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CHAPITRE XIX

GESTES DACTYLOLOGIQUES.

Il serait facile de confondre les gestes naturels avec les signes de convention indiquant, par le mouvement des doigts, les initiales des mots que l'on voulait exprimer. Les marbres, les bronzes, la céramique montrent à satiété les premiers moyens de soulager la mémoire, mêlés au langage d'action. Il est souvent nécessaire de distinguer ces deux éléments pour éviter de graves erreurs; toutefois, les artistes éminents de l'antiquité se plaisaient à représenter le geste combiné avec la dactylologie, de manière à parler aux spectateurs sans abandonner le naturel et le gracieux. Ainsi, nous voyons l'Apollon du Belvédère exécuter de la main droite le II, sigle de IIuôwv, et de l'autre, l'Y, gracieusement modifié, pour exprimer Yêpiç, désolation *. (Voir notre pi. xvii.)

Hercule forme un I , initiale de lç, force.

Jules César, au musée du Louvre, répète le même sigle horizontalement, avec les trois premiers doigts de

1 On chercherait vainement ce sigle sur les copies défectueuses.

la main gauche qui lient le fourreau du glaive, et de l'autre le K légèrement indiqué, et cela comme initiales du nom Iule Kaisar, et sans nuire à l'expression naturelle '. Au même musée, plusieurs statues de souverains font le sigle K, ce qui prouverait qu'elles ont été exécutées postérieurement à l'empire. Ainsi, la statue colossale d'Alexandre fait le sigle de Kawap.

Pertinax , n° ^66, élevant une main aux doigts écartés, exécute le sigle de son nom, et celui de AV/]6y]ç, équitable. (Voir notre pi. xx.)

De même, Antinous 2 répond aux prêtres égyptiens qui faisaient demander au Nil une victime, par les sigles A et P, initiales de At«v et Pe£w, offrant pour son ami le sacrifice de son existence.

La graphie siglique, employée par nos aïeux, donne l'explication naturelle des tablettes trouvées chez les Helvétiens : «Litteris graecis confectse et ad Caesarem re- « latse, quibus in tabulis nominatim ratio confecta erat, « qui numerus domo exisset eorum, qui arma ferre pos- « sent; et item separatim pueri, senes, mulieresque3. n Ce passage, rapproché de celui que nous devons déjà à l'auguste écrivain, éclaire toute la question, k Neque « fas esse existimant ea litteris mandare, quum in relice quis fere rébus, publicis privatisque rationibus, grœcis « utantur litteris 4. »

1 Galerie des Antiques au musée du Louvre, n°465; notre pi. xm.

2 Celui des bains d'Adrien. Voir notre pi. x.

3 De Bello gallico, lib. I, cap. ag, p. 33 et 34; Lipsise, i8o5. i Ihid., lib. VI, cap. 14, p. 2o3.

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Les Gaulois faisaient emploi des lettres grecques comme initiales ou comme moniteurs, sans écrire en toutes lettres, la graphie littéraire leur étant réellement inconnue.

Les Phéniciens et les Grecs ne séparaient pas l'art statuaire ou plastique de la séméiologie. A Rome, après Ennius, l'art d'écrire fit de tels progrès, que le vulgaire même s'y était initié. Ainsi, vers le premier siècle de notre ère et du temps de Pline l'Ancien, on substituait sur la base des statues romaines la graphie aux manifestations primitives : «Jam omnium municipiorum foris « statuse ornamentum esse cœpere, prorogarique me- « moiïa hominum, et honores legendi sevo basibus in- « scribi, ne in sepulchris tantum legerentur '. »

Il importe de faire remarquer que les gesticulateuis primitifs n'attachaient pas à leurs signes l'idée des lettres qui les représentèrent postérieurement : les manifestations naturelles sont antérieures aux sèmes formulés par Cad m us.

Sous le rapport du langage primitif, les plus anciennes sculptures fournissent les meilleurs documents; les mains, si elles ont été épargnées par le temps, par les copistes ou les restaurateurs, expriment encore les litterœ singulariœ fine coagmine syllabarum. lies sigles, en accord avec le sujet, ne permettent pas de prendre le change sur le mot exprimé par la dactylologie; le langage d'action , la dactylologie et la représentation d'objets matériels afférents au sujet se prêtaient un

' Plinii secundi Naturalis Historiée lib. XXXIV, cap. 5.

mutuel appui, de telle sorte que la compréhension en

jaillissait immédiatement.

Lorsque, peu avant notre ère, on commença à placer les inscriptions en toutes lettres sur la base des statues, le langage primitif ne fut plus de stricte observance, et la nécessité disparaissait en partie.

Les modernes reproducteurs des formes antiques, complètement étrangers au langage des doigts, copiant les sigles instinctivement et sans les comprendre, accumulèrent les non-sens, les contre-sens; ils apportèrent ainsi la confusion là où il y avait ordre, méthode et mnémonique intelligente.

Les considérations artistiques sont d'un ordre différent : la première pensée sortie de l'imagination du sculpteur n'est pas toujours digne de préférence; l'excellence d'une statue, d'un bas-relief, ne prouve nullement son originalité; la marche lente, compassée et mécanique de la sculpture eyclut la liberté, la hardiesse du ciseau ; le marbre ne se prête pas à la spontanéité de l'imagination, à l'impulsion et aux mouvements immédiats de la main; la statue de marbre n'est que l'imitation lente, compassée, d'un modèle en argile ou en plâtre. Les obstacles du copiste sont en raison inverse de la perfection de l'original : si la première statue est d'une exécution supérieure, la seconde courra le risque d'être moins bien; tandis que si la première est médiocre, elle sera facilement surpassée par les suivantes. Les chefs-d'œuvre antiques sont, pour la plupart, des copies ou des répétitions; grand nombre d'ouvrages médiocres sont restés originaux, parce qu'ils n'ont point

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été goûtés. Lorsque des maîtres habiles embellissent ou corrigent une pensée vulgaire mal exprimée ou incomplète, leurs copies peuvent et doivent être supérieures aux originaux: ce qui n'arrive jamais en peinture.

Le mutisme des arts durant les premiers siècles du moyen âge n'est pas occasionné uniquement par l'invasion des barbares et par les divisions intestines des peuples; il tient surtout à l'emploi de matériaux fragiles et aux procédés peu durables alors en usage. Ainsi, au temps de saint Paulin (ve siècle), les peintures, qui dans les temples tenaient lieu d'instructions écrites pour les paysans étrangers aux lettres, étaient exécutées à fresque sur la paroi même du temple. Ces peintures, espèces de détrempe essentiellement transitoire, tombaient avec les murailles, auparavant même, lorsque l'humidité les pénétrait. Mais si les peintures antiques disparurent pour la plupart, les premiers peintres à l'huile, ceux que l'exactitude caractérisait plus encore que le génie, s'appliquèrent à ressusciter par des copies fidèles ces vieux témoins de nos vieilles coutumes; ils créèrent ainsi un genre de peinture que l'on peut appeler traditionnel, et dont on ne reconnut jamais le caractère, bien qu'il méritât une sérieuse attention; on peut en étudier les principes dans quelques peintures des bas siècles, qui subsistent encore nombreuses dans les églises, et qui rivalisaient avec les verrières pour l'édification des chrétiens non lettrés, c'est-à-dire la presque totalité des populations.

La dactylologie des peintures murales de nos églises antiques est parfois grecque, parfois latine. Le rit grec

ne lut abandonné complètement que vers le ivc siècle, en laissant toutefois de profondes traces, et les artistes chrétiens de Byzance persistèrent longtemps encore à orner nos temples de peintures parlantes.

L'église de Sainl-Savin , fondée par Cliarlemagne, possédait des peintures polychromes exécutées vers le xie siècle ; en les débarrassant de l'épaisse couche de badigeon qui les voilait à tous les regards, on vient de découvrir les fresques traditionnelles intermédiaires entre l'antiquité et les peintures dactylologiques répétées par les artistes de la renaissance.

Une de ces peintures à fresque représente Y-ivresse de /Voé1. Nous la reproduisons planche lvii.

Noé, couché et endormi, tient les deux mains sur sa poitrine; la première montre les doigts réunis: c'est le A de AapÔavw (dormir) ; la seconde tient les doigts écartés : c'est le II de ILvw (boire). Cham , de la main droite , fait l'ï de Yëpiç (affront), et de la gauche A de Asupo (venez ici). Sem exécute le 2 de 2*mo (couvrir), et l'O de 0$'JvaotuLat (avoir regret) ; Japhet fait l'O de Oàiwi (douleur); la femme qui survient forme les sigles de Aewcvub) (montrer) et de Aap&avto (dormir). Nous avons expliqué l'acrologie des deux chiens page 191.

Une tradition rapportée dans les Chroniques de Belleforest et dans une Vie de Charlemagne imprimée en partie par les Bollandistes2, et conservée dans un ma-

' Notice sur les peintures de l'église de Saint-Savin , par M. P. Mérimée; Paris, 1845, in-fo!., pi. xxm, page 108 du texte. 2 ïoine II de janvier, p. 876.

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misait de la Bibliothèque nationale1, établit le fait de la construction de vingt-trois monastères, distingués chacun par une lettre de l'alphabet. Sainl-Savin y occupe la neuvième place, sous la lettre I. L'éditeur des peintures, trompé par la graphie moderne et contrairement à la tradition, voit un E dans l'I dactylologique phénicien, samaritain, etc.*, l'I sacré, sigle de lepoç Atôoç, parce que les pierres des murailles, se trouvant encastrées dans une espèce de béton, étaient bénies séparément, et recevaient un sigle matériel constatant la cérémonie.

Nous avons été assez heureux pour retrouver dans l'inscription d'Ibos^, église presque contemporaine à celle de Sainl-Savin, l'E dactylologique: celte inscription est illisible tant qu'on ne donne pas à la première voyelle, répétée plusieurs fois, la valeur phonétique attachée à l'E des manifestations primitives, dont elle revêt la forme graphique.

1 Ms. Bouhier, n° 29, p. 189.

j Peintures de Saint-Saviu, p. 2<i.

3 Voir plus bas noire chapitre xxvi.

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