CHAPITRE XXVII
L'analyse des signes phonétiques est indispensable à l'étymologisle, comme la connaissance des corps intégrants pour l'utile décomposition chimique.
La filiation analogique, dont on fit la plus spécieuse des sciences sous le nom d'étymologie, n'exerce d'empire que sur des aptitudes rares en France. La langue d'Oc ou catalane est radicalement impuissante à fournir les éléments de la langue française ; les Provençaux érudits, consultés par nous sur les lieux mêmes, sont unanimes; tous connaissent leurs aïeux: « Nulli provin- « ciarum postferenda, breviterque, Italia verius quam « provincia '. » Il n'y a de dissident que le corps scientifique institué pour en connaître. La langue de Charlemagne montre ses analogies avec le français, à qui comprend les modifications de l'échelle phonétique. Otfrid nous fait part des difficultés dont il fut obsédé
1 C. Plinii Nat. Hist. lib. III, c. 4, aliis 5.
lorsqu'il prit la résolution de grapliier le théotisque avec les lettres latines, impropres à rendre exactement les intonations septentrionales. Quiconque est initié aux variations du clavier vocal voit le français des trouvères sortir dune triple écorce, dont la dernière avait une rudesse toute germanique. Le Gaulois a pu accepter des vainqueurs du monde; mais le Franc, appelé à le venger, ne reçut rien des Néo-Latins du Midi, héritiers dégénérés de Rome asservie.
Les hommes parlant un patois quelconque se montrent aussi empressés à faire revivre les archaïsmes, que les gens de lettres à inventer des mots nouveaux; ceci explique la fixité des idiomes populaires et les variations incessantes des langues savantes. Les hommes nés et fixés près des sources où prit naissance une linguistique grammaticale, persévèrent nonobstant dans l'usage des idiomes antiques et vulgaires qui leur sont propres, tandis que les lettrés affectent un dédaigneux oubli pour la mine d'où sont tirés les matériaux de leurs compositions littéraires.
Durant une suite de siècles, la photiie régnait en despote, les sèmes, la langue prohellénique, les hiéroglyphes, l'hébreu sacerdotal carré, n'étaient graphies que par les piètres, systématiquement opposés à la propagation des lumières'; tout se passait phonétiquement ou dactylologiquement. De là l'incompétence de nos
' La publicité appartient en propre à la seule religion du Clirist : les apôtres reçurent la mission de publier oralement les Evangiles par toute la terre.
étymologistes littéraires, qui, n'ayant aucune idée des éléments phonétiques, ne peuvent comprendre la formation ni la procession des mots, puisque les parties intégrantes, soumises à tant de degrés, leur sont inconnues. Ainsi les , gutturales , au nombre de onze, C, G, H, J, K, CH, Q, S, W, X, Z, ne sont que les divers degrés d'une seule phonie; degrés employés presque arbitrairement dans les différentes localités, mais augmentant de force chez les peuples barbares, guerriers et chasseurs, ou bien encore, à mesure que le langage cheminait vers une latitude plus septentrionale.
Les Irlandais, dont la langue est un vieux gallic ou hibernois, n'ont jamais connu les lettres J, Q, V,W, X,Y,Z'.
Les Italiens n'emploient pas les gutturales J, K, W, X,Y.
Le nord de l'Europe, habitué aux gutturales, fut rappelé vers l'unité originelle par les soldats de César, dont le langage vulgaire impressionnait, en les adoucissant, les rudes inflexions boréales, inconnues à la Provincia Romana, où prirent naissance les néo-latines, catalanes, espagnoles, italiennes, etc., sans qu'elle coopérât le moins du monde à la langue des Francs.
La phonie primitive peut s'apprécier indépendamment des divergences propres à donner le change aux étymologistes, accoutumés à voir des lettres partout, même dans les types qu'un signe moniteur caractérisait
1 Alphabet irlandais, par Marcel; impr. de la Républ., an vu; Paris, P- 27-
exclusivement , lorsqu'en réalité ces mots n'ont été
graphies que récemment, et toujours d'une manière
défectueuse.
Après un classement chronologique désormais facile des textes dépositaires de nos chansons traditionnelles, on aurait l'avantage de fixer la filiation de ces mots et de constater en même temps le développement successif des radicaux et de suivre les métamorphoses phonétiques, ce qui permettrait d'apprécier l'arbitraire ou la spécieuse interprétation de nos modernes.
Loin de prétendre que notre langue procède directement ou exclusivement de la prohellénique , nous avons indiqué les nombreuses vicissitudes subies par la langue des Pélasges, sa diffusion, son parcellement, ses variations, sa rudesse primitive septenlrionalisée, qu'adoucit plus tard la civilisation gauloise, puis l'influence de Rome vulgaire , à laquelle succède celle d'Alexandrie et de Byzance; la superposition de l'idiome germanique aux rudes accents, que nous avions atténués; enfin, la graphie stéréotypant, pour ainsi dire, les variations accumulées durant tant de siècles et par tant de causes différentes.
Prenant l'expression au point de départ, sans pouvoir préciser, parmi les phases diverses, la cause efficiente, et sans égard pour les intermédiaires qui tour à tour ont opéré les transformations, peut-être rendrons-nous service aux personnes qui étudieront la filière phonétique, en indiquant par un à peu près comment les choses ont pu se passer.
Les mots n«TVip et Mutup de la langue patriai cale ,
identiques dans la langue dactylologique sacrée de l'Inde (voir Wischnou), ont produit Pater et Mater du latin; d'autres combinaisons phonétiques ont amené Fader et Moder germaniques, Fader et Moeder théotisques, comme ils formèrent par adoucissement continu, dans le wallon graphique, Par, Mar, puis enfin Père, Mère.
Relativement à nous, Français, le grec s'est modifié de trois manières : il fit le latin en allant au Midi; semiseptentrional, il donna naissance aux divers patois répandus dans les Gaules, comme il engendra l'idiome germanique en cheminant vers le Nord.
Ainsi, analysant les parties constitutives de notre langue, nous voyons la langue prohellénique devenir française par les modifications phonétiques suivantes:
AEIKNrQ, Aexvito = découir, découfrir (digam. et liquid.) ; découvrir.
AAP0ANQ, Sop8avu), Sopuvw, êopvw, 6op(i(i) (changement de liq.); dormir. j =
VBP1S, uëpiv, aëpiv = afrin , afron (appui); affront.
I11NQ, êivw, êoivu, ëoipw (changement de liq.) ; boire.
IKEI1Q, oxotho, hzoutto (disparition de la siffl.), xoimto; couvrir.
OAtNAQ, Suvaw, SuXau, 8ouXaa>; douloir.
OAïNH, 8uvY] (disparition de la voy.), SuXao, SouXaw ; douleur.
Ayvoç , ajivo; ; agneau.
AyxuXï), angul; angle.
AYxupa, ancur; ancre.
Aexoç, attoç, aigos; aigle.
AÇw; asir (sécher).
aitem , ailier, aidier ; aider.
A6»ip, s6r)p, emrip, emp; épi.
An)p; air.
Atôïjp; éther.
Axt), aike, aige; aigu.
Axouu, acouer, acoutei ; écouter.
AXXo? , auXXo; , aulte , aultre ; autre.
AvtitoSê; ; antipodes.
Avtpov; antre.
A§io; , sÇio; , eytoç , égial ; égal.
AScav, ession; essieu.
Apajfvï] , aranchne , aragtié ; araignée.
Apyupoi; , argur, arguen ; argent.
AptOiurnxe; ; arithmétique.
Aimip; astre.
AuTopotTOç; automate.
noio;, ïXoutoç ; glouton (chez les trouvères).
ExxXrjma, eklese , eglese; église.
KaéaMïiç , kabal ; cheval.
Kpaviov; crâne.
KpaiitaXri; crapule.
Kuxvo;; cygne.
KoyXiapiov; cuillère.
Maptup ; martyr.
MeXi; miel.
Metetopo; ; météore.
NexTatp; nectar.
Nu|jiçïî ; nymphe.
OvuÇ; onjte.
Oivoç, vinum ; wn.
EUXexav ; pélican.
DepSiÇ; perdrix.
IlapaSeioo; ; paradis.
Tawco, tanuer; tanner.
Taitriç ; tapi*.
Ttyp'Ç; <(3»"P.
TpanEÇa; trapèze.
rixïiv ; hymen.
ï\o; ; ,/îews, ,/jZa'.
4>iaX7) ; phiole.
<t>pt£; frisson.
11 importe peu que le mot prohellénique soil allé d'abord à Rome, ou que Rome l'ait apporté ensuite dans les Gaules. Il doit suffire de montrer comment la langue des patriarches s'est constituée partie intégrante dans presque toutes les langues de l'Europe, soit directement, soit de seconde main : assez d'expressions sans altération aucune révèlent une transmission directe.
Jean de Garlande, dès le xie siècle1, nous montre comment le latin vulgaire s'associait à la langue des Francs.
Alba, aube.
Balistas, arbalestre.
Boves, bœufs.
Canti, jantes.
Capones , chapon.
Cenovectobium , civière.
Coopeiitobium , couverture.
Cuppas, cuves.
Espekioli , escureuil.
Farcire, farcir.
Ficds, ligue.
Fdltro, feutre.
Gendalia, genouillères.
Ginniva, gencives.
Homplanta , omoplates.
Impedias, empeignes.
Paris sous Philippe le Bel; Paris, 1837, in-4°, p. 585 et sun
Incus, enclume. Pblmo, poumon.
Lexiva , lessive. Ragedie ,. raie.
Mestelon, méteil. Ren, reins.
Modii, moieus. S4lsdcici«, saulcisses.
Noces, noix. Sapo, savon.
Pala, pelle. Sarpas, serpes.
palpebfle, paupières. Siltgo, seigle.
Pectines, peignes. Smarandus, esmeraude.
Pellifices, pelleliers. Tremblo, tremble.
Pertica , perche. Trestelli , tréteaux.
Petrosiliïm , persil. Vaccas, vaches.
Phasiani, faisans. Vancas, bêches.
Pluscula , boucle. Etc. , etc.
Le lecteur comprend tout ce qu'il y a d'instruction dans un latin-français graphie au xi" siècle; il voudra bien suppléer à la nécessité où nous sommes de ne pas trop nous étendre.
Jean de Garlande écrivait pour le jeune étudiant du xT siècle, « ut sciât vulgaria nominare. » A l'époque où le langage des Francs s'adoucissait par le wallon, au moment où il était encore renfermé au creuset de sa fusion, la latinité vulgaire des armées romaines apporta des éléments qui se modifiaient par les changements de vocales, les variations de muettes, gradation de gutturales, substitution de liquides, adjonction de toniques, suppression de parasites, etc.
Four la formation des langages de nos trouvères, dont la phonie topique revêt des formes transitoires, conséquences de sa juvénilité, il n'y eut d'autre loi que les habitudes locales, jusqu'à ce que, arrivés en présence de la graphie, ils acquirent enfin la régularité; mais alors on leur imposa une forme fixe, fréquemment en
désaccord avec la logique des processions et l'exercice
de l'intelligence. L'heureux despotisme académique vint
arrêter définitivement les innombrables et incessantes
interprétations.
Les traditions des x% xi% xii" et xm" siècles, étant dépositaires du travail d'assimilation entre les éléments constitutifs de la langue française, il en résulte que les témoignages des auteurs qui touchent de plus près à l'établissement de la graphie vulgaire, sont les plus imposants : à eux seuls appartenait la solution du problème que l'histoire résout, et que l'on n'a pas craint de fausser de nos jours dans un intérêt particulier, au préjudice de la vérité et de la dignité nationale.
Dans son Advis et Devis des Lengues, Bonivard écrivait en I5631: « Gaulois parloient de lenguage non «différent grandement au germanique;» et un peu après : « Lequel ancien francoys estoit une espèce d'al- « leman '. »
La langue de Charlemagne, francisque, théotisque ou thiois, source du belgo-batave, graphie seulement au xive siècle, sous l'influence d'appréciations phonétiques plus récentes, dota le langage wallon, devenu français, des mots qui ne sont ni grecs ni latins.
Beurs, bourse. Bosch, bois.
Blinken , briller. Breeken , brèche , briser.
Boek, bouquin. Biiief, bref, lettre.
■ Bibl. des Chartes, 10e année, 2" série, t. V, p. 347, 48. 1 L'allemand des Pays-Bas, celui d'Aix-la-Chapelle et de Charlemagne. Le hollandais est un allemand plus bas encore, nederlandschtael.
Broek , brache , braie.
Leveren, livrer.
Breydel, bride.
Loozen, lâcher.
Bhït, biilin.
Mast, mat.
Bdlken, beugler.
Matras, matelas.
Bussel , botté , gerbe.
Moord, meurtre.
Drinken, trinquer.
Nek, nuque.
Galop, GELoorEN ; galop.
Pak, paquet.
Gardo (théotisque) , gardin
, jardin.
Punk, planche.
Geliefd, Golif; jolif, joli ,
aimable.
Plat, plat, -te.
Glas, glace, verre, vitre.
Pot, pot.
Groot, grand.
Schieten, jeter.
Geerke, Cherne; cher.
Scbreedwen, crier.
Haeze, base.
Veel-schop, beaucoup.
Harnasch, hamacbement,
barnois.
Vollen, voiler, faire la voile , remplir,
Heer, Hère , Ser ; sieur.
voler. De vola , creux de la main.
Huys, buis, huissier.
Waeffel, gaufre.
Jonc, jeune.
Zai.ges, scier.
Kat, chat.
Zaek, chose.
Klok, cloche.
Zot , sot , etc.
Kous, chausse.
Est-il besoin de dire que le N final du Nord, tout paragogique, est d'une phonie quiescente presque inappréciable?
La descendance théotisque des pronoms devient évidente lorsqu'on la soumet aux éléments archéologiques de la phonie : appogiature affixe, gulluralisation, gradation, insertion ou disparition des liquides, mutations et autres métamorphoses signalées dans les vocabulaires du prétendu celtique, dont les nomenclateurs sont forcés de reconnaître le fait des variations phonétiques, basé sur les habitudes locales et les influences politiques. Dans l'état plus ou moins arrêté des langages modernes, l'élasticité du mode ancien frappe seule; toutefois l'arbitraire était une conséquence forcée de la nature
des sociétés dans les temps reculés. Ces considérations s'accréditeront davantage lorsqu'on sera pénétré de cette vérité, que les langages vulgaires, ceux qui n'avaient pas de norme, étaient abandonnés aux divergences que la graphie ne maîtrisait pas :