‹ Dactylologie et langage primitif restitués d'après les monumentsChapitre 54 sur 83 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Nos chansons traditionnelles racontent à satiété les luttes des chrétiens contre les infidèles. Souvent on a cru y voir les combats des croisés, tandis que ce sont presque toujours les efforts antérieurs des convertis du Nord, contre les populations méridionales dégénérées, abruties et opiniâtres. Nous avons déjà fait observer que le midi de la France actuelle, alors complètement étranger, perpétuait la dégénérescence de Rome païenne, et que les habitants des Pyrénées, du Languedoc et de la Provence, furent les derniers à embrasser la religion du Christ.

Bien qu'on signale au vne siècle l'évêque d'Àlbi comme le premier pasteur de ces contrées, les classes civilisées seules n'étaient pas rebelles aux lumières de l'Évangile. Les habitants des montagnes persévéraient dans le paganisme, qui protégeait le relâchement des mœurs.

De nombreux monuments toujours subsistants en

font foi'. Au xne siècle, l'Aquitaine était encore manichéenne2 et lienricienne ; le peuple y rejetait presque toute l'histoire sainte, le baptême et le plus grand nombre des dogmes chrétiens; il ne se soumettait pas aux lois du mariage, et tenait pour légitimes les unions que la morale réprouve 3.

Frère Brochart , présentant à Philippe de Valois en i33a son advis directif pour faire le voyage d'outre-mer4, s'exprime ainsi :

« Les rois de France... ont toujours esté le victorieux escu de la fov... ceci pourra-on légièrement trouver, qui lira les anciennes histoires des chrestiens roys de France, tant par la malice de hérésie vaincue et décharné hors de son ample seignourie, comme par l'Église romaine délivrée moult souvent de moult d'opressions de tirans, et relevée de plusieurs diverses tribulations et de la hantise des Sarrasins, poulsée hors des parties de Guienne, de Provence, d'Espaigne et de la Terre- Sainte, etc. 5. »

1 On voit à Troubat une énorme tête de Jauus, encastrée dans l'habitation d'un particulier (Itin. des Bains, p. 5g) ; au château de Polignac , la tête gigantesque d'Apollon oracle; à Bigorre, une pierre votive de Diane; à la chapelle de San-Tritone, un autel votif au dieu Abélion; tout un musée antique à Saint-Bertrand de Cominge, et de nombreux autels couverts de noms de divinités supposées phéniciennes. (Carte des Hautes- Pyrénées, Notice par Adrien Guibert.)

* Manès vivait au me siècle.

3 Voir Histoire génér. du Languedoc. — Archives historiques des Albigeois, parBoger; Albi , in-8°, fig., p. 65-89. — Chronique de Guillaume de Puylaurens.

1 Translaté en français en i455, par Mielot, chanoine de Lille.

5 Le chevalier au Cygne; Bruxelles, 1846, in-40, p. 227-

Les paysans méridionaux refusèrent longtemps de s'astreindre aux privations imposées par l'Évangile. Saint Paulin, évêque de Noie, écrivait au ve siècle:

— Turba frequentior his est Rustiçitas non cassa fide, neque docta legendi. Hsec adsueta diu sacris servire profanis , Ventre Deo, tandem çonvertitur advena Christo '.

Ebrius insultas, reus oras; et miser ipso Judice luxurias, quo vindice plecteris ardens Propterea visum nobis opus utile votis 2.

Guillaume Guiarl, dans sa Chronique des Royaux lignages, s'exprime ainsi :

François, desquiex je vous devise, Ont-il mainte cite conquise, Et mainte contrée loingtaingne.

Par eus fn convertie Espaingne , Arragon , Fois et Cateloingne, Navarre, Agenois et Gascoingne 3.

Lorsque les Francs affermissaient leur puissance dans le nord de l'Europe au ve siècle, en y consolidant le christianisme, les Lombards et les Vandales pénétraient

1 II y a une classe plus nombreuse, celle des paysans, qui n'est pas étrangère à la foi, mais ne sait pas lire; adonnée depuis longtemps aux cérémonies profanes, faisant de son ventre son dieu, elle se convertit enfin , et arrive au Christ:

* S. Pontii Meropii Paulini Nolani episcopi Opéra digesta in II tomos: Parisiis, i685, in-40, t. II, p. 1 56, 157.

î Origine et première habitation des Français; manuscrit sur papier de notre collection, environ 1620, iu-fol. , p. 55. — Voir Branche, des royaux lignages , édit. Buchon , prologue, v. 244 et suiv.

en Orient, les Ostrogoths en Italie, et les Visigoths en Espagne. Ces barbares se joignaient aux populations des campagnes encore attachées au polythéisme; les paysans composaient cette payennie toujours hostile à la chevalerie, éminemment chrétienne, et dont les luîtes furent le principal sujet de nos chansons traditionnelles. Le mot Paganisme révèle le fait : Pago a fait Pagan, Pajan, Pays-an et Payen. Les paysans poursuivaient les chevaliers jusque dans leurs églises. N

L'église de Luz est incontestablement de l'époque carlovingienne; elle fut construite au temps où Roland remplissait les Pyrénées de son grand nom; le style du bas-relief cintré, à l'entrée principale, ne saurait laisser aucun doute : il représente l'Éternel assis au milieu des attributs des quatre évangélistes ; la main droite, élevée, exécute le signe daclylologique de la troisième voyelle, sigle du premier nom donné à Dieu : «Je suis « Jéhova votre Dieu '. »

Un petit tombeau , placé à gauche de la seconde entrée, porte le millésime mccxx; il est évidemment postérieur de quatre siècles au bas-relief. Cette église-forteresse, bâtie sur une éminence, est entourée d'un mur d'enceinte crénelé, percé de meurtrières; des mâchicoulis couronnent la porte d'entrée. Ces accessoires appartiennent à la même époque que l'église elle-même, et n'ont rien de commun avec les Templiers, voire même

1 On trouve au musée du Puy un haut-relief en ivoire de dix pouces de haut : c'est une prise d'habit. La néophyte fait le même sigle , pour indiquer le nom de Jésus auquel elle voue sa vie.

les protestants, comme on le répète ingénument dans le pays. En parallèle à l'église, et sur le prolongement de ses murailles, on voit une salle d'armes dont les dimensions sont à peu près semblables '.

Tout proche de Luz, le petit hameau de Sère conserve, sur une éminence , l'antique église dédiée à saint Jean-Baptiste; elle date de 768, époque où le père de Charlemagne subjugua toute l'Aquitaine. Les meurtrières que l'on distingue encore dans l'épaisseur des murailles étaient suffisamment élevées pour laisser passer les traits au-dessus du mur d'enceinte qui n'existe plus. Un digne curé, l'abbé Gradet, dont le pays déplore la perte récente et prématurée, a placé sur les murs du temple une inscription qui rappelle la date de sa construction , comme titre à la générosité des visiteurs.

Le désastre de Roncevaux apprit au monde à quel prix la chevalerie chrétienne pouvait s'établir aux Pyrénées*. Les sommités des montagnes étaient des positions militaires offertes par la nature; leurs cimes se couronnèrent de nombreux châteaux qui assuraient la domination sur les indigènes. Les châtelains se trouvaient contraints à se prêter un mutuel appui; de là cet alignement de forteresses suivant le rayon visuel, qui, en se prolongeant à travers les déclivités du sol, permet-

1 On sait que Grenade ne devint catholique qu'à la fin du xv* siècle (1492).

a LesSaisnes, lesWandres, les Vaudois, les Albigeois, furent l'arrièregarde des Pagans.

taient de correspondre par des signaux, et fournissaient aux chrétiens les moyens de voler au secours les uns des autres.

La vieille église de Pierre-Fitte, ainsi que celle de Saint-Sarin, qui domine la pittoresque vallée d'Argelès, furent tout à la fois des monuments religieux et militaires, destinés à protéger le culte contre les agressions des montagnards, indomptables païens.

L'église d'ibos, élevée en l'an iooo, était encore une forteresse il y a quarante ans ' ; depuis, on a comblé le fossé, démoli le pont-levis, et rasé les murailles.

En s'établissant dans les contrées de l'Aquitaine, dont la défense était favorisée par une nature ardue, les Gaulois et les Francs aimaient à rappeler les souvenirs de leur patrie; ainsi, les cartes actuelles des hautes et basses Pyrénées, des Pyrénées orientales et occidentales, fourmillent de villes, de villages, de hameaux répétant les dénominations wallonnes, imposées par les souvenirs. On y trouve :

Arras, - près d'Argelès.

Aire.

Boulogne, Haute-Garonne.

Bruges, près Clarac.

1 Une inscription placée dans la tourelle porte , en caractères de l'époque :

m iKKnoi U7^ l ex:

In anno M0 ea arte Deo Basilica , exstructa fuit .

Le signe ) est dactylologique : c'est la première voyelle phénicienne. Jusqu'à ce jour l'ignorance de ce fait s'était opposé à toute interprétation.

Tarbes , Arves, avec l'appui si fréquent à la formation des mots.

Gan , en Béarn , près Clarac.

Mauburgest , Maubeuge.

Merville.

Rabastens , Ravestein.

Tournay, en Bigorre.

Ardennes , etc.

Un épisode du roman du Renard, d'origine théotistique ou wallonne, montre combien la langue provençale était antipathique à nos ancêtres. Le trouvère, collecteur et metteur en œuvre des diverses branches traditionnelles, pour égayer son auditoire, rapporte, dans un baragouin latino-provençal, le discours du chameau envoyé par le pape; en voici quelques vers:

« Quare, mesire, me audite :

Nos trobat en décrez escrite...

N'aies cure de roialtat Se tu ne juges par bontat, Se tu ne gardes bien t'enor, Tu non siées bone seignor.

Favelar, roi, quanque te place; • Plus ne te di , ne plus n'en face. »

Quant li baron l'orent oï, Tiex i a se sont esjoï '.

Véritables représailles des aménités prodiguées aux Français par MM. les Provençaux.

La poésie des barbares ne se meurt pas, comme celle

1 Roman du Renaît, t. I, p. 3i4> 3i6.

des Latins, dans l'affectation et les frivolités du bel esprit '.

Madame de Sévigné écrivait2 : « Vous me feriez aimer « l'amusement de nos Bretons, plutôt que l'indolence «parfumée de vos Provençaux. Ah! que je comprends «bien mieux nos Bretons!»

1 Histoire de la poésie Scandinave, par Edelestand du Meril; Paris, i83g, in-8°, p. 8.

2 Lettres de madame de Sévigné, 3o août 1671.

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