CHAPITRE II
Une lumière manquait à la science, la méditation ne l'eût pas révélée; elle devait jaillir de l'exploration des monuments antiques, considérés sous le rapport du langage des doigts.
Le peuple primordial dans l'ordre biblique *, montre les plus anciennes traces de la langue patriarcale. Mère des dialectes que la vie nomade répandait à toutes les latitudes, celte langue se généralisa, et devint le lien entre les intelligences supérieures de presque tous les peuples par la corrélation des cultes. Avant Hésiode et Homère, nul monument linguistique n'apparaît; excepté dans la lignée d'Abraham, destinée à devenir le peuple de Dieu , tout est livré à la versatilité orale du vulgaire, lorsque de nombreux monuments antiques répètent à l'envi un langage dactylologique sacré et lapidaire , exprimé par une langue uniforme et partout la même; on a pu croire, et l'on crut en effet que ces monuments
' Les Assyriens. L'Assyrie, partie ouest du plateau du Thibet, le plus élevé de toute la terre, et par conséquent le premier. qui dut être desséché.
et ces signes exprimaient, dans chaque localité, le langage vulgaire des indigènes; erreur grave sans doute, puisqu'elle arrêta tout progrès en matière de linguistique primordiale.
Des faits d'une irrécusable évidence, que l'art, dès son berceau, a gravés sur la pierre, donnent un démenti formel à cette supposition fort naturelle d'ailleurs et passée à l'état de conviction dans la république des lettres.
La Genèse prédit l'universalité de la langue qui, plus tard, devint celle des Hellènes (ix, 27). Noé donne cette bénédiction à Japhet : « Dilate/. Deus Japhelum. » Le Talmud, livre essentiellement traditionnel, renfermant par conséquent de vives lumières malgré ses absurdités, rapporte une tradition antique, d'après laquelle cette bénédiction s'appliquait à la diffusion, parmi tous les peuples de la terre, de la langue grecque qui était celle de Noé et de la famille de Japhet '.
Les Hébreux appellent la langue prohellénique langue javanique, de Javan, fils de Japhet2; cette langue était la seule qu'ils ne regardassent pas comme profane3. Les livres saints ne devaient avoir d'autre interprète que la langue de Moïse, ou la langue patriarcale4, sous peine de destruction.
1 Talmud Babyl., Traité meghilla, fol. 9 verso; et Jerus. , fol. 5 verso. Glose aux deux endroits: « La langue de Javan, qui l'emporte sur toutes les autres des enfants de Japhet. »
2 Genesis ,i,i.
3 Mischna , Traité meghilla , ch. i, 58.
4 In utroque Talmude, ubi supra.
La Ghémare de Jérusalem explique la source du privilège accordé à la langue grecque, qu'on doit appeler la seconde langue sainte : « Que Dieu étende au loin « de toutes parts la langue de Japhet, savoir, celle ap- « pelée du nom de son fils Javan, à tel point qu'elle « soit familière dans les tentes de Sem1. » La glose de la Ghémare de Babylone ajoute que « ce qu'il y a de plus « beau en Japhet se trouve dans les tentes de la race « de Sem ! 2 »
Les signes exécutés par Sem avaient une valeur phonétique dans la langue de Japhet. Le Talmud ajoute que cette doctrine fut celle des soixante et douze docteurs de Jérusalem qui, envoyés à Alexandrie, ne firent nulle difficulté de traduire, en faveur de Ptolémée, la Bible en grec : aucune puissance de la terre n'aurait pu les contraindre à traduire la parole de Dieu en une autre langue.
La bénédiction suprême de Noé montre la prédilection du patriarche pour la langue prohellénique que les Pélasges importèrent dans presque toutes les contrées. Cette langue, appuyée par la dactylologie, subsista comme norme, et dut rectifier souvent les patois babéliques. Cham ayant altéré la langue paternelle dans le sens de la rusticité, ses descendants, conducteurs des migrations vers le nord, y portèrent un grec guttural qui donna naissance au germanique3. Sem doit être
1 Traité meghilla, fol. 5 verso.
2 Même traité , fol. 9 verso.
3 L'allemand sympathise avec le persan, le zcnd, le gothique et le slavon. (Encycl. des gens du monde, t. XIX, a* part., p. 43i, c. 1. )
considéré comme le père du langage invariable et universel séméiologique, c'est-à-dire, de la dactylologie.
Jamais homme n'a pu faire une langue, pas même un patois: les langues ont toujours été et seront toujours l'œuvre du concours; mais un nom peut servir de caractéristique: c'est ce qui est arrivé aux patriarches.
La généralité de la langue patriarcale fut proclamée à Rome même, par le plus patriote et le plus éloquent des Romains :
Grseca leguntur in omnibus fere gentibus ', latina suis finibus, exiguis sane, continentur *.
Cicéron ne dit pas la langue grecque, mais bien grœca, l'équivalent de res grœcœ scriptœ; ce qui s'applique à la dactylologie universelle, exprimant du prohellénique à toutes les latitudes.
On trouve des médailles à légendes grecques dans tout l'Orient3, et la primitive numismatique gauloise est toute prohellénique. Comment cette universalité, constatée aujourd'hui par tant de monuments impérissables, s'est-elle établie? La question mérite d'être étudiée.
Les signes dactylologiques représentaient des sons, et ces sons, révélés par les monuments des arts, se rattachaient à une langue fixée, tandis que les dialectes vulgaires n'avaient d'appui que dans la coutume locale.
Le polythéisme crée des dieux cruels; partout, sous
■ Par la manifestation : Litterae singularise, sine coagmentis syllabarum. Aul. Gell. Noct. att. lib. XVII, cap. ix, ab init. a Cicer. in Oratione pro Archia poeta , n° a3. 3 Baudelot de Dairval, Utilité des voyages, Paris, 1686, 1 vol. in-i a, p. 573.
son empire, il s'e'tablissait des institutions barbares d'une similitude effrayante, des sacrifices humains et d'horribles holocaustes; les mages, les prêtres de Babylone, des bords du Gange, de Memphis,de Carthage, d'Athènes et de Rome, comme nos druides, esclaves des mêmes superstitions, suivaient les mêmes coutumes, observaient les mêmes rites, la même astrologie, la même nécromancie; ils tiraient les mêmes augures, proclamaient les mêmes présages. L'unité dans les faits décèle une origine commune, et cette origine remonte au berceau du genre humain; les ministres du paganisme avaient tous intérêt à n'être pas compris du vulgaire, à en vivre séparés. La langue sacerdotale, dans sa dignité et son impopularité calculée, conserva le caractère primitif; toutefois, la principale artère de la langue patriarcale, prédestinée à devenir la langue des Hellènes et de tout le sacerdoce des religions païennes,, suivit les grandes migrations des peuples, et devint ainsi la langue sacrée universelle. L'innombrable quantité de mots grecs répandus dans presque toutes les langues des peuples anciennement civilisés, est une conséquence naturelle, et fournit la preuve des pérégrinations sacerdotales; les provenances sont évidentes, la cause ne l'était pas. Certe lingua latina est semi graeca.
La langue latine est un mélange d'idiomes barbares et de grec dans lequel domine le dialecte éolien '.
» Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, liv. I, ad fin. — Quinlil., Instit. orat., I, 6.
M ne faut pas perdre de vue que les prêtres au langage universel, s'enveloppant dans le mystère, s'interdisaient toute écriture publique, tandis que le vulgaire de l'Orient simulait graphiquement les signes dactylologiques habituels, et les faisait servir à l'expression des patois, dont nous ne saurions avoir l'intelligence.
Les langues prétendues sémitiques n'étaient que des dialectes ou patois séméiologiques, sans règles pour les soumettre à l'analyse rationnelle. La langue de la mythologie, celle des premiers prêlres, était appelée à devenir la langue d'Athènes; les chants d'Homère, longtemps traditionnels, furent recueillis par Lycurgue de la bouche de ceux qui les récitaient; Pisistrate, ensuite, les mit dans l'ordre où nous les avons '. La graphie arrive bientôt, mais une graphie siglique consistant en points de repères pour ceux qui savaient les chants de mémoire. Périclès et les grands hommes de son siècle constituèrent les monuments littéraires classiques, en posant un terme à la corruption des langages. Auparavant, cette première-née, inaccessible au vulgaire, était l'apanage du sacerdoce, de la puissance et des intelligences d'élite; elle dota de racines helléniques les idiomes de presque toutes les nations civilisées.
La langue grecque, la première graphiée alphabétiquement, fut la première employée comme sigles littéraires; et là même où la langue des Hellènes n'était point parlée, les érudits employaient ses caractères
• Cicer. De Oralore, lib. III, § 34.
comme initiales des mots pour la langue savante. Les verbes primitifs AïaÇw, ÀÎggw * , et tant d'autres, -s'articulaient avec des inflexions phonétiques qui tenaient de la mélodie. La musique, destinée à aider la mémoire, donna aux langages les accents, la prosodie, l'harmonie, le rhythme et le mètre; interprète des sensations et des sentiments, elle devint une onomatopée universelle, puisant ses moyens dans la nature; avec le langage primitif, elle se propagea à toutes les latitudes, et fut partout comprise :
Est in dicendo etiam quidam cantus 2.
Les Chinois modulent encore leur langue de telle sorte, qu'on ne saurait la comprendre phonétiquement sans une notation qui accompagne les textes graphies 3. La musique est un langage, un lien universel; la voix humaine prend toutes les inflexions pour peindre tous les sentiments: suppliante dans la prière, plaintive avec la douleur, solennelle devant le trépas; elle murmure sur le bord des ruisseaux, gazouille au milieu des bois et des prairies, retentit à la chasse, frémit au danger, tremble avec la crainte; tendre interprète de l'amour, elle est impérative lors du commandement, et triomphante avec la victoire.
La musique d'imitation, seule expressive, est la grande onomatopée de la nature; elle se fait comprendre dans
1 Faire des aïe ! aïe ! : hisser en cadence. a Cicer. Orator. ad Brutum , xvm.
3 Vid. Oratio dominica in clv linguas versa, etc.; Parmœ, typis Bodonianis, 1806, in-fol., tab. 5s.
tous les temps, dans tous les lieux, et fut un puissant auxiliaire au langage primitif. Les accents euphoniques des Grecs sont la vaine notation d'une mélodie perdue. La langue prohellénique, universelle dès le principe, attacha sa phonie aux signes dactylologiques, et ces signes l'accompagnèrent chez presque tous les peuples. Les Perses, les Indiens, les Chinois, les Phéniciens, les Égyptiens, les fondateurs d'Athènes et de Rome, comme nos druides et les Mexicains, s'exprimaient par l'intermédiaire de la langue prohellénique, source de toute linguistique. Les plus sincères monuments de l'enfance du monde faisaient parler dans cette langue le marbre, le bronze et la céramique. Le grec archaïque enfanta les dérivés samaritain, celtibérien, osque, samnite, étrusque, etc. Comme les signes qui servirent à la graphie primitive donnèrent naissance aux caractères qu'employèrent les hommes articulant les dialectes qui en descendaient, la priorité et la généralité sont acquises désormais à la langue patriarcale, comme aux signes graphiques qui la représentaient.
L'alphabet grec antique se modifiait, comme les signes cadméens, suivant les temps et les lieux; ces métamorphoses apporteront longtemps encore des entraves à l'interprétation. Les vases étrusques répandus en grand nombre, et à de grandes distances, appartiennent tous à l'art grec; leurs inscriptions révèlent les plus anciennes formes de l'alphabet prohellénique.
L'objection tirée de l'antériorité de certains peuples à la fondation d'Athènes est désormais sans valeur, puisque
la langue exprimée et graphiée par l'entremise de la dactylologie fut la première et la norme de toutes les autres.
Le flambeau numismatique vient éclairer la question \ « On peut considérer comme un complément des mé- « dailles gauloises les médailles de l'Espagne ancienne, « qui comprenait aussi le Portugal. .. : i° les médailles de « l'Espagne orientale et septentrionale, où l'on recon- « naît des lettres qui ont la plus grande analogie avec « l'alphabet grec ancien, qui paraît avoir été commun « d'abord à toutes les nations policées de l'Europe, etc.; « 2° les médailles de l'Espagne méridionale, dont les « légendes sont formées de lettres très-analogues aux « alphabets puniques et phéniciens3. »
La paléographie des médailles grecques 3, d'après les bronzes complétant la numismalique d'Eckhel, porte à 123 le nombre des signes de la graphie prohellénique, lesquels s'accroîtraient encore si l'on y joignait, comme on est fondé à le faire, les dérivations qui apparaissent dans les dialectes dont on fait à tort des langues mères; par compensation, les numismates se seraient abstenus de montrer le même signe sous plusieurs aspects différents 4, s'ils eussent reconnu ce principe, que les signes
1 Résumé d'archéologie, par M. Champoliion Figeac; Paris, i8a6. a vol. in-i6, t. II, p. 168.
2 Ibid. , t. II, p. 269.
3 Description de médailles antiques, par T. E. MionDel; Paris, 1837, in-8"; Recueil des planches , pi. 3i, et notre pi. iv.
<* Ainsi l'A, te A, le Z, l'I, le A, le S, le 2, le T, etc.
dactylologiques s'orientent indifféremment de bas en haut, de haut en bas, de droite à gauche, de gauche à droite, et que des habitudes purement locales déterminaient la préférence des traits anguleux sur les traits arrondis.
Ces mêmes numismates ont pris l'E pour l'I et réciproquement, ce qui est à peine une faute, puisque, en arabe, la voyelle kosré se prononce tantôt E, tantôt I, suivant les différentes localités; la phonie anglaise attache encore le son de l'I à notre E , et le son de l'E à l'I : l'erreur est purement graphique. L'E étant la première voyelle, et l'I la troisième, nous pouvons assigner le rang de chaque voyelle, mais il est impossible de préjuger la phonie que l'antiquité y attachait1. Nous avons de bonnes raisons pour croire que Yéta se rendait par l'I dactylologique.
Les grandes migrations, conduites par les nombreux Pélasges, portèrent chez tous les peuples civilisés et la langue prohellénique et les signes qui étaient chargés de la reproduire, et dont le point de départ était les manifestations dactylologiques. La mythologie grecque, base de toutes les religions païennes, s'introduisit avec son cortège parmi les castes sacerdotales des peuplades les plus éloignées, où les classes inférieures persistaient dans les dialectes issus de la grande confusion.
La langue primitive ne possédait que le plus petit nombre de signes; et, suivant le développement lin-
1 h'éta se prononce ita par les Grecs, et ne se confond jamais avec l'iota.
guistique, les sèmes représentant les sons s'accrurent graduellement. La simplicité est inhérente à la priorité : la langue prohellénique fut, au grec du temps de Périclès, ce que le grec classique est au grec moderne. Ainsi, les dialectes d'Homère fournissent naturellement la clef pour la compréhension du prohellénique; les racines doivent se rencontrer presque toutes dans la langue homérique, qui, heureusement pour la science, fut une espèce de polyglotte.