LA RELIGION VENGÉE DU THÉISME ET DU DÉISME PAR L'ATHÉISME
Les principaux écrivains de l'incrédulité se sont applaudis quelque temps d'euseigner le déisme. Leur cOinplaisance dans cet enseignement allait jusqu'à lui donner la gloire d'avoir banni les athées du règne philosophl- •jue, d'être même le seul qui pût triompher
de l'athéisme. Lr, déiste, disait l'aulenr des Pensées philosophiques, peut seul faire télé à ralliée. Le superstitieux (c'est-à-dire dans son langage le chrétien) n'est pas de sa force- L'auteur de la Henriade a prétendu que pendant plusieurs siècles on pouvait nepa$ croira
LA RELIGION VENGÉE DE L'INCRÉDULITÉ
à la Providence. On le pouvait, selon lui, tant que l'alhéisme n'avait eu pour adversaires que des théologiens ou des philosophes scoiasliques ; on le pouvait après la naissance mémo de la philosophie cartésienne. L'athéisme n'est devenu insoutenable pour un philosophe que dans ces derniers temps où l'enfance de la philosophie a cessé. Les nouveaux physiciens sont devenus les hérauts de la Providence, et c'est à eux qu'elle a l'obligation de n'être plus niée pardcs îiommes (\n\ pensent et qui raisonnent.
Les écrivains qui parlaient ainsi, ou démentaient leurs propres connaissances, ou n'avaient pas recueilli les voix dans leur parti. Dès lors il y avait parmi les incrédules autant et plus d'alliées qu'il n'y on avait eu avant ce déchaînement inouï de l'incrédulilé contre la religion. Je ne parle pas de Fréret, dont les écrits impies (du moins ceux qu'on lui attribue) ont été publiés plus tard. Si dans son Examen critique des apologistes du christianisme il plaide la cause commune de l'incrédulité, dans sa Lettre de Thrasybale à Leucippe il épouse celle de l'athéisuie. Je ne parle pas non plus de la Mettrie, le plus effronté comme le plus sincère et le plus conséquent des matérialistes et des athées. Il lélait au point que ceux qui pensaient comme lui rougissaient de son impudence. Elle rendait leur doctrine trop odieuse en la montrant trop à découvert. Je ne dis rien de tous les incrédules, dont les discours faisaient assez connaître qu'ils n'avaient pas renoncé à tant de dogmes universellement reçus, pour respecter encore celui de l'existence de Dieu.
Mais à celte époque malheureuse où l'incrédulité, toujours trop captive à son gré, croyait toucher au moment de sa délivrance; lorsque le livre de l'Esprit parut sous un privilège surpris, qu'un soulèvement général fit bientôt après révoquer, les lecteurs clairvoyants ne doutèrent pas qu'il n'eût été lâché dans le public comme une espèce d'enfant perdu, pour essayer les forces du matérialisme et pour engager le combat contre l'existence de Dieu. 11 n'y eut entre lui et les écrits posthumes de Boulanger qu'un intervalle de peu d'années. A la tête de l'un de ces écrits, V Antiquité dévoilée par ses usages, on nous apprend quelles avaient été les liaisons de leur auteur avec celui du livre de l'Ksprit. Il est vrai que Boulanger ne professe pas ouvertement l'alhéisme dans le Christianisme dévoilé, dans le Despotisme oriental, dans V Antiquité dévoilée par ses usages, dans ses Dissertations sur Enoch et sur Elle; mais la supposition que le monde ou l'assemblage de tous les êtres est éternel, incréé, nécessaire, indépendant de toute opération divine, cette supposition, dis-je, est la base de son système, et quiconque voudra se donner la peine de l'approfondir, ne tardera pas à s'apercevoir qu'il n'a manqué à Boulanger (1) que du temps ou de la har-
(1) Dans l'Avant- propos des disserlations sur Hénocji et sur ^lie on le lait auteur d'un manuscrit in- Mluiç ; ^e i'È(ermt4 rfw mon^e. J'ai inuiilemenl cher
diesse pour développer l'athéisme déjà renfermé dans ses principes.
Ce qu'il n'a pu ou ce qu'il n'a osé, un autre écrivain l'a exécuté dans le Système de la na^ tare. Le public n'a pas pris le change sur le nom (1) qu'on lit au frontispice de cet ou-
clié à m'en procurer la leciure. Il y a loui lieu de croire, si ce manuscrit est de lui, qu'il y a développé rAiliéisnie, qu'il n'a fait qu'insinuer d.ms ses écrits iiiipriniés.
(t) Celui de Mirabeau, secrétaire perpétuel de l'Académie française.
Cet ouvrage, cl ceux de du Marsais, de Fiéret, de Boulanger, de lord Bollingbroke, ne sont pas les seuls. piil)liés depuis (|ui'l(|ue3 années par rincréduliié , sous le nom d'écrivains, dont la mort était ancienne ou récente. 11 y a V t'xaineit de la religion , {dlribtié, dit-on dansle litre, à W. de Suiitl-Evrenionr. Les Idées de M. la Moitié le Vaijer; les Pensées de M. l'abbé de Saint- Pierre ; le Dialogue du Douleur et de l'Adorateur, par M. l'abbé de Tilladel ; le Diiicr de M. le comte de Uoulainvilliers , par M. de Saint- Hijacinllie, eic. Il esl à propos d'observer sur toutes ces ailribuiious, qu'd y en a beaucoup d'injustes et (le lausSiV. Ce qu'on prèle à Sainl-tlvremoni, à la I^lolbe le Vayer, à l'abbc de Saint-Pierre, n'est ni du style ni du goût de ces trois auteurs, quoi- (iue la morale épicurienne d i premier, le scepticisme inconsidéré du second, et le pencbani du iroisième pour les paradoxes, soient assczconnus. L'abbé de Tilladel él.iit certainement incapable d'écrire un ouvrage aussi plein • d'emporiement ei de fureur contre le cbrisiiaiiisme (jue le dialogue du Douleur et de l'Ad 'raicur. J'ignore si Saini-liyacinlbc (l'ameur du Slathnna^ius) a jamais vécu avec l'abbé Coùet, vicaire génér.il de rarclicvèché de Paris, sous monsieur le cardinal do Noailles et sous M. de VinlimiUe. Mais il devait assez le connaître, au moins de réputation , pour n'avoir pas la pensée d'introduire un liomiue, d'autant d'esprit et de savoir que CCI abbé, parlant de la religion comme un imbécile, à la table du comte de Boulainvilliers, servant de plaslron, dans cette ridicule dispute, aux brocards des convives, et finissant par rendre bis armes à de pitoyables raisons, qui ne demandaient, pour être mises en poudre, ni ses lumières ni ses talents. Quant au Système de la nature, il a passé tout d'une voix, comme ou le dit dans le texte, que le secrétaire perpétuel de l'Académie française et le traducteur de la Jérusalem délivrée n'en était pas l'auteur. On peut laisser à du Marsais , à Frérel, à Boulanger, au lord Bollingbroke les écrits qui portent leur nom. Leur mémoire , qui n'était pas déjà en trop bouiie odeur sur l'article de b leligion , ea demeurera éternellement lléirie. C'est tout le service que lui ont rendu les éditeurs de ces impiétés postbmnes. Le nom surtout de lord Bollingbroke méritait, plus d'égards. On cherche l'bounne d'Etat, le génie brillant et poli par les lettres, le pbilosoplie ou se disant tel, dans un ouvrage (^lExamen iniporlant ) qui respire une rage forcenée contre la religion , nue brutale insolence , une basse et grossière cllionierie , une vaniié puérile sur la naissance de son auteur.
Au surplus que conclure de tons ces noms , vrais ou supposés, d'écrivains qui ne vivent plus? Il en résulte d'abord que des apôtres de l'incrédulité put craint de se déclarer trop publiquement pendant leur vie. Quoi (pi'ou en dise, cette crainte s'accorde mal avec le personnage de précepteurs et de bienlaiieurs du genre bumain. Les premiers apologistes du cbrisiiaiiisme couraient sans doute de plus grand-, dangers. Ils ne laissaient pas de répandre eux-mêmes leurs écrits, de les avouer hautement, quelquelois do les présenter en pcrsonae à .leurs persécuteuri^
DEMONSTRATION EVANGÉLIQUE. LE FRANC DE POMPIGNAN
vrage. Quel en est le véritable auteur? Ne cherchons pas à l'apprendre. Il sulût d'en
Mais il fniit convenir, qu'nvcc de meilleurs tilrcs, pour travailler à l'instruclion des hommes , ils avaient aus-;i d'autres moiifs jiour se rassurer contre les maux dont ils éiaieni menacés. Les auteurs vivaiils de la secte incrédule ( je parle de ceux (|ui atiaqiient sans ménagement le chrisliauisme, et je n'excepic! que Jean-Jac(]ues Rousseau ) ne sont pas moins limides (|ue leurs prédécesseurs. Ou ils taisent, mi ils déguisent leurs noms, ou ils y suljsiitiieut des noms connus autrefois, sur le rondement, réel ou faux, que ces cerivains, qu'ils nomment à leur place, ont eu les mêmes sentiments qu'eux. Quand cela serait , espèrent-ils de nous en imposer par tes noms, de même que par ceux des auteurs dont ils ont liié les véritables productions des ténèbres , où elles auraient dti rester ensevelies ? Aux yeux de loulc personne r.iisoniialde y a-t-il quelque proportion pour l'anlorité du témoignage en matière de doctrine, entre les noms d'un saint Evremont , d'un la Mollie le Vayer , d'un comte de Boulainvilliers , d'un du Marsais , d'un Fréret , d'un Boulanger, d'un lord Bollingbroke, etc. ( l'incrédulité peut y ajouter tous bs autres noms (pfelle voudra) et ceux des grands hommes de tous les siècles et de tous les pays qui ont défendu la religion chrclieime ?
Ce qu'il y a de plus rare, c'est que l'incrédulité , non contente d'emprunter des noms dans des conditions privées , et ne jugeant p.is ceux de du Murioine ou de du Marsais, ou de la Mettrie, assez illustres pour le Sermon des cinquante , l'un de ses ouvrages les plus chéris, assure positivement qu'il est d'un grand prince irès-insiruit. Elle aNSure aussi que cinquante frénétiques ((piel autre imm leur donner si le fait est vrai , s'afseniblenl tous les dimanches dans une ville peuplée et commerçante, pour entendre , et prononcer chacun à son tour, des blasphèmes pareils à ceux de ce piélendu sermon. Comme si l'on pouvait conciliei' de l'aulorLlé, sous les auspices d*nn prince (lu'ou ne nomme pis, et quand même ou oserait le tu)uuner, à une fougueuse déclamation , qui n'est d'un boni à l'autre (in'uu tissu de sophismes usés et d'impostures renouvelées. Comme si d'adleurs ce n'était pas outrager tous les princes en général, (piede prétendre qu'il y eu a undans le monde, capable, de s'emôler dans une bande d'impies, de fréquenter à des jiiurs réglés leurs convenlicnles obscuis, d'y présider à son tour, et d'y (aire l'indigne métier, ou d'auditeur qui applaudit, ou de harangueur qui dogmatise.
Je ne dois pas ometirc parmi les noms que l'iiiciédulité a tirés dans ces derniers temps de la poussicredutombeaii, celui de Jean Meslier, curé d'Etrépigny en CInunpagne, dont elle a publié le Je4amenl. C'est une satire do l'Evangile et du christianisme, claiidesliiienienl composée par son auteur, et soigneusement renfermée dans sou portefeuille, quoique adressée à ses paroissiens. Si les éditeurs de cette pièce n'y avaient considéré que le ménle littéraire , elle n'aurait jamais vu le jour. Le style n'en est rien moins ipic séduisant. S'ils ont cru que la force des raisonnements (Ouvrirait ce défaut, ils se sont éirangemeni abusés, (^es raisonnements se réduisent à des , diflicullés triviales sur nos mysicres, qu'on trouve ' partout avec ce qu'il fiut y répondre, et à de préi lendues contradictions des évangélisies, remarquées et en même temps éclaircies par les auteurs des concordances et par les commentateurs. Peut cire ont ils imaginé (pi'en ajoutant le nom de ce curé à celui de quelques autres eccléaiastiiiiies , (pi'ils prétendent .'i\oi!' pensé comme eux, ils conlirmeraient l'une de leurs maximes, ipie tons les ministres de la religion (pii sont éclairés, la méprisent par conviction, et ne la soulieuneiil que par intérct. Fausse conséquence,
observer la conformité avec le livre de l'Esprit et avec les écrits de Boulanger.
On trouve dans ceux-ci, notamment dans le ( lirislianisme dévoilé, les mêmes objections contre le Dieu qu'il appelle ihéoloijigue. ou le Dieu des chrétiens, que le système de la naUire oppose en général à l'existence de Dieu. On retrouve dans leSystème delà nulure [sec. part., cliap.prem.) celle terrible catastrophe (le l'univers, que Boulanger suppose dans son Despotisme oriental, dans son Antiquité dévoilée par ses usages, dans ses Dissertations sur Enoch et sur Elle. Le souvenir de celle calaslrophe a été, selon Boulanger, l'origine de toutes les religions du monde, sans en excepter la juive ni la chrétienne. Suivant le Système de la nature, c'est l'origine de nos idées sur la Divinité.
La tradition de ce mémorable événement est constante en effet chez tous les peuples. Les observations des naturalistes la confirment; leurs yeux attentifs découvrent, dans nos continenls les plus éloignés de la mer, des effets et des traces du débordement de ses eaux, qui ont tout inondé. Rien de plus
calomnie manifeste, quand leur liste des ecclésiastiques mécréants serait plus nombreuse et plus véridique. Fausseté encore pins insigne, et calomnie non pins contre les li(.mnics, mais contre Dieu, si de l'inciédulitc de quelipies particuliers, attachés à la religion par les nœiid> plus s.icrés, ils concluent qu'elle n'est elle-même (|u'une chimère. Du reste quels témoins nous citent-ils en faveur de leur doctrine? Les plus vils et les plus odieux de tons les hommes; carde leur aveu, cl en cela ils ont raison, il n'y a pas de scélérat comparable à un piètre impie et docteur de rimi)iélé. Si quel<]uefois il les anmse par son esprit, s'il les sert dans leurs passions, ils l'ont en horreur, ils le mépii-ent profondément; et par cette justice qu'ils lui rendent ils coininencent eux-mêmes à le pu nir de l'excès li'aveuglement où la profaualjon du plus saint de tous les états l'a conduit. Est-ce donc parmi des hommes de celte espèee qu'il faut chercher des organes de la raison et des maîtres du genre humain? (^ependint on nous invite à la fin du testament de Jean Meslier à jufier de quel poids est le lénwiqnage d'un prêtre mourant, qui demande pardon à Dieu. Oui , nous voulons bien qu'im |)èse ce lénioignage. Ce n'est p;is celui do vicaire savoyard, qui se glorilie dans Emile de dire tous les jours la messe, sans y croire. C'est celui d'un curé, qui. tout dispo é qu'il est à mourir comme il a vécu, s'accuse de i'avoir dite ainsi. Il n'a pas attendu le momenlde cette accusation, pour sentir l'infamie de sa conduite (avaul-iiropos du l(!siament ). Il y a |)ersévérc néanmoins; il y persévérera de môme jus(|u'à sa mort : il ne la dé-avmie que piiur les tiMups, où il ne sera plus. Il ne dé' lare ses vrais senlimciiis qu'à des hommes qu'il ne vciii junais La piemièie l çon qu'il leur dnnue est celle ci : j (^royei ce que ma hoir lie n'a osé dire, et ce ijiie ma pinine n'aurait jamais écrit, si j'avais (lu réjiondie de ce (pi'elle écrivait. > Que ce re|)enlir est édiliant ! (pi'il e>t |)eisuasif! qu'il est propre à obtenir de Dieu le pardon que l'on loi demande. Cl à frayer aux races fuîmes le chemin de la vériié ! Disons plutôt, s'il n'y a rien de su|)posé dans tmilceci, (|ue c'est le dernier vertige d'une àme li vrée à l'esprit de mensonge ; le dernier aveu (ju'elle fiii (le sa perlidie et de sa làebeié ipii durent encore, rantidule mis par elle-inème, et sans le vouloir, à cô;é du pinson iprelle vent laisser; tel est /t; /joirfs dtf ce téinoiqnatje. Il est facile ûc juger si c'est la rcligici\ OU l'incrédulité qu'il déshonore.
mille fois. Il ne faut pour les comprendre, que la plus légère élude du cœur humain. Sans insister sur des vérités si connues, et aussi sans m'en départir, je réponds à l'auteur du Système de la nature , que l'exposé qu'il fait lui-même de sa doctrine, la confond avec celle de la Mettrie.
Vous cherchez, lui dis-je, hors de Dieu et d'une loi qu'il ail intimée à tous les hommes, la règle qui dislingue essentiellement le bien du mal moral. Vous prétendez l'avoir trouvée dans l'intérêt personnel. Oublions pour un moment tous les autres défauts de cette prétendue règle : elle en a un visible, qui répugne directement à l'usage qae vous semblez vouloir en faire. Elle ne laisse rien de moral aux. bonnes comme aux mauvaises actions. Elle les convertit en autant de calculs , qui peuvent être justes ou faux , sans que celui qui les fait en soit plus vicieux ou plus vertueux. En effet, qu'un homme combine heureusement, et à son avantage, la valeur des services qu'il peut rendre avec celle des services qu'il attend , vous pourrez dire qu'il sait compter : qu'un autre se trompe contre son propre intérêt, en préférant une iouissance présente a une pcrspeclivc éloignée, vous ne pourrez dire qu'il calcule mal. Mais vous ne pourrez pas dire, ou vous le direz contre toute vérité, que le premier soit bon , ni que le second soit nicchant. Sans doute, tout crime est un grand mécompte pour celui qui le coin/net. Cela est vrai dans nos principes. Cela ne l'est pas dans les vôtres. Un système, qui borne à cette vie l'existence de l'homme, n'est pas propre à lui persuader que ses calculs sont faux, lorsqu'il satisfait ses passions effrénées aux dépens de sa santé, de sa fortune, de son honneur, de sa vie même, ou aux dépens des intérêts d'autrui. Mais pourquoi disonsnous et devons-nous dire , que la vertu est une sage prévoyance , et le vice un travers imprudent? ou si vous voulez , que celui-ci est une erreur de calcul, celle-là une supputation exacte? C'est qu'après avoir envisagé dans l'une son honnêteté intrinsèque , dans l'autre sa malice inhérente, nous passons à leurs suites, et nous observons, que Ihomme vertueux prend le droit chemin du bonheur qu'il cherche , tandis que le vicieux s'en écarte , pour courir à son malheur qu'il ne cherchait pas. Si vous aviez droit de retrancher celte honnêleté, cette malice primordiales, et de les séparer de ses suites , il ne resterait plus au fantôme de la vertu, que le mérite arithmétique d'avoir bien calculé, cl au fantôme du vice, que le tort aussi peu moral de s'être mépris dans son calcul.
Les hommes entendent tout autre chose ïous les noms de vice et de vertu , de justice et d'injustice. Ils les disliiiguent par leurs propres traits, elles suites dussent-elles, par impossible, en être égales, ils ne les confondraient pas. Leur cœur , s'il n'est pas aveuglé par ses passions , quelquefois même au milieu de ces passions , approuve et admire ce qui est bon par soi-même , blâme et méprise ce qui est essentiellement mauvais.
DÉMONST. ÉVANG. XII.
iA HELlGIOiN VENGEK DE L'INCUliDULlTÈ.
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Ces notions , il est vrai , tiennent à l'existence de Dieu et à celte loi naturelle dont il est la source , le promulgateur et le vengeur. C'est ce qui prouve que sans ces deux vérilés il ne peut y avoir de morale. La Meltrie, qui fait profession de n'en avoir aucune , conviendra volontiers que l'homme aime naturellement son bien-être. H le livrera volontiers à tous les calculs que cet amour peut lui suggérer dans la recherciie de son bonheur. Il ne niera pas que parmi ces calculs il n'y en ait de faux, si toutefois ils pouvaient l'être pour l'homme qui ne verrait devant lui que le néant au delà de la mort. Avec tout cela et par cela même , il persistera dans sa proposition, qu'il n'y a dît soi ni vice ni vertu, ni bien ni mal moral, ni juste ni injuste. Ce langage fait frémir id raison , outrage et révolte l'humanité. Aussi est-il digne de l'athéisme : et s'il y a des athées qui s'en défendent , c'est qu'ils n'ont pas tous la môme sincérité, ou la même impudence que la Mettrie.
D'ailleurs de quel usage peuvent être pour la morale tous ces calculs, quand leur subface serait susceptible de quelque vernis de moralité. L'auteur du Système de la nature a soin d'en effacer jusqu'aux dernières traces par un autre de ses principes. Lorsqu'il s'agit de la loi naturelle, il n'admet pas la chose, souvent il revendique le mot. Dansla question du libre arbitre il est plus tranchant ; il ne veut ni du mot ni de la chose. Selon lui tout est nécessaire dans la nature. L'âme humaine, qui en fait partie, et qui n'est dans son essence que de la matière organisée, est asservie dans toutes ses actions aux mêmes lois physiques, qui déterminent les mouvements du corps. Il ne dépend pas d'elle de prévenir ou de détourner le motif qui la frappe. Il n'est pas plus en son pouvoir de résister à cette impulsion. Ses pensées sont des sensations, venues originairement du dehors, et transmises à son cerveau, qui en est le siège purement passif. Ses delibétations sont des chocs contraires qu'elle éprouve. Leur contrariété dure jusqu'à ce que l'un d'eux ait pris le dessus. Ses résolutions sont les lignes que lui fait décrire la force prépondérante qui l'entraîne. Ainsi nul choix, nulle liberté de sa part dans tout ce qu'elle embrasse ou qu'elle rejette.
Comment accorder avec une telle doctrine l'éloge et le biâme des bonnes et des mauvaises mœurs? Ou plutôt y a-t-il des mœurs, où il n'y a que de la matière, du mécanisme et de la nécessité? Celait déjà trop, pour l'honneur de la vertu et pour la flétrissure due au vice, que de les réduire à n'être que des combinaisons, justes ou défectueuses, de l'intérêt personnel avec l'intérêt d'autrui. Mais d'ajouter que ces combinaisons ne sont pas même libres dans ceux qui les font, do n'y voir que des résultats inévitables d'une aveugle fatalilé, c'est anéantir, avec la MeKrie, toute différence morale entre les fous et les sages, entre les bons et les méchants, entre les fléaux et les bienfaiteurs du genre humain.
{Vingt trois.)
DÉMONSTRATION ÉVANGtLlQUE. LE FRANC DE POMPIGNAN.
Pour mieux senlir l'atrocité de celte doctrine, si cependant l'horreur qu'elle inspire a besoin d'être fortifiée, écoutons les raisonnements de l'auteur, qui en entreprend l'apologie (1). 11 s'objecte, que si toutes les actions des hommes sont nécessaires on ne peut rien leur imputer; que dans ce cas ils ne peuvent ni mériterni démériter. Quiconque a les premières lueurs de la raison, ne pense pas autrement. Voici sa réponse. Imputer une action à quelqu'un, c'est la lui attribuer, c'est l'en reconnaître pour l'auteur. Ainsi quandmême on supposerait que cette action fût l'effet d'un agent nécessité, l'imputation peut avoir lieu. Non, elle ne le peut, et j'en atteste la bonne foi publique. Imputer une action, dans le langage de tous les hommes , n'est pas la raconter historiquement et en nommer simplement l'auteur. C'est la qualifier dans l'ordre moral, et suivant l'acception la plus ordinaire du terme imputer, c'est l'improuver dans celui qui l'a commise. L'imputation est donc tout a la fois une attribution, et un jugement d'improbation. Or ce jugement sérail d'une injustice palpable, si l'on supposait l'action nécessaire, et l'agent, esclave de la nécessité. On ne le blâme, que parce qu'on est persuadé qu'il a pu agir autrement. Disons mieux, on ne jugerait ni l'action ni celui qui l'a faite, dans la supposition du fatalisme. Ceux qui ressentiraient les fâcheux effets de cette action pourraient en être affligés , comme on l'est d'une maladie ou de tout autre désastre dont personne n'est responsable sur la terre. Mais ni eux, ni tous ceux qui la connaîtraient ne regarderaient cette action comme criminelle, et n'auraient droit de s'en prendre à celui qui en serait l'auteur ou plutôt l'instrument.
Pourquoi non? poursuit notre écrivain. Le mérite ou le démérite que nous attribuons à une action sont des idées fondées sur les effets favorables ou pernicieux qui en résultent pour ceux qui les éprouvent. D'abord rien n'est plus faux. 11 est des actions dont les effets sont favorables à ceux qui 1 s éprouvent (dans le sens de cet auteur qui ne connaît que des biens sensibles et temporels); elles n'en sont pas meilleures pour cela. Il en est qui ont des effets tout contraires ; elles n'en valent pas moins. De plus les idées de mérite et de démérite ne s'arrêtent pas aux effets physiques des actions humaines. Elles annoncent dans ces actions une bonté ou une méchanceté morale qui les caractérise, et dans celui qui les fait, la liberté du choix.
« Mais indépendamment de cette liberté, toute action est propre à exciter l'amour ou la colère de ceux qui en sentent les influences. » Je le nie. Toute action, qui n'est pas libre, ne peut exciter de l'amour ou de la colère que dans une âme aussi déraisonnable qu'injuste.
L'amour et la colère sont en nous des façons d'être propres à modifier les êtres de notre cs-
(l) Au chapitre 12 de la première partie. Ce chapitre est inlitulé : Examen de l'opinion , qui prétend que le système du fulalisme est dangereux.
pèce. Soit : et je devrais pourtant en excepler la colère, plus propre par elle-même à rendre les hommes pires qu'à les corriger. Pour ne pas disi)uler sur le tertne, je conviendrai que le jugement favorable ou sinistre, prononcé par les hommes en général sur les aciiuns bonnes ou mauvaises, est un moyen très-salutaire pour animer chaque homme en particulier à la vertu, pour se préserver ou le retirer du vice. 11 éclaire, il soutient sa propre conscience. 11 est pour lui la proclamation publique de la loi empreinte au fond de son cœur. Mais encore une fois ce jugement n'est c(iuitable, ce jugement n'est porté, enfin il n'est utile aux êtres de notre espèce, que parce qu'il suppose une vraie liberté dans toutes les actions humaines.
Lorsque je m'irrite contre quelqu'un , je prétends exciter en lui la crainte et le détourner de ce qui me déplaît, ou même l'en punir. En avez-vous le pouvoir, en avez-vous même la volonté à l'égard de tous les hommes dont vous condamnez les actions ? Quelquesunes ont des suites avantageuses pour vous : on a voulu qu'elles les eussent : si vous savez être juste, quand on est injuste en votre faveur, vous séparez alors une reconnaissance légitime d'une approbation et d'un acquiescement qui ne le seraient pas. Mais combien de méchants qui mépriseraient voire colère, que vos menaces n'intimideraient pas, qui ne sont pas sujets à vos lois ! Si l'aversion pour le crime n'avait été destinée qu'à effrayer ou à punir les criminels, ce sentiment aurait manqué son objet dans la plupart des hommes, qui l'ont reçu de la nature. Au surplus, irritez-vous contre Ic^ méchants ; punissezles, si vous le pouvez. Mais n'oubliez pas, que s'il fallait regarder comme nécessaires les actions qui vous déplaisent, votre indignation serait le courroux d'un enfant, qui se fâche contre sa poupée (1), et vos arrêts de condamnation, les caprices d'un despote inique et barbare.
Ma colère est nécessaire; elle est une suite de ma nature et de mon tempérament. C'est-àdire que si le méchant ne mérite pas votre colère, elle ne mérite pas non plus son ressentiment. Vous êtes tous les deux, nécessités, lui à mal faire, vous à le maltraiter. Sans mentir, voilà une étrange manière de justifier les lois, les peines, et les reproches; de les envelopper avec les crimes dans la même nécessité, et de les excuser tous ensemble par ce motif.
Au fond que sont par rapport à vous les crimes, je dis même ceux qui vous nuisent ? Des accidents pareils à la chute d'une pierre qui tombe sur votre bras. C'est de vous que vient cette comparaison. Vous ajoutez, que /a sensation pénible, que produit en vous cet accident n'en est pas moins une sensation qui
(1) Encore ce courroux ii'esl-il que momentané. Il est conçu sans réfluxion, et passe de même; lé:;èrelé oitlinaire à cet àgc. Ce dëiaul n'empêche pas qu'un enfant ne tasse inie réelle différence de sa pou|ice, qui ne garde pas la situation où il l'a n)ise, cl d'un homme quelconque, dont il n'obtient pas ce qu'il désire.
LA RLLIGION VENGÉE DE L'INCREDULITE.
vous déplaît , quoiqu'elle parte d'une^ cause^ privée de volonté, et qui. agit par la nécessité lie sa nature. Signiez donc, à la bonne heure, le préjudice que vous cause une trahison, une perfidie, une haine envenimée. Sentez la plaie que vous a faite le poignard enfoncé par une main ennemie. Evhalez par des larmes et par des cris plaintifs la douleur qui vous presse. Mais n'en accusez pas la cause immédiate. Elle a agi, comme la pierre est tombée, par la nécessité de sa nature. Faitesvous un crime à cette pierre d'être pesante et dure, et d'avoir rencontre votre bras? Si vous dites qu'il ne vous servirait de rien de vous emporter contre elle, que cet emportement ne la modifierait pas à votre profit ; je ne vous répète point que votre colère, que vos châtiments mêmes, si vous en avez la disposition, sont une ressource faible, pour modifier en mieux des hommes pervers qui dépendraient de vous, nulle, à l'égard de ceux qui n'en dépendent pas; je ne vous représente point qu'en brisant cette picrie, et la mettant en poudre, vous l'empêcheriez très-certainement de vous blesser une autre fois; ce serait un coup du destin de moins que vous auriez à craindre. Sans insister surtout cela, je vous soutiens, que l'homme, qui attaque votre fortune, votre honneur, votre vie, n'est pas plus coupable dans vos principes, que la pierre qui tombe sur votre bras. L'homme est une cause susceptible de changement par le moyen des reproches, des menaces, des peines. La pierre en est une, que sa nature détermine à des opérations invariables. Toiles ([u'eiles sont toutes deux, vous les assujettissez également à l'empire absolu de la nécessité. L'une n'a pas plus de liberté, ni par conséquent plus de moralité que l'autre. Vous êtes donc toujours d'accord avec la Mettrie.
On s'attend bien que la philosophie du fatalisme a une jurisprudence plus indulgente que la législation politique. Quand on ne conserve (et encore avec quelle raison 1) les lois pénales et leur exécution que pour modifier, à ce qu'on prétend, des êtres enchaînés sous le joug de la nécessité, il est naturel de souhaiter l'abolition de la plupart de ces lois et l'adoucissement du reste. Aussi l'auteur du Système delà nature s'éiève-t-il coutre des supplices qu'il ne juge pas proportionnés aux délits que les lois y souinettent. Ce n'est pas à des hommes de celte trempe qu'il appartient de prononcer sur la constitution légale des empires; d'autres que moi Vi'ngeraient les lois, s'il le fallait, de sa téméraire censure. Mais je ne puis me dispenser de m'arrêter quelques moments sur une considération qu'il ramène souvent, et qui, jointe à ses calomnieuses redites sur les maux qu'il impute à la religion, a grossi considérablement son livre.
11 prétend que ce sont les vices des institutions publiques qui rendent nécessaires les vices des hommes dans les sociétés policées. De la manière dont on les élève, dont on les instruit, dont on ies gouverne, ils ne peuvent, selon lui, s'empêcher d'être volup-
tueux, avares, ambitieux, cruels. Quelquesuns ne se garantissent de ces désordres que par une supériorité de raison , l'apanage d'un très-petit nombre d'hommes semblables à lui, ou par une indolence de caractère qui les éloigne de toute occupation utile à la république. C'est là où. il rebat, avec un ennuyeux acharnement, ses invectives amères contre l'ascendant de la religion sur les souverains et sur leurs sujets : ne voulant pas s'apercevoir que la religion chrétienne défend tous les vices, commande toutes les vertus ; et, quand il est forcé de l'avouer, ne tirant jamais d'une vérité si éclatante cette légitime conséquence, qu'il ne tient donc pas au christianisme, que la société civile ne soit parfaitement réglée. C'est là aussi qu'il traite avec une insolence sans bornes tous les souverains de la terre, et surtout ceux qui respectent plus hautement la religion : les accusant de superstition, d'imbécillité, de brigandage, de tyrannie, et n'imaginant d'autre frein pour eux que de mettre à la merci de leurs sujets leur puissance et même leur vie. Abandonnons ces vains propos à tout le mépris qu'ils méritent, et voyons seulement le remède qu'il veut apporter aux maux de la société.
« Les vices sont nécessaires dans l'état actuel. Il faut lui en substituer un autre, où les vertus le deviennent. (Tout doit être nécessaire dans ce système, qui roule tout entier sur le pivot de la nécessité.) Comment le deviendront-elles? en commençant par démolir tous les temples et tous les autels, par supprimer tout culte religieux, par détacher les hommes de la croyance d'un Dieu. Tant que ce tronc subsistera, les déistes et les théistes, ennemis de la révélation, n'auront abattu que des branches; elles renaîtront en dépit d'eux. Débarrassés de cet antique et universel préjugé, les hommes demeureront pleinement convaincus que la mort est le terme de leur existence, qu'ils n'ont rien à craindre ou à espérer que dans cette vie, qu'ils ne peuvent être heureux que par elle, ni malheureux après elle. Ils y chercheront donc leur bonheur, et chacun d'eux cherchera le sien en contribuant à celui des autres ; car ils seront forcés de reconnaître que le bonheur du tout, et celui des individus, sont réciproquement inséparables. L'éducation, confiée non plus à des ministres du sanctuaire, mais à des précepteurs athées, inculquera ces principes dans l'esprit des enfants. Parvenus à un âge plus avancé, ils seront excités par le motif de l'honneur et par celui de l'intérêt, les vrais et les seuls ressorts du cœur humain à la pratique des vertus sociales. L'estime générale et les récompenses décernées parle souverain en seront le prix. L'infamie publique et les peines légales réprimeront les penchants dangereux que les principes de l'éducation n'auraient pas assez amortis. Il faudra donc alors que les hommes soient vertueux. Ils le seront par la nécessité de leur nature, comme ils sont vicieux dans la situation présente par la même nécessité. »
7i9 DÉMONSTRATION ÉV ANGÉLIQUE
Ce plan, déclaré chimérique (1) par celui même qui s'efforce de rembellir, confirme pour notre temps cette ancienne cl célèbre parole de Cicéron, qu'il n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé par quelque écrivain, prenant le titre de philosophe. Quelle absurdité que d'attribuer la prétendue nécessité des crimes commis par les hommes à des lois établies pour les prévenir ou pour les punir, à une religion qui proscrit, avec les actions criminelles, le désir seul de les , commettre! Quelle fureur de vouloir renverser sur la terre le trône de la Divinité ! Quelle effronterie de proposer ce renversement comme un moyen de réformer le genre humain, et même comme l'unique! Quelle témérité, quel délire de promettre qu'une éducation, où Dieu et son culte n'entreront pour rien,
LE FliANC DE FOMPIGNAN.
ou r 7
sera plus cfficaceque toute autre pourformer d'honnêtes gens ! Quel aveuglement de ne pas voir que tout ce qu'il y a de bon et d'utile pour le maintien de l'ordre public, dans le désir de l'estime, dans la crainte de l'infamie, dans les récompenses ou les peines décernées par le souverain, est tres-conformc à l'esprit de la religion, et très-indépendant de l'incrédulité! Quelle ignorance du monde et du cœur humain que de croire ces ressorts suffisants pour ramener sur la terre et y éterniser le siècle d'or ! Comme s'il ne devait plus y avoir, la religion une fois éteinte, ni guerres, ni procès, ni jalousies, ni haines, ni ambition démesurée, ni cupidité insatiable, ni passion pour les plaisirs des sens, ni crimes impunis, ni mérites inconnus ou négligés, ni fortunes injustes, ni réputations usurpées, ni opprobre éludé ou bravé. Enfin quel avilissement de l'homme que de représenter ses mœurs comme les mouvements d'une machine, nécessairement réguliers ou nécessairement défectueux, suivant la position qu'on lui donne!
C'est de cette position même que je tire un nouvel argument contre l'auteur du Système de la nature. Il accuse les institutions publiques de contraindre les particuliers à être méchants; il veut les refondre pour guérir le mal dans sa source. Mais je lui demande, Les vices de ces institutions sont-ils moins nécessaires et plus libres que ceux des particuliers? la société a-t-elle pu, dans sa naissance, être mieux constituée qu'elle ne l'est? ou, si elle s'est oervertie par degrés, a-t-elle pu résister au cours de ces désordres qui se glissaient dans son sein? Il ne le dira pas. 11 répondra que la même fatalité qui détermine inévitablement les actions de chacun des hommes, a présidé et préside encore aux établissements politiques. Pourquoi donc estil de si mauvaise humeur contre ceux-ci ? pourquoi y clierche-t-il des remèdes? J'aimerais autant, dans ses principes, prendre la
(I) 11 nvoiio, comme on l'a vu plus linul, que l'a- Iheisme n'esl pas liiil pour les hommes vulgaires , c'csl-à (lire , pniir pres(|uc tous; qu'il (^sl inipossiblc de flirt; oublier a loul uu peuple ses idées religi(!u>cs sur la Diviiiiié ; et que ce n'est pas là le but qu'où puisse se proposer.
nature à partie sur les maux physiques dont les hommes sont assiégés, et chercher sérieusement des moyens pour les en délivrer ù jamais.
Dira-t-il que les combinaisons physiques de la nature ne peuvent être modifiées, à l'avantage des hommes, par des plaintes et des raisonnements, mais qu'il n'en est pas ainsi de l'administration civile de la société? Sans doute l'introduction de l'athéisme serait pour elle une modification salutaire. Il n'y a qu'un fou qui puisse l'imaginer, et quun frénétique qui ose le dire. L'écrivain que nous réfutons n'est que trop convaincu d'être l'un et l'autre; cependant il se borne à des souhaits pour une révolution qu'il juge impossible, tant que les hommes demeureront ce qu'ils sont et ce qu'ils ont été depuis leur origine connue. Ce qu'il augure de plus favorable pour son ouvrage, qu'il met d'ailleurs fort au-dessus de ce qui a jamais été écrit en faveur de l'athéisme, c'est qu'il pourra servir d'instrument à la nature si, après des périodes accumulés de siècles, elle sort de sa profonde léthargie. Etrange léthargie, étrange réveil pour une nature indépendante, souveraine, immuable par son essence I Etrange motif de composer un ouvrage que la ténébreuse perspective du succès qu'il aura peutêtre dans un avenir indéfini, avec la certitude que les paradoxes qu'on veut écrire seront jusqu'alors l'horreur ctle rebut du genre humain !
C'en est assez et peut-être trop pour manifester les incroyables travers du nouveau coryphée de l'impiété. Revenons à celui de ses principes que nous examinions. 11 consiste à mettre au nombre des événements nécessaires, et renfermés dans le cercle immense du fatalisme, tous les actes de la volonté humaine. Les vices particuliers, les vices publics subissent la même loi. Il n'y a entre eux que la différence graduelle de la cause à l'effet. Cette différence même ne fait qu'appesantir et resserrer pour les premiers la chaîne de la nécessité. Ils en sont doublement liés et comme suivant le cours invariable de la nature, et comme subordonnés à des institutions vicieuses qui le suivent ellesmêmes de leur côté. Les spéculations de cet auteur, sur les prétendus vices des institutions politiques et sur leur influence dans les moeurs privées, sont donc en pure perte pour la justification de son système ; elles en aggravent plutôt les torts. Il a beau se tourner en tous les sens, il ne fera jamais une action morale d'un effet produit par l'énergie de la nature.
L'opposition en est si constante, qu'il la reconnaît lui-même sans le vouloir et sans y penser. L'innocence du suicide est un des dogmes de sa philosophie. La première des preuves qu'il en donne {C/tap. 14, première pariie], et qui le dispenserait sans difficulté de toutes les autres, si elle pouvait passer, est celle-ci : Toutes les actions des hommes, ces faibles jouets dans la main de la nécessité, sont indispensables et dépendantes d'une cause, qui les meut â leur insu, malgré eux, et qui leur
LA RELIGION VENfililE l>R L'INCRÉDULITÉ.
fait accomplir à char/ne instant quelqu'un de ses décrets. Si la mUme force , qui oblige tous les êtres intelligents à che'rir leur existence, rend celle d'un homme si pénible et si cruelle qu'il la trouve odieuse et insupportable, il sort de son espèce, l'ordre est détruit pour lui , et en se privant de la vie, il accomplit un arrêt de la nature, qui veut qu'il n'existe plus. Cette nature a travaillé pendant des milliers d'années à former dans le sein de la terre le fer qui doit trancher ses jours. On ne peut être plus persuadé qu'il ne l'est de la nécessité du suicide. Car il dit ailleurs {Chap. 11, H' partie, dans une note)quil n'y a aucune différence entre un homme qu'on jette par la fenêtre, et nn homme qui s'y jette lui-même, sinon que l'impulsion qui aqit sur le premier vient du dehors, et que l'impulsion qui détermine la chute du second, vient du dedans de sa propre machine.
Voilà donc, selon lui, la raison fondamentale qui absout de tout crime le suicide, il est nécessaire, il est déterminé par une impulsion qui ne souffre pas de résistance. Si le principe étail vrai, la conséquence serait incontestable. Il la tire lui-même en termes formels -.On voïï, conclut-il {Chap. ik, vers la fin), que celui qui se tue lui-même, ne fait pas, comme on prétend, un outrage à la nature... Il en suit l'impulsion... Il ne peut l'offenser, en accomplissant la loi de la nécessité.
Or cette conséquence n'est pas moins favorable à tout assassinat, à l'infanticide, au conjugicide, au parricide, au régicide, en un mot aux plus noirs forfaits, qu'au suicide. La base du raisonnement de cet auteur est, que toutes les actions des homynes (celles qui attaquent la vie d'autrui, comme la leur propre) sont nécessaires, et dépendantes d'une cause, qui les meut à leur insu, malgré eux, et leur fait accomplir à chaque instant quelqu'un de ses décrets. Dès lors il doit dire de celui qui tue son fiis, sa femme, son père, son roi, comme de celui qui se tue, que la nature a travaillé pendant des milliers d'années à former dans le sein de la terre le fer, qui doit trancher des jours, devenus odieux pour lui. L'un et l'autre suivent également l'impulsion de la nature. Ni l'un ni l'aulre ne l'outrage et ne l'offense, en accomplissant la loi de la nécessité.
Quelle différence met!ra-l-il entre eux?
Est-ce que l'homme a droit sur sa propre vie, et ne l'a pas sur celle d'autrui? S'il raisonnait ainsi, on conmiencerait par lui nier ce prétendu droit. C'est pnrce qu'il est évidemment nul que la saine morale met le suicide au rang des homicides. Mais en second lieu, parier, dans ses principes, d'un droit qu'on viole lorsqu'on tue quelquun, et qu'on ne viole pas lorsqu'on se tue soi-même, ce serait parler sans s'entendre ou parler de mauvaise foi. Hé qu'importe à la nature qu'un 'je ses individus soit décomposé de sa propre main ou par une main étrangère? Si c'est une perte, elle est égale, et la cause est la même. Lncore un coup , quiconque accomplit la loi de la nécessité, un décret de la nature, soit
contre lui-même, soit contre un autre, n'outrage ni n'offense la nature.
llépondra-t-il plus conformément à ses principes, que « celui qui se lue ne fait tort, ni à soi-même ni à la société? A soi-même, parce que la vie lui est devenue un insupportable fardeau; à la société, qui n'a plus de droits sur lui, dès qu'elle n'a plus le pouvoir ou la volonté d'adoucir ses maux et de procurer son bien-être : au lieu que le meurtrier d'un autre nuit à la société qu'il prive d'un sujet utile ou agréable , à soi-même , qu'il rend malheureux par cet attentat. » Nous voici donc revenus à ces calculs, dont la justesse ou la fausseté font toute la différence des bonnes et des mauvaises actions. Je ne sais si l'on ferait entendre à l'homme qui médite un assassinat, qu'il ne calcule pas aussi bien son intérêt personnel que celui qui a résolu de se tuer. Et pour ce qui concerne la société, il est très-possible qu'elle ait beaucoup plus à regretter celui qui s'est donné la mort que celui qui l'a reçue. Mais à quoi servent ici tous ces calculs? S'ils étaient libres, on pourrait les comparer et les juger; s'ils ne le sont pas, cette comparaison est inutile et ce jugement illusoire. Le mauvais calculateur ne suit pas moins que le bon l'impulsion de la nature, il n'accomplit pas moins un de ses arrêts et la loi de la nécessité. Cette considération excuse le suicide : donc elle excuse tous les autres homicides, sans en excepter les plus affreux.
Du reste, si ce système tranquillise et ei»^ harditles scélérats, il ne console ni n'encourage les âmes vertueuses. Les vertus gont , comme les crimes, les productions nécessaires du sol où elles naissent. L'auteur s'objecte {chap. 12, partie première), que c'est dégrader l'homme que de réduire ses fonctions à un pur mécanisme, que c'est honteusement l'avilir que de le comparer à un arbre , à une végétation abjecte. Intrépide contre cette objection, qui déconcerterait tout autre que lui , il s'écrie qu'tor philosophe exempt de préjugés n'entend point ce langage inventé par l'ignorance de ce qui constitue la vraie dignité de l'homme. ( De la philosophie partout et jusque dans les plus pitoyables absurdités ! Après cela qu'on s'en laisse imposer par ce nom, dont nos modernes incrédules ont fait leur cri de guerre.) En quoi donc consiste , à son avis , la vraie dignité de Ihomme vertueux ? Un arbre est un objet , qui dans son espèce joint l'utile à l'agréable. Il mérite notre affection, quand il produit des fruits doux et une ombre favorable. Toute machine est précieuse , dès qu'elle est vraiment utile, et remplit fidèlement les fonctions auxquelles on la destine. A mesure qu'il développe de si nobles idées , son style s'élève : Oui , je le dis avec courage, l'homme de bien , quand il a des talents et des vertus , est pour les êtres de son espèce un arbre qui leur fournit et des fruits et de l'ombrage. L'homme de bien est une machine, dont les ressorts sont adaptés de manière à remplir leurs fonctions d'une manière qui doit plaire. Non, je ne rougirai pas d'être une machine de Cfi genre , et mon cœur tressaillerait de joie s^il
DEMONSTRATION EVANCkLIQUE. LEFI5ANC DE POMPIGNAN.
lU
pouvait pressentir qu'un jour les fruits de mes réflexions seraient utiles et consolantes pour mes semblables (1).
La comparaison allégorique d'un homme vertueux cl bienfaisant avec un arbre qui étend au loin son ombrage et porte des fruits délicieux, n'est pas nouvelle. Les hommes accoutumés à ce langage en comprennent le sens. Ils ne savent aucun gré à un arbre des avantages ou des agréments qu'ils en tirent, non plus qu'à une machine, de Li régularité de ses mouvements. Mais les vertus, et surtout celles dont ils éprouvent les salutaires effets, les pénètrent d'admiration , de reconnaissance et d'amour. La raison de cette différence est bien simple : c'est qu'ils ne confondent pas la végétation d'une plante, ou le jeu d'une machine, avec des actes de la volonté humaine ; et qu'en cherchant dans des effets physiques une image simple d'effets moraux , ils distinguent parfaitement leurs principes et leur nature. Pour notre auteur, qui méconnaît cette distinction, et qui réduit, dans le sens littéral, toutes les fonctions de
(1) On voit dans ces paroles un cclinitiillon de renllioiisiasme qui saisit de leinps en temps ccl écrivain. L'un de ses lieux communs esl poiirlant d'accuser ceux qui pensent autrement que lui de se livrer à leur iniiiginalion. Disciple de Lucrèce et de Spinosa, il a voulu corriger la sécheresse didactique de l'un , et suppléer nnx digressions poéticpies , dont i'aiitre a cnireméié ses leçons épicurieinies. Dans celte vue, il s'emporte sunvrnt contre le-, princes et les prélres avec tout le fie! de Déinostliènc conire Philippe, et deCiccroM conlre Antoine. Il ne lui manqiieque leur éloquence et leurzèle palrioli(|ue. Quelquefois il s'exiasie sur des hoirnnes qui oui laii de grandes choses par le dé<ir d'nimiorialiscr leurs noms. Il nous invite tous à répandre des fl(Mns sur leur lomlteaii. Extase; ridicule dans un déclamaicnr, qui s'efTorçant d'enlever à l'àme son iinmorialilé , veut donniT du prix à une autre, hupudle , séparée de la véritable , n'est plus aux yeux de la raiscm qu'une vaine; fumée. Tanlôl ce sont des monologues de la nature. Elle ordonne, elle défend, elle menae e, elle exhorte. Figure , qui eût pu trouver sa place dans un poëme ou dans un discours oratoire, toutefois avec d'autres prineipis que les siens, mais iiisouti'nahle à lous é2;ards dans une disscriaiiou d mt le but est de prouver que la natine, plénitude de tous les êtres, n'a ni volomc ni dessein , o|]cre , comme elle existe, par une faiaie nécessité. Ailleurs ce sont des prières à celle même nature, prières insensées dans une houclie qui s'adresse à un être sourd, muet, ench^dné, tandis qu'elle |)réleiid que Dieu ne peut èire invoqué. Plusieurs penseront que cet eniliousiasme est simulé , que l'iuienr le ciierche plutôt qu'd ne le sent, pour réchaullèr ses lecieurs , glacés par son alhcisnie, le plus triste et le plus hinniliant de tous les olijeis. J'avoue (pie ce système n'est pas fait pour inspirer les mêmes transports qin; d'nulrcs (M reurs , déguisées sous le masque spécieux de la vérité. Cependant si l'un fait atlcnlidn , et aux lénèhres, dont Dieu permet l'épaississcmeutdans l'espril d'un inqiie, et au sombre désespoir, qu'amène nalurellement l'impiété consommée, on ne sera pas surpris de l'espèce d'enibousiasme, ou si on l'aime mieu\, de la fureur qui endannue des écrivains, ennemis diï Dieu et de .lésus-Clirist. Le Stirmon des cinquante, VExamen aliriluié au btrd HoHiiigliroke, le Système de la naliire en fournissent des exemples. Il était réservé à notre siècle de montrer à la terre des incrédules, et jusqu'à des athées, fanatiques.
l'homme à un pur mécanisme, à une simple végétation, nous n'entreprendrons pas de le faire rougir de ce sentiment. Il a un courage qui brave la pudeur autant que la raison. Il tressaille de joie où les autres hommes ne sentent que de l'horreur et de la pitié. D'un côté, un arbre fertile ; l'homme de bien n'est rien de plus à ses yeux : de l'autre, une pierre qui blesse par sa chute ; c'est toute sa définition du méchant. Qui peut lui enlever cette philosophie? Mais il doit pardonner à la Mettric de l'avoir exprimée par ces paroles nettes et précises, // n'y a en soi ni vertu ni vice, ni bien ni mal moral, ni juste ni injuste.
Reste une troisième condition, pour assurer au bien et au mal moral leur différence essentielle, la certitude d'une récompense ou d'une punition. Je n'ignore pas que des philosophes païens ont porté leurs spéculations sur la beauté de la vertu et sur la difformité du vice jusqu'à dire que le sage embrasserait l'une et s'abstiendrait de l'autre, quand il serait sûr de n'être vu ni des hommes ni des Dieux. Ils avaient raison pour les hommes; ils l'avaient aussi pour les dieux de la mythologie. Cela prouve qu'ils jugeaient mieux de la vertu et (lu vice par les lumières, quoique ternies, de la loi naturelle et de la raison, que par les traditions de l'idolâtrie. Cependant s'ils représentaient leur sage accomplissant ses devoirs, indépendamment de la foudre de Jupiter, de son nectar et de son ambroisie, indépendamment du Tartare et de l'Elysée, ils n'en étaient pas moins persuadés que la vertu et le vice recevraient infailliblement leur juste salaire; sans quoi la vertu totalement inutile à celui qui la possède, eût cessé de leur paraître si aimable par elle-même ; et ils n'eussent pu penser que le vice, éternellement impuni , fût un monstre si hideux et si effroyable.
Il y a effectivement une extrême différence entre faire abstraction des suites inévitables de la vertu et du vice, et nier la réalité de ces suites. Cette abstraction n'a pas été inconnue à des Pères de l'Egli.se (1). Elle a été familière à des maîtres plus récents de la piété chrétienne. Les uns et les autres la fondaient sur de plus hautes et de plus solides maximes que celles d'une philosophie humaine. Ils ne souhaitaient pas pour leur vertu l'épreuve déchapper aux regards de Dieu. Ce souhait eût été aussi sacrilège que chimérique. Le développement de leur doctrine n'est pas de mon sujet. Mais on sent assez qu'elle ne peut avoir rien de commun avec un système qui combat l'immorlalilé de l'âme, et prétend néanmoins, que sans elle il peut y avoir sur la terre de la vertu, et une
(1 ) Il ne s'agit en cet endroit que d'une abstraction resireinte aux suites de la vertu. C'est d'elle seulcinciil (|u'on dit. qu'elle n'a pas été inconnue à des Pères de l'Eglise, et qu'elle a été familière à des ni:iîires plus réccnis de la piéié ehrélienne. Car pour rabstraiiion des suites du vice, ou a toujours et partout, exborié les chrétiens à regarder les peines, dont Dieu le menace , comme le moindre des motifs qui doivent les en détourner.
^i:> L\ RELIGION VENGEE
haine sincère du vice. C'est ainsi que pense l'auleur du livre que nous examinons. Je n'ai pas besoin d(> citer ses paroles pour expliquer son sciiliment: il ne le dissimule nulle part. Je ne prendrai pas même la peine de le réfuter dirccteimnt. Il suffit à mon dessein d'en montrer la liaison nécessaire, ou plutôt la conforinité réelle avec celui de la Mettrie. Je n'emploierai pour cela d'autres preuves qiu» celles dont il a essayé de se défendre. Sa propre apologie sera sa conviction.
Toute vertu, lui (!il-on,doit être récompensée , tout vice puni. Si lame périt avec le corps , montrez-nous l'exécution uiiiverselle , l'exécution infaillible de cette loi.
Contestez-vous le principe? Dès lors il n'y a plus de motifs pour préférer la vertu au vice. Celle-là n'est qu'un beau songe, celuici qu'un vain épouvantail. Vous donnez gain de cause h la Mettrie.
Mais vous le lui donnez également en accordant le principe; car il vous rappellera , que dans le cours de la vie présente, la seule que vous admettiez l'un et l'autre, des actions de même qualité ont une destinée bien différente ; souvent connues, plus souvent encore ignorées ; tantôt approuvées, récompensées , honorées; tantôt condamnées, méprisées punies. De sorte que les mêmes actions sont sans conséquence pour les uns, déloriiiinent le sort des autres , font des heureux et des malheureux sur la terre. Qu'on allribue cette diversité, cette contrariété de traitement, en des causes toutes semblables, à l'injustice des hommes ou à des événements qui ne sont pas toujours en leur pouvoir, il n'importe : le raisonnement d'un pyrrhonien , tel que la Mettrie, contre un athée matérialiste son adversaire, sera également victorieux. « Vous pensez, lui dira-t-il , que tout finit pour l'homme par sa mort. Vous voyez dans ce monde des actions , appelées vertueuses , sans récompense; d';iulres, qu'on nomme des crimes, sans châtiment. Vous y voyez dans l'oppression, la douleur et la pauvreté, des hommes réputés bons; vous en voyez dans le sein des plaisirs, au comble des honneurs, des richesses et de la puissance qu'on regarde comme méchants. S'il est donc essentiel, de votre aveu, à la vertu et au vice de recevoir des salaires différents, vous devez avouer que parmi les hommes il n'y a ni vice ni vertu, et que ces noms n'expriment dans leur bouche que des conventions arbitraires.
L'auteur du Système de la nature répond en plusieurs manières à ce raisonnement, et d'abord il allègue les lois humaines. 11 oublie sans doute ce qu'il a dit ailleurs (Première partie, chap. 12) contre ces lois, dont il accuse une partie d'inutilité, de barbarie , d'iniquité. Ces accusations confirment la preuve qu'il voudrait affaiblir. Si elles étaient bien fondées, il faudrait en conclure que le secours nécessaire d'une crainte et d'une espérance légitimes a manqué aux hommes, depuis que ces lois subsistent. De plus, ses principes rejettent les défauts des lois humai-
DE E'INGP.EDlJLrriî. 7.6
nés sur une nécessité naturelle. C'est donc la nature dont les impérieux décrets, corrompant au moins pour un très- grand nombre de siècles, les institutions politiques, ont interverti le traitement du vice et de la vertu, et ont mis par conséquent les hommes dans l'impossibilité de les distinguer par ce caractère décisif.
Mais je veux bien supposer avec lui dans les lois et les institutions politiques, une perfection qu'il attend, contre toute raison, de la déférence qu' on aurait pour ses maximes et pour ses vues. Je veux que la société policée à sa mode, destinât à la vertu tous les biens dont elle dispose et au vice les châtiments qui dépendent d'elle. Cette destination, insuffisante en elle-même pour régler les mœurs, serait dans la pratique, rarement remplie et ordinairement éludée.
Il n'appartient pas à des législateurs, à des souverains, à des magistrats, s'ils mettent la religion à l'écart, de guérir les vices dans leur source, c'est-à-dire dans les penchants déréglés du cœur humain. Au contraire, plus ils enseigneront aux hommes qu'ils n'ont rien à craindre ou à espérer après leur mort, plus ils leur proposeront pour unique fin de leurs actions des biens temporels, et plus il» allumeront en eux les passions, dont ces biens sont l'amorce et la pâture, ils ne les rendront que plus superbes, plus ambitieux, plus jaloux, plus vindicatifs, plus avares, plus voluptueux. Est-ce donc là le moyen de purger la terre de vices et d"y multiplier les vertus ? De dire que par une sage cou;binaison de l'intérêt public avec l'intérêt personnel, le gouvernement retranchera de ces passions ce qu'elles ont d'excessif et de dangereux et n'y laissera que ce qu'elles ont d(^ louable et d'utile, c'est une chimère dans l'état actuel de l'humanité. Elle serait surtout incompatible avec les principes de l'athéisme. L'intérêt personnel nest pas un ressort, que la puissance publique manie à son gré. Il n'agit, ni ne s'arrête comme on veut. Hé! comment faire entendre à des hommes, à qui l'on a laissé croire que cette vie est le terme de leur existence, qu'ils doivent être contents de la mesure de bienfaits que la république leur accorde, que leur mérite n'en exige pas davantage, et que le surplus qu'ils désirent est dû par elle à d'autres services, à d'autres talents que les leurs ? L'intérêt personnel, déchaîné une fois parle souverain vi n'ayant plus devant lui la barrière que les regards d'un Dieu et l'attente de ses jugements pouvaient lui opposer, s'élancera nécessairement avec une ardeur immodérée vers les richesses, les honneurs, les plaisirs. Pour atteindre son but, les voies illicites lui paraîtront les plus courtes et les plus sûres ; il les prendra. 11 trouvera des obstacles dans sa course, dos ennemis, des envieux , des compétiteurs; il les écartera s'il le peut à quelque prix que ce soit. Or je demande si un gouvernement athée (quelques bonnes intentions qu'on veuille d'ailleurs lui supposer) exercé, comme tout autre, par des hommes susceptibles
DÉMONSTRATION ÉVANGÉLIQUE- LK FRANC DE POMF'IfîNAN.
de prévention et qui ne lisent pas dans les cœurs, pourrait au milieu de tant d'inirigues et de surprises, distril)uer avec équité les récompenses et les cliâliincnts. Il n'aurait pas, pour tirer de l'obscurité le mérite modeste qu'elle cache et les crimes qu'elle enveloppe, pour démêler à travers des dehors trompeurs la cupidité travestie en zèle, des ressources au-dessns de l'humanilé. Mais à tous les dangers qui accompagnent naturellement l'exercice de la puissance publique, il ajouterait les inconvénients particuliers de l'aliiéisme, d'un athéisme, dis-je fomenté dans les sujets par l'exemple et les leçons du souverain. Alors cette combinaison tant vantée de l'intérêt personnel avec l'intérêt général deviendrait un combat éternel entre l'un et l'autre, mais un combat d'autant plus malheureux pour l'intérêt général, que son nom usurpé servirait au triomphe de l'intérêt personnel.
C'est ce qui n'est déjà que trop fréquent dans le monde. Si l'athéisme y régnait, ses principes autoriseraient ce qui est inexcusable dans ceux de la religion. Qui peut sérieusement souhaiter une pareille révolution d'idées et de sentiments ? Mais sans examiner davantage le plan fabuleux d'une république, où, comme on vient de le voir, il y aurait tout à perdre et rien à gagner, je dénonce à tous les tribunaux de la terre, à commencer par ceux de 1 ', raison et de la probité, un système qui semble n'avoir été formé, que pour enhardir les scélérats contre les supplices décernés parles lois.
Elles ne peuvent rien de plus, que d'interdire sous des peines, les actions nuisibles à la société. L'auteur du Syslèmc de la nature prélend (Première partie, Chap. 12, par/. 233) que la mort, la plus gricv'(; de toutes ces peines, est regardée par [a plupart des criminels comme un mauvais quart d'heure. Il cite à ce sujet ce discours réel ou imaginé, d'un voleur à l'un de ses camarades qui inonirait peu de fermeté au milieu du supplice : Est-ce que je ne t'avais pas dit, que dans notre métier nous avions une maladie de plus que le reste des hommes? Il conclut de là, que la peine de mort ne devrait pas être infligée aussi souvent qu'elle lest dans presque toutes les sociétés politiques. Voici ce que j'en conclus avec plus de justice.
Je ne lui accorde pas (jue ce soit une disposition ordinaire parmi les malfaiteurs, que d'envisager de loin avec indilïércnce le supplice de la mort comme un mauvais quart d'heure, ou comme une maladie de plus dont les autres hommes sont exempts. La société serait trop à plaindre, .le lui accorde encore moins que la plupart de ces scélérats soient capables de persister en mourant dans cette brutale disposition. C'est le comble de la scélératesse. 11 serait trop huniiliant et trop dangereux pour l'humanilé, i,ac les exemples en lussent communs. Mais je soutiens, que pour familiariser les hommes avec de si funestes idées, il n'y a qu'à leur inspirer l'athéisme, il n'y a qu'à leur pcrbvjader la dissolution de 1' âme avec celle
du corps. Aussi je suis convaincu que les malfaiteurs qui tiennent ce langage, soit pendant leur vie, soi! aux approches de la mort, sont des impies qui ont cherché dans le crime des encouragements de toutes les sortes.
Ils trouvaient dans leur religion des motifs suffisants, quand ils n'en auraient pas eu d'autres pour les ((intenir dans le devoir. Afin d'être plus libres au dedans d'euxmêmes, il ont entièrement secoué par leurs principes comme par leurs actions, le joug de ces motifs. «Nullediiïérence enlrerhomme et la brute. Même mort, même fin. Point de Dieu témoin et juge des actions humaines.» Avec de telles maximes leur conscience a dû se croire permis tout ce qui flattait leurs passions. Il leur restait la crainte des lois et des supplices qu'elles décernent. Leur premier rempart contre celte crainte et celui qu'ils n'abandonnent presque jamais qu'à l'extréiiiiié, a été l'espérance de l'impunité. Tous les crimes ne parviennent pas è la connaissance des magistrats. Tous les criminels ne sont pas découverts, .'.rrétés, condamnés. Cependant il y en a beaucoup, et lorsqu'on est engagé dans ce mélier, les moindres périls, les moindres réflexions ramènent une prévoyance importune. C'est alors que des scélérats d'un caractère plus ferme, d'un esprit plus conséquent ( il on est de cette trempe dans les plus basses conditions, il en est ailleurs , tels que des ( hefs de rebelles ou de conjurés) joignent au mépris de la vie future celui de la mort à laquelle ils s'exposent. Si le premier mépris élait pardonnable, il n'y aurait rien de plus légitime que le second. La cause de la mort doit être égale et le temps peut en importer médiocrement à quelqu'un qui la considère comme le retour au néant. Sous ce point de vue, des malfaiteurs déterminés auraient raison de dire, qu'anticipée pour eux par un arrêt de la justice humaine, elle n'est qu'tm mauvais quart d'heure, une m(dadie de plus dans leur mélier. Si on leur demandait pourquoi ils lont pris avec cet inconvénient, ils répondraient que les avantages qu'ils y trouvent les en dédommagent, que des jours employés à se satisfaire valent bien le risque d'un mauvais (juarl-dheure, que l'homme est sujet à trop de maladies, pour devoir en redouter nue de plus, et que ce nionde enfin renfermant leur bonheur tout entier, ils ont droit d'en sa.crifier la durée plus longue à une jouissance plus prompte, plus vive, plus conforme aux désirs de leur cœur. Quand on n'apprécie les actions humaines que sur le pied de calculs bornés à la vie présente, que trouver à redire dans celui-là?
Ce langage qui fait dresser les cheveux sur la tête, mais sans réplique pour un athée, ou si l'on veut, la disposition qu'il exprime, élait autrefois plus rare parmi les malfaiteurs. Nous n'avons garde de croire avec l'auleur du Système de la nature que la plupart aujourd'hui pensent et s'expliquent ainsi. Avouons néanmoins en gémissant que l'impiété si scandaleusement préchée de no-