CHAPITRE IX
La dactylologie patriarcale donna naissance à la graphie prohellénique et phénicienne, dont le nombre des signes était égal aux sèmes dactylologiques; la variété des conventions adoptées dans certaines localités é'eva les signes graphiques phéniciens au delà de quatre cents *.
Les vaines conventions graphiques des Assvriens, devenues insaisissables à cause de la multiplicité des espèces dans chacune d'elles a, ne sauraient nous arrêter: leur langage dactylologique seul est remarquable; il fut le premier connu, et devint universel.
Le langage d'action et les sigles dactylologiques, exprimés par les peintures de la céramique étrusque, se rattachent à la langue des Hellènes3, lien qui unissait
1 Scripturse linguasque Phœniciae pars prima , p. i5 à 49-
* Exposé des éléments constitutifs du système de la troisième écriture
cunéiforme de Persépolis , par Lowenstern ; Paris, 1847, m-8°, p. 20. 3 Ils appelaient XeipoXoyia l'art de parler par signes, et Xeipoffoço; l'homme
qui possédait cet art.
les divergences linguistiques orientales. Les inscriptions que l'on rencontre de loin en loin sont écrites parfois en toutes lettres, mais souvent sans voyelles, au moyen de sèmes provenant des signes cadméens et des premiers caractères grecs. Les mots témoignent, par leur exiguïté et la grossière indécision du tracé, que la graphie était à peine littéraire : elle se borne à reproduire des noms appartenant au culte ou des formules consacrées; on n'y trouve jamais de particules ni aucune des parties du discours, rien de ce qui constitue le rapport des idées entre elles. Celte graphie séméiotique suivait toutes les orientations, et se lisait dans tous les sens.
L'excellent travail de Gesénius ', en nous permettant de choisir, parmi les diverses conventions phéniciennes, les signes les plus analogues à ceux de la langue patriarcale prohellénique, nous a révélé en même temps les caractères grecs anciens, d'âges divers, presque semblables à ceux de Cadmus, ainsi qu'à l'hébreu des médailles (samaritain). Ces caractères, issus de la dactylologie primitive, donnèrent naissance à nos lettres actuelles : le tableau de Mionnet reproduit ci-après, planche iv, en fournit l'irréfragable preuve. L'orientation était arbitraire, puisque les signes digités d'où ils tirent leur origine se percevaient de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche, de gauche à droite : il faut ajouter que l'étrusque, l'umbrique, l'osque, le celtibérien, le romain, l'araméen, n'étaient primitivement que des dialectes du langage patriarcal.
1 Scripturse linguseque Phœniciae monumenta quotquot supersunt; Lipsise, 1837, in-4°, pars tertia , tab. II et III.
Le peuple (démotique) avait des signes et non des lettres; les sons E, A, I, étaient représentés par les signes numéraux I, II, III; ainsi le substantif alphabet est d'autant plus impropre, que la série de ces signes commence par E et non par A. Cette dénomination date de l'époque où Moïse, abandonnant la graphie samaritaine pour l'hébreu sacerdotal, donna à Yaleph la place occupée jusqu'alors par l'E dactylologique; peutêtre aussi parce que la phonie que représentait l'A était dans certaines localités articulée à l'égal de l'E.
La série dactylologique, et la série alphabétique qui y correspond, renferment tous les représentants de la phonie primitive, sauf quelques degrés.
L'O des Grecs antiques, des Phéniciens, des Samaritains, a été confondu avec Vain de l'hébreu carré; heureusement la langue patriarcale lapidaire nous l'a conservé: Aïv était le sigle de ]^ Oçôa^oç ' , ocillus, et devait se prononcer comme notre O. Un poing fermé le représentait daclylologiqueme.nt.
De nombreux monuments nous ont restitué ces traditions tellement antiques, qu'elles cédèrent aux invasions de l'oubli. La renaissance entraînait les nations hors des voies séculaires; l'attrait des nouveautés faisait tomber sous la faux du temps tout ce qui ne participait point à l'impulsion rénovatrice.
Antiquissima autem monumenta graeca phœniciis setate superiora sunt '.
1 ?ete = x; OxaX(j.o;, une liquide disparaissant, Oxodo; = OxvXuç , gutture supprimée; Oulas = Oui = Oi/ = Œil. * Voir ci-dessus, page iî5.
Les signes de Cadmus n'amenèrent l'écriture chez les Grecs que sept siècles après lui, vers la fondation de Rome, après le règne de l'Assyrien Sardanapale. Antérieurement, ce sont toujours les signes dactylologiques graphies que Moïse avait modifiés en hébreu carré; l'acrologie des noms d'objets matériels s'y associait fréquemment ; mais la dactylologie régna longtemps simultanément avec l'écriture, en Grèce, puis à Rome, où elle n'était guère que siglique. Partout ailleurs la graphie fut presque inconnue, et devint l'apanage des intelligences d'élite '.
La chirologie secondait le langage d'action propre à exprimer les faits, tandis que la dactylologie particularisait les noms, les choses et les lieux. De nos jours un mime inlelligeut trouve dans le geste les moyens de faire comprendre ce qui ressort de l'intrigue ordinaire d'une pantomime; mais alors qu'il faut préciser les temps, les personnes et les objets, force lui est de recourir à l'emploi de rouleaux où se trouvent inscrites les particularités que le geste est impuissant à révéler. Les arts d'imitation, élevés dès l'antiquité à un degré de perfection qui fait le désespoir des artistes érudits, surent allier le langage d'action aux sigles digités : c'est sous celle double forme que nous parlent les immortels chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture.
< Quoique les usages des anciens, dont on trouve des « traces dans les auteurs, soient assez bien établis, ce- « pendant les passages sur lesquels on se fonde ayant
■ Les peuples du Nord y restèrent étrangers jusqu'au ix* siècle.
« pu être altérés par les copistes, il faut convenir qu'il « n'y a rien de plus sûr que les monuments consacrés par « lesarts et bien conservés. Ils doivent donc êtrel'objetde « nos recherches, puisqu'ils nous apprennent ce que les « auteurs ne nous ont point laissé dans leurs ouvrages'.»
Les anciens se contentaient d'exprimer ou de marquer les choses par le sigle 2 initial du nom ou' du verbe : S. P. Q. R. ; à cette vieille coutume traditionnelle appartient la locution en usage encore de nos jours, Etre marqué au B, c'est-à-dire bossu, boiteux, borgne, etc. Les sigles donnant par un signe unique l'équivalent de plusieurs de nos caractères graphiques, l'interprétation, appuyée par des antériorités, des conséquences, des circonstances ou des analogies, porte avec elle un degré de probabilité persuasive qui parfois atteint l'évidence: de même les chiffres dont encore aujourd'hui on marque la vaisselle, les vêtements, le linge, etc., fournissent les indications suffisantes pour constater la propriété d'une manière irréfragable, malgré la latitude laissée à l'interprétation.
Jean-Baptiste Porta, connu par ses recherches sur la magie, qui auraient dû le faire oublier, est auteur d'un
1 Caylus, Antiquités, etc., t. I, p. 166.
3 Irineioç , StTfXai. Jtistinien Cod. — Signa, Sigla. Lambecius Bibli.
Siglœ. Du Cange. — Litterse singularise sine coagroentis syllabarum. Nocl. att. Auli Gellii. Voy. notre page 98 Vincla , Secla. Cujas.
Justinien , dans son discours au sénat , ne veut plus que l'on s'en serve , sous peine de faux : « Eamdem pœnam falsitatis constituimus et adversus « eos qui in posterum leges nostras per siglorum obscuritates ausi fue- « rint conscribere. » Corpus juris civilis, cum D. Gothofredi et aliorum notis. Amstelodami , 1 663, in-fol., t. I, p. 58, col. 3.
livre resté ignoré, bien qu'il révélât des faits sur lesquels nous aurions pu appuyer la laographie. Lors de la publication des Éléments carlovingiens, nous ne connaissions pas l'ouvrage de l'érudit napolitain. Ce titre d'ailleurs est très- propre à faire prendre le change : De furtivis literarum notis, vulgo de ziferis ' : Des lettres conventionnelles appelées notes ou chiffres. Cependant on trouve dans ce volume d'excellentes choses à côté d'autres médiocres, de niaises même : l'intelligence fait son profit de toutes les vérités, et sait écarter les erreurs enfantées par les préoccupations et les préjugés du siècle, et surtout par le degré de lumière qui lui est propre. A. ce seul prix, on trouve le progrès. « Habent sua fata libelli; » car, malgré les excellents documents réunis dans sa première partie, c'est à peine si ce livre est connu aujourd'hui.
INous répondrons à ceux qui se plaignent du laconisme que nous nous sommes imposé, en reproduisant l'explication des notes antiques donnée par l'auteur napolitain, il y a près de trois siècles :
« Notas vero appellamus, quod literas, syllabas et dictiones praefixis characteribus notent, et legentium animos ad significationum notifiant revocent, quo fit, ut qui eas scribant, notarios appellemus.
«Quod si earum usum perspexerimus, Lis tantum rébus eas inservire dicemus, cujusmodi sunt res sacrae, occultarumque rerum scientis : siquidem ne a prophanis, necdum sacris illis mediocriter initiatis illae violentur, neve abdita detegantur mysteria, ea saepe ignorabilibus characteribus et symbolicis quibusdani figuris a majoribus tegi et occultari consueverunt \
1 Neapoli, i563, in-4", cum figuris. — 2 Ut supra, p. i.
« Apuleius de his notis sic meminit :
« De opertis adyti profert quosciam libros, ignotis Iiteris praenotatos, partim figuris hujuscemodi animalium concepti sermonis com'pendiosa verba suggerentes, partim nodosis, et in modum rotae tortuosis, capreolatimque condensis apicibus a curiositate prophanorum lectione minuta1. »
Des auteurs plus rapprochés de nous ont écrit :
« Una vel pluribus Iiteris initialibus retentis, unde sigla. —Ex Iiteris coarctis et omissis simul siglis item aliisque signis arbitrariis, unde nota? Tironis J. »
Le langage naturel, le langage d'action, qui a précédé les conventions dactylologiques, est décrit, par le Napolitain Porta, aux pages 21, 22, 23 et 24:
« Manus etiam vix dici potest quot motus habeant, nam et si caetera? partes ut recte lôquantur adjuvant, hae ipsae primum
loquuntur Ut in tanta per omnes gentes nationesque lingua-
rum diversitate, hic mihi omnium homintim cominunis sermo videatur 3. »
Au feuillet suivant, il ajoute:
« Digitorum motibus non solum res significare , sed etiam literas , quibus verba colliguntur 4. »
« Ceux dont les doigts sont un miroir, a dit l'Yamani 5, « ont part à la puissance de Dieu, car ils ne connaissent « pas l'oubli : heureux aussi les hommes qui perpétuent « le souvenir des belles actions par des récits, et répan-
1 Ut supra, p. 4.
2 De re diplom. Schutz ab Holzbausen. Heidelbergx, 1 78 1 , in-S°, a et k.
3 Page 14.
i Page 26.
'■> Tunis et la Régence, par M. Cb. Chassirioii.
« dent la connaissance des sciences; ils sont semblables
« aux fleuves qui fécondent la terre. »
Véritables moniteurs, les sigles avaient une vertu de réminiscence dont les modernes n'ont plus le sentiment. Ainsi Apollon, faisant le sigle n, réveillait l'idée du serpent Pytbon dont il délivre la terre. Le même sigle, exécuté par un guerrier terrassé, rappelait ITotvvi, rançon, merci ' ' ; une figure suppliante, IToôoç, regret*. Vénus l'exécutait -elle dans une attitude pudibonde, c'était Ilapôevia, virginité'3.
Le A de Aaiopai, être brûlé, qu'exécute saint Laurent 4, ne saurait se confondre avec le même sigle donné par une statue décorant un tombeau, AapSavw, dormir s. Le moindre indice historique ou chronologique, le plus petit renseignement de mœurs, de costume, d'habitude, de ressemblance , d'action ou de geste , la plus faible lumière venue d'ailleurs, combinée avec l'imperturbable sigle , fournit le moyen de distinguer avec précision Pertinax, de Probus ou de Vespasien.
Les chrétiens peignaient sur leurs vitraux la mère du Sauveur, les mains étendues et les doigts écartés, faisant d'une main le sigle de Ilaiç , fils, et de l'autre celui de IIoTviaÇw, intercéder, être avocate**.
Il était impossible de ne pas trouver la corrélation
1 Iliados picturse antiq., planches 17 et 18. ' Montfaucon, t. I , p. 97, fig. 47- 3 Ainsi, la Vénus dé Médicis.
<• Ivoire de noire collection.
3 Marbre de notre collection.
6 Ms. du xe siècle, liber precum à la Bibl. nat., et marbre de notre collection.
entre le sigle et la personne qui l'exécutait, quand on avait quelque connaissance de l'acte principal que caractérisait le dactylologue.
Les signes graphiques exécutés par des mains grossières et inexpérimentées, imitant tant bien que mal les sèmes que répétaient les doigts dans toutes les positions, ne pouvaient avoir aucune orientation régulière, et, comme les signes de la main, ils se lisaient dans tous les sens. La pierre était par sa dureté peu propre à l'art graphique, et ne se prêtait pas facilement aux contours arrondis ni aux déliés; de là nombre de variantes pour un seul et même signe, et des angles au lieu de parties arrondies.
Quintilien dit expressément : « Illa vetustissima tran- « seotempora, quibus et pauciores literse nec similes his « nostris earum formae fuerunt, et vis quoque diversa. » (Instit. orator., lib. I, cap. 7.)
Bien que dans l'an tique dactylologie l'E et l'I fussent distincts, le premier représentait le nombre un, et le dernier le nombre trois; les Phéniciens semblent déjà confondre ces deux voyelles, comme le font encore aujourd'hui les Anglais et les Français : les habitants de la Grande-Bretagne donnent à l'E le son de notre I, et nous donnons à notre I le son de leur E, ce qui explique la presque identité de ces deux signes, sous le rapport phonétique.
Le langage représenté par les sèmes est essentiellement laconique; les monuments artistiques ne peuvent faire produire à leurs personnages que deux sigles en même temps, un par chaque main. Il est très-probable
qu'en réalité les sigles se succédaient jusqu'à ce que le manifestant eût acquis la certitude d'avoir été compris; les séméiologues s'exprimaient à la manière des marchands syriens modernes, qui ont un langage « sans « liaison ni syntaxe, mêlant indifféremment les genres, « ne se servant point de pronoms, et ne prenant des « verbes que les infinitifs '. »
Ce langage, si près de la nature, est resté celui de presque tous les nègres.
La tardive graphie prit naissance alors que les Orientaux fixèrent sur la matière le dessin grossier des signes dont la main était l'interprète protophonétique, et sembla revenir aux formes primitives manuelles en arrivant à Athènes, d'où elle passa à Rome, dans les classes supérieures. Les peuples septentrionaux n'en firent un usage national que vers le ixe siècle.
Quelques monuments orientaux dont l'acrologie pouvait seule dévoiler l'origine et le but, reçurent postérieurement des inscriptions graphiques en toutes lettres, rédigées dans la langue universelle, parce qu'on craignait que les caractéristiques particulières ne restassent à toujours incomprises; cette graphie complète, précieuse en ce sens qu'elle fournit des lumières qui partout ailleurs faisaient défaut, eut l'inconvénient de faire prendre le change sur les temps et les lieux où les monuments furent exécutés.
La graphie grecque fut la première à sortir du laconisme des sigles et à compléter l'écriture, parce que la
' Voyez Dictionnaire géographique de la Martinière , t. V, p. 745.
première elle fut destinée à suppléer l'insuffisance de l'acrologie.
Deux bas-reliefs égyptiens, récemment exhumés (i844) d'un hypogée à Cercasoré ', confirment les principes que nous avons reconnus : présence de la langue prohellénique dans l'hiéroglyphie, la dactylologie et l'acrologie. La tête d'Alexandre, sculptée sur l'un de ces bas-reliefs, fut exécutée de son vivant (la BàeXXa sur le front).
Le cartouche porte les signes Ayyoç, Aswv, XiXoç, NapGvixiov et Aejxto; c'est-à-dire AAXNA ou AAeXaNApoç. L'appréhension de n'être pas compris par la postérité a fait transcrire peu de temps après, comme apostille et en toutes lettres, au bas du cartouche,
appellation égyptienne graphiée en grec \ Les trois images superposées, MsXicaa, 2xoXo<]> et Kap&oTCo;, forment les sigles de Maxap, 2wTïip, Koipavoç, £ heureux souverain libérateur. Le cartouche parallèle à celui d'Alexandre porte E, <J>, N (une plume, <p6eipi<mxoç, NatiTixoç), qui fournis-
1 Maintenant dans notre collection , voyez nos planches tix et ix.
2 Plularque; de Iside et Osiride, p. 354 c> éd. Xylander, Erfort, 1699. Les premières peintures fuient des sculptures coloriées : il était permis
au seul Apelle de représenter Alexandre. Apulée, Florides, I; 7 : * Si » quis uspiam reperiretur alius sanctissimse imagini Régis manus adino- « litus, haud secus in euni, quam in sacrilegum , vindicaturus. » Conl'. Plin. N. H., lib. VII, cap. 38; Giceron. Ep. f., v. 12; Horat. Ep. II, 1.
sent la graphie de Ephestion; les deux signes superposés au cartouche donnent oSepivo;, P auguste, l 'illustre. Le second bas-relief (pi. lx) porte les images NapÔYi£, 4>puyia>v, Aewv, Ka6s&pa ; elles forment les sigles N, <ï>, A, K, et composent la graphie de NeiXipAai;; la dévouée au Nil fait des deux mains l'initiale de son nom, et porte sur la tête le Nu^tpaia, nénuphar, acrologie de ce même nom; un bouton précède la fleur qui orne son front, signe de virginité; et la main droite présente le fruit, tandis que l'autre réunit la fleur au rejeton. Les trois signes qui dominent le cartouche, 2xoXo<|j, Aiëavoçopo;, Tpi-piç \ donnent la protophonie de leëa;, Asta, Toikiç , admirable, captive , fiancée. Ces précieuses figures conservent leur coloris primitif.
Le classement des signes représentant les sons ne fut pas celui des alphabets modernes; les anciens classèrent ces signes suivant les organes dont les sons dépendaient : les vocales, labiales, dentales, gutturales et liquides se subdivisaient en plusieurs degrés.
Les seize signes de Cadmus ne pouvaient exprimer la valeur des vingt-quatre lettres du grec postérieur; huit caractères apparaissent rarement dans le grec antique, B, H, Z, 0, S, X, W, O. Nous avons fait observer précédemment l'introduction, par les scrihes , de l'orthographe en vogue de leur temps, et l'apparition successive des caractères qui n'appartenaient point aux textes primitifs.
Il y a peut-être témérité à tenter d'apprécier d'une manière exacte la phonie primitive. Voici toutefois comme
nous la comprenons, appliquée à notre alphabet, car nous n'oserions fixer les degrés des signes cadméens :
i voyelles variables.
j 1 1' forte.
labiales *" forte- 1 1 moyenne.
) ' faible.
1 / moyenne.
i dentales ] forte.
th
7 ( faible.
/ 3e forte.
ch
2e moyenne.
i 4° forte.
("moyenne,.
| 1" faible.
> gutturales
1" forte.
I 2e forte.
3e moyenne.
4e moyenne.
2e faible.
3' faible.
liquides variables.
Sans doute l'alphabet moderne est moins défectueux et plus complet que la série de Cadmus : les besoins de l'enfance doivent-ils égaler les exigences de. l'âge avancé?
On trouve dans l'Archéologie grammaticale de Festus ' cet intéressant épisode :
Clavus annalis appellatur qui figebatur in parietibus sacrarum aedium per annos singulos, ut per eos colligeretur annorum nu-
Tite-Live donne la raison de cet usage.
Quia rarae per ea terapora litterse erant 2.
La cérémonie du clou annuel s'observait aussi au Capitole 3.
Il est à remarquer que les sigles représentent le plus souvent des mots phonétiquement simples, qui témoi-
1 Festus, édit. d'Egger, Paris, i838, in-ifi; voir aussi Tit. Liv., D. i, lib. vu, cap. a; Cicer., Att. v. i5 * Tit. Liv. , ubi supra.
3 Niebubr, Histoire romaine, Ère de la fondation de la ville.
gnent d'une origine antérieure aux temps où se formèrent les composés; ils rappellent des racines génériques dont l'acception s'applique à un grand nombre d'idées; les circonstances fournissent le moyen de saisir le sens particulier. Nos lexiques donnent souvent le composé postérieur, et interdisent, par leur autorité, l'usage du simple qui a disparu.
On a dit, avec raison, que l'origine de l'écriture ne pourrait jamais être éclaircie par le témoignage des auteurs grecs et latins '; aujourd'hui nous savons pourquoi: ils tenaient la graphie de seconde et de troisième main.
Le docte Gesénius tourmente sa haute intelligence pour justifier l'appellation primitive des lettres, qu'il regarde comme rationnelle 2; ne soupçonnant pas l'origine digitée des caractères graphiques , il devait confondre et confond en effet, comme ses devanciers, l'origine du nom siglique imposé postérieurement à la lettre, avec l'origine de la lettre elle-même, qui n'était qu'un signe formé par les doigts pour représenter un son. La forme des sèmes est une image frappante.
Chez les Hébreux, peuples pasteurs, tf, aleph, était l'initiale de v\~>$, bos , et garda le nom dont il était le sigle; 3, bet/i, ITQ , qui signifie domus, retint le nom siglique, comme 1 , gimel , conserva celui de chameau; dont il était l'initiale, et simultanément les dessinateurs hiéroglyphiques ou sacrés de la même lin-
1 Caylus, Recueil d'antiquités, 1. 1, p. 69.
2 Scripturse linguaeque Phoenici* monum., p. 17, 19, etc.
guistique, ont dû peindre une tête de bœuf pour A, une demeure pour B, et un chameau pour le G, etc.
On a cru que le nom hébreu provenait de la forme linéaire que ces signes conservaient dans la graphie phénicienne (ou grec antique) : c'est une grave erreur. Si quelques-uns montrent une analogie de forme avec l'objet que rappelle le nom, la majeure partie n'eut jamais cette ressemblance, témoin le daleth "î, le caph 3, le noun 2, le resch "1, au l'on ne saurait reconnaître ni porte, ni palme, ni poisson, ni lête, etc., tandis que toutes les lettres hébraïques sans exception retiennent l'appellation que le sigle était chargé de représenter le plus fréquemment *. Ce qu'il y à de réellement primitif, c'est la classification numérique des voyelles I, II, III; les labiales, dentales, gutturales, n'avaient d'autres dénominations que le bruit pur et simple du son formé par les lèvres, les dents et la gorge, B, D, G, articulés avec la seule adjonction nécessaire à l'émission, et qu'il serait impossible de graphier de manière à faire comprendre la phonie, puisque nous ne les articulons qu'à l'aide de voyelles ajoutées Bé, Dé; Gé, etc.
Nos caractères graphiques se composent évidemment de traditions patriarcales.
L'E daclylologique donné par sa forme l'idée de notre I, ce qui porte à croire que sa phonie était celle de Yita des Hellènes.
L'A dactylologique (deux), retourné de haut en bas,
1 Gesenii Institutiones hobraicœ, p. 676.
est semblable à notre A, excepté la barre horizontale du milieu, postérieurement ajoutée, pour le distinguer du lambda.
L'1 daclylologique, avec ses trois doigts élevés, donne l'explication du signe tridentaire de l'E grec antique, étrusque, umbrique, de l'E et de l'I phénicien, samaritain, ainsi que de notre E moderne.
L'O dactylologique montrait, comme il montre toujours, le cercle oculaire.
L'Y dactylologique allonge encore ses cornes, comme dans l'antiquité.
B, la labiale daclylologique, IlaXapi', main, <&aiva>, montrer, simulait grossièrement une main ; le phénicien et le samaritain indiquent le bras terminé par une main : notre b minuscule est l'antique sème redressé.
A, la dentale simulée par l'équerre dactylologiqwe , a changé son orientation et arrondi deux de ses côtés.
T, la gutturale dactylologique, par sa forme creuse, annonçait là configuration du G et du G.
K., les phalanges des deux premiers doigts, séparés par le bout du pouce, forment le tracé du R dactylologique.
S dactylologique est toujours une spirale.
A place aujourd'hui son angle vers le bas, L.
M se compose encore des quatre jambages nautique* égyptiens; ils ont remplacé le N.
N est toujours le va-et-vient de l'antiquité.
P dactylologique, imitation du groin, est devenu l'R latin, lorsqu'il a servi de sigle à rictus '.
i PuYyo; a fait au septentrion rouin, grouin, tandis qu'il faisait à Rome Rictus.
En général les jambages, dont l'orientation était oblique et la rencontre angulaire, se redressèrent par l'usage qui appelait la régularité et le parallélisme. Lorsque la graphie passa de la pierre sur les membranes, les angles disparurent et firent place aux traits arrondis.
Les traditions phonétiques échappent à l'analyse , parce qu'un usage circonscrit et purement local les établissait en l'absence de toute règle littéraire; heureusement le fil conducteur est indépendant des intonations.
On est forcé d'avouer que la connaissance des étymologies archaïques est impossible, tant qu'on ne sera pas convaincu de la nature variable des lettres primitives; jusque-là on ne fera qu'imiter le prétendu chimiste qui, après avoir décomposé un corps, serait incapable d'apprécier ses éléments constitutifs. L'analyse restera toujours rebelle à qui n'a pas une idée nette des parties intégrantes ',
Si quelques radicaux primitifs sont reconnaissables en vertu de la loi de la gradation appliquée de façons diverses, tous n'ont pas le même avantage, bon nombre se révèlent seulement dans les composés postérieurs : ils resteront indécis jusqu'à ce que le principe constituant soit complètement éclairci dans ses détails.
Les Assyriens écrivaient Cjrus , Darius , Artaxerxès, par Khoresch ou Khosrou , Dareousch ou Dariovesch , Artaehschethev ou Artaxaschta 2.
' Court de Gébelin , t. IX, p. ccxxv et ccxxvm.
% Encycl. des gens du monde, t. XIX, 2e part., p. 44°! <:ol. 2.
Tout ceci prouve la difficulté de mettre en harmonie la graphie avec la phonie, et l'impossibilité de saisir jamais le sens des patois, lorsqu'on prétend les soumettre à l'écriture. On peut ajouter que, sans les lexiques français sur lesquels l'Académie exerce un heureux despotisme, les Parisiens ne sauraient graphier, d'une manière uniforme, même le mémoire pour leurs blanchisseuses.
La filiation analogique française repose sur le sens obvie du grec primordial des migrations, du latin des armées de César, et du théotisque national des Francs, modifié par les transformations phonétiques conventionnelles, mais graduellement adoucies. Nous donnerons plus tard un spécimen de ces éléments divers.