‹ Dactylologie et langage primitif restitués d'après les monumentsChapitre 6 sur 83 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Au primitif langage d'action s'associèrent par degrés les inflexions vocales; pour se faire comprendre, on produisait le signe en même temps que le son équivalent; puis on se borna à émettre le son attaché au geste. La dactylologie vint ensuite: car, pour représenter un son dactylologiquement, il fallait, de toute nécessité, que le langage phonétique fût convenu.

La dactylologie, dérivée du langage patriarcal, vint seconder le langage d'action, premier mode de la transmission des idées parmi les hommes. Les divergences orales dont Babel fut le point de départ, en se propageant parmi les tribus, auraient rendu leurs rapports impossibles, si le primitif langage d'action et la dactylologie, son auxiliaire, n'eussent rappelé vers l'unité les enfants de Noé.

Les livres saints conservent ce remarquable verset, mal interprété jusqu'à ces derniers temps, où deux savants d'élite, sans connaissance du langage des doigts,

restituèrent néanmoins le vrai sens de l'original. Le Seigneur dit au peuple d'Israël :

-pnpn ffSD-Sy

<je 7]xptë(Oda Totpatov tojv eiti

Exaravi te in volis meis *.

Je t'ai clairement expliqué par le bout de mes doigts.

L'antique dactylologie ne saurait être plus authentiquement, plus hautement proclamée; il faut s'incliner devant la majesté du dactylologue.

Au même chapitre xlix, 22, le texte original porte : « Sic dixit Dominus Deus : Ecce levabo ad gentes manum «meam, et ad populos exaltabo signum monitorium.» La vérité de cette grande image disparut sous une interprétation puérile: D3 (nés) fut traduit par vexillum!

La traduction strictement littérale des livres saints devint parfois la source des plus graves erreurs. Ainsi, dans saint Matthieu , Kocpi^oç a été traduit par chameau, mot sans rapport avec le trou d'une aiguille , qui appelait câble, autre acception du même terme KapiTio;.

Le manuscrit de la Bible, envoyé à Ptolémée Philadelphe par le grand-prêtre de Jérusalem, était une version en chaldaïque, idiome vulgaire; il était graphie en sigles seulement; ces moniteurs insuffisants entraînèrent

1 Biblia polyglotta Waltonii, Isaïas, xlix, 16. Il se fit, lors de la première traduction du texte, une déplorable transposition (les murailles me sont toujours présentes) , régime de la deuxième partie du verset: le texte grec d'Aquila (dans les variantes de l'A. T. grec de Lambert Bos, Franequerse , 1709, in-40), appuyé sur l'hébreu , restitue la véritable leçon, et Cornélius à Lapide la confirme dans son commentaire ad locum.

des erreurs que la traduction des soixante et douze ne rectifia pas toujours.

Plus tard, le seul évangéliste qui écrivit, saint Jean, graphia l'Apocalypse en sigles grecs; lorsqu'après sa mort on voulut suppléer aux sigles et reproduire toutes les lettres, on tomba dans les erreurs qui rendent le texte incompréhensible.

La preuve que les Israélites écrivaient en sigles ressorl du nom de Maccabé, formé par les lettres inscrites sur le drapeau des chefs de cette famille, et composé par les caractères formant les sigles du verset du cantique de Moïse, dans l'Exode*.

L'entraînement qui saisit l'enthousiaste à certaines époques de rénovation l'emporte loin de la vérité, et la lui fait oublier.

Nous n'aurions pas à combler aujourd'hui la plus importante lacune que, dans la transmission continue de ses connaissances, l'homme, de feu pour les innovations, de glace pour les vieilles coutumes, laissa s'établir à l'époque de la renaissance; la révélation d'une pratique universelle dès le commencement du monde ne nous eût point été réservée, si les sources de ces connaissances n'eussent été troublées par de fausses interprétations, de manière à faire prendre le change. Em xeiP°? est '°in c'e signifier toujours sur la main, il veut dire plus fréquemment, par le moyen de la main; la préposition Sj? al, indique souvent le moyen, et doit se traduire en latin par l'ablatif2.

1 xv, ii. Mi camokha baelim Yehova.

2 Noldius, Concordantiit particularum ebreo-chaldaicarum , p. 56o.

De même, les voyelles désignées primitivement par J, II, III, dans les graphies orientales dactylologiques, ne pouvaient être comprises tant que l'on s'obstinait à placer le caractère A en tête de la série phonétique, alors que cette place appartient à l'E.

Dans la langue patriarcale, les verbes peignant l'action d'exprimer la pensée sont synonymes de lumière, parce que le langage des signes, s'adressant aux yeux, exigeait la clarté du jour. Ainsi, <£aw, parler, signifie en même temps lumière, et Aaw exprime tout ensemble voir et parler.

Lorsque arriva le langage phonétique, on introduisit le verbe (pôeyyto, qui signifie parler au moyen des sons : <paw et Xaw furent pour les yeux ce que (pÛsyyw était poulies oreilles.

Le Pentateuque fait connaître, à plusieurs reprises, la nature du langage manuel. Nous nous bornons à rapporter les deux passages suivants :

xai estât soi srjpiEiov em tï]ç x£lP°î <70u > xal u-v^H-osuvov irpo o!p8oft(jLwv sou .

Et ceci sera un signe pour ta main, et rappellera (le commandement) à tes yeux ' .

xoti atpaJ/si; auTa sic ar\y.tiov STtt xr\q j^sipoç sou, xai ssiai asaXeutov irpo otp8aX|jt.iov sou.

Et tu adapteras en signes ces paroles à ta main , et elles seront permanentes devant tes yeux 2.

1 Voyez Exode, xm, 9. L'esprit de ce passage est la conséquence des versets 1 et 8 du même chapitre. — Ibid. , vers. 16. 3 Voyez Deutéronome, vi, 8. — Ibid. , xi , 18.

Emy sipE(i>, argumenter par le moyen de la main : x£'P0>'0YEW> etc.

La chaîne des traditions était exprimée, suivant Rabbi Ghedalia, par le mot indi°itare, démontrer, indiquer.

Le Pentateuque révèle l'usage des signes à la cour des Pharaons1, ce qui autorise à conclure que la langue de ces princes était la langue patriarcale.

Ego Pharao, et sine te, nemo adtollet manum suam, veJ pedera suum in omni terra jEgypti a.

En Egypte , on ne parlera , on ne fera aucune démarche sans votre permission .

La coexistence des deux modes de la transmission des idées se rencontre souvent.

Moïse s'excuse d'aller chez Pharaon, parce qu'il n'a pas la parole facile; Dieu lui dit : « Qui rend l'homme « muet ou sourd, voyant ou aveugle? n'est-ce pas moi, « Jéhovah 3 ? »

Dans le langage des signes, « avec une main forte » est l'équivalent de voix puissante, pour la langue phonétique4.

A la bénédiction donnée par Jacob, le texte hébreu dit : « Il donna de l'intelligence à ses mains; » le samaritain traduit : « Docens manibus suis; » en conséquence, les commentateurs expliquent le passage par l'équivalent de: Il rendit ses mains intelligibles, compréhensibles 5.

i De 4>apo;, turris; phare, élevé.

1 Genèse , xti , 44-

3 Exode, iv, il.

i Ibid. , vi , i.

5 Genèse , xlviii , 1 4-

Convaincu de la réalité et de l'importance de la dactylologie dès la plus haute antiquité, le savant chevalier Drach, auquel on doit déjà une honne traduction de la Bible, se livre aux recherches nécessaires pour rétablir le vrai sens des passages hébreux où elle entre comme partie intégrante. Jusqu'à ce jour, ces passages, vainement torturés par les commentateurs, sont restés d'une obscurité telle, qu'on désespérait de pouvoir jamais les éclaircir. En tenant compte du premier mode de transmission des idées, tout désormais devient clair, facile, évident; le nouvel ouvrage de M. Drach sera publié sous le titre de : Genuina interpretatio nonnullorum Sacrée Scripturœ locorum hactenus non animadversa.

La transmission des idées partant du même berceau, mais toujours associée au langage d'action qui avait rempli les temps antédiluviens', se répandit du Caucase par tout le monde; la langue patriarcale y puisa son origine, et la dactylologie assura son développement. La diversité des dialectes est nécessairement postérieure; la traduction linguistique, diversement comprise % amena les variétés phonétiques qui caractérisent l'espèce humaine 3. Les auteurs païens qui nous apprennent ce fait ne s'écartent pas de l'unité biblique ; leurs récits, au contraire , ajouteraient, s'il en était besoin, une autorité de plus aux livres saints.

Au milieu du dédale babélique, les prêtres, les hommes

' La Genèse. Voir ci-dessus.

1 Diodore de Sicile. Voir ci-dessus.

3 Hésiode. Voir ci-dessus.

d'élite, les grands artistes, durent se rattacher à l'uniformité de la langue primitive, puis à la dactylologie, sa compagne.

La diversité des langages provoqua la division et la dispersion des hommes1. La représentation des sèmes chirologiques fut un premier moyen de fixer la pensée avant l'invention de l'écriture.

Les Étrusques donnaient des prix aux dactylologues les plus intelligents; nous possédons un vase antique' sur lequel on voit deux personnages assis, faisant une dactylologie peu arrêtée3; au centre, un portique entourant un vase de forme archaïque, sur lequel sont peints deux hommes presque nus, s'entretenant par signes; les mains disproportionnées permettent de distinguer le sigle d'AiTso, demander, interroger, et celui d' Ayye^w , annoncer, faire connaître.

La nature du sujet nous fait présumer que ce vase a de nomhreux adelphes.

La céramique témoigne hautement que les Étrusques parlaient grec; seulement les caractères de leurs nom-

1 A. Bonnelly reconnaît que « l'étude des langues est un pas vers la réunion des intelligences. ■>

1 Hauteur du vase, 5g centimètres.

3 On distingue toutefois le signe de la gutturale , sigle de XeipoXoYia, dactylologie; l'autre personnage tient la palme et fait de cette main le sigle de Oixo;, famille ; de l'autre il indique l'A de A[«W,a, émulation, combat; un lièvre, Aayto; , protophonie de Aa).eu, Asyw , faire connaître; AaYxavu> , donner l'intelligence; Ae<7j(n , conversation. Deux gros oiseaux, IxpouOoi , fournissent la protophonétique de Si^a, signe, et de Eiyaw, se taire. On voit plusieurs figures de comestibles ', XtXot , protophonie de Xpsia , nécessité.

breuses inscriptions étaient en grec patriarcal, et se lisaient dans tous les sens.

Ce sera sans doute un grand sujet d'étonnement dans l'avenir, d'apprendre que le premier mode employé par les premiers hommes pour la communication des idées soit resté ignoré jusqu'à nos jours. Comment expliquer l'oubli d'une pratique tellement rationnelle, tellement générale, qu'on la retrouve matériellement exprimée dans les antiquités assyriennes1, indiennes2, égyptiennes3, chinoises 4, aussi bien que chez les Mexicains5. Le temps, toujours inexorable, paraît s'être relâché, à son égard, de sa rapacité ordinaire : il vient ajouter chaque jour des preuves nouvelles aux preuves anciennement acquises; car, bien qu'ils ne soient plus compris, on conserve dans les musées modernes une foule de monuments en marbre, en bronze, en pierre, en argile, en papyrus, répétant et formulant le langage d'action et la graphie dactylologique et protophonétique qui l'ont suivi.

Le plus ancien dieu de l'Inde, Vischnou, parle au moyen d'une dactylologie exprimant du grec; il est représenté, dans une des plus authentiques figures qui

1 Musée de Ninive, cour du Louvre, et notre pi. xxvn.

2 PI. xxxir, Wischnou.

3 Jac. Chr. Lindberg, de Inscription» melitensi , Hauniae, 1828, in-8», p. 65.

4 Ibid., p. 66. — Théogonies chinoises, peintures et statuettes.

5 Antiquities of Mexico, fac-similés of ancient Mexican Paintings and hierogtyphics, by lord Kingsborough ; London , i83i, 6 vol. gr. in-fol.

nous soient parvenues, avec quatre bras1; les deux mains qui terminent ceux de derrière exécutent le sigle M de Mvinnp 2, tandis que celles des bras de devant font le sigle II de IIotTYip. Le Dieu représente la nature, la reproduction, tout à la fois père et mère. Il est évident que les deux mots exprimés depuis tant de siècles par les doigts du dieu hindou appartiennent à la plus ancienne langue, à la langue patriarcale, au vocabulaire de l'enfance du monde3. (Voir notre planche xxxn.)

Nous possédons une pagode indienne 4 , originale et traditionnelle, en albâtre oriental, de grandeur naturelle; elle exécute d'une manière incontestable un alpha et un delta, vraisemblablement pour App , principe, commandement , pouvoir, et Aixvi , justice , ou Aoxew, juger, punir. ^Voir planche xxi.)

Le beau travail de lord Kingsborough 5 rend évidente la dactylologie mexicaiue; on peut y voir6 de nombreux dialogues daclyïologiques. 11 est à regretter que ces peintures et bas-reliefs n'aient point été classés suivant l'ordre chronologique : c'est un pêle-mêle antilogique; à côté d'antiquités véritables, on voit la croix des conquérants et des cordeliers espagnols.

1 Monuments des arts du dessin, chez les peuples anciens et modernes, par le baron D. Denon ; Paris, 1829, in-fol. , t. I, pi. xi. • Tableau des manifestations primitives, pi. in.

3 Monde primitif de Court de Gébelin , t. IX, p. 720.

4 Siva, qui , avec Brahma et Vischnou, forment la trinité de l'Inde.

s Antiquities of Mexico, fac-similés of ancient Mexican Faintings and hieroglyphics , etc.

6 T. I, part. 4, p- », 3, 29, etc.; et t. II, p. 1, 3, 4, et pi. xxx, etc.

( )n rencontre souvent ces deux signes ^^ ij& ;^ . Le premier, suivant nous, simule un bras, une main et les doigts ; il montre les dactylologues : le second, placé d'ordinaire devant la bouche, indique les personnages faisant usage de la langue, les phonétiques: ce qui rappelle les premiers temps de l'enfance du monde, les gesticulants et. les parlants.

On trouve une espèce de graphie cunéiforme à la fin du tome II.

Le nouveau monde est aussi vieux que l'ancien. Vers 1750, on découvrit, dans l'intérieur du Mexique, les débris d'une ville antique (Palenque) embrassant six à huit lieues d'étendue '. On y trouva des idoles de forme indienne, des sépultures décorées d'ornements grecs, des substructions égyptiennes renfermant des momies ; une inscription supposée phénicienne, gravée sur un rocher dans le Massachusets; les têtes lapantes se retrouvent aussi au Mexique2.

àdaire prétend que les traditions indiennes indiquent une origine hébraïque3; un auteur américain, le docteur Boudinot, confirme cette assertion 4; il prouve que l'Amérique a été peuplée par les Norvégiens, qui y passèrent par l'Islande, le Groenland, l'Estioland et la Norumbége*. Lord Ringsborough est d'avis que les Mexi-

1 Antiquités mexicaines, par A. Lenoir, Warden, Farcy, Baradère, de Saint-Priest, etc.; Pans, i834, 2 v0'- in-fol. (Discours préliminaire, p. v.)

2 Planche supplémentaire v, ire partie.

3 Origine de los Indios, lib. III; Madrid, 1739.

4 Star in the West : Trenton, New-Jersey, in-8°, 1816.

5 Warden , p. 197.

cains descendent des Juifs1; Grotius avait professé la même opinion 2.

M. Warden donne3 les conventions du langage par signes, usitées chez certaines nations indiennes de l'Amérique du Nord; c'est le langage naturel du geste. La dactylologie, malgré sa reproduction positive sur les monuments indiens, n'a point été remarquée ■'. Les Mexicains varient et multiplient leurs dialectes plus qu'aucun peuple de la terre5, ce qui porterait à croire que, lors de la migration , les chefs seuls employaient la langue patriarcale , et les hommes vulgaires les patois bahéliques. Joaô de Pineda et d'autres écrivains voient, dans l'Amérique du Nord, l'Ophir de la Bible6, ce qui coïncide avec l'établissement du royaume de Juda.

Les quipos péruviens semblent se rattacher à la dactylologie, si évidente sur les antiques bas-reliefs mexicains '.

M. Linck assure que l'Amérique a été peuplée par les nations du nord de l'Asie en traversant le détroit de Behring8.

1 Warden, p. 198. Voyez aussi Éléments carlovingiens, p. 3a et 33 et Ganander.

* Vide de Origine gentium Ameriearum, in-40, 1642.

3 Au vme chapitre, p. 176.

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