‹ Dactylologie et langage primitif restitués d'après les monumentsChapitre 15 sur 83 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Vers le milieu du xvme siècle, un savant oratorien composa le livre intitulé Alphabet de Cadmus ". Par une regrettable fatalité, l'édition de cet ouvrage disparut presque complètement : il nous a été donné de prendre connaissance du seul exemplaire qui en subsiste a. L'érudit oratorien commence son livre par cette définition : « On entend, par lettres de Cadmus, les anciennes let- <c très hébraïques ou phéniciennes qu'on appelle comte munément caractères samaritains: ce sont là les véri- « tabjes caractères hébreux, et non pas ceux qu'on voit «dans toutes les bibles hébraïques. Ceux-ci, quoique

' Par René Olivier; Paris, Hérissant, 1755, in-4°.

2 C'est à l'inépuisable obligeance de M. Barbier, conservateur delà bibliothèque du Louvre, que nous sommes redevable de cette communication. L'exemplaire (incomplet) fut laissé à M. de Milly par l'auteur, pour servir à sa défense dans un procès intenté par l'imprimeur ; la congrégation de l'Oratoire intervint et obtint la destruction de tous les exemplaires, parce que l'auteur n'avait pas reçu la permission d'imprimer. M. de Milly vendit plus tard son exemplaire à M. Anisson-Duperron ; il fut acheté par l'abbé Guyon, et passa en 1848 à la bibliothèque du Palais-Royal.

« vraisemblablement d'une très-grande antiquité, sont, « à ce qu'on croit, les anciens caractères chaldaïques «ou assyriens que les Juifs apprirent à Babylone, et « qu'Esdras substitua, au retour de la captivité, aux « anciens caractères hébreux ou samaritains. »

La pensée prédominante du père René Olivier était de ramener la linguistique primitive à l'hébreu samaritain; il oubliait que la langue des fds d'Israël, nonobstant l'exemple si remarquable d'une colonie lointaine ', fut séparée du langage des autres nations, parce que la religion des Hébreux était répulsive du polythéisme : son caractère exclusif ne lui permettait plus dès lors d'obtenir l'universalité attribuée à juste titre par Cicérou, au langage des Hellènes; de plus, les signes de Cadmus sont au nombre de seize, tandis que les lettres hébraïques s'élèvent à vingt-deux.

La corrélation du samaritain des médailles avec l'hébreu carré peut -elle être exacte, lorsque le nombre des caractères n'est pas le même dans les deux idiomes?

Nous avons déjà dit que l'alphabet de Moïse était postérieur à celui de Cadmus 2 ; le nombre des caractères en est une preuve. Nous pensons que les lettres employées par le prophète étaient celles de l'hébreu carré; qu'il voulut non-seulement enrichir la graphie de quelques signes devenus nécessaires à la représentation phonétique, mais qu'il avait surtout en vue d'enlever à l'écriture sacrée une popularité pouvant com-

1 Les Lapons.

2 Éléments carlovingiens, p. 7.

promettre le respect qui lui était dû. Cette considération est aussi admise par l'Église latine; elle a pris sa source dans la plus haute antiquité.

Les écritures punique, asmonéenne, machabéenne ', carthaginoise, etc. , sont des dérivés de l'écriture dactylologique samaritaine, comme les langages représentés par ces graphies étaient eux-mêmes des dérivés de la langue patriarcale.

On objecte que les langues zend, sanscrit, pehlvi, etc., ayant une haute antiquité, c'est là qu'il faut chercher les plus anciens monuments de la dactylologie; mais les sculptures assyriennes maintenant au Louvre ont une date bien moins contestable, et remontent, pour ainsi dire, au berceau du genre humain. Il importe, avant tout, de classer les produits de la graphie suivant l'ordre des temps auxquels ils appartiennent, et se rappeler que les hommes ont toujours procédé du simple au composé :

iiç to iraXeaov tpucrixwTepov '.

Les livres chinois ont été détruits et consumés (i 37 ans avant J. C.) par les ordres de l'empereur Che-hoang 3. Cette destruction coupe entièrement le fil de leur histoire 4 et de leur chronologie; dès lors les écrits rap-

1 Gesénius, Scripturœ linguxque Phœniciae monumenta; Lipsise, 1837, a vol. in-4°) t- Ii p. 2.

1 Iamblicus, Utilité des voyages : Ce gui est plus ancien est plus naturel. Ceci s'applique au moral comme au physique; la toilette des sauvages est une exception.

3 Voir Du Halde, Empire de la Chine, 1. 1, p. 34i-34>i édit. de La Haye, 1736, in-4°.

4 Alphabet de Cadmus, par René Olivier, p. 3.

pelant la langue patriarcale disparurent; il existe encore aujourd'hui une dactylologie vulgaire dont nous pouvons avoir une idée par la nombreuse famille des magots.

Le savant Gesénius, à l'aide de laborieuses comparaisons, établit ainsi la généalogie de l'écriture '.

SB

SB

ai

Si

Scripturse linguseque Phœnicise, etc., 1. 1, p. 64 et 17.

Nous croyons à l'exactitude de cette généalogie; seulement, par suite des découvertes monumentales, et de l'aveu même de Gesénius, nous plaçons aujourd'hui le grec antique au point culminant, et donnons au phénicien la place laissée vacante par la langue dactylo-patriarcale.

Le savant d'élite ', après avoir patiemment comparé les éléments des diverses écritures phéniciennes, arrive à cette conclusion :

« Antiquissima monumenta grœca phœniciis setate su- « periora sunt. »

La langue des Pélasges, ces chefs des grandes migrations, enfanta le sanscrit, que l'on croyait langue mère; la première se confond évidemment avec ce que nous nommons prohellénique ou grec antique, et que d'autres ont appelé gomérach, japhétique, javanique, etc.; le gréco-pélasgique , langue des sages, des mages et des inscriptions; devint dorien , ionien, éolien, achéen , béotien, thessalien, étolien, etc., dialectes qui se subdivisèrent encore en nombreuses branches, suivant les temps et les lieux.

La graphie sanscrite décèle un fond dactylologique d'une simplicité primitive; la broderie superposée annonce une retouche, une rénovation, et détruit l'idée de provenance originelle. Cette objection d'un grand poids s'applique au chinois, dont l'antiquité graphique ne pouvait remonter bien haut avant notre ère.

' Gesénius, Scripturœ linguaeque Phœniciœ, etc., p. 17.

Strabon nous apprend qu'à son époque il y avait des différences dans les dialectes de chaque ville.

On a cherché à expliquer le phénicien au moyen de l'hébreu, à cause de l'affinité entre ces deux langues; mais l'explication d'une langue, par le moyen de ses affinités avec une autre, ouvre un champ immense aux conjectures les plus spécieuses. Les rapports de l'italien avec le français sont incontestables; toutefois, quels seraient les mécomptes du linguiste, s'il prétendait expliquer les inscriptions ausoniennes par l'intermédiaire de la langue des Francs : au lieu d'un fil conducteur, ce serait en réunir deux, pour les emmêler d'une manière inextricable. Nous savons d'ailleurs que les seize signes de Cadmus sont constamment les mêmes sur les monuments des arts, tandis qu'ils changent de valeur graphique suivant les temps et les lieux1, et présentent dans les inscriptions plus de quatre cents variantes 2, dont les formes se confondent les unes avec les autres 3. Comment rendre celte versatilité graphique et probablement phonétique, avec les équivalents des vingtdeux lettres hébraïques carrées, dont la valeur est spécifiée par les livres saints? Comment supposer que le mot hébreu inventé par les OEdipes, lorsque c'est le samaritain des médailles qui aurait dû le fournir, puisse s'assimiler au mot phénicien, l'hébreu étant une langue sacrée savante, et particulièrement exclusive, tandis que

1 Lindberg, De inscriptione Melitensi, p. 81.

2 Scripturae linguaeque Phœniciae, etc. , p. i5-49-

3 De Sacy, dans Mionnet, Recueil de planches, p. 6; et Gesenius, Script, ling. Phœniciae, etc., p. 5i, note.

le phénicien est essentiellement vulgaire. Les archéologues avancent même « qu'on ne connaît pas de monuments d'origine phénicienne pure.... Ce peuple se mêla à tant d'autres qu'on reconnaît facilement l'influence de ceux-ci sur les monuments qui caractérisent les inscriptions phéniciennes *. » On connaît le grécophénicien comme l'égypto-phénicien : les Hébreux seuls ne pouvaient pas plus se rapprocher des idolâtres que les chrétiens actuels ne se confondent avec les mahométans. Une raison de même nature nous oblige à voir la langue patriarcale ou prohellénique confondue dans les langages de certaines nations postérieures^

Ces considérations ne permettent pas de nier les rapports du samaritain avec le phénicien, le chaldéen, le syriaque et l'arabe antique. Bien que ces idiomes conservent une physionomie propre, souvent aussi ils décèlent leur promiscuité.

L'interprétation des traducteurs hébraïsants est tellement arbitraire, que jamais deux versions ne se sont accordées pour un sens unique : d'ordinaire, c'est un nom d'homme à l'état d'arcane, puis un nom de lieu tout aussi problématique, parfois suivi d'un génitif patronymique dérivé, qui se termine par un cas oblique de localité. Là s'arrête l'oracle; le tour est fait. Pour apprécier la vanité de ces traductions, il faut ne pas perdre de vue que les prêtres , dépositaires du langage universel, s'appuyant sur le mystère, ne divulguaient pas leurs écritures; tandis que le peuple, lorsqu'il si-

> Champollion-Figeac, Résumé archéologique, t. II, p. 397.

inulait graphiquement des signes les faisait servir à l'expression des patois dont il ne nous est plus permis d'espérer l'intelligence.

Le docte Gesénius, portant très-haut l'influence linguistique de la langue sainte, reconnaît toutefois que « les idiomes de l'Orient ne diffèrent peut-être pas plus « entre eux que les dialectes grecs l. » Les monuments antiques ajoutent une force nouvelle à cet argument : le doute fait place à la certitude; la langue primitive, exprimée par une lapidaire encore palpable, donna naissance à tous les dialectes orientaux : les alphabets phéniciens, samaritains, et l'hébreu des médailles, sont une seule et même série de signes dactylologiques, diversement orientés, à formes arrondies ou angulaires, avec quelques développements de degrés; ce qui élève le nombre des signes de seize à vingt-deux 2.

Des artistes d'un grand mérite se sont récemment occupés de paléographie avec un rare bonheur : néanmoins, il est à regretter que la dépense qu'entraîne un luxe inutile d'exécution ne rende la publication en quelque sorte illusoire, en portant ces ouvrages à des prix excessifs. Cette observation s'applique surtout au livre intitulé Peintures et Ornements des manuscrits3. Heureusement quelques rares exemplaires déposés dans les

' Institutiones hebraicae, interprète Tempestini; Parisiis, in-8°, 1847, p. 674, col. 2.

' Voir notre Tableau des Manifestations primitives, pi. ut, et les alphabets publiés dans l'ouvrage précité, p. 676.

3 Par M. le comte de Bastard, 24 livraisons; Paris, 1841 à 1847, in-fol. niaximo. 1

grandes bibliothèques publiques permettent aux amaleurs de les consulter. La Paléographie universelle l mérite moins ce reproche; elle se distingue aussi par l'habileté de l'exécution, et par le nombre et l'exactitude des fac-similé pris sur les plus remarquables manuscrits conservés dans tous les établissements de la république des lettres.

La planche n° 22 de la Paléographie universelle reproduit une de ces pages échappées au temps comme par miracle : c'est un papyr.us du musée du Louvre appelé abusivement Rituel funéraire. Ce monument date de quinze siècles avant l'ère chrétienne, et met en évidence le langage d'action vers l'époque où Cadmus établissait les conventions dactylologiques écrites: cette planche rappelle, par la mnémonique d'objets matériels, les plus anciennes pratiques. Plusieurs personnages, le bras élevé, sont occupés à manifester leur pensée au moyen de gestes et dedactylologie2. Nous avons donné, pages 108-109, la traduction des principaux cartouches, très-remarquables d'ailleurs.

La figure n° 12 (Paléogr.), conservée aussi en original au musée du Louvre 3', appartient à la même époque; elle montre in extenso la graphie de sèmes dactylolo-

1 Par MM. Silvestre et Champollion ; Paris, Didot , 1841, 4 vol. in-fol.

"" Voir notre planche r. — Nous possédons aussi des stèles où les personnages exécutent le langage d'action, ainsi que des papyrus de cette époque reculée, et parmi eux un calendrier où tous les personnages font de la dactylologie.

3 Voir notre planche 11. — Cette dactylologie est distincte des manifestations primitives dont l'usage fut général, Est-elle antérieure? Nous ne

130 PHÉNFCIE.

giques que le langage d'action employait dans certaines localités, et dont il ne nous reste rien d'absolument semblable, mais des similaires aussi nombreux qu'incompris. Nous reproduisons ces deux planches en faisant suivre la seconde d'un dessin dactylo-traducteur, afin que l'on saisisse la composition digitée de chaque signe en particulier.

Cette écriture stoïchéienne se retrouve dans d'autres fragments d'une haute antiquité, notamment sur deux papyrus conservés au musée de Turin', et deux fragments conservés dans le cabinet de M. de Blacas 2..

Les nombreux monuments antiques parvenus jusqu'à nous prouvent, d'une manière irréfragable, que les pre miers sèmes étaient vulgairement employés comme sigles. Toutefois, le papyrus reproduit par notre planche n paraît écrit en toutes lettres, et l'on ne peut contester qu'il appartienne à l'époque la plus reculée. Les archéologues reconnaissent qu'il y avait deux sortes de graphie, l'une démotique, l'autre hiératique; on composait pour le peuple des cantilènes en assonances, ou des versets rhythmiques. Il suffisait de rappeler par leurs initiales les mots constituant ces couplets ou stances, pour qu'immédiatement l'esprit le plus paresseux ressaisît la chaîne qui les unissait; aujourd'hui encore, quelle que soit la faiblesse de mémoire d'un chanteur,

pouvons le croire. Il est plus probable que c'est une graphie de pure localité.

1 Reproduit dans Scripturœ linguseque Phœniciae monumenta, 1837, in-40, pars tertia, tab. 3o.

1 Ibid. , tab. 3i a, 3a b, 33 cd.

PHENICIE. 131

éprouverait-il la moindre hésitation, si on lui indiquait les initiales dans l'ordre où elles se retrouvent aux couplets?

On n'a point suffisamment étudié les stèles lapidaires gréco -égyptiennes et gréco- phéniciennes. Ces monuments funéraires reproduisent tout à la fois le langage d'action et le langage dactylologique; la houche des personnages qu'on y voit figurer est toujours close; les mains élevées parlent seules. Soit que le défunt se présente à Isis, a Osiris, sous les auspices d'Anubis, soit qu'un tiers invoque pour lui les divinités, tous s'expriment par des signes digités qui permettent aujourd'hui de rétablir le sens de la pantomime, et aident à l'intelligence des inscriptions.

Cherchant la valeur graphique phénicienne dans les formes nombreuses et diverses que revêtent les caractères grecs antiques, aussi bien que dans leurs dérivés étrusques, umbriques, osques, celtibères, romains anciens, phéniciens, numides, samaritains, hébraïques, araméens, palmyriens, etc. ', on arrive à l'interprétation du texte.

Après avoir signalé les vains efforts des traducteurs . modernes, nous allons essayer la traduction d'une stèle gréco-phénicienne de notre collection a, à l'aide des lumières nouvellement acquises. (Voir notre pi. liv.)

> Scripturse lingua?quePhœniciœ monumenta, 3a pars, tab. i, 2, 3,4 et 5. 2 On sait d'ailleurs que les signes phéniciens ne restent pas les mêmes au commencement des mots, dans le milieu et à la fin.

PHENICIE.

iod des Hébreux.

grecautique,

Gesénius ,

tab. II,

1" forme.

démotique ,

Saulcy,

pag. 257,

décret de Rose

démot. dactyl.

démotique dactyl.

samaritain ,

Gesénius ,

tab. 111,

1« et 2' forme.

étrusque ,

Id.

tab. II ,

1'-' forme.

palmyrien ,

Id.

tab. V,

5' forme.

démotique dactyl.

Mt

phénicien , schln,

pliénicien , zade ,

Les écrits théocratiques et historiques, conservés dans les annales des temples1 pour l'usage des prêtres ou des initiés, et cachés avec soin 2, ne devant jamais paraître aux yeux du vulgaire, avaient nécessairement une autre contexture. Tel est le manuscrit de notre pi. n; il doit, en conséquence, être considéré comme appartenant aux écrits hiératiques ou sacerdotaux3.

On sait que les sèmes ne sont pas les mêmes au commencement du mpt, dans le milieu et à la fin.

Il ne faut pas perdre de vue que le plus important était de s'initier aux premiers moyens graphiques employés par les hommes pour la transmission de leurs

1 Au Louvre, 2e salle, entrant par la galerie espagnole, vitrine à côté du siège n° i, cadre papier bleu).

1 Sanchoniathonis, p. 168.

s Bien que l'hiératique soit l'abréviation des hiéroglyphes (ci-dessus, page 96), il peut être écrit en toutes lettres par la substitution des signes digités aux objets figurés.

idées; et l'on peut affirmer que l'application des procédés primordiaux doit amener des résultats immenses et certains.

Le primitif langage d'action et la dactylologie monumentale possèdent un grand avantage: affranchis d'altération, ils ne laissent aucun accès aux diverses interprétations; dessinés sur la matière, ils permettent de saisir, dans une pantomime exacte, le mot propre manifesté par les Assyriens, les Indiens, etc., aussi bien que les mots formés par les doigts des divinités du paganisme, et perpétués traditionnellement jusque dans nos églises gothiques chrétiennes. Si ce n'est là un prodige, c'est au moins le plus beau présent que pouvait nous faire l'antiquité.

Les signes matériels du langage d'action ou de la dactylologie, essentiellement bornés, s'associèrent graduellement, et en différents temps, à la phonie, prédisposée par sa nature à multiplier ses inflexions en raison du développement des idées : le mot primitif se résumait dans un sème, dans un sigle invariable, et les nuances d'acceptions diverses se multipliaient phonétiquement en raison des efforts de la civilisation. Plusieurs articulations verbales retenaient une valeur unique, parce qu'elle était représentée par un signe toujours le même: l'intelligence appliquait au mot siglique un diapason phonétique composé de longues, de brèves, de tons aigus ou graves, rudes ou doux. Le plus stationnaire de tous les peuples, le Chinois, pratique encore cet antique usage. De là les nombreuses acceptions attachées au mot primitif, désespoir des archéologues et source de

134 PHÙNICIE.

graves erreurs linguistiques : plus la langue esl ancienne, et plus le verbe doit présenter d'acceptions diverses. La prohellénique devait être la plus restreinte dans son vocabulaire et la plus fertile en interprétations indéterminées. Les hébraïsants sont d'accord pour proclamer la difficulté de choisir le mot propre au milieu de ses nombreux adelphes. Les langues grecques et latines montrent une nomenclature où le choix des acceptions constitue la grande difficulté.

La langue primitive s'était formée d'abord sur le langage d'action, et par suite sur la dactylologie; sa graphie se composait du dessin grossier des sèmes exécutés par la main.

Si, à partir de la langue patriarcale, la marche graduelle des idiomes eût laissé quelques traces, on aurait pu saisir dans la suite l'ensemble et les parties constitutives des progrès phonétiques. Cette découverte ne saurait être réservée aux modernes, car, bon nombre des dialectes primitifs ayant disparu à toujours, ceux qui subsistent ont perdu les attaches qui pouvaient les faire reconnaître, et apparaissent avec leur physionomie particulière et tranchée, qu'une graphie hétérophone vient défigurer encore. Le texte punique de Plaute ', écrit il y a plus de deux mille ans au moyen des lettres latines, est venu étendre un voile sur la linguistique du phénicien. Il serait impossible de se faire comprendre des Languedociens et des Picards actuels, en leur articulant chaque syllabe des rôles de Lucette et de INérine,

' Plauti Comœdia?, Pœnulus, act. V, se. i.

dans le Pourceaugnac. Est-il plus raisonnable de demander à Plaute ce qu'on ne peut exiger de Molière?

Nous avons avancé à plusieurs reprises que les patois ne pouvaient s'écrire; on nous répond qu'une foule de livres en dialectes provinciaux viennent infirmer cette assertion. Mais que n'imprime-t-on pas? Seulement il s'agit de savoir si nos moyens graphiques suffisent à formuler les innombrables inflexions vocales des patois, et à fixer leur phonie véritable. Évidemment non; l'appréciation en est tellement arbitraire, qu'elle varie suivant le temps ou la localité: car nous ne saurions trop le répéter, c'est phonétiquement que la linguistique s'est formée. L'antique et variable graphie, régularisée sans être rationnelle, n'a pu que compliquer le problème et l'obscurcir pour ceux qui n'ont pas une idée nette de l'étymologie phonétique naturelle. Les scribes ont introduit de siècle en siècle l'orthographe prédominante ; et ce travail est d'une telle lenteur, que l'orthographe des Turcs n'est point encore fixée '.

On sait, que cinquante-quatre caractères seraient nécessaires pour, rendre avec précision la phonie d'une langue quelconque1; même avec ce clavier complet, il resterait encore l'impossibilité de graphier le son strident poussé par le conducteur d'animaux qui veut presser leur allure, les déviations vocales de la tendresse, celles de la douleur, etc., et mille inflexions nasillardes,

1 Éclaircissement, par Rœvig; Paris, Th. Barrois, 1845, p. î3, et Spécimen , p. 11, note.

3 Paléographie universelle , t. I , p. 47.

sibilantes, gutturales, traînantes, etc., dont les patois sont surchargés. Le nouveau clavier aurait d'ailleurs le grave inconvénient d'effacer la généalogie des langages, de trancher toutes les filiations, et de nous plonger ainsi dans le chaos. Pour avoir la raison des choses, ce n'est pas dans les usages modernes qu'il faut la chercher, mais bien dans l'élude et l'analyse des monuments de l'antiquité.

Page 1