer, c'est la traduction en copte des dérivés vulgaires de la norme grecque antique.

■ Grammalica linguœ copticae, A. Peyron; Taurini, 1841, in-8°, p. i3-i4- ' Une réduction du tombeau élevé au pharaon Néchao confirme no\ assertions. Nous lisons sur la portion la plus élevée de la colonne :

Page 1