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CHAPITRE XX

PROTOPHONIE ET MNÉMONIE.

Déjà nous avons parlé de la protophonie au chapitre Egypte. Voir page 89 et suivantes.

On remarque, dans les manuscrits des vne, \me et ixe siècles, des lettres majuscules enjolivées à la manière hiéroglyphique, et dont les ornements significatifs et parlants perpétuent l'antique coutume de la protophonie. Mais, dès lors, les sigles n'entrent plus dans la composition des mois: ce sont des signes moniteurs acrologiques.

Nous avons retrouvé dans le seul recueil de M. de Baslard I la totalité de la série alphabétique; les manuscrits originaux d'où sont copiés ces spécimens sont les plus imposants que l'on connaisse, tant pour le fond que pour la forme. Ces peintures, conservées pour la plupart à la Bibliothèque nationale, peuvent être facilement vérifiées. Voir nos planches xliii, xltv, xlv, xLvr, xlvii, xlviii.

1 Peintures des manuscrits, par le comte de Bastard , XVIII Iiv. gr. in-folio.

230 PROTOPHONIE

Les clioses usuelles, comme les procédés vulgaires, ont été rarement expliquées par les contemporains; ainsi, les anciens auteurs ne nous ont laissé aucun détail sur la céramique; «cette singularité, lorsqu'il « s'agit de monuments si riches, si variés, si nombreux, « a été judicieusement remarquée'. »

Si la dactylologie n'a pas été complètement victime, du silence gardé par l'antiquité, elle reçut le plus grand préjudice des fausses interprétations; c'est une de ces choses dont on s'est occupé tant que le besoin s'en est fait sentir, et dont le souvenir a disparu au fur et à mesure que d'autres moyens ont surgi.

Lorsqu'aux peintures antiques se joint une graphie grecque contemporaine et complète, c'est la preuve que ces peintures sont postérieures à Moïse, à Cadmus, et même à Homère; car, au temps de cet illustre rhapsode, on employait encore la siglique aux formes tronquées. L'écriture en toutes lettres était le propre des récits hiératiques; plus les sculptures ou les peintures monochromes sont antiques, plus elles révèlent le langage d'action par un luxe de gestes qui montre l'insuffisance des idiomes phonétiques. La dactylologie y est fréquemment associée, nonobstant la difficulté de faire comprendre le même signe sous des points de vue différents, qui changent entièrement son aspect; toutefois, on voit souvent des personnages engagés dans un colloque digité, comme au bas-relief reproduit par M. Raoul-Rochette. (Monuments inédits d'antiquité figurée; Paris, 1 833 , in-fol., page 202, planche xli.)

1 Résumé d'archéologie, t. I, p. 186.

ET MNÉMONÏE. 231

Le manuscrit ambroisien de Y Iliade fournit la preuve qu'au vie siècle les Grecs et les Romains faisaient encore un usage général de la dactylologie; le Térenre manuscrit du Vatican, et les deux copies du même ouvrage conservées à la Bibliothèque nationale, sous les n°° 7899 et 7900 (ancien fonds), montrent que ces coutumes étaient d'un emploi vulgaire jusqu'au vme siècle; cependant la graphie en toutes lettres appartenait aux classes supérieures de ces nations littéraires, depuis Périclès et Ennius.

Abstraction faite de la descendance pélasgique, les peuples septentrionaux, moins mimiques que ceux du Midi, ne reçurent de Rome que les influences linguistiques et dactylologiques du soldat sur le peuple. La parole évangélique, venue d'Orient, ne rappela pas immédiatement les hommes du Nord vers leur origine; les chants populaires, les eddas, les sagas, constituaient seuls leur mnémonique; toutefois, peu de temps avant Charlemagne, à une de ces époques appelées tempora lutea, le vénérable Bède, moine anglo-saxon, écrivit sur le langage digité1; mais la Loque/a digitorum (dont on ne possède qu'un fragment) se borne aux calculs nécessaires pour son traité de Temporum ratione. L'application qu'on faisait de la dactylologie aux lettres grecques et latines est signalée de la sorle : « Qui et ideo mox nu- « meros digilis significare didicerunt; nulla interstante « mora, litteras quoque pariter iisdem praefigere sciunt,

1 Berfae Presbyteii Anglo-Saxonis. Colonise, i537, in-fol. , p. xxxi. L'annotateur Noviomagus parle du Xeipovojioç, mais sans rien expliquer.

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a verum hsec hactenus '. » Les quatre personnages représentés au frontispice exécutent de la dactylologie littéraire dans la langue primitive; six mains expriment les six caractères formant le mot OXiyat 2. La Paléographie universelle3 reproduit cette intéressante peinture, occupant le premier feuillet du manuscrit conservé au couvent de la Cava, près de Naples, peinture qui, à elle seule, équivaut à toute une série de preuves, puisqu'elle montre explicitement la dactylologie siglique comme le plus prompt moyen de révéler la pensée.

11 y a a8oo ans que le prince des rhapsodes enseignait des chansons aux enfants de Smyrne; et, à l'aide du chant, leur apprenait tout ce qui alors constituait l'enseignement; Homère chantait tout à la fois llion et le Carmen necessarium^ pour la mnémonique de toutes les choses utiles.

Près de trois mille ans s'étaient écoulés lorsque les modernes instituteurs, voulant graver dans la mémoire de l'enfance la valeur phonétique en même temps que la forme graphique, imaginèrent de dessiner des images dont la phonie initiale rappelle le son représenté par la lettre, suivant ainsi, et à leur insu, l'antique procédé hiéroglyphique, si simple en réalité, si complexe alors qu'on veut l'étudier chez les érudits du progrès 5. Ainsi.

1 Au vme siècle.

2 Ai' o).qou , brevi tempore.

3 Paris, i83ç), par MM. Champollion-Figeac et Silveslre. Voir t. I, à la table, nos 108-74, xe siècle.

* Cicéron, de Legibus, II, a3, n° 59.

5 Alphabets de l'Enfance , — Alphabets illustrés.

ET MNÉMONIE. 233

l'éditeur du Dictionnaire de Napoléon Landais place en tête de chaque division alphabétique des majuscules gravées, renfermant de nombreuses figures protophonétiques l.

Les calligraphes du ixe siècle s'efforçaient d'initier le vulgaire à la connaissance des lettres; et les miniaturistes se plaisaient à peindre, dans la contexture des majuscules, quantité d'objets dont la phonie initiale était semblable à la valeur phonétique du caractère grapbié.

Il est évident que l'antique mode daclylologique n'était point encore mis en oubli; -témoin les peintures à fresque nouvellement découvertes, et les ornements de toutes nos vieilles églises.

On peut voir à la Bibliothèque nationale de Paris, notamment dans la Bible de Charles le Chauve, des lettres capitales renfermant le même genre de siglique, et tracées à l'époque où la graphie latine cherchait à se répandre. Nous reproduisons (planche xlv) un F, portant dans l'intérieur de là lettre la main équivalant à sa phonie2; les points extrêmes et angulaires de la capitale sont ornés par les peintures d'objets dont les noms commencent par des lettres du même organe, savoir :

i . Fera.

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