DES FRANCS. 29S
convaincre certains esprits si bien stigmatisés par ce vers du vieux Térence :
Qui, nisi quod ipse facit, nihil rectum putat '.
Les artifices de la tradition , modifiés en raison des climats, se prolongèrent aussi longtemps que la graphie ne put s'établir parmi le peuple; cependant les chroniques des églises et des monastères, écrites successivement en langues savantes, rendaient de jour en jour la fiction moins nécessaire.
La psalmodie traditionnelle atteignait un double but: elle fixait dans la mémoire la prose sacrée latine, et préservait les textes de toute altération ; on ne pouvait ni ajouter ni supprimer sans dénaturer le rhythme, cet esclave du mètre, de la mélodie, et du retour périodique d'inflexions uniformément cadencées; dans ce cadre infranchissable, on retrouvait facilement les souvenirs aussi bien que l'expression.
Nos chanteurs septentrionaux se piquaient peu d'être exacts, parce qu'ils avaient derrière eux les écrits dans la langue de l'Église, qui rectifiaient pour les érudits ces broderies offertes au peuple, toujours plus avide d'amusement que d'instruction. Les jongleurs sacrifiaient à l'intérêt mnémonique mercantile, et s'efforçaient d'obtenir cette vogue qui, aujourd'hui plus que jamais, fait abandonner à tant d'écrivains le noble culte de la vérité.
En principe, les chansons de geste, dont on ne peut retrouver les assonances originales en petits vers po-
1 Adelphi, act. I, se. n, v. 19 (éd. cum notis variorum).
pulaires, ne méritent pas la peine d'être éditées : ces chants perdent toute valeur, sous le rapport de l'histoire comme sous celui de la linguistique, lorsqu'on ne peut montrer que des copies modifiées ou amplifiées après l'établissement de la graphie vulgaire. Les prétendus perfectionnements ne sont au fond que de véritables défectuosités. Peu importe de savoir combien telle chanson de geste a été versifiée de manières différentes, ni combien tel paladin a été diversement chanté : ce qu'il faut avant tout, c'est la production de celte chanson primitive, faite pour le peuple, et répétée par lui jusqu'à ce que les premiers scribes parvinssent a la fixer sur la matière. Alors que les appréciations seront exactes, on montrera autant d'avidité pour ces précieux originaux que d'indifférence pour les copies postérieures, fussent-elles en vers alexandrins.
Vous qui recherchez les origines françaises, et qui prétendez classer chronologiquement le vocabulaire national, un moyen se présente unique, infaillible, de retrouver les matériaux antiques d'une valeur incontestable.
Dans le nombre des chansons de gestes, il en est de primitives; leur texte traditionnel se reconnaît à l'exiguïté métrique du langage en assonances de huit ou dix syllabes, et d'une simplicité, d'une rudesse qui décèle les temps antérieurs aux règles. Parmi ces textes, les couplets l reproduits plusieurs fois avec une phraséologie différente, alors que le sens demeure le même, consti-
' Ces couplets sont les séquences ou laisses, lesses, de nos trouvères.