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DEMONSTRATION EVANGKLIQUE. LE FRANC DE POMPIGNAN
pagnent pas aussi souvent des actions dont le principal mérite a été de contribuer au bonheur des hommes. Enfin qu'est-ce au fond que cette immortalité? celle d'un nom. La personne qui l'a porté ne vit plus. Elle ignore dans le tombeau ce qu'on pense et ce qu'on dit d'elle sur la terre. Dans les vrais principes, cette renommée, qui ne vient pas jusqu'à elle, ne la rend ni plus heureuse, ni moins malheureuse qu'elle n'a mérité de l'être dans ceux ('es athées et des impies; il lui est égal, puisqu'elle est rentrée dans le néant, que sa mémoire soit oubliée, méprisée ou admirée. Voilà donc tout ce que l'athéisme peut promettre aux hommes, pour les détourner du vice et les animer à la vertu.
Ce n'est pas que tous les hommes doivent compter pour rien le jugement de leurs semblables, et qu'il n'y en ait parmi eux, les grands en particulier, plus encore les souverains, pour qui le labieau de la postérité, les appelant à son tribunal et les jugeant avec liberté, est une inslruetion nécessaire. Ce n'est pas que le désir de se survivre à soimême, par ses actions ou par ses ouvrages, ne puisse être renfermé dans de justes bornes, subordonné à des motifs plus purs, déterminé à des objets légitimes, et qu'alors ce soit un devoir de l'étouffer.
Il était juste que les hommes, qui par leurs exemples et leurs discours sont si souvent des pièges les uns pour les autres, fussent, pour leur avantage mutuel, les approbateurs ou les censeurs les uns des autres. L'espérance d'être approuvé, et la crainte d'être blâmé, ne sont pas la vertu même. Elb s lui servent de gardes avancées. Malheur à qui les congédie! la corruption du vice l'a déjà gagné. Il ne lui reste, pour en être entièrement infecté, que de renoncera sa religion comme à son honneur. Mais cette opinion publique, destinée, quoique trop souvent sans succès, à soutenir la vertu , à prévenir ou à repousser les crimes, suppose dans l'homme des notions primitives d(> bien et de mal , des semences naturelles d'amour pour la vertu et d'aversion pour le vice. Tout cela est diamétralement opposé aux principes du système de la nature.
Il en est de même du désir de perpétuer glorieusement sa mén^ioire, et de la crainte de lui imprimer une tache ineffaçable aux yeux de tous les siècles. Les hommes, qui ont d(! grands talents ou de grandes places, sont susceptibles de ces sentiments. S'ils ne suffisent point par eux-mêmes, pour les rendre vertueux, c'est toujours un bonheur pour la société, qu'ils les excitent à faire des actions véritablement estimables et à réprimer de honteux penchants. Au surplus, qu'on approfondisse cette étonnante prévoyance de l'homme au delà de sa vie, on reconnaîtra qu'elle a pour base le pressentiment de l'immortalité de son être : et que s'il avait dû mourir tout entier, il ne lui serait jamais arrivé de s'occuper, ave(; un si vif intérêt, de ce qu'on pensera de lui après sa mort (1).
(I) L'iiiimortalilé des liomuies célèbres n'est pas,
Mais de réduire toutes les idées de la vertu et du vice à celles de l'honneur et du dés-honneur dans ce monde, de n'offrir à l'une pour récompense que de l'estime, à l'autre que du mépris pour châtiment, de promi'ner l'imagination des hommes dans les siècles futurs , en leur soutenant néanmoins que toutes les parties de leurs êtres seront éteintes longtemps auparavant et dès l'instant de leur mort, c'est déclarer équivalemment que le vice et la vertu n'ont pas leur traitement assuré, ni même de caractères propres qui les distinguent essentiellement.
Cependant l'auteur du Système de la nature ne désespère pas de leur assigner un salaire indépendant de l'immortalifé de l'âme. Quel est-il donc enfin? Le témoignage intérieur de la conscience, la joie compagne de la vertu et le remords inséparable du vice. C'est sa dernière réponse à la difficulté qu'on lui propose, et c'est ce qui achève de prouver qu'elle n'en a pas. Tenons-nous en au remords. Ce que nous en dirons s'appliquera facilement à la joie intérieure qui naît d'une action vertueuse; et son système n'en sera que plus détestable, lorsqu'on verra que s'il conserve le nom du remords, il en détruit évidemment la réalité.
Il le définit {Première partie, chap. 12) , un sentiment douloureux. Ce n'est pas assez dire. Le remords n'est une situation si pénible pour l'âme, que parce qu'il est tout à la fois reproche qu'elle se fait et affliction qu'elle ressent. Dans ce mélange même d'affiiclion et de reproche celui-ci est la cause et celle-là est l'effet. L'âme commence par s'accuser devant elle-même du mal dont elle est coupable ; cette accusation la tourmente. Voilà le ver rongeur de la conscience, si connu dans la morale. Séparez, dans les plus sensibles désastres, le reproche de la douleur, vous ne trouverez plus de remords. Qu'un homme ait perdu ce qu'il a de plus cher au monde , je dis i)lus , que par mégarde et sans le vouloir il ait été l'instrument de cette perte, de la mort de son ami , de son fils, de son père, de son épouse, ses regrets seront, dans leur genre, au-dessus de toute expression. Ils ne seront jamais des remords.
on l'a vu pins haut, le pnrl.age ni h prétention des lioinmes vulçtaiies , qui coinposeul pre>f|ue loiit le genre luuuaiii. M.iis les hommes souliaileiit oriliiiairemeiit do vivre, après leur mort , ou dans le souvenir de leurs amis el de leurs proches , ou dans les biens on les édifices qui leur ont appartenu, ou dans leurs enlanis on leurs héritiers. Autant de vestiges dans l'homme de Passuranee où il est de s m immortalité. Cetie assurance, je l'avoue, ne porte pas néce-isairemeiit les hommes, ei ne les porte pas Ions à (nrmer des vœux , et à prendre des mesures pour C(! qui se passera sur la terre, après eux, de relatif à lem- mémoire. Il faut que d'autres motifs se joignent à celui l.à. Mais ie persiste à dire, (pie sans ce motif fondamental, ils ne l'eraicnt pas plus d'attention (pie les l)^:te^ à un avenir, dont ils ne doivent pas être témoins; et que cet avenir ne les intéresse et ne les alTerle, que parée qu'ils imiginent confusément, d'a|)rès la conviction de l'immortalilé de leur être, qu'ils y prendront quelque pari.
LA HFJ.K.ION VKNGIÎE DE 1/ NCIUlDDI.ITÉ.
« Javoue, réplique-l-il, que la nature du remords consiste dans l'union du reproche et de la douleur. Aussi je prétonds que, coimne on ne peut se reprocher des actions que lorsqu'on les voit condamnées p;ir les autres, dans une société dépravée les remords n'existent point, ou bientôt disparaissent. Sous \in gouvernement corrompu, desâmes vénales, avides et mercenaires ne rouqissent point de la bassesse du vol et de la rapine, autorisées par l'exemple. Les assassins et les voleurs, quand ils vivent entre eux, n'ont ni honte ni remords. Il n'en est pas ainsi d'une société bien constituée, où les hommes sont nécessairement déterminés par la force des lois, de l'éducation, de la coutume à condamner le crime, et à se le reprocher s'ils le commettent. 11 y a des remords dans une pareille société, et mon système ne les en bannit pas. »
C'est bien peu connaître les hommes, c'est même les calomnier, que de supposer le crime sans remords dans toutes les sociétés qui aient jamais existé et qui existent encore; car il n'en est point dont l'athéisme ait formé la législation et la police, et cet auteur n'en reconnaît point d'autres de bien constituées. Dans cette affreuse supposition, il ne serait que trop vrai que le crime exempt de remords demeure nécessairement impuni.
Nous aurions déjà prouvé contre lui ce que nous avons avancé. C'est un autre travers, un autre excès que de prononcer sans restriction que le remords n'habite point parmi les malfaiteurs de profession. 11 est fondé non-seulement sur les exemples qu'on voit, sur les discours qu'on entend, mais beaucoup plus sur des sentiments naturels dont les hommes ne se dépouillent pas toujours, quoique engagés en de criminelles associalions. Ce qui est certain, c'est que les méchants parviennent quelquefois à se délivrer des remords. La méchanceté est à son dernier période quand elle en est là. Faudral-il dire que sa punition cesse alors, et qu'il n'y. a qu'à s'endurcir dans le vice pour le mettre au niveau de la vertu ?
Mais ce ne sont là que des questions incidentes ; voici la principale et la décisive : formez vos sociétés politiques comme il vous plaira; dans celles qui vous conviendraient autant que dans celles qui vous déplaisent, le remords est étranger à votre système. Tout y est nécessaire, tout y est fatal, les actions les plus noires, ainsi que les plus vertueuses. Un homme y est voleur, assassin, empoisonneur, incendiaire, comme il est aveugle, sourd, muet, impotent, par le malheur de sa naissance, ou par des accidents postérieurs. L'invincible énergie de la nature a semé d'abord, ou a introduit ensuite dans son cœur des inclinations perverses. La même énergie les a développées pour en tirer les crimes qu'il a commis. Or dites-nous de bonne foi si l'homme peut se déclarer coupable à si^s propres yeux d'avoir été le jouet do la nécessité, la proie d'une fatalité !is -Korable. 11 peut être affligé des vices naturels de son lempéramment, de sa confor-
iination ou de son organisation, quelquefois même honteux, quoiqu'il ne dût pas l'être ; mais est-ce l'affliction, est-ce la honte, qui naissent (lu péché 1 11 n'est ni juste, ni même possible qu'il se reproche sérieusement des actions dont il n'a pu s'abstenir; et s'il n'a pas abusé de sa liberté, il n'a plus de remords. Cette vérité est si palpable, que de Tincnhiuer plus fortement, ce serait trop se défier de la raison humaine.
Il y a plus. Le remords n'est pas seulement un souvenir humiliant et douloureux du passé, c'est une prévoyance amère d'un avenir fâcheux qu'on a mérité. Ces deux re~ gards, l'un sur le crime déjà commis et qu'on se reproche, l'autre sur les suites qu'il doit avoir et qu'on appréhende, composent le sentiment entier du remords. L'écrivain que nous réfutons en convient dans le même endroit ; mais il borne à la vie présente les maux qu'un criminel doit craindre. Il ne distingue donc plus cette nouvelle punition du crime des autres peines dont nous avons déjà montré l'insuffisance, les châtiments décernés par les lois, et l'infamie publique. Ne répétons pas ces mêmes preuves, et contentons-nous d'observer, pour l'honneur autant que pour l'intérêt de l'humanité, qu'il y a des remords où certainement il n'y a rien à craindre de la part des hommes. Combien de vices que leurs lois ne punissent pas ? Il en est même dont on peut dire, ce que notre auteur assure trop légèrement en d'autres occasions, que des scandales multipliés et de fdusses maximes répandues dans le monde les affranchissent de l'opprobre dont ils devraient être couverts. Ils ne sont pas pour cela exempts de remords, du moins dans les consciences qui n'ont pas encore rompu tous les liens qui les attachaient à la vertu. Combien de crimes ensevelis dans un secret impénétrable ? Le remords les y poursuit, et sa voix se fait entendre dans le silence universel de la nature. Il y a enfin des crimes qui portent leur amnistie dans la puissance et l'indépendance des criminels. L'auteur a beau nous parler des cruelles inquiétudes qui agitent les tyrans, et de leurs précautions continuelles plus fatigantes pour eux que pour leurs sujets qui les entojrent. C'est ce que l'histoire nous apprend de quelques usurpateurs, ou de quelques monarques qui ont été l'exécration de la terre. Mais, sans exercer une puissance usurpée, sans en porter l'abus au même degré de barbarie et de férocité, on peut être souillé de crimes qui n'exposent pas aux mêmes dangers. Les méconti ntements, les murmures ne peuvent alors se faire jour à travers les flatteurs dont les princes sont obsédés. Le remords seul pénètre cette barrière ; il corrige avec sévérité ceux que personne n'ose reprendre; il épouvante ceux qui font trembler le reste des hommes. 11 est donc faux que la crainte, inspirée par le remords , ne s'étende pas au delà de la vie présente.
Le remords est sans doute un avertissement de la peine mé'-itée, mais d'une peine inévitable pour tout criminel, si elle n'est
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(lôtournée parle ropentir. Or la peine du péché ne peut avoir ce double caraclôrc, d'être universelle, d'être inévilahlc, que dans une vie future, où l'ordre souvent violé dans celle-ci par la malice ou la faiblesse des hommes, soit parfaitement établi par la juslice souveraine de Dieu. Ainsi le remords, loin de suppléer aux peines d'une autre vie, en prouve au contraire la vérité et la nécessité; il en est le prélude, il en est le présage certain. Il n'existerait donc pas sans elles; et, sous quelque rapport qu'on le considère, il est incompatible avec le Système de la nature.
W faut en dire autant de la joie intérieure, compagne de la vertu : on convient que c'en est une récompense. Mais d'abord elle suppose une vraie liberté dans les actions qui l'ont attirée. Quel serait le prix de la vertu, et qu'aurait de consolant le témoignage quon se rendrait à soi-même de lui avoir été fidèle, s'il fallait la regarder comme une impulsion mécanique ? C'est donc une récompense , mais commencée , imparfaite , souvent traversée, avant-goût ici-bas d'une meilleure dans le siècle à venir, telle, en un mot, qu'un Dieu bon, saint et juste la préparée à des hommes qui doivent mé iler avant que de jouir, combattre pour être couronnés. Ce ne sera pour eux une récompense pleine et entière que lorsque, arrivés au port de l'heureuse immortalité, ils n'auront plus à craindre le naufrage de leur vertu : de même que le remords, donné aux hommes dans cette vie pour leur faire sentir l'amertume du vice, n'en sera la punition consommée que dans un monde où il ne pourra plus servir à la conversion du pécheur.
Toutes les idées de la vertu, toutes les prérogatives qui la distinguent du vice sont donc anéanties par un système où il n'y a ni loi naturelle, ni libre arbitre de l'homme, ni certitude de récompense ou de punition. I.a ressource de l'auteur est de rétorquer contre le christianisme les traits dont on l'accable: comme s'il nous disait : Ma morale ne vaut rien, la vôtre ne vaut pas mieux. Encore, si dans une rétorsion si peu concluante pour sa propre défense il accusait de perversité quelque article de la morale chrétienne, enseignée par Jésus-Christ ou par ses apôtres , celte attaque de sa part serait dirigée sur la religion elle-même ; mais il n'ose, et aucun ennemi de l'Evangile ne la osé. La morale du christianisme est si belle, qu'il n'est point d'homme sur la terre qui ne l'ait admirée la première fois qu'il l'a entendue. Les philosophes du paganisme, les infidèles des extrémités de l'Asie et ceux du nouveau monde lui ont rendu cet hommage. Elle l'arrache aux incrédules plus sincères Pour ne pas pousser cette prouve plus loin, je demande qu'on nomme une seule vertu que le christianisme ait négligée, un seul vice qu'il approuve ou qu'il excuse , une seule vertu à laquelle il n'invite point par les motifs les plus purs et les plus touchants, un seul vice qu'il ne proscrive point par les
motifs les plus propres à en inspirer de l'horreur.
Car de lui reprocher avec Boulanger et d'autres impies qu'il favorise le vice parce qu'il en promet l'expiation, c'est , de loas les reproches, le plus injuste. On a pu le faire à des religions qui, ne connaissant pas le renouvellement du cœur et la réconciliation de l'homme pénitent avec un Dieu miséricordieux, ont attaché l'expiation du péché à des purifications , à des luslralions extérieures ; mais ce n'est pas ainsi que Jésus- Christ laentendu, lui, qui trouvait si mauvais que les faux docteurs du judaïsme se bornassent à nettoyer les dehors de la coupe ; et sous cette image nous apprenait que le péché ne peut être expié que dans le cœur même où il a été conçu et enfanté. Il nous en a donc promis l'abolition, mais sous la condition expresse de le haïr, d'y renoncer pour toujours et d'y remédier. Est-ce là favoriser le vice? C'eût été véritablement le favoriser que de fermer aux hommes vicieux les voies de la pénitence et du pardon. L'impiété se vante de ne laisser aux scélérats aucun moyen d'expier leurs forfaits; elle leur défend donc de s'en repentir ; elle les livre à tous les excès d'une conscience désespérée; elle livre la so( iété à tous les attentats que ce désespoir peut leur suggén r.
Au défaut d'une accusation si faible et qui paraît à peine dans les écrits impies, on y trouve les invectives les plus violentes éternellement répétées. Qui retrancherait de ces livres les vices du peuple juif, de ses rois, de ses magistrats, de ses prêtres, les désordres arrivés dans l'enceinte du christianisme, les guerres et les révoltes, les crimes des particuliers, des grands et des princes, le dérèglement des mœurs dans quelques-uns de ses ministres, les prétentions outrées, les entreprises et l'abus de l'autorité en d'autres, les rigueurs de l'intiuisilion et les pratiques superstitieuses, qui sur tous ces articles en retrancherait les exagérations visibles, les anecdotes douteuses, les calomnies avérées, réduirait à rien quelques-uns de ces livres, et plusieurs à un très-petit nombre de pages. Il n'y a pas jusqu'aux plaintes des pères de l'Eglise et de nos modernes prédicateurs touchant les scandales publics et le relâchement delà piété parmi les chrétiens, dont ces écrivains impies ne se fassent une preuve. Fréret. Boulanger et l'auteur du Système de la nature ne l'ont pas omise: ce dernier surtout triomphe dans ce genre de controverse. Lorsqu'il csl embarrassé d'un raisonnement qui, tout mutilé qu il est sous sa plume, couvre l'athéisme de honte, sa solution ordinaire est de représenter l'univers comme inondé de crimes et de sang depuis l'élablissement du christianisme.
Il oublie que ces tragiques hyperboles , mêlées de beaucoup d'impostures, n'effleurent pas seulement la religion chrétienne. Je présume qu'il n'aura pas le front d'avancer que Jésus-Christ ait commandé, ail conseillé, ait toléré le moindre des crimes. Il n'a lu dans aucun endroit de l'Evangile ou dans le
LA RELIGION VENGÉE DE L'INCUEDULITÉ
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reste du Nouveau Testament, qu'il puisse clic jamais permis do Faire du niai, pour quil en arrive du bien, il ne liciUqu'à lui d'y lire tout le contraire. Je ne m'arrête point à celte parole, objectée par Boulanger et par d'autres impies : Je ne suis pas venu apporler la paix, mais le glaive. 11 est clair comme le jour, et par l'inspection du texte et par l'aveu unanime des interprètes, que le glaive apporté sur la terre par Jésus-Christ n'est pas celui que ses disciples dussent tirer du lourreau, mais celui dont ils doivent être percés pour avoir confessé son nom et sa doctrine. Tous les crimes commis par des chrétiens depuis la prédication du christianisme, sont donc autant d'inûdeliles, autant de contraventions à sa loi. Elle n'en est donc pas responsable, et les récits qu'on en lait ne l'attaquent dans elle-même ni de près ni de loin.
«Mais elle a servi de prétexte à plusieurs de CCS crimes, ou elle en a été l'occasion. » Que concluez-vous de là? Qu'ils doivent lui être imputés? Qu'il est de riiilérêt de l'humanité qu'elle soit abolie? Raisonnement indigne d'un homme qui pense, encore plus d'un homme qui aimerait la société civile et l'ordre public. Hé! qu'y a-t-il dans le monde d'utile et de nécessaire , qui n'ait élé le prétexte ou l'occasion de crimes atroces? La puissance monarchique et le maintien de la soumission qui lui est due l'a été. L'adiuinistralion nationale el sa juste défense dans les pays où elle est établie l'ont été aussi ; les lois elles-mêmes le sont. Car il en faut aux hommes, de quelque manière qu'ils soient gouvernés; et c'est pourtant à l'ombre de ces lois, ouvrages d une profonde sagesse, que se commettent de fréquentes iniquités. Dans toutes ces ciioses on distingue, el avec raison, le prétexte du motif, l'occasion de la cause, l'abus d'une institution excellente, et dont le renversemeni serait pernicieux. Cette même distinction est d'autant plus indispensable à l'égard du christianisme, que son établissement est plus sacré, sa conservation plus précieuse, les prétextes ou les occasions de mal qu'on peut en tirer, plus manifestement contraires à son esprit et à ses maximes.
« Mais si le christianisme n'empêche pas que ses disciples ne s'écartent de ses lois, à quoi est-il bon ? Quel heureux changement a-l-il opéré dans l'univers? Quelles vertus y a-t-il répandues? Quels vices y a-t-il bannis?» Voilà ce qu'on nous demande après une révolution aussi éclatante que l'extirpation de l'idolâtrie! Conmie s'il rivait été indiiïérent pour les mœurs publiques et privées de ne plus adorer un Saturne, un Jupit.r.unMars, un Mercure, une Vénus, un Hercule, et d'adorer à leur place l'Etre souverainement parfait , le Créateur du ciel et de la terre. Voilà ce qu'on nous demande après les vertus héroïques dont l'Eglise naissante a brillé! vertus révérées par les païens, plus merveilleuses que tous les autres miracles, et qui ont en effet plus contribué aux rapides progrès du christianisme.
Je sais que parmi ces vertus il y en a de
méprisées par nos incrédules, juges plus aveugles ou plus injustes que les infidèles. L'humilité, connaissance de son propre néant portés de l'esprit jusqu'au cœur, le pardon des injures fondé sur l'amour des ennemis, le détachement de tous les objets sensibles pour ne désirer que les biens éternels, la foi, l'espérance, la charité chrétiennes, ne sont pas des vertus qu'ils daignent admirer. Tant pis pour eux ; ils ne les déprécient pas, ils ne s'avilissent qu'eux-mêmes. Je sais aussi que ces vertus, et d'autres dont ils paraissent faire plus de cas, sont devenues moins communes parmi les chrétiens, à mesure que la profession du christianisme s'est étendue et affermie. Ce n'est pas sa faute. 11 est le même aujourd'hui qu'il était autrefois, le même dans les devoirs qu'il impose, dans les motifs qu'il offre, dans les vérités qu'il enseigne. Il n'a donc rien perdu de sa première fécondité dont il conserve toute la gloire : et si les fruits n'en sont plus aussi abondants, c'est parce que la plupart des chrétiens ne le veulent pas. Du reste il y a encore, et il y aura jusqu'à la fin des siècles sur la terre, de ces vertus sublimes que l'Evangile seul peut inspirer, qui rappellent le souvenir de celles dont la HiuUitude et l'éclat étonnèrent d'abord les païens, et qui démontrent avec évidence les inestimables avantages renfermés d;,ns la foi chrétienne.
Tous les chrétiens ne profitent pas de ces avantages. Ce désordre, accru par degrés , a ému le zèle des Pères de l'Eglise, des pasteurs et des prédicateurs qui leur ont succédé, lis se sont élevés dans leurs écrits, ils ont tonné dans les chaires contre l'allia-aco scandaleuse (iu vice avccle nom chréiien. Ce langage était digne d'eux. Il sied mal dans des bouches incrédules. Où est la bonne foi de répéter, pour insulter à la religion, ce qui n'a été dit que pour l'honorer? Où est le bon sens de prétendre prouver l'inutilité du christianisme par les reproches faits aux. profanateurs de sa sainteté? Réduisons néanmoins ces reproches à leur juste valeur, et au véritable sens des auteurs qu'on nous objecte. Si le vice est plus criminel dans les chrétiens que dans les infidèles, si le nombre des chrétiens prévaricateurs est beaucoup trop grand, il n'est pas permis d'en conclure que la profession publique du christianisme ne change rien aux mœurs des nations. Les hommes, sous cette profession, sont en général moins féroces, moins perfides, moins livrés à tous les excès de la débauche : ils sont gouvernés par des lois plus conformes à rhonncteté natureile, aux intérêts de l'humanité, qu'ils ne l'étaient autrefois, et qu'ils ne le sont sous des religions opposées à Jésus-Christ. C'est un l'ail attesté par l'Histoire ancienne et moderne, et confirmé par des témoignages que les incrédules ont trop célébrés pour pouvoir les récuser aujourd'hui.
Nous avons répondu par surabondance de droit à une récrimination calomnieuse. L'athéisme était déjà convaincu, et il ne se disculpait pas, en devenant açcusalctir. Mais i\
ne fallait pas qu'il pût se vanter de l'avoir é(«', saqs qu'on eût repoussé son accusation. Tout est (iécidé entre le cliristianisme et lui par ce raisonntMnent : Un clirélicn ne peut être vicieux que par une contradiction manifeste avec sa foi ; donc elle n'est jamais la source du vice. Lorsqu'il est vertueux, et de quelque manière qu'il le soit, il suit les maximes de sa foi ; donc elle est l'école de toutes les vertus. Au contraire, un athée scélérat se conforme exactement à ses principes; donc ils autorisent le crime. Si par hasard un athée est honnête homme, ou plutôt, s'il agit quelquefois comme tel, ce ne peut être qu'en dérogeant à ses principes; donc l'athéisme est par lui-même ennemi de toute vertu.
L'auteur du Stjstème de la nature, poussé à bout par ce raisonnement, se retranche enfin à dire que les vertus des hommes ne dépendent que de leur tempérament, que ce tempérament est lui-même indépendant des principes spéculatifs qu'ils peuvent avoir, et qu'ainsi ces principes n'influent en aucune manière sur leur conduite. Si cela est, pourquoi met-il tant de crimes sur le compte de la religion chrétienne? Mais s'il a eu besoin de se contredire pour trouver un dernier retranchement, on ne lui passera pas que ce poste soit plus tenable que tous les autres. On renvoie aux magistrats cette absurde question {Seconde partie, chap. XII , p. 385): Que résulterait-il d'un ouvrage qui nous dirait aujourd'hui que le parricide est légitime, que le vol est permis , que Vadullère n'est pas un crime? 11 devrait du moins en résulter que l'auteur fût enfermé comme un fou furieux, et l'ouvrage anéanti, s'il était possible, comme une marchandise empestée. Le livre du Système de la nature ne dit pas de chaque crime qu'il nomme, Il est permis. Mais il pose des principes généraux qui justifient tous les crimes sans exception. Si le langage est moins choquant, le fond de la doctrine est le même. A qui persuadera-l-on qu'elle soit sans conséquence pour les mœurs, et sans danger pour la société? N'y a-t-il donc pas des tempéraments, puisqu'on veut en faire mention en parlant de vice et de vertu, n'y en a-t-il pas, dont celte affreuse doctrine peut pervertir les dispositions heureuses? d'autres, dont elle peut développer et affermir les mauvaises. On sait assez que les hommes ont en général plus de facilité pour le vice que pour la vertu, il n'est pas moins constant que le cbemin du vice entraîne par sa pente rapide ceux qui s'y sont une fois engagés, et qu il faut les plus grands efforts pour sortir de ce précipice. C'est donc dresser aux hommes un piège pernicieux,
LE FRANC DE POMI'IGNAN.
que d'ajouter au penchant, qui déjà ne les porte que trop au mal, une théorie qui le favorise. C'est pécher contre toutes les lois de l'humanité, que de les enfoncer dans le précipice, au lieu de leur tendre la main pour les en tirer. Un auteur, qui enseigne la théorie de tous les crimes, n'en est pas quitte pour répondre que sans elle les vices du tempérament produiraient les mêmes désordres, et qu'avec elle des hommes bien nés n'en seront pas moins vertueux. Cela est faux dans l'un et l'autre point; et quand le premier pourrait être vrai, n'est-ce rien que d'envenimer une plaie? Le poison qu'on y verse n'est d'ailleurs que plus dangereux, lorsqu'on déguise son nom, en lui laissant toute sa malignité.
L'athéisme ne serait pas le seul à se prévaloir de cette excuse, si elle était recevable. Le pyrrhonisme aurait évidemment le même droit. Supposons un de ses partisans les plus outrés, un la Mcttrie, aux prises avec l'auteur du Système de la nature. « Vous me reprochez, lui dirait-il, d'avoir dit que la vertu et la vérité sont des êtres qui ne valent qu'autant qu'ils servent à celui qui les possède ; qu'il n'y a en soi ni vertu ni vice, ni juste ni injuste, ni bien ni mal moral. Oui, j'ai parlé ainsi, et je l'ai dû d'après les principes qui me sont communs avec vous. Nous ne reconnaissons point, vous et moi, de Dieu, qui soit législateur et juge, d'âme qui soit dans l'homme spirituelle et libre, de vie après celle-ci. Mes propositions sont les conséquences naturelles de nos principes. Mais vous demandez grâce pour eux sur ce fondement, qu'étant de pures spéculations, ils ne décident de rien dans la pratique. J'en demande autant pour mes propositions; elles ne doivent pas avoir plus d'ascendant sur la conduite ordinaire des hommes. Vous vous en rapportez à leur tempérament, pour les rendre vertueux ou vicieux. Je veux bien aussi que ce soit lui, que ce soit leur intérêt personnel, qui leur fasse embrasser ce qu'ils app(>llent vertu ou ce qu'ils appellent vice. Noussommes d'accord jusque-là. Quoi que vous en disiez, il faut que nous le soyons sur tout. Je ne suis athée comme vous, que parce que vous devez être pyrrhonicn comme moi. »
11 n'y a ni vérité ni vertu dans un système qui sape toute certitude et toute morale. L'athéisme, on vient de le voir, dégénère malgré lui dans un pyrrhonisme universel. Déshonoré parles absurdités qu'il adopte, il venge encore la religion de lui-même par le terme où il est forcé d'aboutir. Ce term'; est le délire complet de l'esprit humain. L'incrédulité ne peut aller au delà.