L:\ RELIGION VENGÉE DE L'INCRÉDULITÉ
Ire temps, n'a pas seulement séduit des grands et des riches, plus exposes que d'autres par lesécueils de lour condition à faire naufrage dans la foi. Elle a étendu ses ravages dans les étals mitoyens et jusque dans les derniers rangs de la société. Elle a empoisonné des domestiques, qui n'en ont été que plus propres à servir les p.issions de leurs maîtres, eu attendant qu'ils pratiquassent contre eux les leçons qu'ils en avaient reçues. Elle a infecté des hommes dont les br.is pouvaient être utiles : leur âme grossière a brisé le frein de la religion pour se livrer avec moins de contrainte à ses pernicieux penchants. De là ces blasphèmes raisonnés dans des bouches qui ne semblaient pas faites pour être des échos de livres impies. De là ce spectacle qui plus d'une fois a surpris, a épouvanté nos magistrats , de vils malfaiteurs se consolant du supplice qu'ils allaient subir , par l'affreuse espérance du néant et bravant la potence et la roue par les mêmes maximes qui les y avaient conduits.
Tous les législateurs, ceux même que les lumières de la révélation n'ont pas éclairés, ont senti que leurs lois pénales n'arréteâ'aient que la main et souvent même ne l'arrêteraient pas. C'est pourquoi ils ont appelé au secours de ces lois la religion, qui peut seule captiver le cœur. Les impies attribuent à la politique ce respect des législateurs pour la religion. En quoi ils ne distinguent pas les inventions de la politique, d'un moyen qu'elle a mis en usage, parce qu'elle le trouvait établi. Mais pour ne prendre droit que de leurs paroles, ils avouent donc que les lois qui défendent les crimes et maintiennent l'ordre public, ont besoin, dans l'esprit des peuples, au jugement de la politique, du secours de la religion. Je n'en demande pas davantage. Tout ce que dit l'auteur du Système de la nature sur la force de ces lois détachées de la religion, tombe par cet aveu.
Il cherche une autre récompense, un autre aiguillon de la vertu dans l'estime et l'amour des hommes, une autre punition, un autre frein du vice dans leur haine et dans leur mépris. On voit d'abord que ce nouvel expédient, pour remplacer la religion et l'immortalité de l'àme, est sujet à tous les mêmes inconvénients que celui des lois humaines: à l'ignorance inévitable de beaucoup d'actions bonnes et mauvaises, aux erreurs qu'il n'est guère plus possible d'éviter dans les jugements qu'on porte sur des apparences, à l'injuste partialitéqui exclut quelquefois la vertu des applaudissements qu'elle mérite, et accorde au vice des éloges qui ne lui sont pas dus. D'ailleurs, si la vertu est un être réel, si le vice est son irréconciliable ennemi, ils doivent avoir, l'un sa récompense et son encouragement, l'autre son préservatif et sa punition, dans le cœur même de l'homme, qui est son berceau et son siège, non dans une opinion étrangère dont le bonheur et le malheur de l'homme ne dépendent pas. 11 est des hommes malheureux, autant qu'on peut l'être
sur la terre, estimés néanmoins et dignes de l'être. Il en est qui jouissent, avec une tranquille effronterie, de la haine et du mépris forcés au silence, et quelquefois de la censure publique. Aussi tous les sages du paganisme ont-ils unanimement décidé, que comme l'on n'est pas vertueux ou vicieux par le jugement d'autrui, ce n'est pas dans ce jugement que consiste le véritable salaire du vice ou de la vertu.
Cet auteur a des vues si fausses sur cet article fondamental dans la niorale que, pour consoler en quelque sorte l'homme de la réelle, de la solide immortalité qu'il lui refuse, il lui propose {Cftap. ik, première partie) l'immortalité de son nom. Nous avons déjà observé que c'est là une des matiètes où il donne l'essor à son éloquence de sophiste et de déclamateur. Fastidieuse et insupportable éloquence! n'eût-elle d'autres défauts, que de prononcer avec emphase des minuties, de farder une laideur qui se trahit elle-même, et d'étaler des fantômes qui s'évanouissent dès qu'on veut les toucher. Quel est donc ce motif si propre à couvrir la terre de vertus et à en déraciner tous les vices? Une ombre d'immortalité, à laquelle presque tous les hommes renoncent et doivent renoncer. Le nombre de ceux qui ont transmis leur mémoire à la postérité est un infiniment petit, si on le compare par la pensée à la multitude innombrable de ceux qui ont vécu, connus seulement dans une circonférence plus ou moins étroite, et sont morts sans laisser après eux la moindre trace de leurs vices ou de leurs vertus. Presque tous les honmies s'attendent, pendant leur vie, à cette obscurité qui cachera leurs noms à l'histoire. Ils ne s'en croient pas plus malheureux pour cela ; et ils ont raison. Les gens de bien ne s'en croient pas plus dispensés de fuir le vice et de pratiquer la vertu; ils ont encore mieux raison. Mais cette perspective, inutile et même nulle en tant d'occasions , n'a-t-elle jamais produit que des effets salutaires au genre humain? Apprenons-le de l'Histoire, qui est le dépôt de cette immortalité. On y a aspiré, on l'a obtenue par de grands crimes autant et plus que par de grandes vertus. Je ne parle pas de scélérats semblables à Erostrate. Les usurpateurs, les conquérants, et pour ne citer que les plus éclatants de tous les noms , Alexandre et César valaient-ils mieux? C'est pourtant le désir d'une gloire immortelle parmi les hommes qui leur a fait exécuter des projets si vastes et eu même temps si funestes. Qui pourrait compter tous les crimes et tous les maux dont cette passion a inondé la terre? En général le désir d'occuper de soi la postérité, passion ardente et active, s'attache plus volontiers à des choses extraordinaires et brillantes qu'à des choses bonnes par elles-mêmes et utiles aux hommes : toutes ces qualités ne se trouvent pas toujours ensemble. Celles du premier genre réveilienl et fixent davantage l'attention publique, volent plus rapidement de bouche en bouche, passent aux races futures avec un orlége et une pompe qui n'accom-