XXVII. Analogie
ET
Le développement des facultés dont Dieu favorisa l'homme se fit par degrés : le germe de la puissance intellectuelle du roi des créatures, l'organe de la voix, qui seul suffit pour établir la suprématie, ne prit de valeur qu'après avoir fait alliance avec le langage du geste, compréhensible par lui-même, s'adressant aux yeux, et puisant ses éléments dans la nature.
La langue phonétique, sortie du même berceau, resta immuable partout et pour tous; les signes de la main en furent l'interprète jusqu'à l'édification de Babel : alors Dieu, divisant la langue, laissa s'établir un nom-
bre infini de dialectes, qui, pour les hommes supérieurs,
se rattachaient à la langue primitive comme à une mère
commune.
L'Assyrie, l'Inde et la Chine, comme presque toutes les nations civilisées, eurent une même langue patriarcale avant qu'Athènes fut fondée, et cette norme des mages, des druides et des prêtres de toute l'antiquité était prédestinée à devenir la langue des Hellènes : de là ces racines grecques répandues dans la linguistique des différents peuples.
De nombreux monuments toujours parlants nous transmettent cette langue prohellénique; les dialectes, enfants de Babel, produisirent les sèmes cunéiformes : ces premiers rudiments furent les germes des signes cadméens, qui enfantèrent la graphie. La numismatique primitive et générale reproduit ces précieuses empreintes; la langue patriarcale, s'appuyant sur l'harmonie naturelle, est la source de tous les langages : l'unité de la création, l'universalité du cataclysme et la chronologie de Moïse sont autant d'axiomes fondés sur l'inflexible logique des faits.
Les signes dactylologiques, toujours les mêmes, reproduits par les monuments artistiques depuis les Assyriens jusqu'au xve siècle, embrassent l'immense période de plus de trois mille ans, durant laquelle, et sans discontinuité, s'accumule une masse de preuves matérielles encore parlantes.
Les livres saints montrent la main comme imposant interprète des volontés du Seigneur, seulement les mots hébreux qui devaient révéler le langage des doigts ont été mal expliqués; il faut s'initier à l'intelligence du texte mosaïque pour lui rendre sa véritable signification : sous ce rapport, une nouvelle traduction est désirable.
Bien que les Hébreux fussent généralement ignorants, c'est aux siècles qu'il faut demander compte des erreurs commises par les premiers traducteurs de la Bible : la critique était nulle à l'époque où l'art de tracer quel-' ques caractères grossiers formait une rare exception : par respect pour le texte sacré, livre alors presque unique, on se bornait à traduire scrupuleusement le mot à mot, et les acceptions diverses, malencontreusement interprétées, renversaient le sens même du discours : « La lettre tue, l'esprit vivifie. » (Saint Paul aux Corinthiens, II, 3, 6.)
L'universalité de la dactylologie ressort du rapprochement des monuments antiques des différentes nations.
Les Étrusques décernaient des prix aux plus habiles dactylologues; leurs vases, en rappelant celte coutume, s'expriment par une dactylologie et une protophonie appartenant à la langue patriarcale. Nulle part ce mode de transmettre la pensée n'a laissé plus de traces que sur les produits de la céramique.
Les deux mondes ont une origine commune : les habitants que Cortès rencontra dans l'antique Mexico conservaient des coutumes modelées sur celles de l'Ancien Continent; leurs traditions rappelaient celles de Moïse; leurs monuments primitifs affectaient le style égyptien, tandis que les idées se transmettaient par une dactylologie conforme à la séméiologie et à la linguistique prohellénique.
Un antique manuscrit mexicain, arrivé en quelque sorte miraculeusement jusqu'à nous, montre que les peuples du Nouveau Monde doivent leur origine aux tribus patriarcales; la langue et la dactylologie antiques de ces peuples sont de tous points semblables à la langue et à la dactylologie des fils d'Adam (pi. lu, lui).
Les vérités primordiales renfermées dans les livres de Moïse sont innombrables : chronologie, pratiques
primitives, dactylologie, linguistique, migration, généalogie des peuples, histoire des premiers temps, diversité des races, tout s'y trouve réuni. De fausses interprétations, dès longtemps accréditées, aveuglent le commun des hommes et les empêchent de voir le rayon de Dieu éclairant son prophète.
Toutes les langues dérivent d'une seule et même souche, les diversités phonétiques et la variation des graphies s'opposèrent à la reconnaissance de cette vérité originelle : l'antique rudesse des langages s'adoucit graduellement par la civilisation, plus encore que par l'aménité du climat.
Les premiers rudiments graphiques nous sont transmis par les Assyriens : Babylone donne naissance aux cunéiformes à toujours incompréhensibles, mais sa dactylologie est identique avec celle employée partout et dans tous les temps anciens. La protophonie est la base de la graphie régulière appliquée à la langue des patriarches, qui devint celle des prêtres et des savants du monde civilisé, tandis que la divergence des dialectes fut l'apanage des peuples de toutes les contrées.
Les chevillettes (voir notre pi. 11) , remplaçant les doigts, constituèrent la première graphie : les cunéiformes servaient aux patois babéliques; on peut croire qu'ils n'avaient point une valeur phonétique, et que, sous ce
rapport, ils ressemblaient aux notes tironiennes, qui
primitivement exprimaient des caractères digités, et
devinrent une tachygraphie au temps de l'affranchi de
Cicéron.
L'alphabet hiéroglyphique se développe en une série protophonétique indéfinie , appartenant à la langue patriarcale : le petit nombre d'appellations lues dans la langue hiéroglyphique n'a été compréhensible que par l'application de la protophonie (pi. xxxvm). Ainsi, l'alphabet hiéroglyphique doit par sa nature demeurer incomplet, puisque tous les objets matériels figurant comme protophonie peuvent y être ajoutés.
En l'absence des lettres, les hiéroglyphes produisirent l'acrologie phonétique. Durant des siècles, leur étude a lassé les efforts du savoir, et passe encore aujourd'hui pour le dernier terme de la science, ce qui surabondamment prouve l'inanité des systèmes suivis.
L'application du mode protophonétique joint à la langue patriarcale rend la lecture des hiéroglyphes simple et facile, comme tout ce qui est primitif; elle ne réclame désormais qu'une intelligence égale à celle de l'enfant qui se familiarise avec I'abc (pi. xxxix). Les protophonétiques deviennent des sigles, et les hiéroglyphes de l'obélisque de Louqsor se lisent aussi exactement que les inscriptions lapidaires et numismatiques; ils rap-
pellent les éternels principes théocratiques, politiques et philosophiques de l'homme à l'état social.
Suivant sa généalogie, la graphie assignait la première place au phénicien : les monuments, d'accord avec Pline l'ancien et Gésénius lui-même (Monumenta, t. 1 , p. 17), prouvent que c'est au grec antique qu'appartient le droit d'aînesse; les Pélasges, chefs des migrations, parlaient la langue prohellénique, mère de tous les idiomes.
La graphie sanscrite décèle un fond dactylologique sur lequel on a brodé les complications, preuves évidentes de sa postériorité.
La Paléographie universelle de MM. Silvestre et Champollion reproduit des signes digités de la plus haute antiquité, ainsi qu'une série de peintures protophonétiques qui se succèdent jusqu'à la renaissance.
Les difficultés d'interprétation proviennent de l'exiguïté du lexique primitif et des différents sens applicables à la même expression.
Le désaccord entre la phonie et la graphie vient accroître la confusion.
C'est à son élasticité que l'hébreu doit la prédilection particulière des sophistes pour l'interprétation des dialectes orientaux.
Les calligraphes des vne, vme, ixe et xe siècles rappelèrent, dans leurs majuscules enjolivées, l'antique manière protophonétique et hiéroglyphique, espérant ainsi parvenir à faire connaître au vulgaire la valeur des lettres latines dont l'Église faisait usage; ils peignaient dans la contexlure des capitales les figures dont la protophonie produisait le son attaché au caractère latin. Ce procédé archaïque est renouvelé de nos jours par les instituteurs de l'enfance. La série que nous offrons à nos lecteurs (pi. xliii et suiv.), puisée dans le seul ouvrage publié si magnifiquement par M. de Bastard, est extraite des manuscrits les plus illustres.
Les peintures à fresque retrouvées à Saint-Savin en Poitou (pi. lvii) prouvent simultanément, avec cette graphie, la persistance du procédé populaire, jusqu'à l'application de l'écriture à la langue vulgaire par Otfrid, et même plusieurs siècles après : l'orthodoxie fit disparaître les peintures polychromes exécutées par des artistes byzantins qui suivaient le schisme d'Arius.
Le rituel funéraire égyptien du Louvre (pi. i), analogue aux stèles dont on possède une si grande quantité, est un des premiers monuments du langage d'action. Le papyrus n° 22 (pi. n), conservé dans la même collection, peut être considéré comme graphie stoïchéienne dactylologique.
Les monuments parlants sont uombreux, mais les obstacles qui s'opposent à la compréhension des anciens textes populaires ne le sont pas moins : seule, la dactylologie monumentale est toujours claire et intelligible.
PROLEGOMENES.
Privés de graphie, les hommes, mus par le besoin de transmettre à Ja postérité les faits dignes de mémoire dont ils étaient témoins, enfantèrent la mythologie, et ses exagérations saisissantes qui frappaient les imaginations se gravaient dans les esprits, et triomphaient ainsi de l'oubli.
La psalmodie, la prose de nos églises, avaient un but semblable : les anciens législateurs et les trouvères septentrionaux usaient de chant, de rhythme et d'assonances pour le même objet.
Les dieux de l'Olympe furent des hommes illustres, et les légendes numismatiques révèlent leur puissance comme chefs des peuples. Après leur apothéose, on leur prêtait le langage uniforme de la dactylologie. Leur culte se répandit par toute la terre sous des noms qui changeaient suivant les contrées.
L'effigie des hommes lapants est une chose très-remarquable (pi. xix).
Nous devons à la mythologie figurée les plus authentiques monuments séméiologiques: une règle basée sur le rayon visuel des personnages s'établit pour l'intelligence du sigle, et cette règle fut toujours observée. Les restaurations modernes, exécutées dans l'ignorance de ces coutumes, sont le plus grand obstacle à la sincérité du langage statuaire.
10 PHOLÉGOMÈNES.
Les arts du dessin se bornent à l'emploi des seize signes de Cadmus, tandis que graphiquement ces mêmes signes se multiplient, par suite de la diversité des conventions, au delà de quatre cents. Moïse modifia la graphie du samaritain dactylologique en hébreu carré sacerdotal .
Les arts nous oui enrichis de monuments parlants plus sûrs que la graphie. L'écriture en sigles fut commune à toute l'antiquité; elle ne suivait aucune orientation.
Les trois premières voyelles étaient numériques, et les consonnes se classaient suivant les degrés du même organe.
Le langage siglique restait simple, comme l'état naturel primitif. Les noms imposés aux lettres résultent du sigle que chaque lettre exprimait le plus fréquemment.
Les étymologies réelles ne sont saisissables qu'à la condition de connaître la nature, la valeur phonétique des lettres cadméennes et leurs transformations graduées.
L'E dactylologique, sigle do Eiç(un), emprunta de ce sigle la dénomination appliquée encore aujourd'hui au doigt numéral ou indicateur (pi. vi et vu).
Les sourds-muets trouvent, dans une dactylologie de convention récente, les moyens de suppléer à la parole.
Les beaux-arts prennent leur source dans le langage d'action, comme la graphie et la numération durent leur naissance à la dactylologie.
L'euphonie amena les modifications phonétiques : celles-ci rendent la procession linguistique inaccessible aux étymologistes qui, s'attachant à la forme littérale des mots, oublient que les variations analogiques se firent phonétiquement et sans le concours des lettres.
Encore aujourd'hui, et dans tous les pays du monde, il y a une langue normale savante, à côté des patois rustiques et incultes du vulgaire.
L'A dactylologique est le sigle de A[/,a, ensemble; AfAçw , les deux. La dimension exagérée des doigts qui forment le sigle se remarque sur un grand nombre de monuments (pi. vm et ix). C'est une antique manière
équivalente à celle de souligner ou d'écrire en capitales
les mots sur lesquels on veut appeler l'attention.
Les chrétiens des premiers siècles, auxquels l'empereur Julien avait interdit l'usage des lettres, firent dans les cérémonies du culte un constant usage des signes daclylologiques.
De Caylus, savant archéologue du siècle dernier, reconnaît que dans l'antiquité l'arrangement des doigts est significatif.
Le jardin des Tuileries, à Paris, possède les statues couchées de deux fleuves, remarquables par leur antique langage dactylologique et protophonétique.
L'I daclylologique, formé par trois doigts élevés, est le sigle de Ispoç, sacré; et celui des principaux noms donnés à Dieu : lato, Ivitoua, Iyigouç, Iepov 7tveu[/.a (pi. xr, XII, xin).
Les monuments chrétiens le reproduisent à satiété, comme initiale des noms du Père, du Fils et du Saint- Esprit : ce qui explique la bénédiction donnée avec ce sigle.
Les mains votives antiques, dans l'intérieur desquelles on retrouve la figure de Jupiter Sérapis, montrent clairement que l'I dactylologique servait aux gentils comme sigle du nom de Jupiter.
La présence de cet I dans les monuments mexicains prouve, non-seulement sa haute antiquité, mais encore l'unité delà création, et un berceau commun.
L'O dactylologique , figuré par le poing fermé , est le sigle de Oç0a>.(xo;, œil (pi. xiv, xv). Un archéologue moderne, M. Lenormant, a entrevu la valeur phonétique de cette disposition des doigts; en présence de monuments antiques, il va jusqu'à dire qu'il pourrait signifier Oyxo; , grossesse, et il ne s'est pas trompé.
L'Y dactylologique est sigle de Yëpiç , corne, affront ( pi. xvi, xvir, xvni et lvii). La fresque de Saint-Savin en Poitou, depuis peu heureusement rendue à la lumière, montre bien le sigle Y exécuté par Cham; il équivaut ici à turpitude, outrage , et valut à ce fils irrespectueux la malédiction paternelle. Cette peinture est d'une grande autorité pour la confirmation des exemples rapportés précédemment.
14 PROLEGOMENES.
Les labiales sont manifestées par la main ouverte et les doigts écartés, sigle de IlevTe; c'était du langage primitif, le langage d'action, indiquant le nombre cinq ( pi. xrx et xx).
Les monuments antiques abondent en preuves matérielles; le moyen âge en fournit aussi beaucoup, comme il est facile de s'en assurer en jetant un coup d'œil sur les planches qui accompagnent notre ouvrage. Les Assyriens et les Égyptiens faisaient un emploi constant de ce langage, aussi bien que les peintres chrétiens et nos modernes abécédaires.
Le signe protophonétique entrait dans la composition des mots, tandis que le sigle des divers âges n'était véritablement qu'un signe-moniteur.
La manifestation du D (A ) reproduit l'initiale de Awti , équ erre, justice; la forme graphique du D majuscule g rec est encore le niveau (pi. xxi , xxu).
Entre la labiale et la dentale, il y a toujours une différence marquée: c'est l'écartement ou le rapprochera ent des doigts.
Le T revêt une forme particulière; il est alors sigle
de Tspw, couper, et simule un forceps (pi. xxiii, xxrv). Le thau d'Ézéchiel, l'équivalent de signum, était le
sigle de deux mots hébreux signifiant perfection, loi
divine; des auteurs anciens l'emploient dans le sens de
l'antiphrase.
Les nombreuses gutturales étaient représentées par le creux de la main que forment les doigts arrondis , sigle de Tua^ov, creux (pi. xxv, xxvi, xxvn).
Le R se formait en passant le pouce entre le médium et l'index, sigle de Kihtt) (pi. xxvm, xxix).
Le sigma, sigle de Sraipa, se formulait comme la spirale dont il était l'initiale (pi. xxx).
Les gutturales figurent encore comme préfixes dans certains noms français : c'est un reste de l'antique rudesse septentrionale.
Les liquides se manifestent par le rapprochement successif du pouce des quatre doigts (pi. xxxi, xxxn, xxxm, xxxiv, xxxv, xxxvi et xxxvii).
Le A est le sigle de Avipoç, bagatelle, chiquenaude, parce que le pouce et le petit doigt exécutent ce badinage.
Le M forme le sigle de MwXoç , combat, fureur des vagues.
Le N, initiale de New, Neoitai, aller et venir, tire son nom du tracé graphique.
Le rho est sigle de Piv, Puypç, nez, grouin.
Les papyrus, les parchemins, la céramique, les monnaies, les mosaïques, les fresques et les verrières établissent incontestablement la forme et la valeur de toutes ces manifestations.
Nous l'avons dit plus haut, le langage d'action a précédé la dactylologie; l'art en fit ensuite une combinaison gracieuse. La sculpture antique, ainsi que les peintures, sont presque toujours parlantes: elles suivent leur marche sans interruption, et la langue prohellénique les escorte continuellement. L'Église romaine employait la langue latine; les œuvres des peintres de Byzance, qui exécutèrent tant de fresques dans nos églises, disparurent parce que les sigles exprimaient du grec, étranger au peuple; souvent aussi parce qu'on croyait ces gouaches entachées d'hérésie. A la renaissance, on répéta les peintures dactylologiques (pi. lvii et lviii) sans les comprendre, et par le seul amour de la conservation; le ciseau du tailleur de pierres nous a légué le moyen de reconnaître matériellement l'E de l'I dactylologique.
PROLEGOMENES. 17
La prolophonie est en même temps le plus ancien et le plus récent procédé pour transmettre les sons, et par suite la pensée. Les hiéroglyphes égyptiens et les abécédaires modernes procèdent de la même manière; seulement, hors de l'Egypte, les sigles se bornent à l'indication acrologique (pi. v et xxxvm).
Le manuscrit ambrosien de Y Iliade fournit la preuve que les Grecs et les Romains faisaient encore , au vie siècle, usage de la dactylologie. Le texte du vénérable Bède montre l'existence de ces pratiques au vne siècle.
Le Térence du Vatican, dont deux copies se conservent à la Bibliothèque nationale (nos 7899, 7900), prouve la continuité de cet usage jusqu'au vme siècle.
Les peintures à fresque de Sainl-Savin en Poitou , nouvellement dégagées du badigeon qui les recouvrait, reproduisent encore, au xe siècle, ces mêmes coutumes dactylologiques (pi. li).
Les peintures à l'huile de la renaissance copient et transmettent, sans le comprendre, le procédé de l'antiquité jusqu'au xvie siècle (pi. lu).
Nos cathédrales sont décorées d'innombrables monuments dactylologiques, parmi lesquels il faut surtout remarquer ceux élevés à la mémoire de nos premiers rois.
Les auteurs qui parlent de la dactylologie, sans l'expliquer toutefois, sont nombreux. Hésiode avait fait un traité sur les doigts des Phrygiens : l'inexorable temps n'a point permis qu'il arrivât jusqu'à nous.
L'illustre bibliothécaire du Vatican, aujourd'hui prince de l'Église, publia en 1 835 des peintures antiques de Y Iliade d'Homère, d'après le manuscrit de l'Ambrosienne. Ces peintures parlantes n'ont jamais été interprétées. Nous donnons l'explication suivie de chaque sigle , qui, manifestant la tonique, la dominante du récit , devenait moniteur en conservant le signe dactylologique permanent devant les yeux.
Parmi les trésors du Vatican on remarque le Térence du vme siècle. Ce manuscrit reproduit a chaque comédie, et scène par scène, les sigles digités exécutés par chaque acteur.
La Bibliothèque nationale à Paris possédant deux copies antiques de ce précieux volume, madame Dacier enrichit sa traduction de Térence du dessin au trait de plusieurs planches copiées sur ces manuscrits. Nous
PROLEGOMENES. 19
donnons en même temps l'explication des figures du Vatican et de celles de madame Dacier, relatives à l'Andrienne et au Phormion ; ce qui permet quelques rectifications.
Les peintures des manuscrits de Virgile, copies du vie siècle, éditées par le cardinal Mai, transmettent une dactylologie hellénique rappelant les chansons primitives du premier des rapsodes.
Les préjugés modernes ne sont pas moins déraisonnables que ceux du moyen âge ou de l'antiquité : l'archéologie chrétienne demeurera-t-elle frappée de réprobation , par cela seul qu'elle s'exerce sur des objets relatifs au culte?
L'écriteau de la croix, conservé à Rome durant des siècles, et dont l'authenticité a été vérifiée par des hommes d'une science et d'une sincérité incontestables, porte avec lui des caractéristiques qui , après avoir échappé aux interprétations du moyen âge, montrent, aujourd'hui que la vérité se fait jour, une étroite concordance avec les monuments dactylologiques antérieurs, et forcent l'incrédulité à s'arrêter devant un monument matériel.
Les cérémonies de l'Église perpétuent , avec une exactitude surprenante, la tradition des sigles dactylolo-
giques. Les préceptes évangéliques étaient publiés par des gens du peuple; on sait d'ailleurs que le grand persécuteur Julien avait défendu aux chrétiens d'étudier et d'enseigner les lettres.
Les évangiles sont des traditions graphiées dans la langue la plus répandue; nos gestes historiques, moins l'orthodoxie et l'universalité, ont une origine analogue; les couplets répétés dans les textes écrits avec une persévérance réfléchie, établissent la preuve de la coexistence des traditions diverses.
Les premiers chrétiens répétaient, dans leurs cérémonies, les signes en usage dès la plus haute antiquité. La liturgie en conserve encore un grand nombre, et l'iconographie chrétienne est une mine inépuisable de monuments dactylologiques.
La mythologie donna naissance à une foule de sculptures parlantes, et le moyen âge reproduisit, dans les ornements de ses temples comme dans les peintures de ses manuscrits, des dessins dactylologiques en tous points semblables à ceux des premiers temps. Ces traditions s'effacèrent dès l'établissement de la graphie vulgaire, et les grandes découvertes du xve siècle consommèrent leur anéantissement; toutefois on retraça les dessins longtemps encore après avoir perdu l'intelligence de leur valeur phonétique.
Jusqu'après la renaissance, les arts se divisent en deux classes : les créations du midi, les productions du nord. La graphie, la sculpture, la peinture, l'architecture et la musique conservent le caractère inhérent aux provenances héréditaires d'une civilisation de la plus haute antiquité; tandis que leurs analogues correspondants retiennent longtemps encore le caractère grossier de la barbarie et de l'isolement.
La musique des Grecs avait propagé ses merveilles au midi ; celle du septentrion se bornait à une psalmodie mnémonique, que le christianisme vint perfectionner.
L'architecture méridionale participe des admirables constructions grecques; dans le nord, au contraire, et jusqu'au Ve siècle, on ne connaît que les édifices en bois; mais bientôt la torche des barbares force le Gaulois à s'abriter sous la brique ou la pierre.
Cette série de déductions ne procède pas d'un système inventé; elle arrive avec l'élude des monuments, par la méditation et ses conséquences ; elle peut ainsi soutenir l'examen de la plus sévère raison.
Nous avons vu le règne exclusif du langage d'action au commencement des choses; la phonie s'associer par degrés à la manifestation, et les versatilités des idiomes conventionnels forcer longtemps encore la pantomime
à demeurer l'auxiliaire des langages auxquels la dactylologie vint en aide. La graphie y puise ses éléments, et les langues de Moïse, d'Athènes et de Rome, seules susceptibles de fixité et d'analyse, composent le domaine exclusif des prêtres ou des érudits; les traditions se perpétuent par le secours de la mélodie, de l'assonance et de figures frappant l'imagination. Jusqu'au ixe siècle, les langues sacrées et savantes sont seules dépositaires des productions de l'esprit; bientôt, grâce à l'heureux procédé du moine austrasien, le vulgaire participe aux bienfaits des lettres, et, dès lors, la séméiologie n'est plus rigoureusement nécessaire; elle se prolonge toutefois, comme ces habitudes du foyer, contractées dès le berceau, et qui deviennent en quelque sorte une seconde nature. Les vestiges de ces pratiques primordiales subsistent jusqu'au xve siècle, s'oblitérant toutefois; la forme se conserve, mais la valeur perd sa précision et son exactitude : bientôt elle se confond avec le langage d'action, qui s'était modifié comme elle, mais avec la simple mimique, avec le geste naturel, qui dès lors ne fut plus que l'auxiliaire plus ou moins expressif de la déclamation. Plus on remonte dans la nuit des temps, plus la séméiologie est explicite, arrêtée, régulière : son universalité, son uniformité, resteront longtemps un objet de surprise et de méditation pour l'observateur philosophe. Plus tard, lorsque la graphie la rendit une superfétation, ou la voit se prolonger comme ces vieux usages que la raison ne peut détruire et que l'habitude conserve sans chercher à s'en rendre compte.
Aujourd'hui encore, les artistes étudiant l'antique reproduisent les mains et les doigts avec leurs mouvements conventionnels et affectés, sans les comprendre, mais par respect pour la tradition ou par goût pour l'archaïsme.
La popularité des rois francs, dont la victorieuse épée traça- la grande carte de l'empire, les forçait à l'usage personnel du langage dactylologique vulgaire. Leurs tombeaux ou cénotaphes, élevés et conservés dans les plus anciennes églises de Paris, montrent des effigies exécutant le langage siglique, le plus solennel et le plus authentique.
Les chansons de gestes ne doivent être analysées que dans les anciens textes traditionnels; les altérations qu'elles subirent dès le xme siècle seront toujours un objet de déception pour ceux qui travaillent sur les pastiches menteurs de la renaissance.
Il n'est plus permis désormais de confondre la langue des Francs, celle de nos anciens trouvères, avec le langage quintessencié de la province romaine, écho de la dégénérescence du grand empire.
Les textes traditionnels, dont le caractère est aujourd'hui connu , peuvent seuls dévoiler nos origines linguistiques. En étudiant les variations du clavier vocal ,
24 PROLEGOMENES.
on voit sortir le français actuel du grec prohellénique, du latin populaire et de la langue de Charlemagne. Les processions linguistiques se sont accomplies phonétiquement, et non par l'intermédiaire des lettres, trop souvent infidèles à leurs fonctions logiques; le langage des Francs, modifié par le langage vulgaire des soldats de César, s'adoucit en se wallonisant.
Abstraction du génie si tranché des deux langues, le caractère efféminé de la poésie provençale, comparativement à la mâle rudesse des chansons guerrières d'une race primitive, ne permet ni confusion ni amalgame.
Un troubadour du xne siècle, Guillaume de Balaun, rompt avec sa maîtresse pour se donner le plaisir raffiné du raccommodement; un ami intervient, le fait rentrer en grâce, à la condition que le coupable se fera arracher l'ongle du petit doigt, et l'offrira à sa dame; Guillaume se hâte de faire extirper l'organe coupable d'avoir fait vibrer pour une autre les cordes de son luth, et dépose cet ongle, avec des vers, aux pieds de la dame, qui lui prodigue dès lors les plus tendres caresses. Voici le premier des sept couplets composés à cette occasion :
Mon vers mov merceian ves vos- No per so, domna, qu'eutenda Que ja merce de me us prenda; Tant es lo forfaitz cabalos, Per qu'ieu si be m destrui no m planh ; Ma pos ini meteis ai perdut
E vos, que m faitz plus esperdut, Si m pert mas paraulas be s tanh '.
L'idée des récompenses célestes est commune aux troubadours et aux trouvères. Chez ces derniers, les joies du ciel sont subordonnées aux devoirs imposés par l'honneur; chez les autres, au contraire, elles sont placées au-dessous des plaisirs de l'amour.
S'era part la crotz del ris, Don nuls hom non tornet sai, No crezatz que m pogues lai Retener nulhs paradis, Tant ai assis mon voler
En ma douss' amia , Que ses lieys ges non poiria Negus autres joys plazer \
Vers la même époque, les traditions des Francs redisent, dans la chanson des Garins, l'héroïque épisode du comte Bernard de Naisil : fait prisonnier dans une sortie, il est amené au pied de la muraille du château, pour sommer Fauconés, son fils, de faire au vainqueur remise de la forteresse :
A sa voix clere à escrier se print :
«Entendez-moi, Fauconés, sire fis;
1 Parnasse occitanien , p. 3a. — Voir Raynouard, Choix des Poésies orig., t. V, p. i83. — Histoire littéraire de la France, t. XV, p. 448. — Millot, Histoire des troubadours, 1. 1, p. 119 et suiv.
2 Raynouard , III , 376. Peyrols : Kuoras que m seraz doler.
« Rens le chastel por moi , car je suis prins. >>
Dit Fauconés : « Por néant l'avez (lit ;
« Se je tenoie l'ung pie en paradis
« Et l'autre avoie au chastel de Naisil,
« Je retrairoie celui de paradis
«Et le mettroie arrier dedans Naisil. »
Bernars l'oït, s'en a geté ung ris,
Dit tel parole que bien déust taisir.
« Voir, dit Bernars, bien vois tu es mes fils,
■ Bien sai ta mère ains vers moi ne mefit'. »
Quel est le Français, digne de ce nom, dont le cœur ne vibre pas au récit de ces nobles paroles? Celles du troubadour font pitié. Où sont nos aïeux? La science se tairait vainement, la conscience publique les proclamerait avec orgueil.
Linguistes superficiels, académiciens préoccupés, entraînés naguère par une autorité décevante et intéressée, vous ne sauriez désormais renier les Francs vos ancêtres? Il faut enfin, pour votre propre dignité, cesser d'imposer, à une nation d'héroïque origine, les chants sotadiques de la décrépitude littéraire.
Les lumières évangéliques pénétrèrent tardivement dans les provinces au delà de la Loire, alors étrangères,
1 Voir Garin le Loherain , 1. 1 , p. a3a, a33.
hostiles même à la France. Les luttes des chrétiens contre le polythéisme retardataire du midi fournirent le sujet des principales chansons de gestes. Le désastre de Roncevaux apprend au monde à quel prix la chevalerie chrétienne put vaincre le paganisme. Les monuments de l'idolâtrie apparaissent encore à profusion dans la province romaine; les réminiscences wallonnes abondent dans les dénominations topographiques des hautes et basses Pyrénées, et l'appellation de nombreuses cités proclame la domination de nos Thyois.
La véritable étymologie n'est possible qu'ensuite de l'appréciation des signes phonétiques, parce que les mots ont été formés par le vulgaire, sans l'aide tardif de la graphie. Onze de nos lettres ne sont que les degrés variés de la même gutturale : le classement chronologique de nos chansons de gestes mettrait à nu la procession linguistique française, composée de prohellénique, de latin vulgaire et du théotisque de Charlemagne : trois tableaux distincts donnent une idée de ces éléments constitutifs; l'adoucissement progressif, conséquence du développement de la civilisation, est le caractère de la fdière linguistique des Francs.
On chercherait vainement désormais à maintenir au-
cuue alliance entre le vieillard caduc de la Provence et
le vigoureux enfant des Ardennes, plein de sève et
d'avenir.