CHAPITRE XXIII
Dieu parle à son peuple par la main des prophètes '.
Moïse, implorant sur la colline le secours du Seigneur, élevait les mains vers le ciel, et assurait ainsi la victoire à Israël; mais alors qu'il les abaissait, Amalec reprenait l'avantage 2; ces mains élevées formaient X alpha, sigle de AtTeco, implorer.
La haute antiquité employait indifféremment le mot parole ou le mot signe, parce que tous deux avaient pour objet la transmission de la pensée : Populus videbat voces 3. Ici il est évident que voces signifie manifestation, parce que les commandements étaient montrés par des signes, et non prononcés verbalement.
La parole équivalait au geste, et le geste équivalait
• Bibliothèque sacrée, Encycl. , t. XX, p. 769.
2 Exode, ch. 17, v. ir.
3 Ibid. , ch. 20, v. 18. Au vers. 22, on lit : «Vos vidistis quod de cœlo « locutus sim vobis. » .
à la parole; tous deux avaient un même but, une valeur semblable, un résultat identique.
Dans les livres saints, les deux manières de se faire comprendre marchent ensemble et parallèlement; le langage d'action avec sa dactylologie, d'une part, et le langage phonétique et oral de l'autre. Les traducteurs seuls ont obscurci cette vérité si explicitement proclamée par les textes.
Quelques recherches sur le seul livre d'isaïe serviront de démonstration; le prophète dit :
«Tout a été fait par la parole de Dieu.» Ici il faut entendre la manifestation , car le texte porte : « Opéra « manuum ejus. » (Ch. 5, v. 12.)
Le sens du chap. 6, v. g et 10, s'explique de luimême, avec l'admission de la dactylologie.
Au chap. 8, v. 11, l'hébreu dit expressément : « Car «Jehova m'a dit ainsi, par l'affirmation de sa main, « in confirmatione manus ejus. » (Schmidius, ch. 10, v. 32 ; ch. 11, v. 11 et 14.)
Les deux modes sont évidents au ch. i3, v> 2 :
« Levate signum, exaltate vocem , levate manum. » (Ch. 14, v. 26 et 27.)
Au chap. 19, v. 16, on trouve : « Le Seigneur des arec mées fera mouvoir sa main sur l'Egypte, et elle trem- « blera à la vue de ce mouvement. »
L'hébreu du chap. 25, v. 11, dit textuellement : «II «(le Seigneur) abaissera son orgueil par la disposition « de ses mains. »
« Audi : aperi, Domine, oculos tuos, et vide omnia « verba. » (Ch. 37, v. 17 et v. 24.) L'hébreu de ce vers. 24
dit : « Par la main de tes serviteurs, tu as blasphémé « le Seigneur. »
« Surdi audile (vocem) et cseci intuemini ad viven- « dum (signum). » (Ch. 4^, v. 18; ch. 45, v. 9, ix, 12; cb. 48, v. i3; ch. 5o, v. 11.)
L'hébreu du chap. 52, v. 10, équivaut à : « Le Seigneur k a montré le bras de sa sainteté aux yeux.de toutes les « nations, et toutes les extrémités de la terre virent le « secours qu'apportait notre Dieu. »
Chap. 56, v. 5, main prise pour parole, réputation. Chap. 57, v. 8, l'hébreu dit , main intelligible.
Chap. 57, v. 10, la vie de ta main, pour, la vie que tu t'es prescrite.
Chap. 5g, v. 2, l'hébreu porte: «Et vos péchés ont « détourné ses yeux (ceux de Dieu) de vous, pour, ne « point voir vos signes. »
Les premiers apôtres de notre religion, tout orientale, relevaient de l'école d'Alexandrie.
Le rit grec amenant le rit latin, les premiers sigles exprimaient nécessairement des notes et des phrases appartenant à la langue des Hellènes, puis à l'église byzantine.
La première ligne graphique de 1 ecriteau de la vraie croix confirme l'existence de la dactylologie : cette écriture samaritaine digitée, ou syriaque vulgaire, rappelle les sèmes de Cadmus, les stèles de Carthage, l'inscription phénicienne conservée à la Bibliothèque Mazarine, aussi bien que l'écriture stoïchéienne de Clément d'Alexandrie et les papyrus du Louvre.
A son l'etour de la Terre sainte, la mère de Constantin
fit placer, vers 3io, à la Basilica Sessoriana à Rome, lecrit eau de la vraie croix portant l'inscription rédigée par ordre de Pilale en hébreu vulgaire, en grec et en latin, sculptée sur écorce d'arbre blanchie, avec les caractères coloriés en rouge.
La terreur causée par l'invasion des Goths fit cacher ce trésor sous l'abside du choeur de la Basilique, devenue église de la Sainte-Croix. Il y resta jusqu'en 1472; une heureuse circonstance l'ayant fait découvrir, il fut rendu à la piété des fidèles; mais clos, dès le principe, dans une boîte de métal, il était corrodé sur chacun de ses côtés, et le désir de posséder des parcelles de cette précieuse relique vint ajouter encore aux ravages du temps.
Il devait avoir 3o centimètres de longueur sur 17 de large et 5 d'épaisseur, tandis qu'il n'est plus aujourd'hui que de -xl\ sur i3.
La partie supérieure ne laisse plus voir que les traces infimes de la première ligne, en hébreu vulgaire. M. le chevalier Drach, heureusement inspiré1, chercha les analogues des caractères sur les médailles des Machabées et des Asmonéens2; il adopta les lettres concordantes avec le texte évangélique, et parvint ainsi à restituer cette précieuse légende que l'on désespérait de retrouver jamais.
La dactylologie se révèle tout entière dans ces signes
1 De Sessorianis prsecipuis Passioais D. N. J. C. reliquiis Commentarius. Romse, apud F. Bourliseum, i83o, in-8°, figur. , p. 249-
2 C'est la graphie samaritaine.
tracés pour le peuple juif, et suivant les habitudes digitées qui lui étaient familières.
Ces imitations des signes primitifs, en dehors de toute science, et par conséquent affranchis de tout progrès, conservent immuablement leurs formes, et traversent les siècles sans modifications appréciables; ce qui explique l'emploi des signes au commencement des âges, et une continuation graphique similaire jusqu'à l'avènement, du christianisme et longtemps après. Sous le rapport artistique, cette graphie ressemblait aux marques faites par les hommes de peine, habitués à tracer sur les murs des jambages informes ou des entailles, rappelant les unités des objets les plus usuels et les plus nécessaires.
La langue patriarcale, souche de tous les langages humains, possédait la prérogative innée d'interprétation et de rectification, sur les innombrables dérivés, idiomes, dialectes, patois et jargons. La langue hellénique j continuation directe de cette phonie primitive, conserva, comme sa mère, la précieuse faculté de domiuer, de généraliser et d'interpréter les langages divers. Saint Paul appelle ces variantes linguistiques langues étrangères et inconnues 1 ; il signale des jargons tellement restreints et fractionnés, qu'il les suppose compris par deux ou trois personnes seulement 2.
La langue gréco-traditionnelle était éminemment propre à expliquer les saintes Écritures. IIpofpviTsuw signifie expliquer, faire comprendre: c'était le don d'interpré-
1 Epitre de saint Paul aux Corinthiens, I, ch. xiv, v. ai, aa.
2 Ibid. , ch. xiv, v. 37.
talion ' dévolu à de pauvres apôtres privés de toute connaissance littéraire, et qui, à cause de son universalité, rendit la langue grecque dépositaire des textes évangéliques : « Je remercie mon Dieu , de ce que je « parle toutes les langues que vous parlez (les autres « hommes)2. »
La variété dans la forme des récits, et l'unité dans la reconnaissance des faits, sont une preuve de l'exactitude d'une transmission traditionnelle non altérée.
Les Évangélistes, dont le nombre dépassait celui de quinze, étaient concordants quant au fond principal; l'Église n'en reconnut que quatre, non parce que les autres étaient dissidents, mais à cause des récits oiseux ou peu dignes qu'ils relataient ; les messagers de la bonne nouvelle la propageaient par la seule parole; unanimement d'accord sur les actes du Sauveur, ils ne diffèrent que par la manière de raconter. Lorsque la langue grecque, qui leur servait d'intermédiaire, dut être graphiée comme texte, on consulta religieusement les traditions diverses, et l'on écrivit avec respect celles qui étaient le plus authentiques; de là les versions dissemblables quant à la forme, identiques quant au fond.
Les choses se passèrent d'une manière toute semblable, lorsque l'on voulut fixer sur la matière nos vieilles chansons historiques; les premiers scribes en langue vulgaire consultèrent scrupuleusement les différentes traditions qui avaient cours; les faits importants
1 Épitre de saint Paul aux Corinthiens, I, ch. xiv, v. 28, 39.
2 Ibid., ch. xiv, v. 18. HvyapurMa ra ©eu jxou 7iavnov vfiwv |j.ocW,ov ylu>aacr.i; laXuri.
furent écrits avec les variantes traditionnelles; de là ces répétitions des actes principaux, rendus par des paroles dissemblables: ces redites importantes, qui suffisent seules à l'illustration d'un texte, prouvent l'antique origine traditionnelle; elles ne sauraient être l'œuvre du jongleur improvisant en attendant un auditoire, comme on l'a dit, car ces répétitions s'exercent sur l'épisode important qu'il fallait ménager à la curiosité : elles ont été réunies par des collecteurs ', hommes instruits de l'époque où tout se bornait à reconnaître et à fixer la voix du peuple, devenue tradition. Les trouvères 2 proprement dits, contemporains des troubadours, n'étaient point encore nés; les jongleurs ou histrions, véritables perroquets dont la mémoire faisait le seul mérite, demeuraient incapables de s'élever à la hauteur de l'improvisation, du développement et de la variété d'expression que les collecteurs puisaient dans leurs recherches, et dont héritèrent plus tard les trouvères: s'il en eût été autrement, le jongleur se serait placé au-dessus de son maître.
Ces heureuses répétitions fournissent la preuve du mode traditionnel, du soin scrupuleux des collecteurs, du respect des scribes pour l'exacte vérité, et de l'obéissance passive des jongleurs. Elles ouvrent la source la
" Cicéron (de Oratore , lib. III) dit que Lycurgue recueillit les vers d'Homère de ceux qui les récitaient. Pisislrate, longtemps après, les mit dans l'ordre où nous les avons.
1 Inventeurs, dans le sens de trouver, découvrir, comme on dit : inventeur d'un trésor, d'une mine; invention de la sainte Croix: invenire. La falsification des chansons de geste est l'œuvre de ces prétendus trouvères.
plus pure de la primitive lexicologie française, et offrent Tunique répertoire qui renferme les éléments de notre langue semi-septentrionale.
Les premiers chrétiens répétaient dans leurs cérémonies les gestes dactylologiques employés dès la plus haute antiquité en Orient : ainsi, à la Préface de la messe, le ministre du Seigneur élève les bras en exécutant, avec les deux premiers doigts, le sigle Airew {demander), afin d'appeler sur les assistants la bonté divine; un peu après il fait le sigle P de PeÇw (sacrifier). Plus anciennement, la main assyrienne ' qui exécutait le sigle A de Aeo(«ci (prier) amena pour les chrétiens le signe de la prière à mains jointes. Les mains jointes, avec les doigts entrelacés, forment le double sigle II de IloTvia^w (intercéder).
Par suite des prescriptions de l'empereur Julien , les chrétiens ne pouvaient ni étudier ni enseigner les lettres 2. C'est en dehors de toute littérature que le christianisme se répandit et se développa : ainsi les nombreux signes de la liturgie primitive sont dactylologiques et sigliques.
1 Voir Musée de Ninive, au Louvre.
2 S. Grégoire de Nazianze, adv. Jul. or. iv, nos 5 et ioi; Socrate , III , c.xii; et S. Aug. : « An ipse non est Ecclesiam perseculus, qui nos litteras « docere ac discere vetuit?» De Civ. Dei, 1. XIX, c. lu.
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